Sous le charme de Sospel. Episode 3 : la (co-)cathédrale

Grosse hésitation en écrivant le titre de cet article : fallait-il choisir « cathédrale » ou « co-cathédrale »? Car, dans beaucoup de textes actuels, c’est le dernier terme qui est utilisé. Alors que faire? Une petite enquête s’imposait… D’abord, qu’est-ce qu’une « co-cathédrale ». Voici une réponse non exempte d’humour.

« Pour rappel, une cathédrale est une église reconnue par le Saint-Siège comme l’église principale d’un diocèse. C’est là que se trouve le siège de l’évêque, que l’on appelle la “cathèdre”, d’où le nom “cathédrale”. Mais, dans certains lieux, on trouve une église qui comporte une cathèdre, sans être le siège d’un diocèse. C’est alors une “co-cathédrale”, qui n’est donc pas une nouvelle marque de soda, mais une “cathédrale avec”. Cela peut arriver quand une nouvelle cathédrale est construite, faisant perdre à l’ancienne son statut de siège du diocèse, mais pas sa cathèdre : elle devient donc une co-cathédrale. En France métropolitaine, on en compte huit (neuf, avec Notre-Dame-de-l’Assomption à Saint-Pierre en Martinique). » (source)

Autrement dit, c’est une cathédrale dont une autre a piqué la place et le rôle… En l’occurrence, Nice, bien sûr. J’ai trouvé la liste de ces « mises sur la touche » en France: Aire, Bourg-en-Bresse, Castres, Corbeil-Essonnes, Eauze, Elne, Embrun, Fourcalquier, Fréjus, Lisieux, Narbonne, Saint-Pierre de la Martinique, Saintes, Saint-Lizier, Sarlat… et Sospel. Je ne vais pas vous narrer toute l’histoire, mais me contenter d’un bref résumé. Sospel est déjà un évêché au Vème siècle. Elle perd ensuite ce titre au Moyen Age. Mais, lors du Grand Schisme, elle se rallie en 1370 à Avignon, contre l’antipape de Rome. Son église redevient donc cathédrale en 1378, avant de reperdre à nouveau cette fonction en 1411. Mais revenons dans le présent, pour découvrir ce qu’il reste de l’édifice construit sur le lieu d’une ancienne église (et sans doute de sites plus anciens, comme souvent). Je vous invite à franchir la porte de l’actuel édifice, reconstruit de 1641 à 1672, grâce à un voeu des habitant-e-s de la ville, après la peste de 1632.

Impressionnant, n’est-ce pas ? Eh oui, par ses dimensions, ce serait l’église la plus grande des Alpes Maritimes… Elle a été classée Monument Historique en 1951. Si vous voulez voir la notice complète, n’hésitez pas, car je ne vais pas « faire le guide », mais comme toujours, ne m’attarder que ce que j’ai « remarqué »… D’abord, un impressionnant ensemble de reliques.

Ensuite, le nombre non moins impressionnant de représentations de la Vierge… Juste deux exemples.

Beaucoup de tableaux, tous plus difficiles à photographier les uns que les autres. Je ne vous en présente donc qu’un, que j’ai trouvé particulièrement original.

Si vous voulez en voir davantage, RDV sur le net et sur la Base Palissy, où vous verrez aussi nombre d’objets dont certains ont échappé à mon oeil avisé! Tandis que certains mobiliers ont retenu mon attention : successivement, les fonts baptismaux, un lutrin et les anciens bancs.

« Vase de forme octogonale, porté sur un pied. ornementation moulurée sur la base, le pied et la cuve ; avec une rangée de pointes de diamants à quelques centimètres du bord supérieur. »

« Le lutrin, à coffre de section hexagonale, possède des faces ornées de panneaux semblables. » J’ajoute qu’il est en mélèze, et date de la fin du 18ème siècle.

Vous attendiez sans doute l’orgue? Ne vous impatientez pas, le voici, hélas en contre-jour.

« La console, en fenêtre, comporte un seul clavier manuel (14 jeux) et un pédalier à l’italienne (2 jeux). »

On le doit à un père et ses deux fils : Josué, Nicomedes et Joannes Pistorienses Agati, facteurs d’orgue – à l’origine également des orgues de Saint Etienne de Tinée – et il est daté de 1829.

Enfin, un élément indispensable pour une cathédrale, qu’elle soit co- ou non : la cathèdre! On ne peut pas pénétrer dans le choeur, donc pas s’en approcher. D’où l’angle étrange de ma photo.

Derrière, vous voyez les stalles des Pénitents Blancs. Leur confrérie est attestée depuis longtemps, à Sospel : 1398. Son nom exact : Pénitents Blancs de la Sainte Croix et du Gonfalon de Jésus. A l’heure actuelle, iels seraient 17 hommes et 12 femmes. Si vous voulez en savoir plus, voici la fiche présentant la confrérie. Vous avez pu voir, sur la place présentée dans le précédent article, la Chapelle des Pénitents Blancs, ou Chapelle Sainte-Croix.

Il est temps maintenant de sortir de l’édifice, pour en faire le tour…

Etonnant, non, l’écart entre le faste de l’intérieur et la sobriété de l’extérieur, si l’on excepte le fronton?

D’Ile Saint Louis à Saint Louis en Ile…

Dernier épisode de la balade en l’Ile Saint Louis que vous suivez depuis quelques temps… souvenez-vous, nous avions quitté les Boulangers pour nous diriger vers le bout de l’île… Ce jour-là, je n’avais pas pris de photo de l’hôtel particulier qui a fait couler beaucoup d’encre lors de son rachat par un prince du pétrole… Mais j’en ai pris une hier en repassant devant lui, avec un avantage : hier, le soleil brillait…

La rue Saint Louis en l’Ile sépare le nord du sud de celle-ci… Elle porte le nom d’une église dont j’ai déjà parlé dans ce blog, pour un concert, puis à propos du dimanche des Rameaux. Perpétuellement en travaux, elle n’a pas en ce moment un aspect très engageant. Mais les portes en sont toujours ouvertes…

Les travaux effectivement ne permettent pas d’apprécier l’architecture intérieure, occultée comme celle de l’extérieur. La crèche est encore à sa place, et les Rois Mages sont bien arrivés à temps, pour l’Epiphanie.

Les fonts baptismaux et leur environnement ne sont pas impactés par la rénovation.

Et je me demande pourquoi une serrure est présente. Que protège-t-on? L’eau bénite?

Sur les murs entourant les fonts, des tableaux d’une finesse remarquable interprètent, au XVIème siècle, l’enfance du Christ.

Naissance
Rois Mages

Le tableau suivant suscita mon étonnement. J’ai visité nombre d’églises, abbatiales et cathédrales, mais je n’avais jamais vu traiter ce sujet : la circoncision. Or tel était bien le thème de ce tableau, placé au centre de l’ensemble.

Sur ce tableau, la disproportion entre le corps et la tête du personnage de droite est frappante, tout autant que son expression même.

« L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête »… Cette phrase des Pensées de Pascal m’est venue en voyant le tableau suivant, la Tentation du Christ, où la représentation du Diable est parlante.

Mais revenons aux anges, ou plutôt angelots, avec ce bénitier proche de la sortie. Comme j’ai raté ma photo, j’en emprunte une autre pour que vous puissiez mieux le voir.

Bien sûr, je n’ai pu m’empêcher de me demander ce qu’avait bien pu faire cette Soeur Louise pour faire ainsi pénitence. Et quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre en surfant, par la suite, qu’il s’agissait… de Louise de la Baume le Blanc, alias Louise de la Vallière, la maîtresse passionnée de Louis XIV dont elle fut la favorite pendant 6 ans, phénomène rare pour cet homme « volage ».

Louise de La Vallière — Wikipédia
Portrait par Pierre Mignard (ami de Molière)

Délaissée au profit de Madame de Montespan, elle va progressivement se tourner vers la religion et suivre les conseils de Bossuet pour entrer finalement au Carmel, après avoir failli mourir d’une grave maladie, à trente ans.

File:6410 Louise-de-la-Misericorde de la Valliere.jpg

Elle y vivra trente cinq années, dont les dernières furent marquées par des douleurs physiques intenses. Une gravure montre une visite du roi à celle qui fut sa maîtresse autrefois.

Louis XIV et Mademoiselle de la Vallière dans le Couvent des Carmélites à Chaillot (source)

Je dois avouer que j’ai perdu mon latin en essayant de comprendre s’il s’agissait d’un couvent de Carmélites ou de Visitandines…

Gravure représentant le couvent de Chaillot vers 1774.
Couvent des Visitandines à Chaillot vers 1774

Pas mal, non, pour un couvent? Jolie vue sur la Seine… A l’origine, un château construit sur ordre de Marie de Médicis. Chaillot s’appela alors « Catherinemont ». Je vous passe les détails sur les modifications architecturales et les (re)ventes successives de l’édifice et de ses magnifiques terrasses en jardin sur le fleuve. Mais le couvent accueillit nombre de femmes nobles dont les noms ne vous seront pas inconnus, comme Louise de la Fayette (Mère Angélique), Marie Mancini, la nièce de Mazarin, et plusieurs membres de la famille Stuart. C’est l’explosion de la poudrerie de Grenelle, sur l’autre rive, qui détruit en grande partie le couvent en 1794.

« Le 31 août 1794, à 7h15, 65 000 livres (30,2 t) ou 150 t de poudre, selon les sources, explosent dans le magasin de poudre du Château de Grenelle situé près de l’Ecole militaire. Selon la direction, des arbres sont coupés et des bâtiments renversés, cette explosion semble avoir été initiée dans le grenoir de la Liberté. La veille, 50 000 livres (≈ 23,3 t) de poudre sont envoyées sur les frontières. Deux jours plus tôt, 100 000 (≈ 46,5 t) sont sorties du magasin de poudre. Depuis 3 mois, il n’y avait pas été stocké aussi peu de poudre dans la poudrerie qu’au moment de l’explosion.
Le bruit engendré par l’explosion est entendu jusqu’à Fontainebleau.
Les sauveteurs portent secours aux blessés et retirent des centaines de victimes des décombres. Les hôpitaux de la Charité et du Gros-Caillou sont débordés par une arrivée massive de blessés. A 11 h, tous les blessés ont reçu les premiers soins. L’administration de police est chargée de surveiller particulièrement les établissements publics. Le comité de salut public et de sûreté générale qui a en charge la surveillance de l’arsenal et des maisons de détention, met en sûreté à Meudon les stocks de poudre, salpêtre et soufre ayant échappé à l’explosion
. » (source)

Mais tout cela nous a entraîné bien loin de l’église Saint Louis en l’Ile, n’est-ce pas? En quelque sorte, le bénitier est un rescapé d’une catastrophe qui a fait plus de 1000 morts (une autre vision de Grenelle…).

La date inscrite sur le bénitier correspond aux voeux perpétuels de Louise, prononcés le 3 juin 1675 au couvent des Carmélites, rue du faubourg Saint Jacques (il était situé en face du Val de Grâce).

Une fois sortie de l’Eglise, je retrouve les rues calmes de l’île, puis le quai d’Orléans, dont je vous parlais dans le 1er article, d’où mon regard est attiré par une étrange embarcation.

Il n’est pas tout neuf, ce pousseur. J’en ai trouvé une photo prise en 2009 à Conflans Sainte Honorine. Un petit pousseur comme celui-là peut déplacer des barges énormes.

Poussage — Wikipédia

Les barges peuvent atteindre jusqu’à 180 mètres de long… Mais pourquoi pousser plutôt que remorquer? Eh bien, je viens de l’apprendre : la consommation est moindre, c’est donc plus économique. Pas étonnant que Lafarge fasse pousser ses barges… par Richelieu!