Beethoven, Lutte entre Silence et Musique, entre Ténèbres et Lumière

Au moment où j’écris ces lignes, je suis encore toute « bouleversifiée »… J’aurais pu dire « émue », mais ce néologisme récent me paraît mieux refléter l’état émotif dans lequel je suis encore, une heure et deux bus après la fin du spectacle auquel je viens d’assister, au théâtre Montparnasse. Son titre, pourtant, n’était guère alléchant pour moi : « Looking for Beethoven ». Mais j’en avais vu l’annonce, et elle m’avait intriguée. Mettre d’accord des médias aussi divers, dont certains très « difficiles » en tant que critiques, voilà qui était alléchant.

Le spectacle commence par des confidences personnelles du pianiste, qui aurait découvert jouer pour la 300ème fois ce soir la Symphonie Pathétique. Vrai ou faux? Peu importe. La connivence s’établit très vite avec le public, qu’il fait rire en revenant plusieurs fois du piano pour poursuivre ses confidences. Mais très vite le rire va se transformer en émotion. Artistiques d’abord, intellectuelles ensuite, puis plus viscérales à la fin, tant on est « pris aux tripes » par ce que le musicien partage avec nous, de la vie, de la créativité, de la souffrance intense de celui qui a été privé trop tôt de l’ouïe et s’est progressivement littéralement « enfermé », tout en continuant à poursuivre la quête de l’Idéal.

La magnifique voix de « l’acteur » commente, explique, accompagne le doigté expert du musicien, dans un texte profondément humaniste et résolument optimiste malgré la persistance et la puissance de la douleur ressentie par le compositeur et partagée par son interprète, dans une profonde empathie.

Celles et ceux qui me lisent depuis quelques années savent que je ne suis nullement experte en musicologie, et que j’apprécie souvent des oeuvres auxquelles je ne « comprends » rien. Or ce soir, j’ai « compris » certains passages, grâce aux explications données, et apprécié qu’un spécialiste me fasse profiter de ses connaissances tout en jouant des morceaux qui me ravissaient, au sens premier du terme. « Rapta », dirais-je en écho au « Raptus » employé par Pascal Amoyel.

« Enfin! », me direz-vous, « nous avons son nom! ».

Je ne le connaissais pas du tout (encore mon ignorance!), et viens de lire rapidement quelques écrits sur lui. Je vous en conseille un, que vous trouverez sur son site. Mais j’ai dû l’entendre sur France Culture, sans entendre son nom.

« Pascal Amoyel commence le piano très jeune et à dix ans, il est admis à l’École Normale de Musique. En 2005, il est révélé au grand public par les Victoires de la Musique. Lors du bicentenaire de la naissance de Chopin, en 2010, il sort une intégrale très remarquée des Nocturnes.
Auteur de théâtre, Pascal Amoyel a écrit le concert-théâtral Block 15, Le Pianiste aux cinquante doigts ou Le jour où j’ai rencontré Liszt. Compositeur, il est à l’origine du cycle Job, ou Dieu dans la tourmente et Lettre à la femme aimée au sujet de la mort. Soucieux de partager et transmettre, Pascal Amoyel enseigne, il a créé deux festivals, et produit une série d’émissions sur France Culture, Une histoire de la musique. »
(source)

Je regrettais de ne pouvoir noter toutes les sonates que présentait l’artiste, ne me souvenant que de la Pathétique, La Tempête et l’Appassionnata, quand j’ai trouvé dans l’article dont est extrait la présentation ci-dessus, une liste que voici :

« Beethoven, Sonates (extraits) op. 2/1, op. 2/2, op. 2/3, op. 7, op. 10/1, op. 10/2, op.13
« Pathétique » (1er mouvement), op. 27/1, op. 27/2
« Clair de lune », op. 31/2
« La Tempête » (3e mouvement), op. 57
« Appassionata » , op. 81a
« Les Adieux », op. 101, op. 106
« Hammerklavier », op. 109, op. 110, op. 111″

Plus le temps, retranscrit en termes d’années et d’âge du compositeur, s’avance, et plus les extraits sont brefs, mais terriblement « forts ». Plus, aussi, on assiste au combat de la Joie et de la Douleur, de la Vie et de la Mort, de la Philanthropie et de la Misanthropie, des Sons et du Silence, bref, de la Lumière contre les Ténèbres.

Les mots ne sont pas assez puissants pour exprimer l’intensité émotionnelle de ce spectacle. Que vous aimiez ou non écouter des oeuvres pour piano, faites tout pour le voir (et surtout l’entendre!). Et dites-moi en commentaire ce que vous en pensez? En attendant, vous pourrez trouver des extraits sur ce site.

Une pièce qui « décoiffe »

Je vous ai promis dernièrement de vous parler de la pièce vue cette semaine au théâtre de la Pépinière. Le moment est venu, bien que la tâche me paraisse difficile. En effet, je crains d’en dévoiler trop pour celles et ceux qui voudraient aller la voir, et pas assez pour les autres. Alors je vais faire court.

Une pièce qui montre que deux acteurs brillants – et sportifs par ailleurs -, peuvent nous entraîner d’un bout du monde à l’autre (ou presque) uniquement par le texte, le corps et des morceaux de cartons porteurs de messages. La pièce commence avant de commencer… Un bon début, n’est-ce pas?

L’entracte n’en est pas vraiment un…

Et elle finit après avoir fini…

Une belle fin, n’est-ce pas?

Entre les deux, on voyage de l’Islande à l’Espagne, parmi les animaux peuplant ou survolant les mers, en compagnie parfois d’une sirène.

On apprécie le jeu des acteurs, et ce que je ne crains pas d’appeler la « chorégraphie » et les performances physiques de l’un et de l’autre. Même si l’un (que vous voyez habillé – ou plutôt déshabillé – en nageur) ne cesse de s’agiter durant tout le spectacle.

Et surtout, on réfléchit à la politique, l’amour, l’écologie, les relations avec les animaux, et la relation que l’on a avec notre propre corps…

Je ne vous en dirai pas plus. Sachez simplement que les ami-e-s qui l’ont vue, aussi différents soient-elles et ils, ont tous, sans exception, beaucoup apprécié le spectacle. Alors, si vous le pouvez, allez vite le voir. Vous passerez un excellent moment de partage avec une salle qui sera, je l’espère pour vous, aussi pleine et en délire que celle où j’étais ce mardi soir.

La bal(l)ade de Nijinski

Dimanche en fin d’après-midi, direction Le Châtelet. Il y a encore de la place pour un spectacle, au dernier moment. Fait plutôt rare! Vite, frayons-nous un chemin dans la foule refoulée… par le service d’ordre qui encadre le retour de l’équipe du PSG vers le centre de Paris… et retrouvons-nous sereinement sur le rooftop du théâtre pour siroter un verre en attendant l’heure.

Elle arrive, il est temps de gagner la salle où se déroule ce dont j’ignore tout, n’ayant absolument pas vu de publicité sur ce spectacle.

Trois rangées de public, un piano devant, au centre, sous une estrade étroite et longue, telle qu’on les utilise pour un défilé de mode. Deux porte-manteaux avec des vêtements, une table, une chaise. Derrière, une photo en noir et blanc d’une salle de spectacle. Accrochée maladroitement, une feuille de papier où est tracé un triangle avec un oeil au centre – certain-e-s d’entre vous y verront peut-être un delta lumineux? Que vous ne verrez pas sur la photo ci-dessous, prise après la représentation, car elle a été déchirée. Et une proximité surprenante « scène »/piano/public (photo prise de ma place, au deuxième rang).

C’était dimanche. J’écris ce mercredi. Et je n’en suis toujours pas « remise ». Esthétiquement et émotionnellement. Un bijou. Une performance d’artiste exceptionnelle. Et un drame/drama comme on en voit peu. Retenez bien ce nom : Bertrand de Rouffignac.

Il « sidère », au sens fort du terme, tou-te-s les spectateurs/trices durant près de deux heures, accompagné de Guilhem Fabre, tantôt pianiste, tantôt acteur.

Nijinski revit à travers lui, magnifique, étonnant, inquiétant, et si beau, dans le sens grec du « καλὸς κἀγαθός », la Beauté tant physique que morale, la Beauté Pure. Je ne vous en dirai pas davantage, courez vite au Châtelet si vous êtes à Paris, car cela finit dans deux jours; sinon, tentez de le voir lors de la tournée, dont exceptionnellement je vous donne les dates et lieux ici.

« 6 JUIN 2026 / La Ferté-sous-Jouarre (Seine et Marne)
2 AOÛT 2026 / Betcave-Aguin (Gers), Festival Les Musicales des Coteaux de Gimone
12 AOÛT 2026 / Landéda (Finistère), Abbaye Notre Dame des Anges
29 AOÛT 2026 / Saint-Cierge-la-Serre (Ardèche) »

Olivier Py n’a pas fini de nous surprendre et de nous entraîner dans des univers saisissants!

Une belle performance

Le terme « performance » m’a toujours intriguée. Qu’est-ce qu’une « performance »? A quelle aune l’évaluer? Jusqu’au jour où je me suis penchée sur le concept (oh combien « flou ») de « genre ». Et donc où j’ai dû affronter une langue que j’abhorre, l’anglais – eh oui, j’apprécie l’italien, l’espagnol, le portugais, l’allemand, l’arabe, mais pas l’anglais… dommage pour Shakespeare et Byron! Puis celui où j’ai découvert l’univers des Drag, qu’iels soient queen ou king. Et on en revient au bon vieux Shakespeare, puisque c’est dans un de ses textes que se situerait la première utilisation écrite de ce mot.

1608–1609 (date de rédaction),William Shakespeare, «La tragédie de Coriolan», dansComédies, histoires et tragédies de M. William Shakespeare [ … ] ( Premier Folio ), Londres : [ … ] Isaac Iaggard et Ed [ ward ] Blount , publié en 1623

Au seuil de la victoire, Coriolan est persuadé par sa mère, Volumnia, d’épargner la ville, sachant que cela pourrait lui coûter la vie. Aufidius et ses complices complotent son assassinat. Coriolan retourne à Corioles, où il est assassiné. Rome honore Volumnia pour avoir sauvé la ville.

« VOLUMNIA 
I prithee now, sweet son, as thou hast said
My praises made thee first a soldier, so,
To have my praise for this, perform a part
Thou hast not done before. »

Rassurez-vous, dans le cas dont je vous parle, l’acteur ne jouait pas sa vie. Mais il a « performé » dans ce sens. A savoir « interprété », « joué » son rôle – et, en l’occurrence, il y en a eu plusieurs car le personnage lui-même interprète les personnes avec lesquelles il se trouve en interaction. Ce qui fait qu’en étant seul, d’un bout à l’autre de la pièce, sur la scène, il réussit à convoquer plus d’une dizaine de personnes. On entend et voit ainsi un interne et celles et ceux avec qui il oeuvre quotidiennement, un patient, et toute une série de spécialistes : gastro-entérologue, pneumologue, cardiologue, urologue…. Et, bien sûr, LE « mandarin », entouré de sa cour de petits « bleus ». Il ne manquait que le/la psychiâtre. Eh bien, il le fait arriver à la fin! Je ne vous raconterai pas l’histoire pour ne pas la déflorer. Au cas où vous auriez été alléché-e par cette description.

Avouez que l’affiche est aussi alléchante! Malheureusement, je suis assez hermétique à ce genre de théâtre. Je cherche à me distraire, pas à revivre des épisodes plus ou moins douloureux de ma vie. Car j’ai fréquenté presque tous les hôpitaux parisiens. Pour mon frère, d’abord : Trousseau quand il était enfant, puis Tenon, La Salpétrière, Roussy et pour finir, Valenciennes. Pour moi aussi : Boucicaut, Pasteur (deux disparus!), La Salpétrière…

Mais j’aime l’humour noir. Une anecdote? Quand j’étais à Pasteur, on venait d’annoncer la prochaine fermeture de l’hôpital. Le personnel n’avait donc pas le moral. C’est moi, de la chambre où j’ai séjourné tout un mois de juillet, qui tentait de leur remonter. Et nous lisions ensemble les BD que j’avais apportées. En particulier Les femmes en blanc. Vous connaissez?

Un autre exemple? Pour moi, le film culte, c’est MASH.

Sans doute n’étais-je pas réceptive ce soir-là, car j’ai, pour ma part, fort peu ri. Mais aussi parce que, plus que noir, l’humour était souvent vulgaire, ce que je déteste. Les « pipi-caca », ce n’est pas pour moi. Ni les pets. Mais j’ai apprécié la satire de l’administration et de l’organisation hospitalières. Et les autres spectateurs/trices ont ri d’un bout à l’autre, et l’acteur a été salué par des applaudissements prolongés. Il les méritait. Car tenir à ce rythme, sur scène, pendant plus d’une heure sans interruption (or il est né une semaine après moi), en jouant tous les rôles dans une diversité de voix, de mimiques, de postures, de gestes, etc. n’est pas donné à tout le monde. Et Olivier Saladin est brillant dans ce que l’auteur, Daniel Pennac, qualifie de « monologue gesticulatoire ». Rien d’étonnant à ce qu’il soit ainsi ébouriffé à la fin! Quant à la présence de la voiture, je ne vous en dirai rien, bien sûr. Ni pourquoi il joue un médecin alors que le titre porte sur un malade… Allez voir la pièce!

S’encouméler ?

J’aime à jouer avec les mots, à me régaler de leur sonorité, voire à en inventer… Et voici que je viens de découvrir qu’un terme que j’utilisais comme « existant » est en réalité apparemment un néologisme. Je partage donc cela avec vous en ce samedi matin qui succède à une lourde semaine de travail, pour vous demander de l’aide. L’un ou l’une d’entre vous connaîtrait-il ce mot : « s’encouméler » ? Si oui, merci de m’apporter quelques éclaircissements, car mes recherches sur le net sont restées vaines… Pour les autres qui doivent s’interroger sur son sens (sauf s’ils l’ont deviné), sachez que je l’utilise au sens de « se perdre dans les méandres de… (en particulier « de la pensée »)  » ou « se prendre les pieds (ou les mains) dans… ».

Par exemple, lorsque je confonds des horaires ou des personnes, je « me suis encore encoumélée ». Lorsque je trébuche à cause des innombrables fils qui relient mon ordinateur à la prise et au tableau blanc « j’ai failli tomber en m’encoumélant dans les fils ! »…

Je suis allée du côté des patois ardennais. Je ne sais plus si je vous l’ai déjà dit, mais il se trouve que le père de ma tante est l’auteur d’un livre :

Mais non, il n’y est pas. J’ai cherché à vérifier dans des sources plus récentes, et ai découvert cet amusant petit film… « S’empierger » y figure, mais pas « s’encouméler ».

Or lorsque j’ai effectué mes recherches, je suis tombée sur un autre mot, que je ne connaissais pas : « s’encoubler ». Il appartiendrait à la langue suisse romande, et aurait le même sens, apparemment, dérivé de « couble » qui signifierait « lien ». Et, toujours en surfant, une carte est apparue, avec quantité de synonymes en fonction des régions…

Il me vient alors une hypothèse : n’aurais-je point conçu un mot-valise, à partir de « s’emmêler » et « s’encoubler » (et, non, ne rajoutez pas  » Ukulélé » alias « Youkoulélé ») ? Mais je ne me souviens pas du tout avoir entendu un jour ce deuxième terme… Le mystère reste donc entier. Aidez-moi à le lever?

Une pièce pas si « drôle » qu’annoncée

« Le soir de Noël, Frédérique rend visite à sa fille Mathilde par surprise.
« Ça, c’est l’amour » propose une immersion au coeur d’une histoire familiale drôle et bouleversante.
« 

Telle est l’annonce faite sur le site officiel du théâtre des Bouffes Parisiens. De quoi allécher, n’est-ce pas, une personne qui a envie de se distraire de l’absence de drôlerie de l’actualité… D’autant qu’elle est portée par deux actrices que j’aime beaucoup : Josiane Balasko et Marilou Berry. Eh oui, la mère et la fille, dans la vie comme sur scène.

De quoi tenter, non? Et leur jeu est aussi excellent que complémentaire, tout au long d’une pièce que je qualifierais de « sinistre » si elle n’était pas aussi bien interprétée.

Sans trop vous dévoiler l’intrigue, c’est l’histoire d’une famille où les drames se rejouent de génération en génération. Et pour quelqu’un qui, comme moi, vit depuis sa naissance ce genre de situation, ce n’est pas drôle du tout. Mais pas du tout. Restons cependant objective.

Comme je le disais, un jeu d’acteur-e-s excellent, y compris celui du seul « mâle », Riad Gahmi, dans un personnage à mon sens difficile à interpréter en finesse, ce à quoi il parvient cependant par moments.

Un texte intéressant, quoique parfois un peu « forcé » à mon goût, pour mieux accentuer l’aspect comique (oui, il y en a un peu) et dramatique (et ça, il y en a beaucoup, parfois à la limite du mélo). Et une mise en scène sobre mais bien vue, dans un décor volontairement « ordinaire ». Je glisse une photo copiée sur le net, avec le nom de son créateur, pour que vous en preniez connaissance. Pour ma part, jamais de photo pendant le jeu.

J’ai notamment apprécié les longs silences, qui permettent aux spectateur-e-s de reprendre souffle. Si vous n’avez pas peur d’assister à une pièce trop proche de certaines réalités cruelles, foncez! Car ce sont bientôt les dernières (fin 26 avril).

Mais si vous voulez vous détendre et rire tranquillement, allez voir un spectacle réellement « drôle » !

Cyrano(s)

Un jeudi soir pluvieux de février. Un contexte socio-politique sinistre. Des « problèmes » de tous ordres… Que faire? Sinon tenter de s’amuser un peu. Oui, Pascal, je sais ce que tu penses de la « distraction ». Mais quand même. Il faut « soulever le couvercle », n’est-ce pas, Baudelaire? Chic, une amie est disponible! « Tu as envie de sortir? » Réponse quasi-immédiate : « oui volontiers. Que souhaites-tu faire? ». « Un théâtre pour changer? ».

Je ne vous ai pas encore tout narré de ma semaine, mais ce fut vendredi, soirée entre ami-e-s, samedi, restaurant en Normandie, dimanche, spectacle de danse au 13ème Art, mercredi, concert à Notre-Dame, jeudi, dîner en silence… Il fallait donc varier, avec cinéma ou théâtre…

J’ai mis tellement de temps à chercher sur le net ce qui pouvait convenir qu’elle s’est inquiétée « ? ». Il faut dire qu’il était déjà plus de 19 heures. Critères pas simples à croiser : proximité, prix, drôlerie, et, pour elle qui vient de devenir « Parisienne », découverte d’un nouveau lieu. Une idée, enfin. Commençons pas le dernier de ces critères : Le Lucernaire (juste derrière le Luxembourg), donc accessible en moins d’une demi-heure. Une présentation qui m’intriguait, mais fleurait bon l’humour décalé. Prix abordable. Je lui proposai donc. Elle accepta. Vite, réservation et règlement en ligne pendant qu’elle s’acheminait pédestrement (malgré la pluie) vers chez moi. Ensuite quête du 89 (pas le Journal, le bus). Et à l’heure dite, nous voici dans la queue devant les marches qui mènent à la salle que je connais bien et continue de fréquenter malgré ma claustrophobie (elle est tout en noir!).

« Scotchée ». C’est le terme qui m’est venu à la sortie, quand vient l’heure de l’échange d’impressions. Littéralement « scotchée ». Oui, je sais, le terme est bien désuet. Cependant il existe en tant que participe passé du verbe « scotcher : (Transitif) (Sens figuré) (Familier) Épater, étonner, interloquer, surprendre, stupéfier. » Vous me pardonnerez le « familier ». Mais comment ont-iels réussi à nous « embarquer » (je continue…) toutes et tous dans leur histoire… je dirais même leurs histoires, avec aussi peu de moyens?

Loin de moi l’idée de déflorer la pièce. Il faut impérativement la voir. Que dis-je « la voir »? La « déguster ». Juste une piste : comme l’annonce l’affiche, nous sommes toutes et tous « Cyrano » d’un certain point de vue (le talent en moins, pour ce qui concerne les dons littéraires, en ce qui me concerne!). Tout le spectre des émotions y est passé, tant ces cinq acteurs que sont les « Moutons Noirs » sont excellents. Intervertissant les rôles, jouant de tous les registres, passant de l’interpellation familière du public au récit auto-biographique et à la pièce de Rostand… Mais « Chut ! ». Allez le voir (j’espère qu’ils vont « tourner » hors Paris), vous ne le regretterez pas!

« Entre chien et loup »

Le chemin du retour s’effectue « entre chien et loup », ai-je écrit dans le précédent article sur la découverte d’Arès.

Vous me permettez un petit détour sur cette expression?

Je l’affectionne particulièrement car j’ai dû, lorsque je parcourais le Sud Marocain jadis, vaincre des angoisses liées au crépuscule, qui étonnaient et faisaient rire mes co-aventuriers.

Quand j’étais petite, je croyais qu’elle signifiait simplement que c’était le moment où l’on pouvait confondre un chien et un loup, par manque de lumière. Il faut dire que certains se ressemblent! A vous de jouer… Lequel des « canis » (familiaris ou lupus) est à droite? lequel à gauche?

Surtout qu’au 13ème siècle, quand l’expression est apparue, il n’y avait pas d’éclairage public! Notez qu’en préparant cet article, j’ai trouvé de nombreux récits actuels, narrant des anecdotes sur des automobilistes ayant confondu, sur la route, les deux.

Mais en réalité la signification peut en être plus profonde.

Le chien, dans de nombreuses cultures, est psychopompe. Il accompagne les morts vers le monde des ténèbres. Pensez à Anubis, par exemple.

La lutte du chien et du loup est un très ancien thème, que l’on retrouve en lien avec Orient (soleil levant) et Occident (soleil couchant)…

Lorsqu’on s’intéresse à l’Alchimie, on apprend que le chien serait lié au Mercure, et le loup au Souffre.

« EPIGRAMMA XLVII.

Du lieu où le soleil se lève un loup survient.
Un chien surgit du point où dans la mer il plonge.
Tous deux gonflés de bile et furieux, ils se mordent.
La rage et son rictus se peignent sur leur face.
Ce sont données à tous partout, toujours, pour rien,
Les deux pierres jumelles que tu dois posséder. »

Le chien « méchant », celui que l’on redoute… Cela vous rappelle-t-il quelque chose? Mais oui, bien sûr, Cerbère!

Le Gardien des Enfers, que seuls maîtrisent Héraclès avec sa force et Orphée avec sa lyre, symbole de la spiritualité…

Un autre chien garde la Porte des Enfers dans les mythologies scandinaves : Garm. Ici aussi, on retrouve la confusion possible, au travers d’un autre animal qui lui est opposé: Fenrir. On les trouve dans les Eddas, recueils de poésie scandinave du 12ème siècle, dont voici un frontispice.

L’un est une sorte de « manuel » d’initiation à la mythologie. L’autre est un recueil des grands poèmes sacrés et héroïques.

« Le loup Fenrir marchera la gueule béante, la mâchoire inférieure rasant la terre et la mâchoire supérieure touchant le ciel, et il l’ouvrirait davantage encore s’il y avait la place. Des flammes jailliront de ses yeux et de ses narines. »

Garm, lui, est un chien de chasse, qui garderait l’entrée de Hel, une sorte d’équivalent des Enfers. Mais Hel est aussi une déesse squelettique de la Mort, appartenant à la progéniture de Loki, qui avait été rejeté des dieux pour empêcher la venue de Ragnarok, fin du monde prophétique.

Les amateurs de BD, de jeux (vidéos ou non) et de musique classique (en particulier Wagner, dans Le Crépuscule des Dieux) s’y retrouveront…

Pour les autres, faites comme moi, cherchez et lisez… C’est loin d’être simple!

Et alors, me direz-vous, que déduire de tout cela?

Si j’en reviens, de manière égocentrique, sur mon cas, il est fort possible qu’il s’agisse de l’éternelle crainte de l’Homme vis-à-vis de sa « disparition », de sa mort. Mais ce peut aussi être simplement la crainte de se perdre dans la nuit et d’être en proie à des entités étranges, souvenir de l’Enfant qui demeure en nous. D’autres pourraient l’interpréter, vous l’avez compris, comme une forme d’appel à la purification, dans une lutte entre Matériel et Spirituel… Bref, toute interprétation demeure possible.

Et donc toute interprétation de l’expression dont je suis partie pour ce que certains de mes lecteurs appellent mes « divagations »… Mais j’espère ne pas vous avoir ennuyé-e-s?

Autour du peintre du « Tableau »

A la suite de la représentation de cette adaptation de la pièce de Yasmina Réza, je me suis questionnée sur le nom de l’artiste imaginaire (discutable… peut-être un condensé d’artistes) qui serait l’auteur-e du tableau autour duquel tourne une grande partie de l’intrigue : Antrios. Juste par curiosité. Juste pour m’amuser. J’ai envie de vous présenter aujourd’hui le fruit de mes réflexions. En toute modestie. Sans prétention aucune. Simplement parce que je me suis dit que la pièce pouvait/pourrait aussi être vue autrement…

Le mot ne semble pas exister. Je suis prudente, car je ne lis pas tous les alphabets! J’ai donc cherché à en identifier les connotations possibles.

1. Proximité avec une grande figure de l’Antiquité grecque : Anteros

Le nom a deux connotations en grec ancien : d’une part, antíos qui désigne un opposé, un contraire, et d’autre part Ἀντέρως (Antéros, l’anti-Eros), terme constitué de « Eros » et « anti », soit le contraire d’Eros, d’où l’idée d’ « Amour retourné ». Selon une version, il serait fils d’Arès (dieu de la guerre, entre autres) et d’Aphrodite (déesse de l’amour). Logique, comme « contraire » ! Selon une autre version, il aurait été engendré par Poséidon et un frère des Néréides.

 Version 1 : évocation des géniteurs

C’est Pausanias qui en parle le premier, mais on le retrouve, tant dans la littérature grecque que dans la littérature romaine, chez de nombreux auteurs.

Pausanias, Description de la Grèce 1. 30. 1 (trad. Jones) (récit de voyage grec, IIe siècle ap. J.-C.) : « Devant l’entrée de l’Académie [en dehors d’Athènes] se trouve un autel à Éros (Amour), avec une inscription selon laquelle Charmos fut le premier Athénien à dédier un autel à ce dieu. L’autel dans la ville appelé l’autel d’Antéros (Amour vengé), disent-ils, a été dédié par des étrangers résidents, parce que l’Athénien Meles, dédaignant l’amour de Timagoras, un étranger résident, lui ordonna de monter au point le plus élevé du rocher et de se jeter. Lorsque Meles vit que Timagoras était mort, il souffrit de tels remords qu’il se jeta du même rocher et mourut ainsi. À partir de ce moment, les étrangers résidents adorèrent Antéros comme l’esprit vengeur de Timagoras. »

Pausanias, Description de la Grèce 6. 23. 5 : « Dans l’une des palestres [dans la ville d’Élis] se trouve un relief montrant Éros (Amour) et Antéros (Amour rendu), comme on l’appelle. Éros tient une branche de palmier, et Antéros essaie de lui prendre la palme. »

Ovide, Fastes 6. 90 (trad. Frazer) (poésie romaine, Ier siècle av. J.-C. au Ier siècle ap. J.-C.) : « ‘Ô [Vénus-Aphrodite] gracieuse Mère des deux Cupides (Amours) [c’est-à-dire Éros et Antéros],’ dis-je, ‘accorde-moi ta faveur.’ La déesse regarda le poète. »

Fresque de Pompéi : Aphrodite et les deux jumeaux (source)

Cicéron, De Natura Deorum 3. 21 (trad. Rackham) (rhétoricien romain, Ier siècle av. J.-C.) : « Le troisième [Cupidon-Éros], qui est le même qu’Antéros, [fils] de Mars [Arès] et de la troisième Vénus [Aphrodite]. »

Sénèque, Phèdre 274 et suiv. (trad. Miller) (tragédie romaine, Ier siècle ap. J.-C.) : « Toi déesse [Aphrodite], née de la mer cruelle, que l’on appelle mère des deux Cupides (Amours) [c’est-à-dire Éros et Antéros], ce garçon espiègle et souriant. »

Nonnos, Dionysiaques 47. 332 et suiv. (trad. Rouse) (épopée grecque, Ve siècle ap. J.-C.) : « [Ariane se lamente après avoir été abandonnée par Thésée sur l’île de Naxos :] ‘Les images mêmes d’Éros (Amour) et d’Antéros (Amour rendu) sont-elles jalouses de moi ? Car j’ai vu une vision délicieuse de mariage accompli dans un rêve trompeur, et le beau Thésée était parti.’ »

 Version 1 : symbolisme

Platon le met en scène dans le Phèdre. Socrate parle de l’amour entre un éromène et un éraste.

« Mais, tout comme celui qui de quelque autre a pris une ophtalmie est hors d’état de prétexter une cause à son mal, lui, il ne se doute pas qu’en celui qui l’aime, c’est lui-même qu’il voit, comme en un miroir : en sa présence, la cessation de ses souffrances se confond avec la cessation des souffrances de l’autre ; en son absence, le regret qu’il éprouve et celui qu’il inspire se confondent encore : en possession d’un contre-amour (antéros) qui est une image réfléchie d’amour. »

— (255d, trad. Léon Robin) »

« Platon, Phèdre 255d (trad. Lamb) (philosophe grec, IVe siècle av. J.-C.) : « Lorsqu’il est avec l’amant, tous deux cessent de souffrir, mais lorsqu’il est absent, il languit comme on languit après lui, et il a l’image de l’amour, Antéros (amour contre amour) qui loge en son sein, qu’il appelle et croit être non pas amour mais amitié seulement, et son désir est comme le désir de l’autre, mais plus faible ; il veut le voir, le toucher, l’embrasser, et probablement peu de temps après son désir est accompli. »

 Version 2

Il serait fils de Poséidon et Néritès, frère des Néréides.

Élien, Sur les animaux 14. 28 (trad. Scholfield) (histoire naturelle grecque, IIe siècle ap. J.-C.)

 « Poséidon était l’amant de Nérides [fils de Nérée], et que Nérides lui rendait son amour, et que c’était l’origine du célèbre Antéros (Amour mutuel). »

2. L’Anteros des astrologues

« A cette période, l’Astéroïde 1943 Anteros faisait partie de la « liste critique ». Sa position était considérée comme « mal connue ». Par une série de prises de vues, nous avons mesuré ses positions (sur chaque image séparément). Les positions obtenues ont été communiquées au Minor Planet Center MPC.

A droite, figure un compositage de la série d’images. l’Astéroïde qui se déplace rapidement sur le fond des étoiles est bien visible aux positions 1, 2, 3 et 4 (respectivement au moment de la prise de vue des quatre images). Sur la gauche, figure le résultat de la réduction astrométrique en mode automatique de notre logiciel de traitement d’image TRIMASS. » (Source : David Romeuf)

(1943) Antéros est un astéroïde Amor, découvert le 13 mars 1973 par James B. Gibson au complejo Astronómico El Leoncito, en Argentine.

Pour en savoir plus : https://www.therapyame.com/2024/08/22/1943-anteros-et-lamour-retrouve/

2. Deux homophones non homographes

La symbolique de l’Etre Humain dans toutes ses dimensions

Contrairement à la vision divine ou à l’image d’un corps céleste, nous voici redescendus sur Terre, avec la racine du terme « anthropos ».

Source : Romain Garnier. Nouvelles réflexions étymologiques autour du grec ￿νθρωπoς.

En ce sens, les trois personnages seraient typiques de la race humaine… mais je ne vois pas pourquoi Réza aurait transformé le théta en tau…

Une autre connotation : l’entrisme

Homophones, mais pas homographes : les deux racines peuvent se confondre dans un théâtre !

« Tactique consistant à s’introduire dans une organisation, un parti, pour en infléchir l’orientation. »

Telle est la définition du CNRTL… Je vous laisse transposer dans le contexte de la pièce…

3. Une dernière proximité, homophone et homographe : l’antre

Pas besoin de longs discours, pour évoquer l’antre dans toutes ses dimensions, physiques comme symboliques.

En antithèse totale du blanc, tant physiquement que symboliquement !

Synthèse

Le nom est connoté, pour des hellénistes ou amateurs/trices de l’Antiquité grecque, à deux filiations : d’une part à l’amour homosexuel, et d’autre part à une idée de « retour », tantôt dans le sens qu’il prend dans l’expression « en retour », tantôt dans le sens de « contraire ». Dans la mythologie, le couple Eros / Anteros est riche d’interprétations. La littérature s’en est emparée avec l’antérotisme… Et la psychanalyse n’est pas en reste (Source).

Il s’agit dès lors de questionner la dynamique du groupe social d’appartenance de chaque personnage, mais aussi celle du trio d’amis. Amis? Amants? Amoureux? Les femmes sont bien absentes de la pièce, à l’exception de celle que va épouser, sans enthousiasme, Yvan…

Questionner le « groupe », c’est aussi ce qu’évoque la connotation à l’entrisme. Le lien possible avec l’anthropisme, lui, suggère plutôt l’opposition humains / divins, l’artiste étant soit médiateur soit « entre les deux » et parfois victime de cette non- ou bi- appartenance.

Enfin, l’antithèse antre/noirceur, clarté/blancheur est si évidente qu’elle ne peut que résonner en chacun-e des spectateurs/trices…

Pour les hellénistes, le choix de la connotation sera lié à la prononciation des acteurs. En effet, dans un cas il s’agit d’un omicron (o ouvert et léger), alors que dans le second c’est un oméga (o fermé et grave)… C’est donc la manière de prononcer « Antrios » qui oriente vers telle ou telle connotation…