Une soirée à Radio France. 2. Le compositeur dirige…

Comme je vous l’ai dit précédemment, c’est le compositeur de deux des oeuvres au programme qui dirige l’orchestre en ce vendredi soir. N’en ayant jamais entendu parler, j’ai cherché qui était Thomas Adès. Voici ce qu’en dit le site de l’Opéra National de Paris :

« Né à Londres en 1971, le compositeur, chef d’orchestre et pianiste Thomas Adès a étudié le piano à la Guildhall School of Music & Drama et la musique au King’s College de Cambridge. Ses opéras sont au nombre de trois : Powder Her Face (1995), The Tempest (2004) et The Exterminating Angel (2016).

En 2021 a eu lieu à Londres la première de Dante, œuvre spécifiquement écrite pour la danse. Sa musique de chambre comprend les quatuors à cordes Arcadiana (1994) et The Four Quarters (2010), un Quintette pour piano (2000) et le quintette pour clarinette Alchymia (2021). Sur le plan orchestral, il a composé Asyla (1997), le Concerto pour violon « Concentric Paths » (2005), Tevot (2007), In Seven Days (2008), Polaris (2011), un Concerto pour piano et orchestre (2019), Shanty-over the Sea pour cordes (2020), Märchentänze pour violon solo et piano / orchestre (2021) et Air-Homage to Sibelius pour violon et orchestre (2022). »
Apparemment, le site n’est pas très compler, puisqu’on ne voit pas dans ces lignes les deux oeuvres représentées ce soir :
En tant que chef d’orchestre, Thomas Adès se produit notamment avec l’Orchestre philharmonique de Los Angeles, l’Orchestre symphonique de Londres et le Royal Concertgebouw d’Amsterdam.

À l’Opéra national de Paris : The Dante Project, 2023 ; The Exterminating Angel, 2024 ; tournées Orchestre de l’Opéra national de Paris (San Sebastián, Saint-Jean-de-Luz), 2025″

En effet, ce soir, c’est un concerto In the Seven Days qui est joué en première partie, puis une oeuvre indéfinissable, Aquifer, qui clôt la seconde. J’ai beaucoup apprécié les deux, pour des raisons différentes. Au passage, remarquons qu’elles comportent 7 mouvements… comme la symphonie de Sibelius est la 7ème, ce chiffre domine la soirée, comme l’a aussi observé l’auteur d’un article que je vous conseille de lire, car il est vraiment expert et intéressant. En voici un extrait :

« D’une durée de 30 minutes, il est structuré en 7 mouvements regroupés entre trois parties : les deux premières parties de trois numéros vont du spirituel/cosmique au réel/terrien et au vivant, et la dernière s’intitule Contemplation. »

J’ai été totalement transportée dans certains de ces mouvements, d’une lenteur et douceur dé-concert-antes, c’est le cas de le dire. Voici ce qu’en dit l’article sus-cité.

« Le mouvement III. Land- Grass -Trees est envoûtant sous les doigts de Bertrand Chamayou, les notes s’égrènent comme des lumières sur un tapis sombre de cordes, avec une magnifique progression comme un vent qui se lève et devient puissant (ou comme un arbre qui pousse ?).« 

Le concerto laisse une place surprenante au piano, dont Chamayou joue divinement.

J’ai un peu moins aimé Aquifer, peut-être parce que sa présentation m’avait laissé espérer entendre le doux murmure de l’eau, et que c’est plutôt un torrent qui a déferlé au début et à la fin.

Ce final a aussi questionné l’auteur de l’article…

« Arpèges mystérieux, crescendos très bien menés tant dans l’écriture que dans la direction, climax dansant (le chef danse lui-même et Bernstein n’est pas loin), c’est de la belle écriture avant un final glorieux en do majeur. Mais quel est le sens de cet accord triomphal alla Symphonie n°5 de Beethoven, Symphonie n°3 avec orgue de Saint- Saëns, voire Symphonie n°7 de Mahler ? S’agit-il seulement d’obtenir à bon prix les faveurs du public, tant le do majeur force aux vivas et aux applaudissements ? Ou s’agit-il aussi de célébrer la magnificence des poches géologiques quand leur précieux liquide retourne à la lumière de la surface terrestre ? Qui danse et pour se réjouir de quoi ? Ce final, en 2024 et encore plus en 2026, interroge. »

Si vous souhaitez découvrir davantage ce compositeur, son site est accessible, en anglais…

Mais vous me connaissez, je n’allais pas m’en tenir là. La question du double rôle « compositeur / chef d’orchestre » m’a poussée à faire des recherches. J’ai ainsi appris que, si la fonction « direction d’orchestre (ou de choeur) » est attestée depuis l’Antiquité, avec différents « outils » dont la main, l’archet, et même la canne – qui a causé la mort de Lulli qui se l’était enfoncée dans le pied lors d’une répétition difficile -, le fait qu’une personne se consacre à cette direction, en tournant le dos au public, date de la fin du 18ème siècle en France, et de la moitié du 19ème en Angleterre, où les résistances furent plus fortes.

« Louis Spohr (1784-1859), puis Carl Maria von Weber (1786-1826) et Felix Mendelssohn (1809-1847) sont ainsi les premiers chefs à diriger les musiciens avec une baguette ou un archet face à l’orchestre et non plus aux spectateurs, au grand étonnement des orchestres et des auditeurs, plutôt déroutés et fortement réticents devant cette pratique indécente, qui fait tourner si impoliment le dos au public. »

Il ne manque plus que Mendelsohn… Pour vous amuser, une représentation de lui, enfant, déjà en direction d’orchestre. L’image est sous copyright, comme vous le voyez, mais autorisée pour usage non commercial. Malgré la pollution par le chiffrage, j’ai souhaité la partager avec vous…

Auteur: WOLDEMAR FRIEDRICH

Titre: The Young F.Mendelssohn-Bartholdy / Woodc.

Légende: Mendelssohn-Bartholdy, Felix ; compositeur allemand . Hambourg 3.2.1809 – Leipzig 4.11.1847. Felix Mendelssohn-Bartholdy enfant dirigeant. Grav. sur bois d’ap. dessin de Woldemar Friedrich (1846-1910), coloriée ultérieurement.

Technique/matériel: GRAVURE SUR BOIS • ARTS GRAPHIQUES • IMPRIME

Si cette question vous intéresse, je vous conseille de lire cet article très intéressant de ResMusica, qui a répondu à ma question : est-ce « habituel » que des compositeurs dirigent l’interprétation de leurs propres oeuvres? La réponse est « oui ». Les premiers à l’avoir fait ne sont autres que Berlioz et Wagner. Je vous laisse jouer à reconnaître les compositeurs dans ce schéma proposé par l’article sus-cité…

Par contre, cela provoque un autre questionnement. « Quelle place, dès lors, à « l’interprétation », dans toutes les acceptions du terme?

Pour en revenir à Thomas Adès, j’ai cherché des vidéos où on le verrait diriger. Je n’ai trouvé que cette « captation sauvage », prise par smartphone, visiblement. Mais le terme « énergie » me semble bien choisi… Et un entretien avec lui, en anglais, sur ce site.

Et pour en savoir plus, bien sûr, France Musique, où vous retrouverez l’intégralité du concert, y compris la Symphonie n°7 de Sibelius, dont je n’ai pas parlé mais qui m’a envoûtée… Ainsi que d’autres pièces du compositeur.

Une soirée à Radio France, épisode 1. Sibelius, Tapiola et le Kalevala

J’ignorais qui était Thomas Adès, certes. Mais j’apprécie Sibelius… Direction donc le Parisian Far West en ce vendredi soir! Arrivée un peu tôt, je prends le temps de monter au 2ème étage et y découvre un bar fort agréable et étonnamment peu fréquenté.

Le temps d’un Moscow Mule, et me voici redescendant vers le 1er, pour gagner ma place. Le plafond est toujours aussi beau!

Je suis toujours étonnée par le nombre impressionnant d’instruments dans un orchestre symphonique. Mais, cette fois, je le suis encore davantage. Pourquoi? Je ne sais. Peut-être les deux pianos? Les percussions très variées? Ou simplement le fait que, la scène étant plus petite que celle de la Philharmonie ou de la Seine Musicale, la quantité paraît supérieure? Mais voici qu’arrive un homme que je prends pour le chef d’orchestre.

Mais non, c’est un présentateur qui vient introduire le spectacle. Et j’apprends alors que le Maestro, ce soir, est aussi le compositeur de deux des morceaux qui vont être interprétés. Fait assez rare, n’est-ce pas? Mais d’abord Sibelius, avec Tapiola. En 1926, Sibelius, qui a alors 61 ans, vit dans la Villa Ainola (du nom de son épouse, Aino), nichée dans une forêt de pins. C’est là qu’il va composer ses deux dernières oeuvres, qui font l’objet du concert de ce 10 avril, cent ans plus tard. Il poursuivra sa vie sans composer durant les 31 années qu’elle durera encore, jusqu’en 1957…

Si vous êtes fan de la mythologie ougro-finnoise, vous connaissez sûrement Tapio. Ce n’était pas mon cas avant cette nuit, où je l’ai découvert. Revenons en 1835, plus exactement le 28 février. Un érudit, Elias Lönnrot, publie le premier Kalevala ou Les vieilles chansons caréliennes du peuple finnois d’antan. Vous êtes perdu-e? Alors décomposons. La Carélie, c’est une république sise à l’est de la Finlande.

« En 1617, par le traité de Stolbova, signé par la Suède (à laquelle était alors rattachée la Finlande) et la Russie, que la Carélie fut divisée en deux: à l’ouest, la Carélie finlandaise, à l’est, la plus étendue, la Carélie russe, elle même divisée en Carélie blanche au nord, et en Carélie Olonets au sud. Lorsque la Finlande passa sous domination russe, la partition resta effective même si les nationalistes finlandais, renforcés par tout un courant littéraire et musical, en firent, au milieu du XIXème siècle, un thème de leurs aspirations… » (source).

Je vous passe tous les détails de la Première Guerre Mondiale, durant laquelle la Carélie redevint Finnoise.

« ‘C’est en octobre 1920 que le traité de Tartu signé par la Finlande et la Russie soviétique fixa la frontière entre les deux pays: si, au Nord, la Finlande gagnait un accès à la mer de Barents, elle dut en revanche renoncer à ses prétentions sur les régions de Repola et Porajärvi contre la volonté affichée de leurs habitants. »

Sibelius n’est pas Carélien. Il est né et a vécu en Finlande méridionale, dans la région d’Helsinki. Mais il s’est intéressé à un ouvrage publié en 1835 par un certain Elias Lönnrot. Explorateur, médecin, poète et linguiste. Bref, un érudit, qui soutenait qu’une nation ne peut exister sans base culturelle partagée.

« Voici qu’un désir me saisit,
L’idée m’est venue à l’esprit
De commencer à réciter,
De moduler des mots sacrés,
D’entonner le chant de famille,
Les vieux récits de notre race… »

« Lönnrot eut l’idée de rassembler les légendes de l’ancienne Finlande en 1828. Il parcourt Finlande et la Carélie pendant les sept années suivantes rendant même dans les plus petits villages. Puis, il compara et adapta ces légendes pour en faire une épopée héroïque qu’il appela le Kalevala. Ce recueil s’est enrichi jusqu’à rassembler près de 23 000 vers en 1849.
En réalité, le Kalevala prend sa source en partie dans l’ancienne mythologie et en partie dans l’imagination d’Elias Lönnrot lui-même. Dans son ardeur à vouloir écrire une épopée comparable à l’Iliade d’Homère, Lönnrot a écrit des poèmes entièrement nouveaux à partir de fragments d’informations qu’il a réunis pendant ses voyages. Le Kalevala raconte une querelle entre deux peuples: les Kaleva originaires du sud de la Finlande et les Pohjola venus du nord de la Finlande et de la Laponie. »

Si vous voulez le lire à votre tour, le voici, ce livre qui regroupe cinquante chants, sous le titre Kalevala, « Terre Nourricière des Héros ».

Parmi les divinités, Tapio.

« Dieu ou esprit de la forêt, Tapio apparait sous forme humaine en général nu mais parfois magnifiquement habillé; il porte une magnifique barbe de lichen et d’épais sourcils en mousse.
Il est cité dans le récit du Kalevala.
Les chasseurs lui adressaient des prières avant la chasse pour qu’elle soit fructueuse.

Il vivait au cœur de la forêt en compagnie de son épouse, la belle déesse de la forêt, Mielikki. Ils étaient les parents du dieu de la chasse, Nyyrikki et de trois filles Annikki, Tellervo, Tuulikki. » (Source)

Et nous en revenons à Sibelius, et à Tapiola, le premier des morceaux de cette soirée. Le dernier composé par le musicien. Comme un oméga face à l’alpha qui serait sa Première Symphonie. Voici ce qu’en dit Radio Classique.

« Sibelius s’inspire des contes mythiques du Kalevala écrits dans les années 1830, sous la plume d’Elias Lönnrot (1802-1894). Vingt-trois mille vers exaltent les chants de Carélie. Sibelius choisit l’un des héros, Kullervo pour sa symphonie. L’identité nationale nourrit l’originalité du langage du compositeur. Elle annonce la Première Symphonie de 1899. Celle-ci recompose un folklore imaginaire criant de vérité.

L’inspiration se tourne plus volontiers vers les couleurs slaves d’un Tchaïkovski. « Il y a chez cet homme bien des choses que je reconnais en moi-même » affirme Sibelius à son épouse Aino, en songeant au musicien russe. Lors de la création, en 1899, le succès est d’autant plus immédiat que le public s’approprie l’œuvre comme un acte de résistance face à l’hégémonie de la Russie du tsar Nicolas II.« 

Très d’actualité, n’est-ce pas? Mais alors que dans cette symphonie le héros est le seul personnage tragique de la mythologie finlandaise, Tapio est au contraire une divinité respectée, à laquelle les chasseurs s’adressent avant leur équipée. Dieu ou esprit? Je ne sais. Mais il est souvent représenté sous forme humaine avec barbe de lichen et sourcils en mousse.

Si vous voulez en savoir plus, un intéressant documentaire en ligne, mais en anglais.

Revenons à la musique, maintenant que nous avons une idée du contexte… Vous ne l’entendrez pas par l’Orchestre de Radio France, mais par celui de Londres. Cependant, vous aurez une idée de la puissance de ce poème symphonique en écoutant ceci. Et, si vous voulez en savoir davantage sur sa composition, un podcast en ligne est disponible sur le site de RadioFrance.