Le Dit du Genji (3)

Après les poétesses japonaises de notre époque médiévale, puis le concept de « genji », voici la troisième découverte de cette visite au Musée Guimet : les illustrations et autres exploitations graphiques du texte depuis cette époque.

3. Le « Dit » en images

Vous avez déjà pu voir dans le précédent article une des versions illustrées. Il y en eut plusieurs, de styles variés.

Les découvrir m’a aussi permis d’apprendre une technique fréquemment utilisée : « le toit enlevé ».

Je m’explique : afin de voir l’intérieur des palais, temples, demeures, l’artiste « ôte » le toit, ce qui permet des vues plongeantes ou en contre-plongée. Recherchant des informations sur cette technique, j’ai trouvé un article passionnant sur l’art japonais, dont voici un extrait qui parle de notre texte.

« Il est passionnant que le Dit du Genji, par exemple, ait été pratiquement écrit en vue d’un accompagnement d’images. L’illustration de cette grande œuvre littéraire, monumentale, la première en langue japonaise, sera reprise plus tard par Sôtatsu, Gukei et Mitsunori. La composition en diagonale, la vue à «vol d’oiseau», à «toit ouvert» ou «toit enlevé», en contre-haut ou contrebas, donnent une liberté de représentation, d’indiscrétion, et surtout une ouverture de l’espace, une maïeutique même dans le rapport des formes et le choix des couleurs. Il est de plus intéressant que les visages, neutres dans la somptuosité des costumes, aient été à ce point impersonnels, «à l’abri du temps»5. Tout spectateur pouvait s’identifier aux héros. En somme, c’est une sorte de spectacle total, «d’emprise globale sur les sens», remarque Eliseeff.
Les jardins alentour des pavillons, les plantes, les fleurs, tout m’enchante. La conception même de Temaki demeure une des hautes formes de la rêverie plastique, par la construction, l’aplat et le jeu des couleurs
. »

Cette technique caractérise ce que l’on désigne par yamato-e, art japonais qui s’est constitué à l’époque de Heian en divergeant de l’art chinois. Si vous voulez en savoir plus à ce propos, voici un article très technique.

Mais trêve de bla-blas (sans car), et passons aux images…

Ce que j’ai apprécié dans la série? la grande variété des compositions, avec cependant des formes et symboles qui les relient les unes aux autres. Cercle et carrés…

« Coeurs », carré, rectangle…

Eventail, carrés… L’éventail est aussi parfois davantage plié…

Cercle, carré, rectangle…

Et ainsi de suite… je ne vais pas tout reprendre ici, n’est-ce pas?

En préparant cet article, j’en ai trouvé un qui me semble intéressant, même s’il n’est pas « scientifique ». En tout cas, les photos sont meilleures que les miennes! Je vous encourage donc à le regarder.

4. La notion de « parodie », alias « mitate

Autre aspect qui m’a saisie : les « parodies » du Dit. En réalité, la traduction trahit, comme souvent. En japonais, le terme est « mitate ».

« Au Japon, le mitate 見立て est un large concept lié à une façon traditionnelle de penser et voir le monde, la réalité, la nature et l’art. Ce concept était d’abord utilisé pour aménager les jardins dans les demeures seigneuriales japonaises dès le 8e siècle. Mitate signifie littéralement « instituer ou établir (tate 立て) par le regard (mi 見) ». Il s’agit donc du principe de « voir comme » selon Paul Ricoeur, et celui de « l’artialisation in visu » qui se combinent dans « l’artialisation in situ » selon Alain Roger2, au sein de la schématisation qui institue le paysage comme tel. Ce procédé se base sur celui de la transposition et de la comparaison, au sein duquel tout objet est « vu comme » une autre chose qui sera désignée ou créée à cet effet. Ce sera dans le rapport qu’entretiennent ces deux objets que s’appréciera la comparaison que fera le l’observateur. » (source)

C’est sans doute pourquoi je ne comprenais pas le sens de « parodie » lors de la visite de l’exposition, dans la mesure où je ne voyais pas en quoi les estampes exposées constituaient des parodies. C’est qu’il me manquait tout l’arrière-plan culturel pour le comprendre. Pour saisir la parodie, il faut être érudit-e…!

En quoi ceci, qu’on doit à Utagawa Kunisada II, au 19ème siècle, qui représente le Genji dans le Jardin des Pivoines constitue-t-il une « parodie »? je suis bien incapable de vous l’expliquer!

Idem pour celui-ci, que l’on doit au premier du nom, dit Toyokuni III, un demi-siècle environ plus tôt.

Il me reste donc encore beaucoup à apprendre… et à comprendre!

Le dit du Genji (2)

Vous vous souvenez de la question qui m’a été posée, et du choix que j’ai fait d’adopter pour ce texte l’ordre des réponses que j’ai faites? Voici donc la deuxième réponse : ce qu’est un « genji »…

Mais avant d’essayer d’expliquer ce que j’en ai compris, il me faut présenter la personne qui a été une guide aussi compétente qu’agréable. En réalité, la visite s’est terminé sans qu’on sache à qui l’on avait affaire. Et elle s’est esquivée aussi modestement que rapidement dès la fin des questions/réponses. J’ai donc cherché auprès du personnel des informations sur elle, mais personne ne connaissait même son nom. Un « surveillant » a fini par aller la chercher en coulisse, malgré mes protestations. Et elle s’est dérangée pour venir me parler. J’avais raison. Ce n’est pas une « guide » ordinaire. Voici comment elle est présentée sur le site du Grand Palais.

« Titulaire d’un DEA d’Etudes Indiennes, d’une maîtrise d’histoire de l’art et d’une licence de chinois, diplômée de l’École du Louvre,  Véronique Crombé est conférencière des musées nationaux depuis 1987 et travaille depuis cette date pour la RMN-GP, intervenant principalement au Musée National des Arts Asiatiques – Guimet et au Musée d’Orsay. 

Spécialiste des arts asiatiques, bouddhiste dans la tradition theravada, elle a beaucoup voyagé à travers l’Asie à titre personnel ou pour donner des conférences. 

Elle a collaboré à divers ouvrages sur le bouddhisme, les religions et les arts de  l’Asie, et publié, en 2000, « Le Bouddha » paru chez Desclée de Brouwer. 

Traductrice diplômée de l’Université de Londres, elle a également traduit de nombreux ouvrages et catalogues d’exposition. 

Particulièrement sensible aux problèmes de protection du patrimoine artistique et architectural, et très liée à l’Irlande, elle est engagée dans une campagne visant à préserver un quartier historique de Dublin. »

J’avais donc bien raison de l’avoir autant appréciée, elle est vraiment experte! Et je lui suis reconnaissante de partager ainsi son savoir, avec autant de modestie… 

J’ai découvert qu’elle avait aussi des talents artistiques. Voir par exemple ici.

Mais revenons au Dit du Genji, dont voici la plus ancienne transcription, datant du 12ème siècle.

2. La coexistence d’une branche régnante et d’une branche écartée du pouvoir

Un genji est le fils d’un empereur, qui ne peut prétendre accéder au trône. Ainsi est créée une nouvelle branche potentiellement impériale.

Le texte s’apparenterait à une saga, ou un roman-fleuve… Imaginez! 54 livres, plus de 200 personnages… Il retrace l’histoire politique et le destin personnel d’un Genji, aussi beau qu’intelligent, aussi puissant que poète… Son nom? Hikaru Genji, « Hikaru » signifie « brillant », dans tous les sens du terme. Fils de l’empereur Kiritsubo, il perd sa mère à trois ans, ce qui le poussera à rechercher des femmes qui lui ressemblent, comme Fujitsubo, introduite à la cour de l’empereur pour cette même raison, avec qui il entretient une relation secrète. Il va, par la suite, être écarté du trône par son père, qui le désignera comme « Genji ».

Non, je ne vous raconterai pas la suite, sinon cet article va faire plusieurs dizaines de pages. Et de toutes façons cela resterait incompréhensible. A vous de le lire, si vous le voulez… Vous avez de la chance, il en existe des traductions françaises depuis 1928… Mais la seule accessible actuellement a été faite par René Sieffert (1923-2004), japonologue de l’INALCO. La photo ci-dessous en montre une superbe édition illustrée…

Le dit du Genji (1)

Le Musée Guimet propose régulièrement de belles expositions, qui nous entraînent dans un univers de recherche esthétique absolue. Vous en avez pu voir des traces dans ce blog à diverses reprises. C’est encore le cas actuellement, avec deux expositions reliées l’une à l’autre par un fil… de trame, si vous me permettez ce jeu de mots. En effet, la première est consacrée à un texte du XIème siècle, « Le dit du Genji », tandis que la seconde est dédiée à Maître Itaro Yamaguchi, expert du tissage, qui a entrepris, après avoir dépassé ce que les Belges nomment la septantaine, de créer des rouleaux tissés pour raconter l’histoire et l’illustrer.

Itaro-Yamaguchi-1901-2007-regardant-ses-rouleaux-©-Akira-Nonaka

Un ami m’a demandé hier ce que j’avais retenu de cette double exposition. Etrange question, mais ô combien intéressante, et qui m’a interpellée. Jamais je ne me l’étais posée, au sortir d’un musée. Encore moins quelques temps plus tard. Je me suis pliée à l’exercice. Et le(s?) texte(s?) – je ne sais pas encore si tout va tenir en un article aussi bref que le souhaitent certains des abonnés à ce blog – qui suit/suivent va donc s’inspirer des réponses apportées.

Des poétesses japonaises à notre époque médiévale

Telle fut la première réponse que j’apportai. Grâce à une conférencière exceptionnelle, j’ai appris qu’un siècle avant Chrétien de Troyes, il y avait au Japon le pendant de Marie de France… En plus grand nombre, et surtout plus disertes. Pourquoi ce qualificatif. Il suffit de voir le nombre de pages de l’oeuvre d’une d’entre elle, Musaraki Shikibu, pour le comprendre! Plus de 2000 pages. Le Dit du Genji comporte en effet 54 livres, qui en composent les trois parties.

Resituons-nous à l’époque de Heian. Heian n’est pas le nom d’une dynastie, ne vous y trompez-pas! C’est celui de l’actuelle ville de Kyoto. En gros (très gros), son début correspond à l’équivalent, à une autre époque et dans une autre contrée, de notre « Séparation de l’Eglise et de l’Etat » : il faut éviter que le pouvoir des bouddhistes n’empiète sur celui des empereurs. Mais l’histoire révélera que cela a aussi constitutif de la confirmation d’une identité japonaise par émancipation de la puissance chinoise.

« En 794, l’empereur Kammu (781-806) transfère la capitale de son empire à Heian-kyo (actuelle Kyōto) pour échapper à l’emprise croissante des temples bouddhiques de Nara. Dans un premier temps, les influences chinoises qui dominaient l’époque antérieure, dite de Nara (710-794), continuent d’être fortes : elles se traduisent en particulier par le plan en damier de la cité nouvelle et par l’atmosphère culturelle qui règne à la cour du souverain. Mais, progressivement, en raison du déclin de la dynastie chinoise des Tang, le Japon s’émancipe du modèle de son puissant voisin continental et se replie sur lui-même. S’épanouit alors un art proprement japonais qui se réalise pleinement dans l’architecture, la peinture religieuse, la littérature et la culture de la cour impériale. Les relations avec la Chine, qui s’étaient maintenues à un niveau officiel au viiie siècle, s’espacent progressivement et disparaissent à la fin du ixe siècle. Le système politique de Heian, caractérisé par la prédominance d’une aristocratie civile incarnée par la famille des Fujiwara, qui gouvernent durant près de trois siècles au nom des souverains, se maintient jusqu’en 1192. »

Si vous regardez les dates, elles se situent dans la période que nous considérons comme notre Moyen-Age (476-1492). Elles correspondent peu ou prou à l’époque de Charlemagne, pour ce qui est du début, et celle de Philippe Auguste, pour la fin (1192, c’est l’année de la Troisième croisade). Mais revenons à nos écrivaines.

Musaraki Shikibu serait née une trentaine d’années avant l’an 1000, et morte une trentaine d’années après. Ne vous y trompez pas : elle ne s’est jamais nommée ainsi. Et des versions différentes circulent, concernant sa véritable identité. « Musaraki », cela signifie « violet ». Et « Shikibu » ferait référence au rang de son père à la cour. Facile à comprendre, comme vous pouvez le constater d’après les explications trouvées sur le net !

« As mentioned above, Shikibu-sho was regarded as the important ministry, and therefore the rank of Jugoinoge (Junior Fifth Rank, Lower Grade) was often conferred on the Shikibu no Taijo (Senior Secretary, corresponding to Shorokuinoge [Senior Sixth Rank, Lower Grade] as a rule) and the Shikibu no Shojo (Junior Secretary, corresponding to Jurokuinojo [Junior Sixth Rank, Upper Grade] as a rule) extraordinarily. In addition, Shikibu no Jo (Secretary of the Ministry) with the rank of Goi (Fifth rank) was called Shikibu no Taifu (Master of the Ministry). » (source)

En bref, une famille bien placée, une vie de cour, et un surnom pour la désigner. Ne rêvez pas, vous n’en aurez pas de portrait non plus, car à l’époque on « standardisait » déjà, au Japon. Et les tableaux censés la représenter ne la représentent pas vraiment…

Comme vous le savez, j’aime à me documenter davantage… J’ai donc cherché à en savoir plus sur les poétesses japonaises de cette époque.
Un article intéressant m’a beaucoup aidée. Il porte sur une autre écrivaine, deux siècles plus tôt que « Violette » : Ono no Komachi, et dévoile notamment l’existence de Rokkasen, les « poètes immortels ».

« Qui est vraiment Ono no Komachi ? Nous ne savons finalement que très peu de choses sur la vie réelle d’Ono no Komachi. Pourtant, celle-ci fut l’une des plus grandes poétesses de l’histoire du Japon, au point d’être même considérée comme l’une des Rokkasen (六歌仙), à savoir les six poètes dont l’œuvre restera immortelle pour les japonais.

Les six poètes « immortels » en question évoluèrent tous à la même période, autour du IXeme siècle durant l’ère Heian (平安時代, Heian-jidai, 794-1185). C’est précisément à cette époque que la poésie japonaise prendra une nouvelle tournure avec l’apparition des Waka (和歌), et de sous-genre le Tanka (短歌), dont l’œuvre d’Ono no Komachi reste à l’heure actuelle l’une des plus emblématiques. »

Pour les Béotien-ne-s comme moi, le tanka est l’ancêtre du haïku…

色見えで
うつろふ物は
世中の
人の心の
花にぞ有りける

Comment invisiblement
elle change de couleur
dans ce monde,
la fleur
du coeur humain.

Tanka… l’occasion d’évoquer une autre poétesse de cette époque, Izumi Shibiku.

« Izumi Shikibu, née vers 970, est une poétesse japonaise de l’époque Heian.
Membre des trente-six poétesses éternelles et des trente-six poètes immortels du Moyen-âge, elle est une contemporaine de la poétesse d’Akazome Emon et de la dame de cour Murasaki Shikibu à la cour de Joto Mon’in. »

Tiens, tiens! On parlait de « 36 poètes immortels », et voici évoquées « 36 poétesses éternelles »… Une question de parité? Où est l’erreur?

Une liste en est donnée sur Wikipédia… mais quelle est sa valeur?

1. Ono no Komachi10. Kodai no Kimi19. Shikishi Naishinnō28. Go-Toba In no Shimotsuke
2. Dame Ise11. Murasaki Shikibu20. Go-Toba In Kunai-kyō29. Ben no Naishi
3. Nakatsukasa12. Koshikibu no Naishi21. Suō no Naishi30. Go-Fukakusa In no Shōshōnaishi
4. Kishi Joō13. Ise no Taifu22. Fujiwara no Toshinari no Musume31. Inpu Mon In no Daifu
5. Ukon (poétesse)14. Sei Shōnagon23. Taiken Mon In no Horikawa32. Tsuchimikado In no Kosaishō
6. Fujiwara no Michitsuna no Haha15. Daini no Sanmi24. Gishū Mon In no Tango33. Hachijō In no Takakura
7. Uma no Naishi16. Takashina no Kishi25. Kayō Mon In no Echizen34. Fujiwara no Chikako
8. Akazome Emon17. Yūshi Naishinnō-ke no Kii26. Nijō-in no Sanuki35. Shikiken Mon In no Mikushige
9. Izumi Shikibu18. Sagami27. Kojijū36. Sōheki Mon In no Shōshō

Et l’on y retrouve une autre écrivaine de l’époque, Akazome Emon.

« Akazome Emon (赤染衛門?, 9561041) est une poétesse japonaise de waka qui a vécu au milieu de l’époque de Heian. Elle est membre des trente-six poètes sages (中古三十六歌仙, Chūko Sanjūrokkasen?) et des trente-six poétesses immortelles (女房三十六歌仙, Nyōbō Sanjūrokkasen?).

On pense qu’elle est l’auteur ou le compilateur principal des Eiga Monogatari.« 

« Chuko » et « Nyobo »… Il y aurait donc bien deux catégories. Mais selon le sexe d’état-civil (si tant est qu’on puisse parler d’état civil à cette époque!) ou selon qu’ils sont… quoi? « chuko » signifierait « loyauté », selon Auroux dans La pensée japonaise. Quant à « nyobo », il désigne les femmes servant au palais, les dames de la cour. (voir ici)

Je ne vais pas vous faire un cours sur ce thème, mais avouez que c’est intrigant… A poursuivre donc… et revenons en attendant au Genji, en passant par ce magnifique écritoire.