Jules, Jeanne et les 3 Jean. Deuxième épisode : Jeanne

Non, ce n’est pas celle de Brassens, quoique, pour certaines personnes, en France, les derniers vers puissent lui convenir…

« Dans ses roses et ses choux n’a pas trouvé d’enfant,
Qu’on aime et qu’on défend contre les quatre vents,
Et qu’on accroche à son corsage,
Et qu’on arrose avec son lait…
(…)

Quand elle est mère universelle,
Quand tous les enfants de la terre,
De la mer et du ciel sont à elle
… »

Il a même chanté le décès de la cane de ladite Jeanne.

Au passage, visionnez cette visio ou encore celle-ci.

Mais notre propos, vous l’avez compris, ne porte pas sur cette Jeanne, mais sur une autre, qui est passée par Le Crotoy et y a séjourné. Hélas pour elle, pas pour les Bains de Mer. Car elle n’y fut point tout à fait libre de ses mouvements. Une photo? Je ne puis. Mais une photo de la statue qui commémore son passage, volontiers…

La reconnaissez-vous? On n’a pas l’habitude de la voir ainsi vêtue, ni si tranquillement assise. Deux détails cependant pourraient vous mettre sur la piste…

Sculpture de Fossé, 1881 (source)

Une dame enchaînée? avec une épée? ça vous dit quelque chose. Manque des animaux, mais ils ne sont pas loin. Ici ce sont des moutons d’estran, mais ils ressemblent un peu à leurs cousins de l’est. Et sa monture n’était sans doute pas un Henson...

Quant au périple qui l’amena sur les terres picardes, il est narré surtout lors de son procès dans la province voisine, la Normandie. Voici une synthèse qui renvoie aux verbatim.

« De Beaurevoir, 0n la mena à Arras, et de là, par Drugy, au Crotoy où elle fut remise aux Anglais par les officiers du duc de Bourgogne (4).
  Pendant qu’elle était au château de Drugy, les dames de Saint-Riquier allèrent la visiter dans sa prison. Au château du Crotoy, où elle séjourna jusqu’à ce que les dernières mesures fussent arrêtées pour son procès, elle ne parait pas avoir subi une captivité bien rigoureuse. Elle était renfermée dans une chambre qui existait encore en 1657. Un prêtre de la cathédrale d’Amiens, Me Nicolas de Guetille, dit un vieil annaliste du Ponthieu, lui administrait les sacrements et disait beaucoup de bien de cette vertueuse et très chaste fille.


  Quelques dames de qualité et des bourgeoises d’Abbeville l’allaient voir comme une merveille de leur sexe. La Pucelle les remerciait de leur charitable visite et les baisait aimablement. « Que veschy un bon peuple, disait-elle en pleurant ; pleust à Dieu, quand je fynerai mes jours, que je puisse estre enterrée dans ce pays(5). »
  Hélas ! ce n’était point là que devait mourir l’héroïne d’Orléans; c’était à Rouen que les Anglais devaient accomplir ce qu’un chroniqueur a appelé « le plus grand crime que les hommes aient commis depuis la mort du Christ. »

  Bientôt arrivèrent au Crotoy les soldats anglais chargés de la conduire dans cette ville. L’escorte devait être nombreuse et bien armée, à cause du péril de la route et du prix que Bedford attachait à ce que la prisonnière ne pût lui échapper à la faveur d’un coup de main. Il est permis de supposer que cette escorte comprenait notamment John Gris, Berwoit et Talbot, qui eurent la garde de la Pucelle dès son arrivée à Rouen (6).
Vers la fin de décembre, Jeanne fut menée en barque, du Crotoy à Saint-Valéry, de l’autre côté de la Somme, et de là, conduite à cheval sous bonne garde, par Eu et Dieppe (7).
« 

Ainsi, ce qui fut refuge inspirant pour Jules fut halte malheureuse pour Jeanne. La ville garde soigneusement mémoire de son séjour.

J’ai été interpellée par l’absence de la préposition sur le panonceau ci-dessous…

Mais l’hommage est clair, sur le socle de la statue ornant la place face à la Baie.

Comme je le soulignais pour Jules, Jeanne a droit aussi aux perversions diverses liées au commerce et à la publicité.

Place du Monument aux Morts. A gauche l’Hôtel Jeanne d’Arc

On pouvait peut-être y boire la bière brassée non loin de là, à Ronchin, dans le Nord?

La ville continue à célébrer la « Jeanne bergère », ce qu’elle fait depuis bien longtemps…

Jules, Jeanne et les 3 Jean. Premier épisode : Jules

Je vous ai laissé-e-s hier sur une énigme concernant les chalets du Crotoy. Aujourd’hui, je reviens dans cette ville pour évoquer Jules et non pas Jim, mais Jeanne. Certes, il et elle n’ont pas vécu à la même époque, et ils n’ont pas écrit la même histoire, mais elle et il ont marqué la ville de leurs séjour pour l’un et passage pour l’autre.

Devinette : le premier est un écrivain célèbre, dont on peut visiter la maison extraordinaire à Amiens. Il nous a emmener promener sous les mers, au centre de la terre, autour du monde et même sur la lune… Vous avez trouvé?

Jules, qui se prénomme en réalité Jules-Gabriel, a 37 ans lorsqu’il s’installe au Crotoy avec sa famille. Il a déjà un riche passé littéraire (et sentimental!) et a fait quelques voyages, mais n’a pas encore produit tout ce qui fait encore aujourd’hui sa renommée. Il vient juste de publier le Voyage au Centre de la Terre (en novembre 1864) et un ouvrage sur un écrivain qui le fascine, Edgar Poe. 1865, c’est aussi l’année où il devient membre de la Société de Géographie. Il est en pleine rédaction de la Géographie illustrée de la France et de ses colonies ainsi que de Vingt Mille Lieues sous les mers.

Il loue d’abord une dépendance de la propriété Millevoye. C’est à l’emplacement de l’ancien château-fort du Crotoy qu’a été édifiée en 1810 cette demeure, face à la mer.

Elle porte le nom du poète Charles-Hubert Millevoye, romantique à souhait, décédé à 33 ans, dont on dit qu’il inspira Lamartine. Puis il loue une maison, qui, à cette époque, offrait une belle vue sur le port (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui).

Il écrit alors à son éditeur : « Je travaille dans la Solitude ». Ne croyez pas qu’il était seul en Picardie. Au contraire, il y était allé pour que son fils Michel, souffrant, profite de l’air sain de la côte. Mais, sur le pignon voisin, un oeil-de-boeuf est ainsi dénommé.

Voir la mer… mais aussi naviguer… Jules fait aménager pour la plaisance un bateau de pêche. Deux voiles au tiers et un foc, gréement typique des voiliers du coin, le Saint Michel I a fière allure, et Jules peut le voir de ses fenêtres.

« Je suis amoureux de cet assemblage de planches et de clous, comme on l’est à 20 ans d’une maîtresse et je lui serai encore plus fidèle » (1868)

L’annotation manuscrite comprendrait deux erreurs d’orthographe, si l’on en croit l’auteur de cet article de Wikipedia. Pour une fois, je vous ai laissé les hyperliens, car c’est très technique!

« Le Bourcet-malet est un type de gréement typique de la Manche comportant deux voiles au tiers et un foc :

Ce gréement est typique des vaquelottes du Cotentin, des canots de Berck dits flobarts, des flambarts, des camins 1 du Havre et de certains lougres à deux mâts… »

Voici un exemple encore visible actuellement de ce type de gréement. Il s’agit de La Reine des Flots, canot de pêche construit en 1927, désormais classé Monument Historique.

Vous aurez compris que s’il y a eu un Saint Michel I, c’est qu’il y en aura un second. Effectivement. L’écrivain avait gardé son bateau même après son départ du Crotoy. Lorsqu’il s’en sépare en 1876, il en achète un autre, qui portera le nom de Saint Michel II. Mais celui-là sera amarré au Tréport. Ce dernier est une hirondelle de la Manche, comme le célèbre Marie-Fernand sur lequel on peut encore naviguer.

Le bateau de Jules Verne a vécu bien des mésaventures, et fut finalement détruit. Mais une réplique en a été reconstruite à partir de 2005.

C’est à bord du Saint Michel II que Jules Verne va voyager sur la Manche et l’Atlantique. Mais c’est une autre histoire… Par contre, concernant Le Crotoy, une hypothèse circule, selon laquelle la configuration de l’Ile Lincoln serait similaire à celle de la côte picarde.

Il s’est peut-être aussi inspiré de l’histoire de la Baie de Somme. Un exemple :

La Baie de Somme à l’époque de César (source)

Le Crotoy se trouvait alors sur une île… Avez-vous lu l’Ile Mystérieuse?

« Vers le nord, au contraire, la baie, s’évasant, formait une côte plus arrondie, qui courait du sud-ouest au nord-est et finissait par un cap effilé. Entre ces deux points extrêmes, sur lesquels s’appuyait l’arc de la baie, la distance pouvait être de huit milles. À un demi-mille du rivage, l’îlot occupait une étroite bande de mer, et ressemblait à un énorme cétacé, dont il représentait la carcasse très agrandie. Son extrême largeur ne dépassait pas un quart de mille.« 

Si vous pensez que le roman a été publié en 1874…

Mais cessons là nos divagations… Terme qui fait écho aux Voyages Extraordinaires, n’est-ce pas? Mais aussi à la mer… Di-vaguer…

La ville du Crotoy et ses habitant-e-s, voire commerçant-e-s, se sont largement appuyés sur leur hôte célèbre pour étayer leur argumentaire touristique. Je suis retournée au Crotoy hier pour assister à la grande marée printanière, et ai pu en saisir quelques traces…

A des fins culturelles, cela s’entend.

Mais qu’aurait pensé l’aventurier savant et créatif de l’utilisation commerciale de son nom ?

Nom de rue, nom du restaurant, dates du séjour, portrait… tout y est, n’est-ce pas?

Il ne manquait plus que le Street Art pour célébrer l’écrivain…

Fresque de Made in graffiti. • Extrait de la photo © Eline Erzilbengoa / FTV

Sherlocke Holmette au Crotoy

Il m’est déjà arrivé de vous parler de la Baie de Somme sur ce blog. Ne m’en veuillez pas si j’y reviens, car c’est un de mes endroits préférés, et on y fait toujours de nouvelles découvertes. Ce jour-là, je m’y étais rendue car je pensais avoir résolu une énigme, et voulais valider mon hypothèse in situ. Je m’explique. Une vieille photo familiale retrouvée par des amis montrait des membres de leur famille dans une station balnéaire. Bien sûr, pas question de vous montrer la photo entière, par respect du droit à l’image et de leur histoire familiale, mais en voici une partie, pour que vous compreniez.

L’époque a été rapidement trouvée : vers les années 1930. Restait à identifier les lieux. A cette époque, on ne parlait pas de « cabines », comme aujourd’hui, dans certaines stations balnéaires, mais de « chalets ». Et ce sont bien des sortes de chalets que l’on voit derrière des personnes en maillot de bain ou tenue d’été. Mais où? Une recherche sur le net m’a conduite à retenir deux villégiatures, toutes deux proches d’un de mes refuges : Cayeux et Le Crotoy. A ma grande surprise, d’ailleurs, car actuellement seule la première a maintenu une tradition de cabines. Cayeux est en effet renommée pour son long chemin de planches (1,2 km) face à la mer, et ses 409 cabines de plage.

Le chemin de planches et les cabines de Cayeux (source)

Mais j’eus beau passer en revue les cartes postales anciennes, pas de trace des demeures que l’on voit en arrière-plan.

La Promenade des Planches en 1923 (source)

Si vous cherchez des cabines au Crotoy, de nos jours, vous serez déçu-e-s… ce n’est vraiment pas la spécialité du coin, on n’en voit pas trace. Et pour cause : la mer, lors des grandes marées, prend tout l’espace disponible jusqu’aux digues. Mais il faut croire qu’il n’en était pas de même jadis, car on trouve des traces de leur existence. D’abord, sur des cartes postales anciennes. D’abord, faits de bric et de broc et disposés un peu n’importe comment.

Chalets au Crotoy, 1905 (Source)

Puis mieux agencés et parfois alignés, comme sur cette carte.

Carte postale de 1908 (source)

Les cartes postales que l’on trouve en ligne témoignent de l’accroissement rapide du tourisme dans ce bourg, avec des constructions évoluant en permanence et des commerces florissant(s?).

Tentes de plage et cabines se font concurrence à la belle saison.

Certain-e-s d’entre vous ont peut-être déjà repéré quelques détails? Regardez bien, sur la gauche, au fond… Vous voyez cette maison avec un oeil de boeuf, devant un petit clocheton? Reportez-vous à la « photo énigme », maintenant… Une autre carte postale la montre de plus près.

Et regardez bien le détail de la maison sise à sa gauche… Vous comprendrez pourquoi cela m’a poussée à aller vérifier sur place. Pas question de rester sur une simple hypothèse, il me fallait voir ce qu’il en était, et si je pouvais retrouver trace de ces demeures datant de plus d’un siècle.

Première vérification sur le net. Il y a toujours, au Crotoy, une rue des Chalets. Débouchant sur la plage. Espoir! Allons sur place… Et, miracle, les demeures sont toujours là! Elles ont changé, certes, mais restent alignées dans le même ordre. Il ne reste plus que la partie supérieure de l’oeil-de-boeuf, car on a modifié le bas pour une plus grande fenêtre. Les décors de la maison voisine sont recouverts d’un crépi blanc.

Et la situation est claire : angle de ce qui était la rue des Chalets et de l’esplanade.

Modernisées, certes, mais pas totalement « défigurées », et l’on retrouve la jolie verrière visible sur les cartes postales. La famille se trouvait donc bien au Crotoy lorsque la photo a été prise. La maison du centre est devenue gîte, et, sur son site, on voit cette photo aérienne qui situe bien l’endroit.

Un seul détail : la rue des Chalets est toujours indiquée sur place, mais pas sur les plans en ligne. Elle est devenue « rue Victor Petit ». Pourquoi? Qui était-il? Nouvelle énigme. Je viens d’écrire à l’Office du Tourisme pour en savoir davantage sur cette rue et sur les « chalets ». Bien sûr, je vous tiendrai au courant!

Château-Musée de Dieppe

Je me suis déjà rendue à maintes reprises dans ce château-fort qui domine Dieppe, sa « Prairie » et son port.

Mais c’est toujours un plaisir et, après un repas aux Ouvriers Réunis – un « routier » très sympa, à l’ambiance agréable et au buffet copieux – , l’envie me prit en ce week-end un peu gris d’y retourner. Ce fut à nouveau un plaisir.

Quelque peu paresseuse, c’est en voiture que j’ai gagné les hauteurs, alors que la montée pédestre est si agréable, offrant de jolies vues. Mais le parking de la falaise a ses avantages, car il permet de descendre par la table d’orientation.

Le paysage n’a guère changé depuis un siècle, époque où l’avait représenté Eva Gonzalès (il faudra que je vous parle d’elle un jour…), à un détail important près : la jetée qui protège l’entrée du port de pêche.

Une photographie ancienne montre les destructions de la seconde guerre mondiale et permet d’imaginer en partie l’histoire récente de cette « Prairie » si étonnante.

Il est temps d’entrer dans le château, par l’ancien pont-levis.

Château-fort, certes, mais pas tout à fait médiéval. En effet, l’édifice initial, datant du XIIème, a été en grande partie détruit à la fin de ce même siècle, et celui que nous voyons maintenant a été construit en grande partie au XVème.

C’est la tour « primitive », située à l’ouest, qui serait la plus ancienne partie.

Sa construction est datée des environs de 1360. Son diamètre? 11 mètres. Mais le plus impressionnant est l’épaisseur des murs : 2 mètres ! A l’époque, elle faisait partie du système de fortifications qui protégeait la ville, représentées sur le plan ci-dessous, datant du XVIIème.

Source

Mais vous n’êtes pas ici pour lire un cours d’histoire sur la ville… Il est temps d’entrer dans le château, par l’ancien pont-levis. J’ai voulu en savoir davantage, mais me suis perdue dans les différents types de pont-levis, et n’ai trouvé aucune explication sur celui auquel appartenait celui-ci. Toujours est-il qu’il a été remplacé par un pont en pierre, qui a d’ailleurs failli s’effondrer, ce qui a valu sa fermeture de quelques mois en 2018. On voit sur la photo le morceau reconstruit avec un plancher de bois.

A l’intérieur on peut voir le système qui permettait l’ouverture et la fermeture de ce pont-levis, un peu caché derrière l’ancêtre des camions de pompiers…

Dans l’une des cours, on découvre avec étonnement un édifice bien postérieur, présentant de beaux colombages normands.

Vous avouerez que l’on ne s’attend pas à ce genre de décor dans un château-fort!

Pas plus qu’à cette étonnante « installation » à l’entrée, qui m’a bien fait rire…

L’intérieur a été retravaillé pour offrir un décor un peu plus digne d’un Musée. Mais on peut voir l’appareillage de silex, de pierres et de briques qui constitue certains murs.

Et de belles échappées s’offrent au regard des visiteurs/euses par les fenêtres plus récemment percées.

Le cimetière marin de Varengeville

J’y suis allée bien des fois, dans ce cimetière marin, rendre visite à Braque et à ses voisin-e-s. Car l’endroit est superbe. Et l’occasion était trop belle, alors que je me trouvais à Dieppe, d’y faire un petit « saut » pour aller revoir la chapelle et ses vitraux, le cimetière et ses points de vue inégalables sur la Côte d’Albâtre.

Je vous y emmène donc, à travers quelques photos. Mais les plus malin/gne-s d’entre vous me feront remarquer qu’ils et elles en ont déjà vu une, hier. Oui, la phrase gravée provient bien de Varengeville, plus exactement du mur du cimetière.

Difficile de faire des photos réussies, car il faisait très sombre. Et prendre des vitraux relève souvent de l’exploit. Ce n’est donc qu’un petit échantillon d’images souvent ratées que je vous propose. Mais vous trouverez mieux sur le net, par exemple ici. Et un reportage ancien, archivé par l’INA, y est aussi visible.

Ce que j’ignorais, c’est qu’un autre peintre que j’aime beaucoup est l’auteur de la plupart des vitraux : Raoul Ubac.

J’ai particulièrement apprécié la profondeur des bleus et les dégradés de gris, vous l’avez deviné!

Un artiste récemment décédé, Michel Ciry, en a produit un écho dans une toile représentant Marie-Madeleine au pied de la Croix.

Varengeville a attiré et attire encore de nombreux/euses artistes.

L’église de Varengeville, Monet, 1882
Varengeville, Braque, 1959

La tombe de Braque a fait couler beaucoup d’encre, je n’en rajouterai pas. Mais il est vrai qu’elle est très émouvante.

L’histoire de ce petit village est très riche, et j’y reviendrai sans doute un jour… Bientôt, d’ailleurs, car mon amie Sylvie, qui tient une galerie d’art au Tréport, va y organiser une cérémonie en l’honneur d’une peintre que nous aimions beaucoup et qui vient de nous quitter, trop tôt… Micheline Bousquet. Trois de ses oeuvres vont rejoindre les collections d’art de Varengeville… Mais elle ne repose pas dans le cimetière marin : celui-ci menace de s’effondrer dans la mer, qui ronge les falaises avec acharnement. Un autre cimetière, juste en face, un peu plus haut, accueille donc désormais les artistes.

La Cité du Couvent

Ce soir-là, j’ai rendez-vous à la « Cité du Couvent ». « Cité du Couvent »? Voilà qui me surprend. Un lieu dont je n’ai jamais entendu parler. J’ai eu bien du mal à trouver des informations… un vrai jeu de piste. D’abord trouvé « Dames de Saint Benoît ». Donc cherché « Bénédictines ». Il y a eu plusieurs couvents de Bénédictines à Paris jadis. Mais l’usage de « Dames » me faisait penser davantage à la Charité, à un Hospice. Je finis par trouver un Couvent des Bénédictines du Bon Secours… ça correspond. Mais pas à l’adresse attendue. Enfin, pas loin… je vérifie. Eh oui, c’est bien cela ! Donc recherche plus ciblée…

Je découvre un « prieuré », et non un « couvent ». Nouvelle recherche. Quelle différence ?

« Au sens strict, un couvent est un établissement où vit une communauté religieuse, mais qui n’est ni une abbaye ni un monastère. Les couvents ne sont pas des abbayes parce qu’ils ne sont pas gouvernés par des abbés. Ce ne sont pas non plus des monastères, car non composés demoines ou de moniales. Qui habite alors dans les couvents ?

Vous ne rencontrerez pas de moines ou de nonnes dans les couvents, mais des frères ou des sœurs (au sens religieux bien sûr). À la manière des chanoines, ils restent au contact de la population. Ils enseignent, ils soignent, ils confessent, ils prêchent. Cela dépend de la vocation de leur ordre. »

Il me restait à comprendre ce qu’est un « prieur ».

« [Dans l’ordre de St Benoît] Supérieur(e) d’un couvent d’hommes ou de femmes détaché(e) d’une abbaye; moine ou moniale venant immédiatement après l’abbé ou l’abbesse. » (CNTRL)

Résumons-nous. Une communauté. Œuvrant, ouverte sur la Cité, organisée. Et une hiérarchie : l’abbé, puis le/la grand-e prieur-e, puis le/la prieur-e claustral-e, puis le/la sous-prieur-e.

La fondation du Prieuré

Situons-nous en 1648. Année bien mouvementée ! Louis XIV règne déjà, mais il n’a que 10 ans et c’est Anne d’Autriche, sa mère, qui gouverne, avec Mazarin. Tous deux s’opposent au Parlement, qui crée le Lit de Justice. Condé, Turenne et tant d’autres continuent à guerroyer. La Sorbonne condamne la pratique initiatique du Compagnonnage. En été, la situation s’envenime. Le peuple s’agite, et, le 27 août a lieu la Journée des barricades. A ce moment commence la Fronde parlementaire. En septembre, la famille royale quitte Paris, soi-disant pour laisser faire le grand nettoyage du Palais Royal. Elle n’y revient que le 31 octobre, une semaine après la capitulation de Mazarin devant la Fronde. Cette année voit la montée en puissance de Bossuet, qui lance ses sermons, de Colbert, qui devient conseiller du roi en décembre, et de La Rochefoucauld, qui rejoint les frondeurs.

Beaucoup de difficultés pour relier l’histoire à ce qui en est dit sur le net. Et pour cause : partout, le nom de « Viguier », qualifié de « conseiller du roi ». Or il s’agissait de « Vignier ». Jacques de Vignier, pour être plus précise. Baron de Ricey et conseiller des Finances du roi. Et Chevalier de l’Ordre de Saint-Esprit, selon la liste publiée en 1710 dans « Recherches historiques de l’Ordre de Saint-Esprit », tome 2. Il avait épousé Claude de Bouchavanne. L’année qui nous intéresse, celle-ci a 48 ans, et il lui restera encore de nombreuses années à vivre, car son testament (conservé à la BNF) date de 1671, année de sa mort. Elle est alors veuve, Depuis peu, car j’ai trouvé dans les archives notariales une quittance datant de 1645 où il est encore présent. Elle a acheté une propriété dans ce qui est maintenant la rue de Charonne, et va fonder avec sa sœur le Couvent Notre Dame de Bon Secours (source).. Madeleine-Emmanuelle de Bouchavanne était alors au Monastère de Soissons. Elle revint à Paris, avec deux de ses consoeurs, et devint prieure de Notre-Dame de Bon-Secours (source).

Embellissements et agrandissements du Prieuré

Le bâtiment a subi des transformations au fil du temps. Jusqu’à présent, on ne trouve que des femmes dans son histoire, si l’on excepte le fantôme de Jacques de Vignier. Avec les travaux, on les voit arriver. Et pas n’importe lesquels…

Victor Louis

Victor Louis… L’architecte du Grand Théâtre de Bordeaux, l’inventeur de ce que l’on a nommé le « Clou de Louis », et le concepteur de la galerie du Palais-Royal (entre autres édifices).

« Sa (= celle du Théâtre de Bordeaux, NDLR) façade principale est marquée par un imposant portique composé de 12 colonnes corinthiennes avec un entablement surmonté d’une balustrade en pierre décorée par douze statues. Ces dernières, œuvres de Pierre-François Berruer et de son assistant Van den Drix, représentent trois déesses et les neuf muses. Ce portique, dont la galerie est couverte par une voûte plate à caissons en pierre, pose tout de même des questions structurelles, car une telle masse ne pouvait tenir sans la construction de contreforts aux angles pour contenir les poussées vers l’extérieur. La solution trouvée par Victor Louis, fut l’emploi d’une armature en fer (sorte de tirants métalliques) dans les deux caissons d’angle, non visible et reliant les colonnes et l’architrave au mur de la façade. Ce principe qui est le même que celui du béton armé, a été surnommé le « clou de Louis ». Il faut dire que cet architecte était un adepte des innovations et de l’usage du fer en architecture, notamment pour la charpente et les structures intérieures du théâtre du Palais-Royal à Paris, qu’il construira quelques années plus tard. » (source).

Or les travaux entrepris au Couvent le furent en 1770 et 1780… ils sont donc contemporains de la construction du Théâtre de Bordeaux (inauguré le 7 avril 1780).

« Il sera initié à la franc-maçonnerie de Bordeaux et sera un membre éminent de la loge maçonnique la Française Élue à l’Orient d’Aquitaine. Il répond par la suite à de nombreuses commandes de châteaux dans le Bordelais. Philippe d’Orléans,Grand Maître de la franc-maçonnerie, rencontré à Bordeaux en 1776 alors que ce dernier vient poser la première pierre du Grand Théâtre, lui demande de réaliser les premiers aménagements de la galerie du Palais Royal.
Entre 1764 et 1772 et même 1779, Victor Louis est en contact avec la commande polonaise (le roi Stanislas Auguste Poniatovski) et certaines de ses oeuvres sont réalisées à
Varsovie. »

Une filature de coton

Bien sûr, le Couvent ne fut pas épargné par la Révolution, et il ferme en 1790. La propriété a une superficie de plus de 13 hectares… Voilà qui ferait rêver nos promoteurs actuels ! Devenue bien national, elle est divisée en deux lots.

La destinée des bâtiments est intéressante.

En 1802, ils deviennent… une filature de coton. Deuxième « homme » de l’histoire. En réalité, ils sont deux : Richard et Lenoir. Mais accompagnés d’une armée de femmes…

François Richard, devenu, après la mort prématuré de son associé,
François Richard-Lenoir

François Richard, né en 1765, fils de fermiers pauvres du Calvados, avait gagné Paris pour y apprendre le commerce. Il commence à réussir lorsqu’il est emprisonné. Un incendie le rend à la liberté. Sans argent, il constitue progressivement une fortune, entre autres par le commerce de basins anglais. En 1797, c’est la rencontre décisive dans sa vie, celle d’un jeune négociant d’Alençon, Joseph Lenoir-Dufresne. Ils vont s’associer.

« Une des branches les plus lucratives de leur négoce consistant en basins anglais, qui fait alors fureur, Richard recherche avec ardeur le secret de la fabrication de ces tissus. Le hasard le lui ayant révélé, il se procure aussitôt cent livres de coton ; un prisonnier anglais du nom de Browne lui monte quelques métiers dans une guinguette de la rue de Bellefonds. Les premières pièces fabriquées sont des basins anglais ; Lenoir trouve ensuite le moyen d’en obtenir le gauffrage.

Richard loue au gouvernement l’hôtel Thorigny, dans le Marais. Mais la demande se fait de plus en plus grande : il lui faut donc chercher un emplacement plus vaste. Richard demande alors l’autorisation d’occuper le couvent de Bon-Secours, rue de Charonne. L’autorisation se faisant attendre, il vient un matin à la tête de ses ouvrières s’emparer du couvent abandonné, où il installe, avec son associé, la mule-jenny, métier à filer d’invention anglaise ». (source)

On imagine cette troupe d’ouvrières venant squatter avec leur patron l’ancien couvent ! C’est ainsi qu’il devint l’une des 6 filatures de coton possédées par les deux compères, dont l’un disparut prématurément. Et Richard prit son nom, devenant « Richard-Lenoir ».

« François Richard, à la mort, prématurée, de son associé Joseph Lenoir-Dufresne, décida d’en perpétuer le souvenir en accolant son nom au sien pour s’appeler désormais François Richard-Lenoir. Il mourut ruiné par la Restauration qui avait supprimé les droits de douane sur les produits anglais. C’est peut-être pourquoi, à l’inauguration d’un boulevard, en décembre 1862, alors qu’on lui proposait pourtant de rendre hommage à sa mère, la reine Hortense, Napoléon III avait insisté pour que lui fût attribué le nom « d’un ancien ouvrier » qu’avait apprécié son oncle. » (source)

Impossible de trouver des traces de cette filature, alors que les plans d’autres sont visibles sur le net. Dommage !

L’Ecole des Arts Industriels et du Commerce

Après la ruine du manufacturier, la filature devint une Ecole. Voici ce qu’on peut lire à ce sujet, dans le Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments, paru en 1844.

« Dans les bâtiments jadis occupés par la belle filature dont nous venons de parler, existe depuis quelques années une institution dont la nature et l’importance ne sont pas sans quelque analogie avec ce qui précédait : nous voulons parler de l’École des arts industriels et du commerce, fondée en 1832 par M. Pinel-Grandchamp et dirigée par lui avec un zèle et une habileté qui ont imprimé à cette création un caractère remarquable d’utilité publique. Grâce à l’enseignement de toutes les sciences qui se rattachent à la haute industrie, comme aussi par la force des études, par la distinction des professeurs et la composition du conseil de perfectionnement où figurent les sommités de la science, cette institution a pris rang parmi les établissements qui répondent le mieux aux besoins de l’époque actuelle. — La galerie magnifique où fut donnée la fête impériale a été conservée presque dans son état primitif ; elle forme aujourd’hui une espèce d’académie de dessin. Ce respect, cette religion des souvenirs, honorent le fondateur de cet établissement. Il a senti qu’il existait entre la pratique des arts industriels et leur enseignement des rapports si intimes que la gloire de la première se reflète sur l’autre ; et puis c’est une heureuse manière de stimuler le zèle des élèves que d’honorer la mémoire des hommes qui ont, comme Richard-Lenoir, si noblement concouru aux progrès de notre industrie nationale. » (source)

Mésaventures, destructions et sauvegarde

Et l’histoire continue. Hospice, puis propriété de Madame Ledru-Rollin – née Harriet Sharpe – l’ensemble est vendu à la ville de Paris, qui loue à une église protestante. L’aventure devient mésaventures, avec la démolition de la chapelle en 1937 et du porche de Victor Louis en 1971. Bref, il ne reste presque plus rien d’origine, ou même d’historique. Mais on peut espérer que le peu qui perdure sera sauvegardé grâce à son inscription aux Monuments Historiques.

« Les façades et toitures sur rues et sur cour du bâtiment de l’aile ouest, 101 rue de Charonne, et celles du bâtiment C, 99 rue de Charonne, en bordure de l’impasse du Bon-Secours ; les deux parquets en marqueterie au premier étage du bâtiment C : inscription par arrêté du 17 septembre 1973 »

Des lieux chargés d’histoire mais bien vivants

La Grande Loge Féminine de France est abritée dans ces bâtiments chargés d’histoire. Lors de la Journée du Patrimoine 2021, une partie en a été ouverte au public, qui a pu découvrir les locaux de la GLFF. Ils l’avaient déjà été en 2017, car une blogueuse a publié à leur sujet…

Les lieux abritent aussi d’autres associations, comme celle qui est destinée à « promouvoir le travail artistique du peintre et musicien Jean-Rémy Papleux« .

Mais il y a aussi des habitant-e-s qui ont la chance de vivre dans ce havre de paix…

Promenade au parc Suzanne Lenglen

Le Parc Suzanne Lenglen abrite non seulement de nombreux espaces sportifs, allant du club de pétanque aux courts de tennis couverts ou non et aux terrains de tous les sports collectifs possibles, mais aussi une ferme pédagogique bien évidemment tournée vers le « bio », avec un « Jardin des Saveurs », notamment. Elle prône donc l’attention à la nature, dans une vision très écologique. A ce titre, on trouve des espaces de culture, comme celui qui est actuellement littéralement « empaillé ».

Lors des périodes de production, les fruits et légumes naissant ici sont vendus sur place. En hiver, ce sont des productions du Vexin qui y sont écoulées, chaque jeudi en fin d’après-midi.

Pensons à la pollinisation… Quels êtres nécessaires? les abeilles, bien sûr!

Sus à l’oligarchie et à la méritocratie! Les autres insectes sont tout aussi concernés, et ont droit à leur hôtel particulier…

En complément de ces alliances Homme-Nature, des explications sur les espèces végétales présentes sont parfois apportées. Tel est le cas de toutes les affiches qui nous apprennent tout ou presque sur les arbres et arbustes plantés. Et c’est là que ça se gâte.

Non seulement les termes « techniques », le « jargon », ne sont pas explicités, mais en outre on dénombre de nombreuses erreurs d’orthographe sur les panonceaux destinés non seulement aux promeneurs/euses, mais aussi aux charmant-e-s bambin-e-s qui fréquentent les lieux – sans compter les élèves en sortie scolaire ou les centres de loisirs…

Peut-être sait-on ce qu’est « l’humus », ce que signifie « calorifique », mais qui sait ce qu’est un « bois de tête »? Quels enfants d’Issy les Moulineaux connaissent les « jougs »? Passe encore. Mais qui, parmi vous, connaît le sens de « fastigié »?

« BOT. [En parlant d’une plante, d’une inflorescence] Caractérisé par des ramifications dressées verticalement et formant un faisceau. Fleurs fastigiées, rameaux fastigiés (Ac.1835-1932).Des ifs noirs et des pins fastigiés en cônes (Pommier, Océanides,1839, p. 103).Cognassier, taxodier fastigié (Gressent, Créat. parcs et jardins,1891, p. 207, 292).

Prononc. et Orth. : [fastiʒje]. Ds Ac. 1835-1932. Étymol. et Hist. [1781 d’apr. Bl.-W3-5]; av. 1796 (L. Reynier ds Encyclop. méthod. Agric.). Empr. au b. lat. fastigiatus, class. fastigatus « élevé en pointe », dér. de fastigium « faîte ». » (source)

Autre mot que j’ignorais : « drupe ». Mot-valise formé de « drap » et de « jupe »? Que nenni!

« BOT. Fruit charnu, indéhiscent, renfermant un seul noyau. L’abricot, la pêche, la cerise, la prune, sont des drupes (DG).Le tanguin de Madagascar, employé par les Malgaches dans les épreuves judiciaires, est la drupe du Tangénia (Wurtz, Dict. chim.,t. 3, 1878, p. 186).

Rem. Certains aut. et lexicographes (dont Ac. 1835-1932) attribuent à ce terme le genre masc. : Comme le dattier, le doum sert à tous les usages. Son fruit est un drupe ligneux, désagréable sous la dent et dont la saveur affaiblie rappelle celle du pain d’épice (Du Camp, Nil, 1854, p. 297). Pour la majorité des dict. gén. et spécialisés du xxes., ainsi que pour la plupart des botanistes (cf.Quillet 1965), il est du genre fém. (cf. Lar. 20e-Lar. Lang. fr., Plantefol, Bot. et biol. végét., t. 2, 1931, p. 372, Méd. Biol. t. 1 1970). »

Structure d’une drude typique, la pêche

Je suppose que vous avez remarqué au passage que les dictionnaires ne sont pas forcément facilitateurs… Que signifie « indéhiscent »?

« BOT. [En parlant d’un fruit ou d’une de ses parties] Qui ne s’ouvre pas naturellement à la maturité et que la radicule est obligée de rompre à la germination des graines. « La graine » chez la betterave est, en réalité, un fruit indéhiscent ou « glomérule » qui contient trois ou quatre graines (Rouberty, Sucr.,1922, p. 25).À maturité le fruit des Ombellifères se sépare en deux moitiés indéhiscentes contenant chacune une graine et constituant un akène (Plantefol, Bot. et biol. végét., t. 2, 1931, p. 407).V. akène ex. 1″

Et ça continue! Akène? Késako?

On peut ne pas être bon en vulgarisation, certes! Mais au moins faut-il l’être en orthographe…

Je vous livre quelques exemples… Dans ce texte, à nouveau, des termes qui peuvent susciter des questions. Si « mellifère » peut être compris par des adeptes de botanique ou des latinistes férus d’étymologie, « drageonne » peut évoquer davantage les animaux fantastiques que le mode

« Les drageons ne mordent pas, Jardinier paresseux

Chez le robinier, les fleurs sont tellement « féminines » qu’elles ont doit à un E supplémentaire!

Un peu plus loin, l’accord de l’adjectif est oublié, et les abeilles ont beau être en grand nombre, il n’y a ni « e » ni « s » à « moult »…. Nous découvrons la sagesse du « tilleul », qui est « sensé »…

Laissons là pédagogie et vulgarisation pour retirer la droiture à l’écrit… pardon pour ce mauvais jeu de mots! ôtons l’ortho pour ne garder que le graphe, avant de refermer le portail du parc pour retrouver la « ville ».

La nuit tombe, il est temps de refermer la porte de ce parc qui, fait exceptionnel, reste ouvert jusqu’à 22h30… et de retrouver l’agitation urbaine, après un coup d’oeil sur le Parc des Sports aux arêtes vives.

Le printemps en février…

Venus et Cupidon, Pontormo, 1533

Cupidon s’était approché un peu trop près des rosiers du jardin de l’Olympe, et fut piqué. Je ne sais si c’est par les abeilles qui butinaient les fleurs ou par les épines. Toujours est-il que son sang, en coulant, donna une belle teinte rouge aux pétales… Cela affola sa maman, Vénus qui accourut vers lui. Dans sa précipitation, le flacon de parfum attaché à sa ceinture se renversa sur les fleurs, leur transmettant les fragrances délicates qu’elles émettent encore…

Une belle légende pour la reine des fleurs… Mais Shakespeare la voit autrement et l’associe à la mort d’Adonis dont Venus est amoureuse…

Vénus pleurant la mort d’Adonis, B. West, 1768

« CXCV. — Tout à coup l’enfant étendu mort auprès d’elle s’évanouit à ses yeux comme une vapeur ; et dans son sang, répandu sur la terre, naquit une fleur pourpre tachetée de blanc, semblable à ses pâles joues et au sang qui en parsemait la pâleur en gouttes arrondies.

CXCVI. — Vénus baisse la tête pour sentir la nouvelle fleur, et la compare au souffle de son Adonis. « Elle sera déposée dans mon sein, dit-elle, puisque Adonis lui-même m’a été arraché par la mort. » Elle cueille la fleur, et la tige laisse échapper une sève verte qu’elle appelle des larmes.

CXCVII. — Pauvre fleur, ajoute-t-elle, c’était ainsi (douce fille d’un père plus doux encore que ton parfum), c’était ainsi que ton père pleurait au moindre chagrin ; croître pour lui seul était son désir comme c’est le tien ; mais sache qu’il vaut autant te flétrir dans mon sein que dans ton sang.

CXCVIII. — Ici fut la couche de ton père, ici dans mon sein ; tu es son héritière, voici ta place. Repose dans ce doux berceau, où les battements de mon cœur te berceront jour et nuit. Il ne se passera pas une minute dans une heure sans que je baise la fleur de mon bien-aimé. » »

Légende et création poétique convergent pour associer la rose à l’amour, et l’on comprend comment le marketing actuel s’en est emparé pour en faire l’emblème de la fête des amoureux/euses le jour de la Saint-Valentin. Mais j’ignore si un jour on a vu fleurir des roses, dans les régions septentrionales de la France, la semaine du 14 février…

Dès l’entrée dans le Parc Suzanne Lenglen, où je suis venue me détendre après une journée de « visio », je suis saisie de stupeur devant le jaune resplendissant de cette rose bien éclose, à la robe non pourpre, n’en déplaise à Ronsard.

Mais elle n’est pas seule. Plus discrètes, derrière, des roses s’épanouissent aussi en cette fraîche journée d’hiver.

Elles défient la glaciale architecture de la tour dont le seul mérite est de refléter les rayons de l’astre déclinant.

La lumière se venge en la déstructurant brillamment…

Les reines des fleurs sont accompagnées de toute une cour, aux éclats de couleurs qui se concurrencent en une symphonie bien orchestrée.

Crocus, jonquilles et narcisses s’épanouissent en déclinant les jaunes, du plus pâle au plus orangé…

Crocus et pâquerettes entourent une souche publicitaire… Celles et ceux qui ont lu l’article posté il y a un mois environ, article qui narrait une promenade sur les quais de l’Ile Saint Louis, reconnaîtront l’effet d’annonce de cette affichette… Heureusement qu’il est précisé « jeune »!

Excusez la mauvaise qualité des photos, mais le crépuscule n’aide pas mon modeste Iphone à réaliser des chefs d’oeuvre! Elles n’ont ici que valeur illustrative…

Qui a pris la couleur de l’autre? Les fleurs ou l’hélicoptère?

Plus modestes, sur la pente d’un des monticules du parc, les pensées n’en sont pas moins colorées…

… par les crayons qui les surplombent?

Bien cachées par un paravent de verdure, d’autres roses, en déclinaison de blancs et de roses…

Le crépuscule arrive, mais je ne résiste pas à l’envie de saisir quelques « sculptures »…

La promenade se termine et il va falloir retourner vers l’agitation de Paris, non sans une dernière contemplation du ciel à l’occident.

Un concert à l’Eglise Américaine (1)

Lors des promenades en bateau-mouche, incontournables quand on reçoit des « touristes », j’ai été questionnée par la présence d’une « Eglise Américaine » sur les quais. Je ne sais pourquoi, l’alliance de ces deux termes tenait pour moi de l’oxymore, dans la mesure où les religions sur le continent américain me semblaient nombreuses et pas toujours très compatibles. En tout cas non fongibles en une « Eglise », même si le sens premier du terme évoque l’idée de « communauté ». Que peut signifier « communauté » pour l' »Amérique »?

Bref, une énigme pour moi, qui se représente à chaque fois que je passe devant, ce qui arrive souvent car j’aime emprunter les quais pour traverser Paris d’est en ouest. ou vice-versa.

Belle occasion à saisir, donc, que cette annonce d’un concert un dimanche en fin d’après-midi, à l’heure où je reviens de Picardie, souvent en passant par l’ouest….

Une route difficile sous une pluie battante et avec un vent à décorner les boeufs, mais je suis arrivée à temps, grâce à une place de stationnement libre juste à côté de l’adresse indiquée. Après la longue route faite sans interruption, une visite aux toilettes s’imposait. Et j’avoue que j’étais aussi curieuse d’en voir un peu plus que la salle de concert… Cela m’a effectivement permis de descendre à l’étage inférieur… enfin, pas tout à fait. Car l’édifice se présente comme le Palais de Cnossos, en demi-étage (ou tiers, ou quart, je n’ai pas mesuré!).

Et j’y ai découvert une école, reconnaissable aux petits porte-manteaux, aux casiers et aux salles de classe. Mais aussi au fait que les cuvettes sont visiblement pensées pour de jeunes enfants!

Un élément m’a interpelée, que je vous livre ici.

Je ne sais si vous parvenez à lire le panonceau? « Catacombes »… Que sont ces « catacombes »? S’agit-il d’un accès à celles que nous connaissons? Mais nous sommes bien loin de leur entrée, Place Denfert-Rochereau!

Alors, selon mon habitude, je suis allée vérifier.

https://www.laboiteverte.fr/wp-content/uploads/2014/11/plan-carte-catacombe-paris.jpg

D’après ce plan et les explications données, impossible… J’ai vérifié sur d’autres plans, tout aussi impossible.

Et c’est finalement, au bout d’un certain temps de recherches, dans un exposé fait par celle qui était en 2003 la pasteure « de la vie communautaire », Madame Christine Blair, que j’ai trouvé la réponse. Je cite d’abord le début de son texte, qui permet de comprendre pourquoi cette église.

« Grâce aux secours que la France a donnés à la nation nouvelle-née des Etats-Unis d’Amérique, beaucoup d’Américains sont venus étudier, faire du commerce ou travailler en France au début du XIXe siècle. On s’est vite rendu compte que les Américains avaient besoin d’un lieu de culte ou d’une chapelle. Un petit groupe anglophone a commencé à se rassembler pour le culte en 1814, et en 1816, l’Eglise Réformée de France a permis l’utilisation de l’Oratoire (à côté du Louvre). Napoléon III a signé le contrat qui a établi l’église rue de Berri, et c’est finalement en 1929 que nous avons construit l’église qui se trouve au quai d’Orsay.« 

En réalité, la première pierre fut posée en 1926, et elle fut inaugurée en 1931. Quant à l’église rue de Berri (8ème), j’ai eu des difficultés à la trouver. En réalité, il s’agissait d’une chapelle, sise au 21 de la rue, et qui a maintenant disparu (source).

Quelques lignes plus loin, les explications attendues.

« Une des missions principales de l’Eglise Américaine a été la présence auprès des jeunes étudiants anglophones, aux XIXe et XXe siècles. Par exemple, dans les années 1960 et 70, les étudiants se réunissaient dans ce que nous appelons « les catacombes » et les jeunes musiciens et acteurs y jouaient leur musique ou la comédie pour acquérir de l’expérience ou gagner leur repas. Ainsi l’Eglise Américaine a vu le commencement de carrières d’artistes maintenant très connus, comme Joan Baez, Bob Dylan, Robert DeNiro. Cette mission auprès des étudiants anglophones continue à être très importante pour notre église : nous avons un pasteur qui s’occupe exclusivement de la mission auprès des jeunes, adolescents ou jeunes adultes. » ((Emission du Comité Protestant des Amitiés Françaises à l’Etranger du dimanche 2 mars 2003, sur France-Culture à 8 h 25).)

Il s’agit donc d’une forme de « cave » ou « caveau », comme il en existait à cette époque à Saint-Germain-des-Prés et dans le quartier latin. Vous connaissez peut-être celle du superbe café « Chez Georges », rue des Canettes, dont j’ai déjà parlé sur ce blog, ou le Caveau de la Huchette?

Entrée de l’étage inférieur

Retour à l’étage supérieur, pour observer l’architecture des lieux.

Aile ouest, le couloir
Aile ouest vue du nord

Pour vous aider à mieux appréhender la visite, comme je n’ai pas trouvé de plan, je vous ai préparé un petit schéma.

La cour est plutôt un patio. Comme vous le voyez, elle est située à l’étage inférieur.

Eglise vue de l’aile ouest

Pour des détails concernant l’architecture, comme je ne suis pas compétente, je vous renvoie à la littérature sur Internet.

« L’architecte Carrol Greenough a bâti cette église sur les fondations d’une ancienne manufacture de tabac. La décoration a été en partie assurée par des artistes américains : Charles J. Connick, Walter G. Reynolds et Burnham dessinèrent des vitraux qui ont été réalisés par Charles Lorin ; Ralph Adams Cram a conçu le mobilier et le décor, tandis qu’on doit l’iconographie au Dr Joseph Wilson Cochran. » (source)

Selon d’autres sources, l’architecte, né en 1863 à New York (et mort en 1941 en Caroline du Nord), a fait ses études à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris et a vécu dans la capitale jusqu’en 1924. Il a donc conçu les plans, mais a été relayé sur place par un autre architecte.

« After graduation in Paris he continued to reside in the city. During the first World War Mr. Greenough designed a number of Army Hospitals in France, later collaborated in preparing plans for the American Church in Paris of which Ralph Adams Cram was architect. After returning to the U. S. in 1924 he maintained an office in New York for a time and devoted his attention mainly to work on Housing Projects. » (source)

Charles Jay Connick est à l’origine d’une célèbre fondation abritant entre autres un « studio » du vitrail aux Etats-Unis.

« After working in Pittsburgh, New York, and Boston, Charles J. Connick opened his stained glass studio at 9 Harcourt Street, Back Bay, Boston in April, 1913. From this time until it closed in 1986, the Connick Studio designed impressive windows for churches, cathedrals, chapels, schools, hospitals, and libraries throughout the United States and abroad. » (source)

Charles Jay Connick, vers 1945 (source)

Né en Pensylvanie en 1875, il a surtout travaillé dans la région de Boston. Mais il a voyagé, et visité la France.

« Connick a également étudié le dessin et la peinture dans des cours du soir et est allé en Angleterre et en France pour étudier les vitraux anciens et modernes, y compris ceux de la cathédrale de Chartres , dans lesquels il a examiné l’effet de la lumière et de l’optique qui avaient été utilisés aux XIIe et XIIIe siècles, mais qu’il percevait comme négligée depuis. [3] [5] Connick a également été influencé par le mouvement anglais Arts and Craftsvitrail Christopher Whall . [6] »

« Connick a préféré utiliser du verre « antique » transparent, similaire à celui du Moyen Âge et a loué ce type de verre comme « un éclat coloré, avec le lustre, l’intensité et la qualité vibrante déconcertante des lumières dansantes ». Il a utilisé une technique de joints de soudure « décalés » dans son avance et ses barres, ce qui, selon l’historien anglais du vitrail Peter Cormack, donne aux fenêtres leur caractère « syncopé ou » oscillant  » (source).

Vous trouverez un intéressant documentaire sur cet artiste en ligne.

Une seconde erreur, dans la présentation initiale, m’a valu d’errer assez longuement sur le net pour trouver qui était l’autre auteur des dessins des vitraux… Il ne s’agit évidemment pas du peintre Walter G. Reynolds, qui était mort depuis un bon moment à cette époque, mais de Joseph Gardiner Reynolds.

Joseph Gardiner Reynolds

« In 1923, Joe established a new studio with two former Connick artists and craftsmen, William M. Francis, a glass cutter, and Henry Rhonstock, a glass painter. The new studio was named Reynolds Francis and Rhonstock. Napoleon Setti later affiliated with them as a designer. The Reynolds Francis and Rhonstock studio was located at One Washington Street, Boston, Massachusetts, and produced designs and windows in the USA and France (see partial list), including the American Church in Paris. (For this special Church he produced two nave aisle windows). After the deaths of his partners, the studio name was changed in 1954 and Joe became the president of a new firm: Joseph G. Reynolds and Associates (Designers and Workers in Stained and Leaded Glass). » (source)

Le troisième larron mis en scène dans le texte choisi est Burnham. Pourquoi avoir omis les prénoms? Je l’ignore… Il s’appelait Walter Herbert Burnham. Cela, c’est sûr. Mais lequel? Car père (1887-1974) et fils (1913?-1984) ont eu exactement le même nom. Le premier a, lui aussi, beaucoup voyagé en Europe durant ses jeunes années. Mais il a entraîné ensuite son fils dans les mêmes périples. Seules les dates peuvent nous aider. En l’occurrence, il ne pouvait s’agir que du père… peut-être avec Junior…

« Among Burhnam’s most notable works are windows in the Cathedral of Saints Peter and Paul, Washington DC; the Cathedral of St. John the Divine and Riverside Church in New York City; Princeton University Chapel; and the American Church in Paris.

On tour with his family in Europe prior to the first World War, Burnham sketched famous stained glass windows in many cathedrals. In a 1935 article in the journal Stained Glass, Burnham expresses his views about the importance of the medieval tradition in the harmony of the primary colors, red, blue, and yellow, with the complementary orange, green, and violet typical of his windows. His studies of medieval windows demonstrated that reds and blues should predominate and be in good balance. Burnham also noted that windows should maintain high luminosity under all light conditions. » (source)

11
William Herbert Burnham, aux environs de 1940

Après vous avoir présenté les trois artistes à l’origine des dessins des vitraux, j’en arrive à celui qui les a réalisés. Son nom vous dira peut-être quelque chose, car il (le nom, pas l’artiste!) existe encore aujourd’hui : Lorin. Voici le site de la Maison Lorin, qui perdure actuellement à Chartres. Une association avait été fondée en 1896 par Charles et sa mère. Elle a été transformée ensuite en entreprise. On peut imaginer que les vitraux de l’Eglise Américaine ont été réalisés dans les ateliers créés par Nicolas Lorin, le papa de Charles -dont je vais vous parler-, en 1863.

Vue Jardin
Ateliers de la Maison Lorin

Charles Lorin (1866 – 1940) était donc le digne descendant de son père, auquel il a succédé.

Charles Lorin par Lionel Royer
Charles Lorin

Très ancré dans le catholicisme (il avait fréquenté le Petit Séminaire), Charles Lorin a cependant prêté son art au protestantisme, comme c’est le cas ici, et au patriotisme, avec la réalisation de vitraux mémoriels.

signature de Charles Lorin
Sa signature
communication ancienne
Un artiste engagé…

Pour ce qui concerne les aspects techniques, j’y reviendrai ultérieurement, car j’ai commencé à m’intéresser aux diverses technique du vitrail… Revenons donc à l’architecture… et à l’église proprement dite. Soit dit en passant, comme je croyais que, chez les protestants, on parlait de « temple », je suis un peu perdue…

Façade ouest

L’église de style néo-gothique s’inspire plus particulièrement du gothique tardif anglo-saxon. Elle est construite selon un plan à nef unique, précédée d’un narthex et s’achevant par une abside encadrée de chapelles dont certains vitraux sont de Tiffany. Deux niveaux d’élévation (grandes arcades, fenêtres hautes à remplage flamboyant) et couverte par des voûtes d’ogives quadripartites. Le clocher-porche est reporté sur le flanc droit de l’édifice (église non orientée). » (source)

Façade ouest

Je ne vous propose pas d’y pénétrer tout de suite, ce sera pour le concert, dans le second article sur ce sujet…


Un Paradis de mini-consommateurs/trices?

Un détour sur le chemin de l’exposition « SU » évoquée précédemment… détour qui, par un escalier quasi dérobé, m’a conduite dans un espace où tout est pensé pour les enfants, y compris la hauteur des plafonds et la surface des espaces. Un « Mini Bon Marché »… qui n’a de « bon marché » que le nom!

Des peluches? Rien que de très normal, même si nombre, qualité et taille peuvent surprendre.

Des montres? Plus surprenant, mais pourquoi pas?

Les couleurs sont soigneusement choisies pour ne pas évoquer la bi-catégorisation de sexe et, s’il y a du bleu, c’est parce qu’il s’harmonise avec le jaune…

Les bambins qui ne peuvent qu’être charmants ont droit à tout le confort, depuis des bancs doux à leurs tendres fessiers, comme ci-dessus, jusqu’à des mini-fauteuils et chauffeuses.

Les robes de princesse ne manquent pas, et sont proposées en une multitude de coloris tous plus attirants les uns que les autres…

Avez-cous remarqué les spécificités de ce mannequin? L’une d’entre elles devrait vous frapper, et évoquer une émission de télévision qui a marqué l’actualité ces derniers temps. Un autre indice?

Des véhicules miniatures sont présents à divers endroits de l’Espace Enfants. Certains sans chauffeur-e-s ni passagers/ères, comme celui que vous avez vu avec l’horlogerie, et celui qui suit…

Mais d’autres avec des mannequins…

Alors? Avez-vous remarqué quelque chose? Eh oui, nous sommes en lien avec l’intégrisme absolu… Pas de visage, pas de traits humains… Incroyable, non? En tout cas, pour moi, inattendu ici… Mais les enfants ne vont-ils pas au Paradis?