Une fois de plus, je vais avouer mon ignorance : je ne connaissais pas le peintre sur lequel porte l’exposition que je suis allée voir en ce 30 octobre lors de la nocturne du Louvre.
« Francisco de Zurbarán compte, avec Diego Velázquez et Bartolomé Esteban Murillo, parmi les peintres espagnols les plus importants du XVIIe siècle. D’abord considéré comme un caravagesque marqué par l’ascétisme monastique, il a progressivement été reconnu au XXe siècle comme un coloriste prodigieux et célébré pour son style très personnel, qui allie la simplification des volumes à un naturalisme saisissant. » (introduction sur le site du Louvre)
La première impression est saisissante. Quelle que soit la thématique, les « portraits » sont d’une variété et d’une expressivité incroyable. Très rarement « convenus ». Toujours très expressifs. Vivants. Qu’ils soient en interactions ou en méditation, les personnages semblent vivre devant nous. Mais fi de discours. Je vous en propose un florilège pour ce premier article sur Zurbaran, que j’ai découvert avec grand plaisir hier.
L’expression d’une « intériorité » forte
2. Groupes de personnages
Le plus souvent représentés par « catégories », ils symbolisent un type particulier. Cela va des « pauvres » aux cardinaux, en passant par les moines et la Sainte Famille (avec les Rois Mages dans la scène que j’ai retenue).
3. Personnages en action(s)
Les gestes sont particulièrement bien représentés dans des scènes d’un réalisme fort, comme celle où le prêtre essuie délicatement le petit sexe du bébé qu’il vient de circoncire. Mais aussi des gestes symboliques, tel celui du Christ adolescent se piquant et saignant, alors qu’il répare une couronne d’épines.
4. Personnages en interaction(s)
Qu’il s’agisse d’interactions verbales ou gestuelles, la représentation qui en est faite par le peintre est d’une authenticité saisissante. Les personnages se parlent, se touchent, se montrent « complices » ou « protecteurs »… depuis l’homme se touchant le crâne (ou se grattant la tête?) jusqu’à la main posée sur l’épaule de celui que l’on veut interpeller ou de la petite soeur qu’on protège.
5. Les dialogues à imaginer…
Dialogues avec des êtres divins ou célestes, mais aussi dialogues entre humains. Simples échanges ou discussions, voir négociations, dans des circonstances narrées dans l’ensemble du tableau : concile (je ne rajouterai pas « iabule »!), veillée d’un mort, ou tout simplement prière, voire apparition de la Vierge ou d’un (arch-) ange. Et ce, à tous les âges, même quand l’être, trop jeune, ne peut encore parler, comme le bébé Jésus interpellé par son copain Jean-Baptiste ou écoutant l’un des Mages.
6. Un portrait d’une taille impressionnante
Je ne voudrais pas terminer cette série sans un vrai portrait, d’un réalisme saisissant, et d’une taille hors-norme, d’un homme étrange au yeux presque pers…
Petit clin d’oeil à Monsieur Boileau, et, en passant, à Pénélope qui défaisait chaque nuit ce qu’elle produisait le jour, pour aborder la suite du filage, à savoir le tissage. Cette activité m’a intéressée tellement, à un moment de ma vie, que j’avais acheté un métier à tisser. Par la suite, j’ai eu l’occasion de voir l’art si particulier des tisserands guinéens… Tisserands, oui… Vous avez bien vu… du masculin. Car, comme toutes les activités qui touchent à l’habillement, nous retrouvons des questions de genre dans celle-ci. Parfois réservée aux femmes, parfois aux hommes, ou parfois connotée en fonction de ce que l’on tisse, elle est devenue affaire de « famille » à l’époque des Canuts. Mais avançons pas à pas, avant d’en arriver à Lyon…
Atelier de tisserand, Cornelis Guerritz Decker
Le tisserand
La cave est froide et sombre. Un escalier glissant. Envahi par l’ortie et la mousse, y descend… Dans le cadre béant de la vitre éborgnée, Depuis le jour naissant, une grise araignée Va, vient, croise ses fils, tourne sans se lasser, Et déjà l’on peut voir les brins s’entrelacer, Et dans l’air s’arrondir une frêle rosace, Chef-d’oeuvre délicat de souplesse et de grâce. Parfois, dans son travail, l’insecte s’interrompt, Son regard inquiet plonge au caveau profond. Là, dans un angle obscur, un compagnon de peine, Un maigre tisserand, pauvre araignée humaine, Façonne aussi sa toile et lutte sans merci. Le lourd métier, par l’âge et la fraîcheur noirci, Tressaille et se débat sous la main qui le presse ; Sans cesse l’on entend sa clameur, et sans cesse La navette de bois que lance l’autre main Entre les fils tendus fait le même chemin…
Du métier qui gémit le tisserand est l’âme Et l’esclave à la fois : tout courbé sur la trame, Les pieds en mouvement, le corps en deux plié, A sa tâche, toujours la même, il est lié Comme à la glèbe un serf. Les fuyantes années Pour lui n’ont pas un cours de saisons alternées ; Dans son caveau rempli d’ombre et d’humidité, Il n’est point de printemps, d’automne, ni d’été ; Il ne sait même plus quand fleurissent les roses, Car, dans l’air comprimé sous ces voûtes moroses, Jamais bouton de fleur ne s’est épanoui… Quand il sort, c’est le soir, pour rendre à la fabrique Sa toile, et recevoir un salaire modique ; Puis il rentre ployé sous son faix de coton. Le dur métier l’attend ; les lames de laiton Se partagent les fils dont la chaîne est formée A l’oeuvre maintenant ! La famille affamée, Si la navette hésite ou s’arrête en chemin, La famille n’aura rien à manger demain. O maigre tisserand, ô chétive araignée, Vous avez même peine et même destinée, Et, dans le même cercle aride, votre sort, Pénible et résigné, tourne jusqu’à la mort.
André Theuriet
Le tisserand, Paul Sérusier (1888) *
On remarque que le tisserand est représenté de face ou de côté sur presque tous les tableaux qui en représentent un. Il est toutefois des cas où on le voit de dos, ce qui trahit une volonté de représenter, au-delà du geste, l’environnement de la personne, pourtant déjà si présent dans les oeuvres ci-dessus – en particulier par le nombre impressionnant d’objets qui traînent à terre !
Je ne puis prouver l’existence effective de ces oeuvres, dont il n’y a à ma connaissance qu’un témoignage sur Internet, mais je ne résiste pas à l’envie de les publier. D’un côté, une peinture. De l’autre, une lithographie dont il est dit qu’elle est « tirée de mon tableau ». Quoi qu’il en soit, une curiosité que l’atelier de Jean-Baptiste Malézieux.
Il est une chose que j’ai apprise lors de ma vie en Afrique, alors qu’elle est d’une banalité affligeante : combien le matériel contraint l’artisan et l’artiste. Ainsi, que la largeur des bandes tissées dépendait… de la taille du métier! Je n’y avais jamais songé. Et maintenant, quand je regarde mes rideaux faits de bandes cousues, aux bleux d’indigo plus ou moins clairs, je revois les tisserands qui oeuvrent dans certains villages guinéens. Ce n’est pas l’un de ceux-là que représente la photo ci-dessous, car je ne leur ai jamais demandé le droit de diffuser la photo faite d’eux (dont je leur offrais, bien sûr, un exemplaire papier), mais un de leurs collègues pris sur une banque libre de droits.
Tisserand de Waranieni, village proche de Korhogo en Côte d’Ivoire
Voilà qui me donne une furieuse envie de vous parler une autre fois de teintures, un des autres arts que j’ai admirés au Maroc, en Guinée et en Côte d’Ivoire…
Pour revenir dans nos contrées, et à une époque qui m’est chère, le tissage fut au Moyen-Age affaire de femmes. En témoigne l’un de mes auteurs fétiches, Chrétien de Troyes…
Complainte des tisseuses de soie
Il vit jusqu’à trois cents jeunes filles, Occupées à divers travaux. Elles travaillaient des fils d’or et de soie Chacune de son mieux, Mais dans une telle misère Que beaucoup étaient sans coiffe et sans ceinture… Leurs robes étaient déchirées, Et leurs chemises sales dans le dos. De faim et de mal elles avaient Cous grêles et visages pâles.
Nous tisserons toujours des étoffes de soie Et n’en serons jamais mieux vêtues. Toujours nous serons pauvres et nues Et toujours nous aurons faim et soif ; Jamais nous ne saurons gagner Assez pour avoir à manger. Nous avons du pain à grand-peine, Un peu le matin, moins le soir ; Car jamais du travail de ses mains, Chacune n’aura pour vivre Plus de quatre deniers à la livre. Avec cela nous ne pouvons pas Avoir assez de nourriture et d’étoffe ; Car qui gagne chaque semaine Vingt sols n’est pas hors de peine. Sachez-le bien : Il n’y a aucune de nous Qui gagne vingt sous ou davantage. Un duc serait riche avec cela ! Notre pauvreté est grande Et il est riche de notre misère Celui pour qui nous peinons. Nous veillons une grande partie de la nuit Et tout le jour pour avoir un gain ;
Mais que vous raconterai-je ? Nous avons tant de mal et de honte Que je ne puis vous en dire le cinquième.
Le « il » du début, c’est Yvain, dit « Le Chevalier au Lion ». Chrétien de Troyes, dans ses romans, allie le merveilleux du monde médiéval à l’Histoire des Chevaliers de la Table Ronde, mais n’oublie jamais d’évoquer de manière très réaliste la vie du peuple au 12ème siècle. C’est ce qui avait poussé la jeune étudiante que j’étais en Sorbonne jadis à faire un mémoire – qui devait constituer une partie d’une thèse – à « La réalité historique et sociale dans Erec et Enide de Chrétien de Troyes« …
Etrangement, pas de représentations d’ateliers trouvées dans les enluminures, mais le plus souvent, des Dames seules ou accompagnées d’autres gentes dames ou d’enfants…
Le poème a été mis en musique et interprété par la suite, notamment par Jacques Douai. La voici par l’ensemble Aelis, qui, soit dit en passant, s’est trompé en l’attribuant à Marie de France!
La misère observée par Yvain est telle qu’il croit ces ouvrières captives du Diable!
Le Chevalier au Lion combattant le Diable
De là à faire un saut de plusieurs siècles pour arriver dans la cité où l’on tissait la soie, il n’y a qu’un pas… Nous voici donc arrivé chez les Canuts, bien sûr! Vous vous y attendiez, je pense? Commençons donc par la chanson d’Aristide Bruant, merveilleusement interprétée par Yves Montand.
Intérieur d’un atelier de canuts de la rue des Epies, attribué à Balthazar Alexis (19ème)
Je finirai par la Bretagne. J’ai trouvé, sur un blog très intéressant, Le Lien Tissé, la carte postale ancienne que j’ai reproduite en fin, et une vidéo sur le métier de Tisserand à Locronan, un village devenu hélas un peu trop touristique mais qui garde son charme hors saison… Vous pourrez ensuite continuer à découvrir le métier de tisserand dans différents milieux. Les Landes, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, où vous retrouverez le village dont nous traitions plus haut. Et vous pourrez finir par la modernisation racontée par ce descendant d’une entreprise de tissage en Pays Basque. Bon visionnement!
Et un dernier mot… J’ai appris à tisser, vous pouvez donc le faire. D’abord, en tissant la laine sur des carcasses d’abat-jour (que je ne puis hélas vous montrer, ils sont loin et on ne peut se déplacer…). Puis en apprenant à me servir d’un petit métier… Un plaisir simple, loin des contraintes des ouvrières du Moyen-Age…
A la femme le rouet, à l’homme le métier… Bretagne, 19ème