Obsolescence non programmée

Il est des mots comme des hommes : certains deviennent grabataires. Ils ne sont pas comme les objets techniques actuelles : leur obsolescence n’est pas programmée. Non, elle survient sans que l’on ne sache comment ni pourquoi. Ils ne sont plus exploités, utilisés, modifiés, ils n’évoluent plus. Pire, ils tendent à disparaître de notre belle langue. On pourrait penser : « Normal, il en est d’autres qui ont la même signification ». Mais non. Pas toujours. Celui dont j’ai envie de vous parler ce matin est de ceux qui n’ont pas vraiment de synonymes. On pourrait faire remarquer : « Normal, il est trop difficile à écrire » ou encore « à prononcer » ou encore « à mémoriser ». Mais non. L’objet de cet article est simple. A écrire, prononcer et mémoriser. Alors, pourquoi est-il enterré vivant ?

Hier soir, dans une conversation anodine avec mes convives, il a surgi au détour d’une phrase, prononcé par un ami qui aime les belles-lettres (encore une expression grabataire!). « Ingambe ».

Je l’ai aussitôt repris. Avec délectation. « Ingambe ».

Et j’ai vu renaître des « vieillards » d’autrefois, de naguère comme de jadis. Gambadants, allègres, par monts et par vaux. Vous vous souvenez de Georges Hautecourt dans Les Aristochats ?

Qui, soit dit en passant, me fait penser à Voltaire… Etait-il ingambe, notre cher François-Marie ? En tout cas, Jean-Baptiste Pigalle y a pensé avant moi…

Voltaire nu ou le Vieillard Idéal, Pigalle

Bien sûr, on en arrive à ce petit village breton, vous savez, celui qui osa résister au grand César? Et à l’un de ses habitants, plus ingambe que quiconque…

Pas de femmes ingambes? Mais si, j’en ai trouvé! Dans l’article « Funambules » de l’Encyclopedia Universalis. Il y est question d’une funambule qui se produisait encore à 80 ans. Elle dansait sur la corde, cette Madame Saqué!

Ce mot fait la nique à l’âgisme!

Vous ne vous en souvenez pas, vous non plus? Mais si… faites un effort. « Gambadant », vous avez compris ? Et vous connaissez « in », le contraire de « out »… Vous avez même peut-être utilisé le joli terme « gambettes »… ou l’expression plus rare « être en jambes »… Voilà. Vous y êtes! Allons le chercher chez un autre vieux coproduit par une bande de vieux…

Tout en bas, à gauche, sur cette page du Dictionnaire de l’Académie Française

Si vous ne parvenez pas à lire, je recopie pour vous :  » Léger, dispo, alerte. Il n’est que du styke familier« . Allons donc, moi qui le trouvait plutôt aristocratique, le voici réduit au rang de vulgaire!

La dernière attestation que j’en ai trouvée, lors de mes premières recherches sur le net, se trouve dans une oeuvre littéraire est due à… un Américain. Certes, parfaitement bilingue, puisqu’il devint le premier membre étranger de l’Académie Française, après avoir refusé l’offre de Pompidou de lui attribuer la nationalité française : Julian Hartridge Green, dans son oeuvre « fleuve », son Journal (19 volumes, Roger Martin du Gard est largement distancié!), l’utilise pour décrire la démarche d’un de ses personnages.

« Je regarde marcher la vieille. Elle est intéressante; elle ne titube pas, au contraire, elle danse un peu, elle est ingambe, c’est une alerte pocharde » (Green, Journal,1948, p. 219).

Mais, depuis, j’en ai découvert une plus récente. La citation de ce terme est aussi le fait d’un étranger d’origine. Jorge Semprun, dans son oeuvre « Exercices de survie« . Au fait, la connaissez-vous? Voici un extrait de la quatrième de couverture.

« J’étais dans la pénombre lambrissée, discrètement propice, du bar du Lutetia, quasiment désert. Mais ce n’était pas l’heure ; je veux dire, l’heure d’y être en foule, l’heure d’y être attendu ou d’y attendre quelqu’un. D’ailleurs, je n’attendais personne. J’y étais entré pour évoquer à l’aise quelques fantômes du passé. Dont le mien, probablement : jeune fantôme disponible du vieil écrivain que j’étais devenu.
J’avais tout juste le désir d’éprouver mon existence, de la mettre à l’épreuve

Jorge Semprun Mora est espagnol, lui. Après l’Américain, voici un Espagnol qui remet sur pied notre grabataire.

 » D’abord, tous les Polonais rassemblés étaient jeunes, ingambes, apparemment en bonne santé. Les chefs de la communauté polonaise avaient abandonné derrière eux les vieillards, les malades, les naufragés. — (Jorge Semprún, Exercices de survie, 2012, p. 120) »

Je vous laisse la parole, si vous trouvez plus récent. Et vous propose un défi : faire revivre le mot. Si vous l’employez, le prononcez, l’écrivez, le diffusez sur les réseaux sociaux, revivra-t-il? Retrouvera-t-il sa place, « in gambe« , « sur ses jambes »?

Lorsque j’entendis ce mot, je pensai immédiatement à un instrument dont le nom m’a souvent interpellée : « viole de gambe ». Mais quel rapport entre les deux? Et d’abord, y a-t-il un rapport?

Eh oui, il en est un : la « viola da gamba » se différencie de la « viola da bracchio », tout simplement parce qu’elle se pose sur un genou ou entre les genoux, donc contre la ou les jambes, alors que la seconde se tient « à bras ». Regardez le tableau de Mathias Grünewald (vous savez, celui pour qui Paul Hindemith composa une symphonie en 1934 – j’y reviendrai peut-être un jour, car l’oeuvre a fait couler beaucoup d’encre)… on boucle en revenant à la musique! car notez que le tableau est présenté en fond de la page). Au premier rang, elle est « da gamba ». Au deuxième, « da braccio »…

Image illustrative de l’article Viola da braccio
Extrait du retable d’Issenheim, Mathias Grünewald

… et si vous voulez en savoir davantage sur cet instrument, suivez les explications de Myriam Rignol, violiste de l’un de mes ensembles préférés, les Arts Florissants.

Joueuse de viole de gambe, Bernardo Strozzi (source)

Créativité tous azimuths

Non, je ne vais pas vous faire entendre Dalida… Mais simplement me faire le relais d’une jeune femme qui écrit des paroles pour des chansons. Lorsque je lui ai suggéré de publier un recueil de ses oeuvres, elle m’a répondu que ce n’étaient pas des poèmes, mais des paroles de chansons… Voilà qui a, vous l’imaginez, suscité des réflexions ultérieures… dont je vous fais part ici… et que je vous propose de prolonger. Quelles différences entre les deux?
D’ailleurs, certaines chansons n’ont-elles pas été simplement la mise en musique de textes poétiques? Je pense entre autres à « Je suis venu, calme orphelin… » chanté par Reggiani… Et combien d’auteur-e-s et interprètes de chansons sont tout aussi poètes que les autres? Il n’est qu’à penser à Brassens, parmi tant d’autres, ou à Gainsbourg, qu’on célèbre ces jours-ci.

« C’est la vie.

Lisse comme la Seine en septembre,
Légère comme un tas de cendres,
Douce et fière comme de l’acier,
Froide comme une seconde passée,
La vie c’est à prendre,
Mais jamais à laisser.
La vie c’est l’infini derrière des yeux fermés,
La vie c’est un pari qu’on ne gagnera jamais.

Envier le soleil sur la joue d’un enfant,
Toucher une larme dans l’œil d’un amant,
La sécher dans le creux de son cou,
Etre soi même et devenir fou.
La vie c’est un délit pour ceux qui ont tout dit,
La vie c’est une envie qui crie à l’infini,
La vie c’est un choix qui sans cesse recommence.
Faut-il vraiment se fier à tous ces sens ?
Une collection de souvenirs, tout un tas d’avenirs,
Pour ne pas se faire mal, il faut être fakir.

Peur, désir et oubli de soi,
Frisson d’un soir et peur du lendemain,
Empreinte d’une nuit et grand émoi,
La vie comme une étincelle le long de mes reins,
Me brûle à jamais , chaotique et sublime
Me voilà funambule au dessus de l’abîme,
Me voilà sirène au fond de l’océan,
Me voilà écume, te voilà mon amant.

Tout au creux de tes bras là ou rien ne m’atteint,
Là ou je serais moi , là ou je me sens bien,
Tu feras une danse au hasard de tes mains,
Le temps d’un instant tu seras mon destin.
Mon âme en transe, brûlée de tes yeux bruns,
La chaleur de ton souffle, ce feu qui me ronge,
ton odeur qui m’essouffle, une envie de mensonge,
La vie c’est pas après pas,
Une brusque envie de toi. »

Anne-Laure, janvier 2021

J’apprécie déjà beaucoup la phrase introductrice de sa page Facebook : « Poésie, échecs, musique
et insoutenable légèreté de l’être. »

Et le fait qu’avec d’autres, elle se bat pour la survie de la production et de l’interprétation musicale. Parmi d’autres combats qu’elle livre sans répit et parfois à son détriment. En voici la trace, avec une dédicace « Pour Manu »…

« Quand la norme devient l’énorme

Au royaume des p’tits chiens

les rois sont les borgnes

Au royaume des moutons, les loups sont légion

Au royaume des cons, gagne celui qui cogne

La vraie révolution commence aux balcons

Quand la norme devient l’énorme

Pendant que tu continues ta triste besogne

Fais tes calculs et dirige les opérations

Ecoute bien et entends notre grogne

Arrête de nous prendre pour des pions

Quand à la vie on substitue la mort

A l’envi on remplit les ports

Les ports d’armes, les ports de masques

Les porte-avions, les portes fermées

Jusqu’à ce qu’on en ait plein les basques

Et qu’on veuille tout faire péter

Quand à la vie on substitue la peur

A l’envi on nourrit les abuseurs

Les aboyeurs et les inquisiteurs

Les législateurs et les millions par heure

Alors même que la liberté se meurt

Et qu’on mange tous des pâtes au beurre. »

Résumons-nous.

Elle écrit. A 16 ans, elle avait déjà produit un roman, qu’elle a ensuite détruit…

Elle joue. Aux échecs, en tournoi. A de nombreux autres jeux, où elle gagne souvent!

Elle joue. De la musique : saxo, piano, harmonica, violon… rien ne lui fait peur. Seule. Ou en groupe. En « batucada », lors de la dernière manifestation de Cahors. En famille ou entre ami-e-s. En orchestre, pour du jazz ou d’autres types de musique.

Elle s’intéresse aux formes alternatives de pédagogie.

Elle cultive son jardin. Dans tous les sens que l’on peut donner à cette expression.

Et c’est une merveilleuse photographe. Je vous laisse en juger en visitant ce site.

Peut être une image de enfant, debout et plein air
Miroir d’eau, Bordeaux, Anne-Laure Fleurette

Bref, comme elle le dit, une « créative », une « subversive », une « inventive ».

Difficile pour de tels êtres de se faire accepter, comprendre, intégrer, « inclure ». La société est si rigide… j’allais écrire si « frigide »…

Peut être un gros plan de aliment, rose et nature

Vous l’aurez compris, j’ai une grande admiration pour cette femme…

Eupenlicus, Eupalicus, Euplicus ou Opalicus?

Il y a longtemps que je n’ai écrit sur les « mots », mais je dois bien avouer que, en ce 11 novembre plus tristounet que jamais, cela me démange… Je regardais ce matin un documentaire diffusé sur France 5 portant sur « l’artiste De Gaulle », quand un passage a suscité particulièrement mon attention. Il était fait référence à un sketch de Poiret et Serrault (autour de 1h30).

Ce binôme ne dit sans doute rien aux plus jeunes, qui connaissent quand même peut-être le second du fait de ses talents immenses d’acteur. Mais le duo a fait rire des générations, des plus vieux, comme mes grands-parents, aux plus jeunes, comme moi enfant. Or, dans le film que je visionnais, il est fait état d’une censure du Président contre un des sketches des deux humoristes. Jusque là, rien de surprenant, me direz-vous.

Le concept de « grandeur de la France » en a entraîné d’autres, y compris à l’encontre de Diderot ou tout au moins d’une de ses adaptations cinématographiques (interdiction de visionner La Religieuse, film de Rivette).

Non, ce qui m’a étonnée, ce sont les termes utilisés pour désigner le Général, « Le Grand Eupalicus » ou « L’Eupalicus Géant ». En effet, le titre du sketch est « Moeurs et coutumes des Eupenlicus », terme qui désigne les Français.

Evidemment, je me suis précipitée sur le net pour rechercher le sens de ce terme, qui échappe à mon latin certes lacunaire…

Rien. Pas un mot. Même pas en référence à ce sketch. J’ai essayé une recherche avec différents moteurs, depuis Qwant jusqu’à Google, puis sur différentes entrées « Eupalicus », associations diverses de « sketch », « Poiret et Serrault », « De Gaulle »… toujours rien. M’est alors venue l’idée d’effectuer une requête sur « Opalicus »… et j’ai appris qu’il s’agissait de minéraux, mais pas que… et une autre sur « censure De Gaulle sketch ». Elles ont abouti à des articles du Monde de l’époque, sur le sketch – intitulé « Un sketch de Poiret et Serrault  » Mœurs et coutumes des opalicus  » provoque la saisie des actualités  » Pathé-Journal  » – et sur l’interdiction de photos-montages sur lui en 1959… mais je ne suis pas parvenue à en savoir plus… Peut-être lire l’ouvrage sur la censure des émissions de télévision à cette époque ?

Par contre, j’ai poursuivi ma recherche sur « opalicus »… et voici la surprise qui m’attendait. Dans ce livre de 1833, A classical dictionnary, de John Dymock, une définition étonnante de « opalicus ».

Livre en ligne, voir article page 613

« Opalicus : a man who anoited bathers on coming out of the water. He probably besides oil, dealt of parfumes ». Il est alors fait référence à « Mart.xii.71« . Traduction (merci à mon traducteur particulier!) :  » Un homme qui oignait les baigneurs au sortir de l’eau. Il faisait probablement commerce de ces parfums, en plus de l’huile. Les lectures sur ce point diffèrent considérablement« .

Bien sûr, je me suis mise en quête de l’oeuvre à laquelle il est fait référence. En l’occurrence, l’épigramme 71 du livre 12. Pas de chance. Il est très bref, et pas de référence à ce genre d’activité. Par contre, le 70, oui. En voici une traduction – dont j’ignore la scientificité – trouvée sur le net.

 » LXX. – SUR APER

Lorsque, naguère encore, le linge d’Aper était porté au bain par un esclave aux jambes torses ; lorsqu’une vieille femme borgne s’asseyait sur sa méchante toge pour la garder, et que le baigneur hernieux lui donnait à peine une goutte d’huile, les buveurs trouvaient dans Aper le censeur le plus âpre et le plus rigoureux. Voyait-il un chevalier boire en sortant du bain, il criait qu’on brisât les coupes et qu’on renversât le Falerne. Mais depuis qu’un vieil oncle lui a légué trois cent mille sesterces, il ne revient plus du bain sans être ivre. Voyez ce que peuvent sur un homme la vaisselle ciselée et cinq esclaves à la belle chevelure ! Alors qu’il était pauvre, Aper n’avait jamais soif. » (texte trouvé ici) – juste pour vous faire un peu rire au passage… Aper, c’est le Sanglier en latin… Il y a eu plusieurs personnages historiquement connus qui ont porté ce nom, mais je ne suis pas parvenue à identifier duquel il s’agit… Ici, il est présenté comme « pauvre », « censeur »… et censurant!

La traduction de « opaculus » est ici ‘baigneur hernieux »… me voici bien avancée, car j’ignore le sens de ce second terme! Certes, il évoque les hernies, mais? Eh oui, c’est bien cela… « qui est atteint d’une hernie » – ou, pour une chose, une excroissance, selon le CNRTL. Il me fallait donc retrouver le texte latin… Le voici:

Lintea ferret Apro vatius cum vernula nuper
     Et supra togulam lusca sederet anus
Atque olei stillam daret enterocelicus unctor,
     Udorum tetricus censor et asper erat:
Frangendos calices effundendumque Falernum              5
     Clamabat, biberet quod modo lotus eques.
A sene sed postquam patruo venere trecenta,
     Sobrius a thermis nescit abire domum.
O quantum diatreta valent et quinque comati!
     Tunc, cum pauper erat, non sitiebat Aper.

Pas de trace du mot recherché, mais un « enterocelicus unctor », un homme chargé d’oindre d’huile le baigneur, et qui présente une hernie, une excroissance au niveau de l’estomac.

meJe n’ai pas pu placer de caricature, en raison des droits. Vous trouverez ici une article sur ce thème

tait-ce donc l’allusion à la silhouette particulière du président en fonction alors? Ou au fait qu’il endormait tout le monde en les « oignant »?

Mais alors, pourquoi ces multiples « hésitations apparentes » sur le mot? ne serait-ce pas une manière de déjouer la censure? Le journal Le Monde s’est-il trompé ou a-t-il volontairement modifié le terme?

Les humoristes ont-ils jouée sur « Européen » en ajoutant le diminutif latin « culus »? Auquel cas on pourrait aussi y voir une référence aux Lilliputiens, et le président serait alors Gulliver…

Ou à un Dieu tout-puissants face à des homoncules.? Connaissaient-ils le texte de Martial et faisaient-ils référence alors à l’orateur? Omnipotent ou ventripotent ?

Quant à l’absence de références à cet épisode, et de diffusion de ce sketch (alors que l’INA présente beaucoup d’autres) sur le net, comment l’expliquer ? L’Ombre du Général – expression à l’origine d’un certain nombre de titres d’ouvrage… – continuerait-elle à planer, par-delà le demi-siècle?

D’où mon Appel du 11 novembre : si l’un-e d’entre vous connaît ce sketch, sait où le trouver, ou tout au moins a des références sur ce mot, je suis preneuse!!!

Déprise

Un nouveau mot est entré dans mon vocabulaire… Déprise… Pas méprise, non, vous avez bien lu : déprise…
Comment l’ai-je découvert? Tout simplement en cherchant à m’informer sur la vallée du Jabron, où je séjourne actuellement!

La déprise… un bien joli mot, n’est-ce pas?

Les politiques du territoire prônent la lutte contre la déprise… De quoi s’agit-il? Du fait que les êtres humains se détournent des activités qu’ils ont menées sur un sol. En l’occurrence, ici, des activités pastorales et agricoles. De ce fait, « la nature reprend ses droits », comme on dit. Pas tout à fait, en réalité, car on sait que les espèces indigènes ont parfois décliné, et qu’au contraire des « colonisateurs » ont tendance à tout envahir… Cela, c’est pour le côté « nature ». Allons voir du côté « espèce humaine ». Ils et elles ont défriché, modifié, à la fois le sol, la faune et la flore, pour s’emparer d’un territoire et en sortir ce qui leur apportait nourriture et/ou richesse(s)… Défrichage, essartage, assèchement, détournement de cours d’eau, plantations, terrasses, etc.

En quoi cela a-t-il plus de valeur que la « nature »? Pourquoi faut-il le préserver? Et surtout, la question que je me pose, c’est à quel moment situer « l’emprise »?

A la Préhistoire, quand les chasseurs sont devenus éleveurs? Quand les cueilleurs sont devenus agriculteurs? Il y a dans les alentours du gîte nombre de témoins de cette époque…

A l’époque romaine, quand la Provincia Romana, où se situe cette vallée, a été conquise par les Romains et que des « villae » s’y sont implantées? La Via Domitia témoigne à elle seule, avec toutes les incertitudes sur son tracé, de leur intérêt pour cette voie de pénétration vers la vallée du Rhône.

Au Moyen-Age? A l’époque des Templiers? Ils ont été intéressés par les lieux, à en juger par le nombre d’édifices qu’ils y ont construits et le nombre de lieux-dits « Granges » qui perdurent : « Les Granges », « Huates Granges »…

Au début du XXème siècle, où l’on a vu progressivement les routes d’abord, puis les villages « descendre », se rapprocher de l’eau au point maintenant de flirter avec un cours qui peut se révéler dangereux lors de ses crues? « Vieux Noyers », « Vieux Curel », ne sont plus que ruines, délaissées Le paisible Jabron est avant tout un torrent… Certes, depuis dix ans, aux dires des autochtones, il n’y a quasiment plus de neige pour le faire gonfler au printemps. Mais les orages et les pluies abondantes se multiplient. Et, par exemple, cet hiver, l’eau a parfois envahi la chaussée.

Où placer le seuil? De la déprise de quoi est-il question? Et de quelle « emprise », en creux, s’agit-il?

Comme une histoire d’amour qui finit mal? Mais au moins on peut « dater » le début de l’emprise…
Ce qui n’est pas le cas, en l’occurrence.

Hier j’ai vu un paysage totalement remodelé par l’Homme. Autour de mille mètres d’altitude, des architectes cherchant à créer une Utopie, au sens premier du terme, à savoir un Lieu Parfait, source de bonheur et de bien-être, avec une société dépourvue de tout intérêt et pouvoir, donc de toute source de discorde et de haine, des architectes, disais-je, ont planté 2000 pieds, en grande partie des conifères, ont créé des terrasses pour les plantations d’arbres fruitiers (non compris dans ce nombre), ainsi que pour le maraîchage, ont modelé le paysage dans une visée de « perfection », au sens plein du terme, ont creusé des étangs, protégé des zones marécageuses, etc.

Ici aussi, au fond de la vallée, on perçoit les traces de l’activité humaine ancestrale. Faut-il la reconstituer? ou en mener une autre, différente, plus soucieuse de ce que l’on nomme « écologie »? Mais comment?

Un exemple des conséquences de ces tensions. Ferlane, une des porteuses actuelles de l’Utopie, a accepté des filets « horribles », selon ses propos, pour protéger les troupeaux des prédateurs présents – j’allais dire « réintroduits » -, en particulier les loups. Replacer ceux-ci dans leur contexte « historique » (voir mes propos sur les périodes) relève-t-il de l’emprise ou de la déprise? Et continuer à garder des troupeaux de chèvres ou de moutons, dans cette nature plus ou moins hostile? Je me souviendrai longtemps de la jeune bergère rencontrée hier sur mon chemin, vivant seule à une heure de piste du premier village… Pas tout à fait seule, car avec trois magnifiques chiens bergers, mais quand même…

Un autre questionnement à propos des modes de culture actuels. Ici règnent le « bio » et la permaculture. Traction animale, refus d’intrants chimiques, utilisation contingentée de l’eau de la rivière, etc. Un microcosme qui vit, se tient, dure, mais jusqu’à quand? et à quel prix? En quoi sont-ils ou elles (plus souvent elles que eux) acteurs/actrices de cette « déprise »?

Lilas en fleurs… et en arômes

Lilas au soleil, Monet (1872)… Il existe aussi un Lilas par temps gris…

Une petite fille est venue, le jour de mon anniversaire, m’apporter des branches de lilas. Elle avait appris que j’adorais le parfum du lilas, et la voici, devant ma porte, les bras chargés de fleurs odoriférantes. Mauves, violettes et blanches. Chaque matin je les hume avec bonheur. La blanche est discrète. La violette est sèche. C’est la mauve qui exhale selon moi l’arôme le plus délicat… et je regrette qu’on ne puisse avoir un Internet diffuseur d’huiles essentielles…

The Bunch of Lilacs, James Tissot (1875)

Mais les jours passent, et je vois chaque jour dépérir « mon » lilas.
D’où l’idée de rechercher quel poète avait écrit sur ces fleurs.
Mallarmé, bien sûr, « mordant la terre chaude où poussent les lilas » (Renouveau), Mallarmé que je retrouve à chaque détour de ma vie. Mais un peu triste pour vous l’offrir… Charles Cros, plus joyeux, trop peut-être en ces temps moroses. Et puis, le lilas est noyé parmi les autres fleurs, dans Le Printemps : muguet, cytise et réséda surtout lui font concurrence. Rosemonde Gérard ensuite, pour qui avril a des « cheveux de lilas » (Calendrier), lilas sur lequel « mars jette des grelons » (La Ronde des mois). Alors j’ai pensé à ce bref poème mis en musique par Gabriel Fauré en 1874..

Ici-bas

Ici-bas tous les lilas meurent,
Tous les chants des oiseaux sont courts ;
Je rêve aux étés qui demeurent
Toujours…

Ici-bas les lèvres effleurent
Sans rien laisser de leur velours ;
Je rêve aux baisers qui demeurent
Toujours…

Ici-bas tous les hommes pleurent
Leurs amitiés ou leurs amours ;
Je rêve aux couples qui demeurent
Toujours…

Sully Prudhomme, Stances et Poèmes (1865)

C’est incroyable le nombre d’interprétations, instrumentales ou vocales, de cette oeuvre à deux talents, deux mains… Accompagnement piano, La Tonya Rosetta Ring; Lerna Baloglu, J’aime plus particulièrement en soprano Ileana Cotrubas (1978) et en mezzo-soprano Courtney Jameson. Les interprétations par des hommes sont plus rares… Intéressante, celle du baryton Gérard Souzay; celle de Giuseppe di Stefano est trop suave à mon goût… Je vous laisse continuer à chercher, si vous avez envie d’autres versions, elles ne manquent pas. En totalement différent, la Compagnie des Indes.

Saviez-vous que « Lilas blancs », de son titre original  » Wenn der weiße Flieder wieder blüht « , « Quand le lilas blanc refleurira » – notez le passage du singulier en allemand au pluriel en français -, sorti en 1953 (Hans Deppe), fut le premier film de Romy Schneider, dans lequel elle interprète le rôle de la fille d’une mère jouée par… sa propre mère?

Plus d’un demi-siècle plus tard, c’est un cinéaste russe qui intitulera son film Ветка сирени,  » Lilas ». Celui-ci, sorti en 2007, porte sur la vie de Rachmaninov.

Par contre, si vous pensez à  » Porte des Lilas », qu’il s’agisse du lieu, de la chanson ou du film, ne me demandez pas pourquoi elle s’appelle ainsi, je ne suis pas parvenue à en trouver une explication acceptable…

Un petit mot encore, et pas en musique celui-là, pour citer cette belle métaphore de Christian Bobin, qui a résonné en moi, en pensant à certain-e-s de mes ami-e-s.

 » Certains êtres sont comme le lilas qui sature de son parfum, jour et nuit, l’air dans lequel il trempe, condamnant ceux qui entrent dans son cercle embaumé à éprouver aussitôt une ivresse intime qui fait s’entrechoquer, comme des verres de cristal de Bohême, les atomes de leurs âmes. »

Et un tout dernier pour évoquer un souvenir d’enfance. Lorsque j’étais petite, ma meilleure amie s’appelait Lilas. Elle venait d’arriver en France avec ses parents algériens. C’était l’époque de l’emploi massif dans les usines sidérurgiques du Nord… Ce n’est que beaucoup plus tard, devenue adulte – et l’ayant perdu de vue – que j’ai compris que son prénom devait être, en réalité… Leïla… Mais Leïla, « la Nuit » dans toute sa splendeur et sa profondeur, c’est une autre histoire…

Vous avez dit « Bujour »?

Le bujour et la bujée, photo P. Collinot (1907). Source

Baguenauder sur la toile entraîne souvent des découvertes inattendues, telle que celle-ci. Quadruple fut-elle, comme je vais vous le narrer, si vous le permettez…

La première est d’ordre linguistique. Nous étions l’autre jour dans le Comté de Nice et en Provence (surtout ne confondez pas les deux, vous vous feriez assassiner par les Nissarts!) à la rencontre de la bugadiera, la lavandière. Continuons donc à visiter la France, en guise de « vacances » (c’est d’ailleurs ce qui risque de nous arriver!)… Aujourd’hui nous sommes en Saintonge, pour découvrir la bujour, ou, plus exactement, dans la langue locale, la « bujhour ». Vous le constatez, la racine est identique, avec une simple déformation. Vous avez donc le choix, en revenant au tableau ci-dessus, pour deviner ce qu’est un bujour… Alors, quelle est votre hypothèse?

La seconde concerne un objet. Il est la vedette de ce tableau, bien mis en valeur, au premier plan à droite. Qu’est-ce? Un « cuvier à lessive en terre cuite, de forme ronde. La selle est son support pour le tenir stable. », selon le Glossaire des Mots Oubliés.

Le bujour. Source

Le texte dans lequel j’ai trouvé cette image désigne nettement l’objet comme un bujour fabriqué en Saintonge. Il indique aussi que ce genre d’objets est désigné ailleurs par le terme « ponne ». Devinez ce que j’ai fait? Eh oui, je suis repartie dans Lilo (mon moteur de recherche, pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas ce moteur permettant de financer des associations) et ai trouvé cette autre photo.

Une ponne ?

Ne trouvez-vous pas qu’ils se ressemblent étrangement? La ponne photographiée est située à Marsais (une cinquantaine de kilomètres au nord). Alors je regarde plus en détail sous la photo, et trouve cette description : « AV Ponne ancienne saintongeaise tres décorative h 70 l 92 bon état 650 euros ». Et voilà la clef du mystère… c’est bien un bujour!

Un bujour pouvait contenir de 100 à 200 litres d’eau. Il était souvent entreposé dans une pièce attenant à la maison.

La troisième concerne les hommes. Ceux qui fabriquaient les bujours. Les bujoliers. Ils étaient installés à Saint-Bris-des-Bois, non loin de Saint-Césaire. Pourquoi là? Tout simplement parce qu’à Saint Césaire il y avait des mines d’argile, exploitées depuis le Moyen-Age. De l’argile, du charbon de bois et des cendres, de l’eau… on peut faire de la poterie!

Je ne résiste pas à l’envie d’un copier-coller concernant l’auto-présentation (pour ne pas dire propagande) de la petite ville.

 » Le bonheur est une petite chose que l’on grignote, assis par terre, au soleil…« 

Au coeur de la Saintonge, bordant la vallée du Coran, affluent de la Charente, découvrez Saint Bris des Bois. D’à peine 500 habitants, ce véritable écrin entre vignes et forêts, abrite de nombreux joyaux.

Habité depuis le néolithique par l’homme de Néandertal, Saint Bris des Bois a su conserver ses origines. Ses nombreuses sources et sentiers, son abbaye d’inspiration romane, son église dominant la vallée, en font un paradis pour randonneurs.

Vous qui recherchez la douceur de vivre, la nature à l’état pur, arrêtez-vous à Saint Bris des Bois et observez l’authenticité d’un village paisible et calme. Vous y serez toujours les bienvenus. »

Et, à côté de Saint Bris des Bois, un hameau se nomme… Les Bujoliers!

Pour façonner un bujour, le bujolier utilise une technique très particulière : un montage en 3 fois et en trois parties distinctes. En raison de leur grande taille et de leur poids considérable, ces pièces étaient fabriquées à partir de boudins d’argile crue, superposés en spirale les uns sur les autres à partir d’une galette circulaire formant le fond de la pièce.La base ou cul du bujour était érigée jusqu’au tiers de sa hauteur, la partie ventrue pour le 2ème tiers et enfin le col. Entre chaque opération,un temps de séchage s’imposait pour éviter que l’édifice ne s’effondre.Ils recevaient un décor,estampé à l’aide d’une roulette,en bandes verticales sur la panse et une horizontale à la jonction du col-panse. Une fois séchés naturellement, les bujours et autres poteries étaient montés dans un grenier ouvert au moyen d’un brancard appelé « boyard » pour terminer le séchage pendant une semaine, avant d’accéder au four tunnel où la cuisson allait se poursuivre durant une dizaine de jours à haute température de manière à obtenir du grès. »

A Saint Césaire, ce sont les héros, ces bujoliers! Outre le Musée qui leur est consacré, ils ont donné le nom à une école, un restaurant, une pharmacie..

Reste la quatrième… C’est celle du Musée des Bujoliers, un petit musée présenté sur cette gazette, et sur le site Saintonge-Mérine. Et devinez dans quel hameau il est situé?

Bujours au Musée des Bujoliers

Où l’on retrouve l’iris…

Selon les sources d’histoire locale,

« La Bujée se faisait sur 4 jours :
– 1er jour …..on asseoit la bujhée
– 2ème jour… on coule la bujhée
– 3ème jour… on rince la bujhée au lavoir ou dans le cours d’eau proche de la maison.
– 4ème jour… Le séchage : Le linge est étendu sur l’herbe ou les buissons.
Une fois sec, il sera repassé empesé, plié; puis rangé dans le cabinet (armoire à linge). »

Le cabinet saintongeais

« Le linge sale était d’abord entreposé dans les greniers. Deux fois par an environ, à des dates qui ne devaient pas contrarier les saints du calendrier, on passait à l’action. Entre les draps et autres pièces déposées dans le bujour, on intercalait des racines d’iris coupées en dés, destinées à parfumer et blanchir le linge, ainsi que de la cendre, contenue dans des sachets de toile, pour enlever les taches. » (source: Nicole Bertin Info)

Je croyais qu’il s’agissait des fleurs… Mais apparemment, non, il s’agit des racines, des rhizomes. Leur usage était semble-t-il répandu sur tout le territoire, car j’en ai aussi trouvé des exemples en Dordogne-Périgord, sur ce site qui explicite fort bien, à mon sens, les techniques de la « bugada », « bujée » ou « buée » – troisième nom dérivé de la racine commune. J’y ai appris que les trois grandes étapes de cet événement bisannuel (printemps-automne) étaient surnommées « Enfer » « Purgatoire » et « Paradis ». Dans l’illustration suivante, nous sommes donc au Purgatoire…

Image tirée du blog De Bretagne en Saintonge
Merci à son auteur qui m’a inspiré cet article!

Printemps

Au printemps nous voyons

refleurir aux fenêtres

les jolies lingeries,

et les prés sont parfois

de draps blanc embellis…

La Pâturette bruit.

La lavande endormie

Le narcisse épanoui

la berge du ruisseau

attend la lavandière…

La Pâturette bruit.

Petite laveuse (Muenier, 1910)


Nostalgie

Automat, Edward Hopper (1927)

Ô nostalgie des lieux qui n’étaient point
assez aimés à l’heure passagère,
que je voudrais leur rendre de loin
le geste oublié, l’action supplémentaire !

Revenir sur mes pas, refaire doucement
– et cette fois, seul – tel voyage,
rester à la fontaine davantage,
toucher cet arbre, caresser ce banc…

Monter à la chapelle solitaire
que tout le monde dit sans intérêt ;
pousser la grille de ce cimetière,
se taire avec lui qui tant se tait.

Car n’est-ce pas le temps où il importe
de prendre un contact subtil et pieux ?
Tel était fort, c’est que la terre est forte ;
et tel se plaint : c’est qu’on la connaît peu.

Reiner Maria Rilke
Pâques dans les Ardennes

« Wasserfall blond »

En choisissant de publier le poème de celui qui a peuplé mon adolescence dans une famille aux racines ardennaises, j’ai été interpellée par l’association des termes « wasserfall » et « blond »…

Loin de moi l’idée de divaguer dans un commentaire littéraire, mais envie de galoper comme une enfant au sein des forêts vierges aux chutes d’eau sauvage.

Et de me remémorer. Quand aurais-je pu qualifier de « blonde » une cascade?

Les cascades de mon enfance étaient auvergnates… Je me souviens particulièrement de celle de Saillant, que je suis allée revoir voici peu. L’eau y est toujours aussi impétueuse, mais la cascade m’a semblé bien plus petite que dans mon souvenir…

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/44/Saillant_cascade.JPG
La cascade de Saillant
Source Wikimédia

Au Maroc, la cascade d’Ouzoud procurait le plaisir d’une douche naturelle telle qu’on n’aurait pas osé la rêver…

La cascade d’Ouzoud
Je l’ai vue moins abondante !
Source : Wikipédia

Mais c’est surtout la Guinée qui m’a offert les plus belles vues de cascades. A la fin de la saison des pluies, il en surgit à chaque détour de piste, déversant du sommet des falaises des voiles d’eau denses…

Et je garde un souvenir plaisant de la cascade de Dubreka, qui était assez proche de Conakry pour que nous puissions, du temps où je résidais dans cette ville, aller pique-niquer sur ses bords ou les pieds dans l’eau, et nous baigner dans les vasques naturelles…

Cascade de la Soumba, à Dubreka
Source

Mais aucun de ces cascades, pas plus que toutes celles que j’ai vues ailleurs, ne pourrait, selon moi, être qualifiée de « blonde »…

Alors mon esprit gamberge…

Quelle chaîne d’images et de mots a provoqué cette alliance inattendue? Faut-il évoquer la lumière naissance « albérale » – pour utiliser un de mes néologismes? Ou penser aux cascades de bière jaillissant d’une bouteille trop secouée? Ou relier la puissance des flots à celle de l’amour et soupçonner des amours adolescentes? Ou…

Mais laissons à la poésie son charme, et à Rimbaud le plaisir de sculpter ses expressions selon son désir…

Les décâblés

Que choisir quand deux jeunes filles de 18 ans vous demandent de les emmener voir un spectacle de théâtre « hors du commun »? Telle est la question à laquelle je me suis trouvée confrontée hier soir… Qui plus est, un lundi. Et, cerise sur le gâteau, à 19h45!

Heureusement j’avais déjà anticipé, et passé quelques temps le matin à regarder la liste des spectacles parisiens en ce lundi de février… Et j’avais notamment remarqué qu’il y avait du théâtre d’improvisation. Or nous avions déjà vu ensemble une pièce, « Bio », que j’ai commentée jadis sur ce blog. Et cela avait tellement plu à l’une d’entre elles qu’elle avait voulu retourner la voir avec son amie.
Me voici donc réservant « en catastrophe » sur le site du théâtre des Blancs Manteaux, pour un spectacle remarqué le matin même sur le net, les Décâblés.

Me voici donc sur la page « billetterie », et ne comprenant pas pourquoi il y avait un tarif « promotionnel » différent d’un tarif « préférentiel », tous deux différents d’un tarif « normal » et d’autres tarifs par catégories sociologiques… Un vrai casse-tête! J’ai donc appelé le théâtre, et ce fut le premier gag de la soirée : il faut choisir celui que l’on préfère, et aucun justificatif n’est demandé… A tout hasard, j’ai pris le moins élevé (13 euros)… et ai obtenu mes places sans peine… Si, je vous assure. Et si j’ajoute que, pour entrer, nous n’avons été soumises à aucun contrôle… Voilà qui rend bien sympathique, dès l’abord, ce théâtre!

Sympathique, il l’est. Et plein de charme aussi. Si discret, dans cet angle de rue, que nous étions passées devant sans le voir… Et si chaleureux, une fois que l’on pénètre dans le bar adjacent ou dans la petite salle un peu (beaucoup) défraîchie…

Le bar et l’entrée du théâtre

Les codes des théâtres parisiens héritiers de la tradition bourgeoise des XVIII et XIXèmes siècles sont joyeusement transgressés, si l’on excepte la couleur rouge… des bancs! La scène et le rideau sont noirs… Et, pour cette pièce, une télévision rouge venait casser tout le sombre du fond de salle… Une télévision-urne, dans laquelle le public était invité à glissé un bulletin avec son prénom et une « phrase-thème » de son choix.

La télévision – urne

Car c’est l’un des principes de ce spectacle : pas de « spectateurs/trices », mais des personnes en interaction avec les acteurs, et même convoquées sur scène pour jouer avec eux, comme cette « Pimprenelle » choisie, avec deux autres personnes, dans le public pour réellement interagir sur scène en binôme avec un acteur.

L’acteur dialoguant avec sa partenaire avant de jouer « Les Z’amours »

En l’occurrence, il s’agissait de l’émission Les Z’amours, pour laquelle l’animateur (quatrième acteur, un peu « hors scène » mais tellement « sur scène »!) pose des questions à des couples… Le public est donc à la fois co-auteur et co-acteur de ces sketches déjantés sur les émissions de télévision. Et là, je dois avouer que mon manque de culture télévisuelle a été pour moi un handicap, car par moments les autres étaient pliés de rire, alors que je ne comprenais pas pourquoi… et comme je n’ai jamais vu Koh Lanta, N’oubliez pas les paroles ou encore On n’est pas couchés, je ne pouvais saisir la finesse de certaines répliques… Pas plus que je n’ai pu évaluer la justesse des paroles (ni de l’air) quand ils ont été amenés, dans un sketch dont le thème était « J’aime la pêche », à chanter du Céline Dion et du Metallica!

Mais l’entrain, le jeu et le sens de la répartie des 4 jeunes gens, reconnaissables par les couleurs assorties du tee-shirts et des chaussures (rose, bleu,vert pour les 3 « sur scène »), à l’exception de « l’animateur », tout de noir vêtu et aux chaussures de cuir fauve, ont entraîné le public dans un délire de plus d’une heure. Un public conquis, dans toute sa diversité d’âge, de sexe, de milieu et de genre… Car il a bien été question de genre, aussi, dans ce spectacle, et des stéréotypes y afférant, dans une gaie satire qui n’épargnait personne. Un seul regret, me concernant : le glissement vers des formes de vulgarité, à certains moments… Dommage… mais cela n’enlève rien au plaisir partagé avec les deux jeunes filles qui m’accompagnaient…