Barzaz Breiz à La Madeleine (2)

Petite synthèse pour celles et ceux qui auraient raté le précédent épisode : un jeune noble breton décide de collecter les chants traditionnels, et en particulier ceux qui rapportent l’histoire de la Bretagne, les gwerziou. Il en fait un recueil, publié sous le titre de Barzaz-Breiz : « barzaz » a le même radical que « barde » : c’est un ensemble de poèmes.

La Villemarqué a effectué deux campagnes de collectes, dans la première moitié du 19ème siècle. Il a tenté d’en sortir une histoire de la Bretagne, qui a été contestée pour manque de scientificité.

Maintenant que vous avez compris ce qu’est le Barzaz-Breiz, vous devez vous demander pourquoi j’ai autant développé avant d’en venir, comme vous l’attendez depuis le début, au concert programmé en ce dimanche 22 janvier à l’Eglise de La Madeleine. Nous y venons. C’est tout simplement le titre de ce concert.

Mais pourquoi ce titre? Eh bien, c’est évident! Les textes proviennent pour la plupart de ce recueil de chansons « historiques » bretonnes. On y retrouve la légende de la submersion de la ville d’Ys, ou encore le dialogue avec la mort de Yannig Skolan.

« La vie de Skolan est venue au pays, quiconque la chantera chaque jour aura de Dieu deux cents jours de pardon.
– « Qui va là et frappe aux portes fermées ? ». – « Ma pauvre mère, c’est votre fils Skolan ». – « Qu’il reçoive ma malédiction, la malédiction de ses frères et sœurs et de tous les enfants innocents, des étoiles, de la lune et de la rosée qui tombe sur la terre… ».
En route, Skolan rencontre son parrain qui lui dit : « Noir est ton cheval et noir tu es toi-même, où as-tu été et où vas-tu ? ». – « Je viens du Purgatoire et vais en Enfer avec la malédiction de ma mère ».
Le parrain intercède auprès de la mère. Elle énumère les forfaits de son fils : violer sept de ses sœurs, tuer leurs enfants, briser les vitraux et tuer le prêtre, mettre le feu au blé. Mais son plus grand péché est d’avoir perdu un petit livre écrit avec le sang du Christ.
Le livre, gardé au fond de la mer dans la bouche d’un poisson, est rendu. La mère donne alors le pardon.
Le cheval et Skolan deviennent blancs et il va au paradis avec la bénédiction de sa mère, ses frères, sœurs, des étoiles, de la lune….
« Quand le coq chante au lever du jour, les âmes trépassées vont devant Dieu, ma pauvre mère, j’irai moi aussi ».
(source)

Le programme montre à quel point ils ont été fidèles à leurs sources, rendant ainsi un hommage éclatant aux « bardes » (quel est le pluriel? Bardesses? ou faut-il dire « barzh » au singulier, donc peut-être « barzhou » au pluriel) de jadis et de naguère?

Le trio qui se produisait porte le nom de son créateur, Kêr Vari Kervarec, auquel sont parfois adjoints ceux des autres musiciens, Mehat et Dudognon.

« Le Trio Pêr Vari Kervarec se forme en début 2020, avec la volonté de proposer au public : un voyage dans cette culture bretonne, en se laissant envoûter par ces mélopées où se révèle la mémoire d’un peuple, l’âme profonde de la Bretagne. Composé de Pêr Vari Kervarec au chant en breton et aux bombardes, Loeiz Méhat aux saxophones et biniou et enfin Tony Dudognon à l’orgue, le trio compte une centaine de concerts à son actif dans toute la France.« 

La Bretagne, et en particulier le Finistère, a évidemment publié autour de ce concert. Par exemple, le quotidien Ouest France titrait « Le trio finistérien va jouer à Paris et au Japon ».

« Le trio a enchaîné toujours avec succès, avec « La mémoire d’un peuple » sur le Barzaz Breizh, collection de chants par Théodore Hersart de La Villemarqué paru en 1852.

Ce spectacle est à découvrir dimanche 22 janvier à 16 h, à l’église de la Madeleine à Pari, dans le 8e arrondissement. « C’est grâce au titulaire de l’orgue de la Madeleine, François-Henri Houbart, que le concert peut avoir lieu. Il avait assisté à un de nos concert dans la cathédrale de Quimper. Ce sera un gros concert, avec 1 500 places possibles. » La participation est libre.

Les bretons de Paris devraient être nombreux, ils se sont déjà passé le mot. Le trio se produira également à la basilique Saint-Denis le 25 mars, « là ou Anne de Bretagne a été couronnée reine. » Un disque sera enregistré en avril avec une sortie prévue en fin d’année. Le trio Pêr Vari Kervarec va également partir en tournée à l’automne… au Japon ! »

Le concert était sublime! Rarement ressenti autant d’émotions et d’émotion. Je craignais le contraste, il fut positif.

Et je dois dire que les jeunes musiciens/chanteur ont su exploiter l’espace qu’offre La Madeleine. En se mouvant. En se déplaçant. En situant leurs instruments à deux extrémités d’une hypoténuse imaginaire.

Un membre du clergé est venu rejoindre le groupe et a pris la parole. J’ignorais qui il était. Après une recherche sur le net, je puis vous le dire : il s’agit ni plus ni moins de Monseigneur Patrick Chauvet, ancien recteur de Notre Dame de Paris, devenu curé de La Madeleine.

« Débarqué au cours de l’été de son poste de recteur de Notre-Dame de Paris, Mgr Patrick Chauvet deviendra le 1er septembre curé de la Madeleine.

À la surprise générale, Mgr Patrick Chauvet (auteur du livre « Au cœur de Notre-Dame », Éd. Plon), recteur archiprêtre de Notre-Dame depuis 2016, a été débarqué de son poste par décision du nouvel archevêque de Paris, Mgr Laurent Ulrich. À compter du 1er septembre, ce prélat de 71 ans, ordonné prêtre en 1980 par le cardinal François Marty, prendra ses nouvelles fonctions d’administrateur (curé) de la Madeleine.

On peut le voir dans les (mauvaises) photos ci-dessous, à la fin de sa prise de parole, puis lorsque le concert s’est terminé.

Vous l’aurez compris, ce moment de partage avec les Bretons et les ami-e-s de « ma bro » (même s’il n’est que l’un de mes pays d’adoption) a été vraiment exceptionnel et a rompu la ternitude de cet après-midi de janvier parisien, où j’avais été effarée de voir la foule autour des magasins, me demandant pourquoi cette consommation effrénée avant de comprendre que c’est la période de la grande truanderie – pardon, je veux dire des soldes.

Il n’existe pas malheureusement pas encore de CD correspondant à ce programme. Mais vous pouvez les écouter et voir sur quelques vidéos en ligne sur leur page Facebook ou sur You Tube, comme ce concert à Rostrenen, celui-ci à la cathédrale de Quimper (un morceau que j’adore) ou cet autre à Dol de Bretagne.

Il n’est pas dans mes habitudes, vous le savez, de faire de la promotion. Mais pour une fois, je vais en faire pour encourager ce jeune trio si original. Alors,si vous les voir, rendez-vous à la Basilique de Saint Denis le 25 mars, ou, si voulez acquérir leur premier CD, il suffit d’écrire à leur association « porteuse » : mibienkerne@sganarel75 ou d’aller sur ce site. « Mibien », cela signifie « fils ». Quant à Kerne, c’est la Cornouaille. Vous écrirez donc à « Fils de Cornouaille »…

Kan An Anaon, son titre, signifie « Chants des Ames ». Enfin, pas tout à fait, car on ne peut traduire littéralement le dernier terme, souvent interprété par « Trépassés », comme la Baie proche de la Pointe du Raz le rappelle.

« La conception de l’au-delà des Bretons qu’on appelle Anaon est unique en Europe. Les morts et les vivants ne sont pas séparés ; ils vivent dans deux sociétés voisines qui s’interpénètrent à des moments précis de l’année. A l’origine, Gouel an Anaon (la fête des morts) est une fête celtique pour honorer les défunts, c’est devenu une fête catholique teintée d’une tradition païenne encore vivante au siècle dernier. » (source)

« Ce que raconte le Trio Pêr Vari Kervarec, Eliaz Le Bot et Tony Dudognon nous vient des relations singulières qu’entretiennent les bretons avec la mort et l’Au-Delà. Du passage entre la vie et l’Au-Delà, du Chant des âmes au bal des Trépassés. Un seul adage : HIRIE DIME VARCHOAS DIDE (Aujourd’hui c’est moi, demain ça sera toi)« .

Vous remarquerez que je n’ai pas fait état du dernier titre. On ne peut terminer un concert nissart sans entonner Nissa La Bella. On ne peut terminer un concert corse sans chanter Dio di Salvi Regina, ni un concert basque sans l’Euzko Abendaren Ereserkia. Donc, sans surprise, celui-là s’est achevé sur l’hymne breton chanté par le public. Ce sera le seul « bémol » dans cet article : je pense que si le chanteur avait accompagné la foule, cela aurait été plus aisé pour les non-bretonnant-e-s. Alors que même les Breton-ne-s étaient gênées par la force du saxophone. Mais ce n’est qu’un petit détail dans ce magnifique partage dominical.

Barzaz Breiz à La Madeleine (1)

Barzaz Breiz, écrit parfois avec un tiret, vous connaissez peut-être? Sinon, revenons dans le passé.

Nous sommes dans les années 30. Pas de ce siècle ni du précédent, non. Du 19ème. A Paris vivent de nombreux Bretons, dont des étudiant-e-s qui ont suivi des études secondaires dans leur région, mais viennent poursuivre dans la capitale. De nombreux banquets bretons voient se développer les discours autour de l’identité bretonne, tellement mise à mal depuis la Révolution (merci, l’Abbé Grégoire!). Un cercle de jeunes gens se réunit ainsi autour de Le Gonidec. Qui est cet homme? Ni plus ni moins que celui qui a unifié l’orthographe et la grammaire de la langue bretonne. Celtomane, Jean-François, Marie, Maurice, Agathe Le Gonidec de Kerdaniel est considéré comme l’un de ceux qui ont permis au breton d’obtenir le statut de « langue », puisque ses codes étaient dès lors fixés. Au détriment de la richesse des différentes langues parlées sur le territoire breton, soit dit en passant. Mais uniformisation et reconnaissance exigent…

A ce moment, il a déjà beaucoup oeuvré et publié, dont un Nouveau Testament en breton qui lui a valu bien des difficultés avec l’Eglise. Il est en train de préparer ce qui sera sa dernière oeuvre, ce dictionnaire breton-français.

Nul ne le sait à ce moment, mais lorsqu’elle paraît en 1837, il ne lui reste qu’un an à vivre : il mourra l’année suivante, à seulement 63 ans. Sa dépouille sera transférée de Paris à Lochrist, près du Conquet, son lieu de naissance.

Si je vous ai placé la photo du monument funéraire, photo issue de la page Wikipédia, c’est que le monument a une spécificité : il a été érigé en commun par les Gallois et les Bretons, et comporte donc trois langues : Gallois, Breton, et, dans une moindre mesure (il faut hiérarchiser!), Français. Mais voici, en français, la traduction de l’inscription en breton.

« Le Gonidec, homme de bien,
son nom est ici,
en témoignage d’éloge sincère
et du plus tendre amour,
sur une colonne de pierre élevée
par des frères Bretons
de la petite Bretagne, et de
la Grande-Bretagne, Celtes,
parce qu’il aimait son pays
et sa langue bretonne
en laquelle il fit un dictionnaire
et aussi une grammaire,
et parce qu’il traduisit, le premier
toute la Sainte Bible
dans la langue des Bretons.
Œuvre grande, bonne, céleste.

Mais revenons au Barzaz Breiz. Parmi les jeunes gens qui entourent (et sans doute admirent) Le Gonidec, figure le jeune Théodore Hersart de La Villemarqué, natif de Quimperlé. En 1837, il a 22 ans, mais ce brillant titulaire du baccalauréat littéraire, qui s’est inscrit en élève libre à l’Ecole des Chartes, a participé à certains travaux de Le Gonidec et il n’est pas le dernier à se montrer virulent lorsqu’il s’agit de défendre la Bretagne, le « bro ». Persuadé que les  gwerzioù  permettent de retracer une histoire de la Bretagne dont on ne fait que peu de cas dans l’histoire générale de la France, il note depuis 4 ans sur des carnets des chants de la région de Nizon, avant d’élargir son terrain d’enquête vers la Haute-Cornouaille. Son travail ne sera pas reconnu comme « scientifique », et c’est à compte d’auteur que paraît, en 1834, le Barzaz-Breiz.

Mais savez-vous ce que sont les gwerzioù (pluriel de gwerz)?

« Le terme gwerz désigne en fait une forme de chant particulière au répertoire en langue bretonne : une gwerz est un récit chanté, une forme de complainte, de ballade, de mélopée… Eva Guillorel en donne cette définition dans son ouvrage La complainte et la plainte : « […] il s’agit de pièces longues qui décrivent des faits divers tragiques à caractère local, qui montrent un important souci du détail dans les situations décrites et qui rapportent généralement avec une grande fiabilité le souvenir de noms précis de lieux et de personnes […] ».

Les chanteurs intervenaient à maintes occasions, dont les pardons, comme on le voit sur la photographie ci-dessous (source)

En quelque sorte, c’est la version bretonne des aèdes qui transmettaient l’histoire de la Grèce Antique, comme Homère, ou des griots qui portent la mémoire des peuples d’Afrique, encore à l’heure actuelle.

Une coïncidence? Vous savez qu’on dit qu’Homère était aveugle… Voici la photo d’un célèbre chanteur breton…

Puisque je parle d’Homère, c’est le moment de situer l’anecdote suivante : George Sand fut tellement enthousiasmée par le Barzaz Breiz qu’elle dit le situer au-dessus de l’Iliade…

Je ne vais pas continuer sur le sujet, mais, s’il vous intéresse, je vous conseille d’aller voir ce site très riche. Pour un aspect linguistique, c’est ici. On peut en entendre avec des interprétations par des Breton-ne-s, sur You Tube. Par exemple ici ou ici. Bien évidemment, les chanteurs/euses plus connu-e-s s’en sont saisi-e-s. C’est le cas de Denez Prigent, entre autres, dont vous pourrez écouter de nombreuses interprétations. Un reportage de l’INA, aussi, à voir. On y assiste à une séance de collectage de gwerz qui doit ressembler à ce qu’a vécu le jeune La Villemarqué. Une exposition au Manoir de Kernault, il y a 10 ans, présentait ses carnets.

Vous devez vous demander pourquoi je « disserte » sur Le Gonidec, La Villemarqué et les gwerziou.

C’est simple : si on ne connaît pas cette Histoire, on ne peut pas saisir toute l’émotion ressentie hier après-midi en entendant interpréter ces chants et ces récits par de jeunes Bretons, dans un lieu très symbolique de Paris : l’Eglise de la Madeleine. Car c’est ce à quoi j’ai assisté, en ce dimanche 22 janvier, et dont je suis sortie tellement émue que j’ai décliné l’invitation à prendre un verre d’un couple fort sympathique et intéressant, tout aussi amoureux de la Bretagne que moi, et que j’espère revoir bientôt. Une émotion partagée. Je vous en parlerai. Dans un prochain article…

Quand le mauvais goût sert la pédagogie et la créativité…

Une balade en bord de Seine, en un bel après-midi de janvier, m’a conduite par hasard au Jardin des Plantes. Une affiche, à l’entrée du Parc, indique une exposition qui, justement, se termine ce jour. Comme la nuit approche, il faut faire vite pour la découvrir! Un peu frileuse, je l’avoue, car ce que j’y avais vu les années précédentes, en cette même époque de l’année, avait quelque peu bousculé mes codes esthétiques… Et ce fut encore le cas. J’aurais dû me méfier, en voyant l’affiche.

Jugez-en par vous-même… Le pauvre Lamarck, à la pause pensive, est tranquillement posté, d’ordinaire, à l’entrée nord du Jardin.

Et le voici soudain complètement envahi par une horde de plantes et d’animaux géants, et surtout de couleurs « flashy ».

L’intention cependant est louable : reproduire en « changeant d’échelle » – mais je ne suis pas parvenue, même sur le site officiel, à comprendre quelle « échelle » avait été retenue – des « scènes  » de la vie animale (oui, zoocentration, pour celles et ceux qui étaient au Tibet avec moi hier soir). Ainsi, on peut voir ces charmants êtres s’entre-dévorer (non, vous ne verrez pas de photo, suis une âme trop sensible)… Ainsi, qui va absorber l’autre?

… ou en pleine copulation (bon, d’accord, une image avec carré blanc).

La promenade permet de découvrir de nombreuses espèces, et la vulgarisation est omniprésente grâce à des panonceaux explicatifs. Prenons l’exemple de l’adorable animal que voici.

Cela ferait un joli prénom, « Palomène », n’est-ce pas?

Sans surprise, je dois avouer que je fus davantage attirée par les papillons et libellules… Très stéréotypé, non?

Rassurez-vous, je ne vais pas faire défiler les 95 photographies que j’ai prises! Mais pourquoi autant, alors que je vous ai annoncé en introduction ma désapprobation des couleurs flashy? Tout simplement parce que j’ai pris plaisir à prendre des photos, et me suis amusée à cadrer et jouer de la lumière. D’abord parce que j’ai été fascinée par la représentation de la flore.

Avez-vous remarqué combien certaines photos sont « ratées » à cause de la lumière… Pas facile de faire un « reportage » au mois de janvier aux alentours de 17 heures! Alors, je me suis demandé si je ne pouvais pas transformer l’inconvénient en avantage, et tenter le contre-jour. Hmmm… pas très réussi!

C’est alors qu’est née l’idée de tenter le noir et blanc… Je viens juste de savoir que mon Iphone permet cela, autant essayer!

Et cela vous permet d’obtenir la réponse à l’énigme proposée voici quelques jours… La photo qui vous a été présentée comme « test » de noir et blanc a bien été prise au Jardin des Plantes en ce 15 janvier! Le flashy conduit à tout… et même au noir et blanc!

Un spectacle « décoiffant » à Bobino

Un jour de grève à Paris… L’injonction de télétravailler… Avez-vous déjà passé 7 heures devant un écran, à essayer de faire appréhender les joies de la rédaction à des personnes dont le rapport à l’écrit est historiquement difficile? Si oui, vous comprendrez l’envie irrésistible de se « distraire », au sens premier du terme (pas au sens pascalien, la surcharge cognitive était trop forte!). Un film? déjà allée au cinéma cette semaine. Une pièce? Pas sûr qu’elle se joue. La nocturne du Musée Branly pour l’exposition « kimono »? Annulée pour cause de grève. Reste la musique… pas trop loin, et surtout au sud de la ville, car on oublie l’idée de traverser l’axe République – Nation en ce soir de défilé. Or voici longtemps que j’ai envie de voir « Opéra locos », à Bobino. Et justement, c’est à 19h, donc pas trop tard entre deux journées de labeur. Un appel pour vérifier la non-annulation, et je file. En voiture, bien sûr : pas question de perdre du temps dans l’attente d’improbables transports en commun.

Peu de monde dans la salle. Ce qui entraîne, à la demande des placeuses, une migration généralisée à quelques minutes du début. Chacun-e peut ainsi migrer à son gré (joli, non? je ne rajouterai pas « et changer de degré », faut pas exagérer!). Aussi, avec une place bon marché, me suis-je retrouvée très bien placée, suffisamment en hauteur pour ne pas être gênée par le chignon de la dame de devant, et avec un large espace pour déployer mes gambettes lourdes d’avoir supporté la position assise autant d’heures.

J’ai passé un moment de détente extraordinaire et de plaisir joyeux, partagé avec une salle en délire. Un spectacle à recommander à toute personne peu empreinte à aller à l’Opéra ou l’Opéra Comique.

Lui, c’est le ténor. Méconnaissable dans son costume qui le rend difforme, et avec son maquillage outré…

Deux chanteuses et trois chanteurs aux voix de qualité, aux tessitures variées. Pour certain-e-s, une amplitude admirable. Notamment l’un des chanteurs, qui se joue du genre. Cinq personnes qui chantent, mais aussi jouent et dansent avec un rythme endiablé. Un burlesque un peu trop forcé, peut-être parfois. Mais j’ai beaucoup ri. J’étais par moments littéralement « pliée en deux », notamment par le décalage entre les paroles et le jeu scénique, alors que l’air était brillamment interprété.

Le spectacle, soudain, devient interactif. Et la salle chante, interprétant les airs les plus connus : Rigoletto, la Traviata… Un spectateur se retrouve même sur scène. Car, pour constituer 3 couples, il faut 6 personnes. Qu’à cela ne tienne, on va prendre la sixième dans la salle! Et tout se termine avec des spectateurs/trices chantant debout et claquant des mains dans une ambiance chaleureuse. Exactement ce qu’il me fallait après cette journée d’interactions médiées par un écran! Que vous dire de plus? Allez-y, cela vous apportera du soleil en ce triste hiver! Je n’ai pas trouvé d’extrait avec les cinq actuel-le-s, il y a visiblement eu changement côté « femmes », mais vous aurez quand même une (toute petite) idée en regardant ceci.

Petit tour en pays bigouden : du Guilvinec à Pont l’Abbé

Je vous ai laissés dans le précédent article au Guilvinec, en train d’admirer les photos près du petit phare abandonné.

A propos du Guilvinec, savez-vous qu’un auteur de chansons porte ce nom? Yves-Marie Le Guilvinec (en réalité, Yves-Marie Le Core) a vécu en pays goelo et non bigouden. Vous connaissez peut-être « La Cancalaise« ? C’est de lui… Un chanteur. Un marin. Un poète. A la vie brève, puisqu’il disparut en mer à l’âge de 30 ans, « ivre de calva, de tafia, de vin rouge et d’anis pur ». (L’Obs, 2 avril 2020) ».

Fichier:Yves-Marie Le Guilvinec.png — Wikipédia

Un livre lui a été dédié, racontant la biographie de ce pêcheur de morue sur les grands bancs de Terre-Neuve.

TOUS LES MARINS SONT DES CHANTEURS  -  VIE ET MORT D'YVES-MARIE LE GUILVINEC (1870-1900), POETE ET MARIN BRETON - MORDILLAT/MOREL - CALMANN-LEVY

Remarquez-vous quelque chose sur cette couverture? Vous connaissez sans doute l’un des auteurs, mais ne l’attendiez pas là… Eh oui, François Morel est bien celui que vous regardez ou écoutez parfois. Il a trouvé chez un brocanteur des textes du marin poète, et s’en est emparé pour les chanter.

Mais revenons sur la côte de « Bigoudénie »… Nous allons quitter les rives du Steir et les marins de ce qui est devenu le 3ème port de pêche de France. Non sans évoquer leur cantique, répertorié dans un ouvrage que vous pouvez lire en ligne et dont voici la traduction en français.

« …Tout comme vous grands apôtres
Nous allons tous les jours sur la mer bleue.
Notre pauvre petit bateau est souvent bien balloté
Et c’est miracle qu’il ne sombre pas (…)
Sainte Anne, pendant toute notre vie
Soyez notre mère, soyez notre patronne ;
Du péché, des écueils
Préservez les habitants de Guilvinec »

Ce n’est pas Sainte Anne, mais sa fille que je remarque, dominant un carrefour à la sortie du bourg de Treffiagat, aux portes du Guilvinec.

Je ne disserterai point aujourd’hui sur les épis de blé aux pieds de la Vierge… ce sera peut-être l’objet d’un autre article, un jour… car il y a beaucoup à dire. Par contre, j’ai été intriguée par les phrases sur la colonne.

Vite, Internet à mon secours! C’est ainsi que j’ai découvert qu’il existait un chant portant en titre la première des phrases.

« Titre breton (normalisé) : Gwerc’hez Vari
Titre français (normalisé) : Vierge Marie
Auteur (normalisé) :Salaun (Jean-Marie) ?
Date de composition : 1879-09-12
Genre : En vers
Langue : Breton
Résumé :

Gwerc’hez Vari, j’aime ton nom ! (Passage en revue des tous ceux qu’elle protège : l’enfant dans son sommeil, la jeune fille et ses rêves, le combattant, le paysan, le marin dans la tempête, le pâtre, le pauvre attendant le paradis.). »

En effet, cela signifie « Vierge Marie » en breton… Une autre chanson porte ce titre, en y ajoutant la gloire : Gwerc’hez gloriuz Vari, chant collecté par Théodore Hersart de La Villemarqué dans le 1er Carnet de Keransquer. J’ai eu plus de mal pour la suite, tant l’orthographe des mots en breton peut varier… Cela signifierait, si j’ai bien compris « Protège nos terres ». Ce serait donc la prière, cette fois, non des marins, mais des cultivateurs des environs.

Quittons Ar Gelveneg (la pointe rocheuse) pour longer la côte vers l’ouest.

Route buissonnière pour le retour, par la côte de dunes et Loctudy.

En passant, je remarque un cimetière « anglais », dont les tombes sont plantées dans la pelouse autour d’une église. Arrêt immédiat pour aller le voir de plus près.

L’église paraît peu intéressante, de l’extérieur.

Je pousse cependant la porte et découvre une magnifique église romane, étonnamment bien conservée.

Une série de bannières – pardon, banielou – orne les murs. Elle rappelle l’importance des processions religieuses, des pardons, en terre bretonne. On en compte plus de 1000!

Remarquez, sur celle de la patronne de la Bretagne, les deux cordons qui l’équilibrent. Porter une bannière n’est pas simple. Et l’incliner encore moins. C’est sportif, comme en témoigne un article du Télégramme au mois de mai 2022.

« Vendredi soir, quelques-uns des quinze porteurs de bannières de la paroisse de Minihy-Tréguier s’étaient donné rendez-vous à l’église Saint-Yves de Minihy-Tréguier pour s’entraîner à cet exercice pour le moins très physique : le porter de bannières. « Tout est dans la technique et la souplesse », indique Yves-Marie Le Cozannet, fidèle de la première heure. Car si les bannières, au nombre de trois, pèsent entre 13 et 16 kg à la verticale, il en est tout autre lorsqu’il faut les incliner lors du salut des bannières. Pour rappel, les porteurs saluent à plusieurs reprises lors du Grand pardon de Saint-Yves : à l’arrivée du saint dans sa paroisse à la croix de mission, à sa sortie de l’église et lorsqu’il quitte Minihy-Tréguier. »

La crèche est encore en place, et je me demande au passage l’origine des couleurs LGBT disposées devant elle.

A la sortie, tour de l’église pour aller en voir le chevet. Disproportionné par rapport au clocher… ou l’inverse?

A proximité, une salle abrite une exposition présentant les nombreux édifices religieux du pays bigouden.

A Loctudy, pas de « demoiselles » non plus, depuis une semaine. Avez-vous deviné de quoi il s’agit? C’est le nom donné aux langoustines du pays.

« Symbole de la pêche en pays bigouden,
la langoustine vivante, nommée affectueusement la demoiselle du Guilvinec mais
aussi de Loctudy ou de Lesconil, est
la reine des plateaux de
fruits de mer
.

La fierté du Guilvinec, c’est ce crustacé à chair rose qui peuple la façade Atlantique nord de l’Islande au sud du Portugal, aux pattes fines, aux longues pinces, à la chair blanche et délicate
: la langoustine. Appréciant les fonds meubles, sableux et vaseux où elle aime à creuser son terrier, elle en sort pour chasser et se nourrir au lever et au coucher du soleil de crevettes, mollusques et autres équinodermes tels les étoiles de mer et les oursins. Moment idéal pour la capture…
 » (source)

L’heure tourne, et nous arrivons à Pont l’Abbé.

Halte aux superbes halles de la ville, pour vérifier que, là non plus, on n’en trouve pas. J’avais le souvenir d’avoir acheté là pour Noël des crustacés fraîchement pêchés, que le poissonnier avait cuit directement sous mes yeux ébahis… Rien non plus depuis une semaine. Grande cohérence des informations, donc, et l’on n’essaie pas dans ce pays de nous vendre des langoustines venues
d’ailleurs…

La nuit tombe, il est temps de rentrer. Le dîner se fera sans « demoiselles », hélas!

Un petit tour en pays bigouden : Le Guilvinec

Le temps est à la pluie en ce samedi de janvier. Mais l’envie de sortir prime. Alors, pourquoi pas un petit restaurant ? Appels en nombre, pour tenter de trouver la perle rare : un restaurant sympa, pas trop cher, accueillant… Mais voilà. Tout est fermé. Soit définitivement, soit pour « vacances ». Les répondeurs s’enchaînent. Certains sont pleins. D’autres n’acceptent pas de messages. Enfin une voix me répond. Une dame, visiblement d’un certain âge, m’explique que son restaurant est fermé depuis une dizaine d’années. Pourtant, il est toujours répertorié comme « ouvert » sur Tripadvisor et consorts! Je lui demande, épuisée par plus d’une heure d’efforts téléphoniques, si elle ne pourrait pas me donner l’adresse d’un de ses collègues, un restaurant ouvert (un samedi, ce n’est quand même pas impossible, pensais-je). Elle me dit d’essayer auprès de « La Chaumière, de l’autre côté ». L’autre côté de quoi? Mystère. J’appelle. Une voix féminine me répond fort aimablement que oui, c’est ouvert, que oui, on sera ravi de nous accueillir, que oui, l’heure n’a pas besoin d’être fixée exactement. Miracle! Il ne reste plus qu’à consulter Waze pour voir combien de temps il faut pour aller de Fouesnant au Guilvinec. Un peu plus de 30 mn. Jouable, donc, puisqu’il n’est pas encore tout à fait midi. Et la vieille Clio de la Vieille Dame (non, pas celle de Babar, mais presque!) s’élance vers le pont qui franchit l’Odet et mène en pays bigouden, de l’autre côté de la frontière (il subsiste un ethnicisme anti-bigouden incroyable chez certaine Bretonne de la Presqu’île… )

Et c’est vraiment une chaumière que je découvre, coincée entre des bâtiments de tous styles, face au port des Demoiselles. Au fait, savez-vous ce que sont ces « demoiselles »? Cherchez, je vous donnerai la solution plus tard…

Une pièce chaleureuse, au sens figuré (accueil de la propriétaire des lieux) comme au sens propre (une table près d’une grande cuisinière dont le feu de bois est bien agréable).

La Dame des lieux nous annonce qu’hélas elle ne pourra pas nous servir de « demoiselles », car les pêcheurs sont privés de leur activité depuis une semaine à cause d’une météo déplorable. Mais la carte est alléchante et propose en entrée d’autres options, comme un foie gras maison (qui se révèlera délicieux) et une assiette de vernis et palourdes farcis. Je demande s’il est possible de n’avoir que les seconds. Elle part consulter la cuisine, et revient avec un accord. Là aussi, grande qualité gustative. La suite du repas? du poisson, bien sûr. Pour moi, des sardines comme je n’en avais jamais mangé. Cuites à point mais pas trop, chair tendre…

Peu de poissons en ce moment, mais merlu et Saint Pierre sont aussi proposés.

Une hôtesse étonnante, venue s’installer ici il y a une dizaine d’années. Elle nous présente son ami ou mari, musicien guitariste, et son aide-cuisinier, une Ukrainienne qui était dans son pays assistante sociale et qu’elle fait travailler pour l’aider. Normande d’origine, elle dit avoir été adoptée par les locaux (comment a-t-elle fait? c’est si difficile de s’intégrer en Finistère!). Catholique, elle adhère cependant à la philosophie bouddhiste (j’avais compté 4 représentations de Bouddha dans la salle et sur la terrasse). Et se déclare heureuse. Bref, vous l’avez compris, une personne extrêmement intéressante selon mes critères.

Le repas fini, balade dans les environs. D’abord, sur le port. Et je comprends que « l’autre côté », c’est le quai d’en face.

Après le port de pêche, les chantiers navals, qui ressemblent parfois à des musées d’art moderne… Puis l’Enclos des phares, avec une exposition de photographies anciennes.

Débats autour du kig ha farz

En ce vendredi 13, retour à la Charrette, comme prévu, pour aller goûter le kig ha farz préparé la veille quasiment sous nos yeux, et qui avait donné lieu à une discussion épique sur la manière de le préparer.


Mais peut-être ne savez-vous pas ce qu’est ce plat? Le nom pourrait vous aider… Mais il faudrait parler breton!

« kig \ˈkiːk\ masculin (pluriel kigoù)

  1. Viande.
    • En Breiz-Izel, e ver mat evit ar paour, hag en pep ti e vo evitan eun tamm bara, eun tamm kig, alïes eur skudellad soubenn. — (Fañch al Lae, Bilzig, Ad. Le Goaziou, leorier, Kemper, 1925, page 37) En Basse-Bretagne on est bon envers les pauvres, et dans chaque maison il y aura pour lui un morceau de pain, un morceau de viande, souvent une écuelle de soupe.
  2. Chair.
    • Setu poazhet ar pesk eta, debret e gig gant gwreg ar pesketaer, e galon, gant ar gazeg, hag he vouzelloù, gant ar giez. — (Fañch an Uhel, Kontadennoù ar Bobl /4, Éditions Al Liamm, 1989, page 48) Voici le poisson cuit donc, sa chair mangée par la femme du pêcheur, son cœur, par la jument, et ses boyaux, par la chienne.
  3. (Religion) Chair, opposée à l’esprit.
    • E-touez ar re bersonelañ hag ar re vravañ e lakaan ar re ma vez komzet diardoù eus cʼhoantoù ar cʼhig just a-walcʼh […]. — (Malo Bouëssel du Bourg, Petra nevez ?, in Al Liamm, niv 416, Mae-Mezheven 2016, page 95) Parmi les plus personnels et les plus beaux je mets ceux où l’on parle sans façon des désirs de la chair justement […]. »

Vous avez déjà le début, le mot qui explique ma surprise de voir ce plat réservé au vendredi en ce lieu… Le deuxième mot, vous le connaissez peut-être. On le trouve dans le nom du drapeau de la région « Gwen ha du » « Blanc et noir ». « Ha » signifie « et ». Quant à « fars », vous avez déjà sans doute mangé un dessert de ce nom, le « far » breton… En latin, « far » est employé pour désigner du blé, de l’épeautre… Le « far », en breton, est à la fois la farine et le dessert fabriqué à base de farine, avec une base de pâte à crêpe épaisse, que l’on garnit de fruits et qui est cuite dans du beurre bien doré. Le nom du plat est ainsi littéralement « viande et blé ».

Il existe, vous l’aurez compris, de nombreuses variantes de ce plat typique nord-breton (notamment Trégor). Les ingrédients sont cependant presque toujours les mêmes. Les viandes, d’abord : du boeuf (beau morceau) et du porc (jarret et lard). Auxquelles s’ajoutent les os à moëlle. Parfois on ajoute des saucisses fumées. Les légumes ensuite : chou blanc, poireaux, navet, carottes, oignons. Les « fars » enfin, de deux sortes : le salé, à base de sarrasin, et le sucré, à base de froment. Ils sont cuits dans des sacs que l’on plonge en fin de cuisson dans l’espèce de « potée » constituée par les autres ingrédients.

Ces sacs étaient autrefois faits avec des toiles blanches, de voiles ou de chemises de marins.

L’un des points de dissension est la manière de servir les fars. Pour certain-e-s, en tranches, tandis que d’autres les préfèrent émiettés, comme de la semoule de couscous.

Celui que nous avons eu la chance de déguster comporte les deux options : le far sucré, en tranche, tandis que le salé était en forme de semoule.

Un plat bien consistant, donc! D’ailleurs les poules se régalent des restes…

Aussi étais-je contente de finir par du plus léger et frais : une boule de glace à l’ortie avec un léger nappage au chocolat. La cheminée suffisait à me réchauffer!

Je ne voudrais pas finir sans revenir à l’aubergiste, cuisinier hors norme, et à sa cousine qui nous a servis avec beaucoup d’amabilité et de chaleur. Il est si rare de trouver un endroit où l’on se sent aussi bien, et où l’on sert une cuisine aussi raffinée et originale qu’authentique et faite de produits locaux et frais!

Une adresse à découvrir… vite, car le propriétaire nous a dit être en difficulté et vouloir abandonner ce qui était le rêve de sa vie… Quel dommage!

Ah! J’allais oublier! En préparant cet article, j’ai trouvé un document archivé par l’INA, où deux Bretonnes expliquent leur manière de concevoir le kig ha farz… Je vous laisse le découvrir ici.

Bienvenue à La Charrette!

Avant de commencer cet article, toutes mes excuses à mes fidèles lecteurs/trices, qui m’ont relancée à maintes reprises car privé-e-s (disaient-elles/ils) de leur lecture quotidienne (ou presque). Je viens de vivre une période difficile pour diverses raisons, et ne me sentais plus capable de commettre des textes, plus ou moins bons… Et écrire « noir », cela n’est pas mon objectif. Sans compter que je sortais beaucoup moins, et n’avais donc plus beaucoup à vous faire découvrir. J’essaie de me « secouer », et vais donc tenter de reprendre un rythme plus soutenu, pour vous emmener avec moi dans des espaces réels, culturels ou pensés et des plaisirs que je voudrais partagés, à défaut d’être aussi « nomades » que naguère.

C’est la rencontre de personnes chaleureuses, avant-hier et hier, qui m’a redonné l’envie de partager… Je les ai rencontrées dans un penty très authentique malgré les transformations subies (ajout d’une maison adjacente, et sans doute rehaussement), transformé en lieu de restauration. Je ne parle pas de « crêperie », car ce terme a été largement galvaudé – opinion partagée avec notre hôte, qui exprime son ressentiment envers tous ses collègues qui prétendent faire des « krampouz » alors que ce ne sont que de mauvais ersatz, souvent pré-fabriqués.

Cela faisait des années que j’avais remarqué ce lieu, étrangement situé à la sortie extrême de Saint-Evarzeg, sur une petite route où ne passent que des personnes pressées d’arriver à Quimper ou de rentrer chez elles en pays Fouesnantais. Drôle de choix d’implantation, me disais-je, tout en me promettant de m’y arrêter un jour, par curiosité. D’autant plus qu’un panonceau – bien situé, lui – annonçait un jour où l’on servait l’un de mes plats bretons préférés, le kig ha farz… Dans ma mémoire, le jeudi.

Arrivée un jeudi matin en Pen Ar Bed, j’étais invitée au restaurant Le Grand Large, Pointe de Mousterlin, car tout le monde sait combien j’aime déjeuner ou dîner face… au grand large, justement. Mais voilà, déception. En janvier, fermé. Appels aux quelques rares restaurants vue mer, entre Cap Coz et Benodet. Tous fermés. Renoncement à l’horizon, donc. Ma crêperie préférée? Fermée aussi. J’ai alors repensé à ce penty intrigant… Appel. Une voix aimable me répond qu’il n’y pas de problème, qu’on m’attend même si je ne puis réserver…

Et c’est ainsi qu’en ce jeudi 12 janvier je découvre enfin le restaurant La Charrette. Le panonceau est toujours là. Mais le kig ha farz, c’est le vendredi, non le jeudi. Qu’à cela ne tienne, il y a sûrement autre chose à déguster…



Et c’est ainsi que nous voilà attablés devant un poêle bien garni, un feu aux flammes vives, dans une petite salle ornée d’un superbe portrait de Léo Ferré.

Ce sont les meilleures crêpes que j’aie jamais mangées! Un pâte « souple », du beurre en quantité bien dosée, et des garnitures originales. Pour ma part, j’avais choisi une « classique », la saucisse. Une merveille de saucisse légèrement fumée, cuite à point, dans une pâte moelleuse.

D’autres avaient choisi la crêpe portant le nom de la maison. Et, surprise, elle est agrémentée d’une boule de glace… à la moutarde ancienne. Un délice! Je découvre pour ma part, pour mon dessert, la galette (pour celles et ceux qui l’ignoreraient, s’il en est, la galette est à base de sarrazin, alors que c’est le froment qui fait la crêpe), la galette, disais-je, aux pommes caramélisées, caramel au beurre salé (une redondance pour les Anciens, car jamais on ne vit de beurre non salé jadis) – jusque là rien de très original) – mais avec une pointe de kremmig et une boule de glace… au sarrazin… Ah, au fait, savez-vous ce qu’est le Kremmig? C’est de la crème de Lambig. Lambig, vous demandez-vous peut-être? J’ai beaucoup aimé cette propagande sur un site marchand :

« Le Kremmig est issu de l’incroyable rencontre entre une crème onctueuse et du Lambig de Bretagne labellisé AOC.

Le Lambig est distillé dans des alambics en cuivre avec des cidres exclusivement produits à partir de pommes de Cornouaille. Il est ensuite vieilli en fûts de chêne, donnant au Kremmig sa jolie couleur café au lait.

Se dégustant frais et, idéalement, sur de la glace pilée, il fera la joie de vos fins de repas.

Il fait également merveille sur une glace à la vanille, un gâteau au chocolat ou sur une tarte Tatin.« 

Si vous voulez commander du Lambig en breton, vous pouvez demander du gwinardant ou, plus facile à retenir « odivi » ou « lagout ».

Du temps où l’on ne pouvait plus parler breton…

Wikipedia est plus objectif et permet de mieux comprendre parfois, malgré toutes les réserves que l’on peut faire:

« La dénomination lambig provient du nom en breton de l’alambic, al lambig. Le lambig est obtenue par distillation de cidre. Son distillat titre environ 70 %. Cet alcool concentré peut ensuite être coupé avec de l’eau pour ramener son titre à environ 50 % en volume. »La dénomination lambig provient du nom en breton de l’alambic, al lambig. Le lambig est obtenu par distillation de cidre. Son distillat titre environ 70 %. Cet alcool concentré peut ensuite être coupé avec de l’eau pour ramener son titre à environ 50 % en volume.

On distille en général une barrique de cidre (225 litres) pour obtenir 20 litres de lambig. L’opération est effectuée, pour le compte des exploitants producteurs de cidre, par des distillateurs professionnels itinérants (ou bouilleurs de cru) qui se déplacent d’un village à l’autre.

En France, la production d’alcool est limitée à 20 litres de lambig par an et par exploitation agricole1.« 

Impossible de clarifier l’histoire du kremmig, mais quelques précisions trouvées sur un site

« Le Kremmig est une crème de Lambig – à l’image du Baileys – de 8 ans d’âge, un pêché mignon que les anciens qualifient de « Petit Jésus en culote de velours » « 

Quant à la glace au sarrazin, elle a ajouté un contrepoint adéquat au sucré de la garniture. En préparant cet article, j’ai découvert que ce n’était pas une invention locale, elle existe bien sur le net. Une recette vous en est par exemple donnée sur ce beau site.

Pendant que nous dégustions tout cela, le patron-cuisinier était en train de préparer… le kig ha farz qu’il servirait le lendemain! Car c’est le vendredi qu’il est servi. Moi à qui l’on a toujours dit que le vendredi était, en Bretagne, le jour des crêpes! Surtout dans un pays dont la religion fut souvent aussi forte que catholique! Servir de la viande un vendredi! Car « kig » désigne la carne, justement interdite le vendredi… Mais, au fait, j’y repense, le portrait de qui est accroché au mur? Et une vue du jardin, en sortant, semble confirmer l’hypothèse…

Rendez-vous donc dans un article suivant pour que je vous parle de ce plat, qui a donné lieu à des discussions sérieuses entre une Bretonne de 91 ans et un Breton de 68 ans, son hôte, entraînant une « dégustation » un vendredi 13…