Ambiances bordelaises

Naguère je n’aimais pas Bordeaux. Trop « fermée ». Trop « froide ». Trop « bourgeoisie de province ». Mon ressenti a changé. Et hier après-midi, en arrivant dans la cité, j’ai retrouvé la ville vivante, mais non grouillante, telle que dans mon souvenir. Pour aller de la Gare Saint Jean au Centre Ville, après un petit trajet en tram, j’ai choisi de poursuivre à pied jusqu’au lieu du rendez-vous fixé avec une amie qui y réside avec bonheur.

La première partie du trajet m’a emmenée outre-Méditerranée, en ce premier jour de Ramadan, avec des vitrines arborant des tenues rutilantes et de couleurs éclatantes. Les étals des épiceries, eux, mettaient en avant de superbes dates, avec des étiquettes précisant leur provenance.

Un peu plus loin, j’ai retrouvé sans surprise, mais toujours avec le même questionnement, la jaguar verte encastrée par Jean-François Dosso dans la façade du Parking Victor Hugo. Il aurait pu nommer l’oeuvre « Défenestration de Jaguar »!

La rue Sainte Catherine, elle, accueille toujours autant de badauds et de badaudes, de chalands et de chalandes, que ce soit pour la promenade, sorte de « passeggiata » girondine, ou pour des achats dans les nombreuses boutiques de cette voie rectiligne.

Le rendez-vous était prévu dans un café que je ne connaissais pas, et dont j’ai appris qu’il est une « institution », comme on dit, de la capitale de Nouvelle-Aquitaine, le Café des Arts. Le serveur a pris le temps de m’explique qu’il datait de 1924. Il occupe le rez-de-chaussée d’un « Monument Historique », l’Hôtel Gradis, fondé en 1750. Ce dernier tient son nom d’une famille séfarade originaire de Palestine, qui, chassée d’Espagne à la fin du 15ème siècle, s’est installée à Bordeaux. Deux siècles plus tard elle y a créé une importante compagnie maritime, la Maison Gradis, devenue ensuite Société Française pour le Commerce avec l’Outre-Mer. Une rue de la ville porte le nom de David Gradis.

« David Gradis I (ca1665-1751) est consacré par une rue parce que sa famille a participé activement au consistoire israélite de Bordeaux ; il y a été « syndic de la nation juive » en 1728, et lui-même a acquis en 1724 un terrain dédié au premier cimetière israélite de la ville (près du cours de la Marne). Jusqu’alors « marchand portugais », il est devenu « bourgeois de Bordeaux » en 1731. »

Mais restons au rez-de-chaussée pour admirer le décor Art Déco du café dont voici quelques aperçus, rendus possibles par le fait que 17h est un peu « heure creuse » en cette veille de week-end, qui plus est avec la manifestation prévue à 19h, qui va entraîner de grosses perturbations dans les transports en commun.

L’escalier qui permet d’accéder aux toilettes est remarquable… Observez le médaillon à sa droite…

Sur le palier, un fauteuil et un téléphone fleurant bon le siècle passé.

On parvient ensuite à un petit salon orné d’une belle collection de papillons. Une « antichambre » des lieux d’aisance, eux-même décorés de photographies d’artistes du passé.

Les cocktails sont peu chers, et le serveur, Olivier de son prénom, prend la peine, lorsqu’il sait que j’apprécie un « bon » Mojito, de me préciser qu’il a lui-même rajouté ce qui fait le goût spécifique de ceux qui sont faits dans les règles de l’art, comme les appréciait Ernest Hemingway : avec une goutte d’angostura (à base de rhum, gentiane, écorces d’orange, substances amères et aromates).

Il me faut repartir si je veux pouvoir bénéficier de trams pour me rendre à Blanquefort, où je suis attendue. Après la rue Sainte Catherine, un peu moins noire de monde que d’habitude, j’arrive aux alentours de la Porte Cailhau, vestige de remparts disparus depuis longtemps.

Les terrasses des cafés sont pleines, et un groupe de jeunes garçons joue au ballon, sans craindre de casser les vitrines environnantes ou de faire tomber les passant-e-s. Bref, un condensé de vraie Vie urbaine en quelques centaines de mètres…

Mon bar préféré

Il est un bar discret, dans une petite rue, qui trace comme un fil rouge dans ma vie parisienne… Un bar familial, qui a osé résisté à toutes les contraintes et tendances, à toute forme de modernisation, à tout « clinquant ». Un bar chaleureux, où l’on se sent bien, où l’on peut prendre le temps. Le temps de parler. Le temps de siroter un petit vin. Le temps de vivre.

Le temps s’est figé dans cet espace accueillant. Les générations s’y sont succédé, les générations s’y côtoient, les générations s’y rencontrent. Anciens ou actuels étudiant-e-s de Sciences Po et des facultés environnantes, artistes connus ou inconnus, habitant-e-s du quartier… Qui que vous soyez, vous vous sentez bienvenu-e-s. Et, s’il vous prend l’envie de faire une partie d’échec qui va durer tout un après-midi, on ne vous obligera pas à consommer en conséquence.

Une famille tient bon, de mère en fils, face au modernisme et à la prégnance de l’économie. Elle maintient ce lieu ouvert, accueillant, pour notre plaisir. Lorsque j’ai connu ce bar, l’appui de fenêtre, large et proche du bar, était occupé par Antoine Blondin, qui y avait ses habitudes.

L’espace est restreint, mais si vivant ! Une pièce avec le bar en formica rouge d’abord, à laquelle succède une minuscule pièce qui servait autrefois à la famille et est mise maintenant à disposition de quelques habitué-e-s. Au-delà, une troisième pièce toute en longueur, habitée d’une magnifique table longue en bois et d’une vieille télévision. Partout, des affiches qui font revivre les époques passées et les artistes d’autrefois.

L’arrière-salle

Perspective…

La cave voûtée est superbe. Elle a vu débuter de nombreux artistes, des années 50 aux années 70. On peut parfois y entendre de la musique, parfois y danser. La lueur des bougies anime les murs anciens.

Si vous voulez découvrir cet endroit, je vous en confie l’adresse. Mais n’ébruitez pas trop, gardez-la pour des proches dont vous savez qu’ils/elles seront à même d’apprécier et de respecter ce lieu rare qu’il ne faudrait surtout pas dénaturer ou transformer en « curiosité touristique »…

Chez Georges, 11 rue des Canettes (une rue perpendiculaire à Saint Sulpice).