Pétaudière

Dans le train qui me ramenait en ce lundi matin vers Paris, une jeune fille épelait des mots… Le livre qu’elle avait en mains permettait d’émettre l’hypothèse qu’elle allait passer le concours d’entrée en formation « orthophonie ».

Ce qui fut confirmé lorsque j’éclatai de rire à l’énoncé d’un des mots : « pétaudière ». Qui, de nos jours, utilise ce terme? Pourquoi figure-t-il dans la liste qu’une potentielle future orthophoniste doit apprendre par coeur? Première énigme!

Mais il en est une autre pour moi : quelle est l’étymologie de ce mot? Aucune racine latine ni grecque ne me semblait l’expliciter…

Me voici donc parcourant le net, à la recherche de la réponse. Et je n’ai pas été déçue! Au point que j’ai eu envie de partager cela avec vous.
« Pétaud » est bien en lien avec « péter », si, si… et avec « paysan ». Il n’y avait que Rabelais pour oser donner ce nom à un souverain, dans le Tiers Livre, paru en 1546.

« Le roy Petault … nous envoya refraischir en nos maisons. Il est encores cherchant la sienne ».

C’est donc le nom d’un personnage fictif, un roi qui ne parvenait pas à faire régner l’ordre. J’ai renoncé à aller jusqu’au bout de la Satyre Ménippée, qui fait 406 pages et dans laquelle on ne peut faire une recherche lexicale, mais c’est là que le fameux « roi Pétault » apparaît pour la deuxième fois, à la fin du même siècle.

« L’hostel du roy Petaud où chascun est maistre (Essai sur les proverbes ds Sain., op. cit., p.236), c’est la cour du roy Petaud, chascun y est maistre« 

Ce personnage est donc devenu symbole du désordre, tel que celui qui était censé régner dans sa cour. Les auteurs se sont succédés, qui ont ainsi qualifié des souverains qu’ils méprisaient, comme Henri III, censé régner sur « une pétaudière »… Si la question vous intéresse, sachez qu’elle a donné lieu à une thèse : Une représentation de l’Histoire qui se joue des codes scéniques : « Henri III et sa Cour » et « La Cour du Roi Pétaud » (Christine Prévost). Il faut dire qu’Alexandre Dumas s’est emparé de ce personnage dans une pièce en un acte : Henri III ou la Cour du Roi Pétaud, dans laquelle il se pastiche lui-même.

« Dumas, auteur d’un pastiche de Dumas? Eh oui, cela est arrivé avec cette pièce de théâtre qui parodie Henri III et sa cour (voir une notice sur Henri III et sa cour sur dumaspere.com). Cette collaboration on ne peut plus étroite entre l’écrivain parodié et les auteurs de la parodie a permis à La cour du roi Pétaud d’être représentée dès le 28 février 1829, au Théâtre du Vaudeville, alors que la première de Henri III et sa cour avait eu lieu le 10 février.
La pièce démarque son modèle de très près. La cour d’Henri III est remplacée par celle du roi Pétaud (le roi Dagobert dans la première version), le duc de Guise par le duc de Childebrand, Saint-Mégrin par Saint-Flandrin, etc…
Les deux camps qui partagent la cour se déchirent autour de la question: faut-il porter les hauts-de-chausse à l’endroit, ou bien à l’envers?
Au fil de la pièce, on retrouve toutes les grands scènes de son modèle: le duc qui force sa femme à donner un rendez-vous à son rival, le roi qui déjoue les projets du duc en se nommant lui-même à la tête de la ligue que ce dernier voulait créer, etc… » (source)

Daumier s’en est emparé…

Puis ce fut le tour de Léo Delibes…

Cet opéra-bouffe met en scène deux rois, aussi ridicule l’un que l’autre. Voici un dessin d’un des costumes scéniques du Roi Pétaud :

Et bien sûr, Molière ne pouvait pas ne pas y faire allusion, et ce, dès la première scène du premier acte de Tartuffe.

Quant au terme « pétaudière », il semble qu’il apparaisse au 19ème siècle, d’abord chez Sainte-Beuve, dans une critique de la démocratie digne de certains politiques actuels. Pour certains étymologistes, il ne viendrait pas du personnage fictif, mais de l’habitude, chez des mendiants, d’élire un roi fictif, appelé « Roi Peto », de « peto, petare », en latin, qui signifie « je demande ».

« Quelles pétaudières sont les démocraties! On ne sait à qui s’en prendre (Sainte-Beuve, Corresp.,t.3, 1839, p.93) »

Huysmans, écrivain et critique d’art, s’en empare pour qualifier le Salon de 1880 :

« Le Salon de 1880, c’est une pétaudière, un fouillis, un tohu-bohu, aggravés encore par les incomparables maladresses du nouveau classement (Huysmans, Art mod.,1883, p.144). »

En 1936, c’est Céline qui l’utilise dans « Mort à crédit »:

Madame des Pereires (…) essayait de remettre un peu d’ordre… Que ça ait pas l’air trop étable… Déjà que c’était normalement une terrible pétaudière, alors depuis cette cohue, y avait plus un sifflet d’espace! (Céline, Mort à crédit,1936, p.527).

Depuis, les politiques de tout bord exploite le terme pour critiquer leurs rivaux.

«  »En tant que gaullistes, on ne peut accepter que la chienlit s’installe au sommet de l’État », souligne, dans le Télégramme, M. de Villepin. Laurent Fabius a vu jeudi sur France Info dans la présidence Sarkozy « la pétaudière dans tous les domaines »

« «A droite, c’est plutôt la cour du roi Pétaud, comme dans Tartuffe», lance Jack Lang sur France Inter. L’ancien ministre de la Culture précise : «Comme on dit en langage contemporain, c’est la pétaudière.»« 

Pasqua s’en empare pour critiquer la conférence de Seattle en 1999.

« Une seule chose permit à l’UE d’éviter de se déchirer en public davantage encore : il avait été opportunément prévu d’achever la conférence de Seattle le 3 décembre. Cette date butoir permit de mettre un terme à la pétaudière générale qui était en train de dégénérer dans la ville de Boeing et de Microsoft. »

Et pour Maigret (Bruno, pas le Commissaire!), en 2006, c’est toute la classe politique qui peut être traitée de telle.

« Bref, chers amis, dans la classe politique c’est ce qu’on pourrait appeler une pétaudière. »

Depuis quelques temps, les occurrences du terme explosent quantitativement, à propos des assemblées, de l’éducation nationale, etc. et tous les partis politiques y ont droit… Bref, un mot qui revient à la mode, même en l’absence de roi! Et les étrangers n’y échappent pas. Le Monde a ainsi titré en 2017 (eh oui, déjà!) : « Aux Etats-Unis, la pétaudière du président Trump. »

Bref, un mot qui a de l’avenir, et peut-être est-il nécessaire d’apprendre pour devenir orthophoniste, pour ne pas l’épeler comme ma jeune voisine « péto… »

Et si vous voulez vous amuser, vous pouvez lire cet article sur les appels à projets dans le sport, « de la complexité à la pétaudière », ou encore ce blog « Mots surannés« 

Jeux de mots jeux de morts

Une invitation « surprise » : je ne savais pas ce que j’allais voir. Et je n’ai pas cherché à le savoir. Bien m’en a pris. Car ce fut une belle surprise, effectivement, que ces moments passés en compagnie de Pierre-Louis Calixte. Mais ce ne fut pas un monologue, comme annoncé sur le programme.

Le (524ème) sociétaire de la Comédie Française a fait revivre son grand-père (et j’avais envie de dire « la canne de son aïeul »), un metteur en scène et un comédien… et toutes sortes d’autres personnes/ages, depuis les petites mains du costumier jusqu’au Roi Soleil, en passant par Musset et Brassens… Sans compter bien sûr Molière – pardon, Jean-Baptiste Poquelin -, le prétexte de ce que j’ai envie de qualifier de « performance » pour la belle polysémie de ce mot.

J’utilise souvent le terme « co-incidence », volontairement orthographié de cette manière, pour désigner ces conjonctions de sensations, d’affects, d’évènements, qui tout à coup éclairent notre vie d’une lumière profonde, la mettent en abîme, la transcendent.

C’est une succession de ces co-incidences qui fait revivre les quatre personnes évoquées plus haut, dans un tourbillon éblouissant de « jeux » d’acteur qui, là aussi, rend hommage à Molière. Je ne veux pas trop en parler, pour ne pas déflorer ce qui est plus qu’une pièce…

Je discutais avec des amis hier soir du sens du terme « interpréter » en musique. Avec ce spectacle, j’ai appréhendé toutes les facettes de ce que peut être « l’interprétation » d’un acteur seul sur scène, je crois. Ce fut époustouflant – mot que j’utilise rarement, mais le seul capable de traduire ce que j’ai éprouvé.

Avec toute la gamme des sentiments. Avec tout l’éventail de ce que peuvent produire la voix humaine (merci Cocteau) et le corps agile…

Un petit mot encore pour la mise en scène – j’avais envie d’écrire l’auto-mise en scène, voire mise en jeu de soi. Sobre et d’une richesse incroyable, grâce aux livres et aux costumes de scène.

« Singulis », est-il écrit dans le titre. Singulier mais pas seul, entouré des morts et de tous les acteurs et personnels de la Maison de Molière, sur laquelle j’ai appris beaucoup.

Et j’ai compris le reste du titre au fur et à mesure du déroulé du spectacle, y compris le x entre parenthèses : Molière / Matériau(x).

J’ai regretté alors de ne pas avoir vu le premier des spectacles, avec Danièle Lebrun, Le Silence de Molière. Et cela m’a donné envie de voir le dernier du triptyque, Ex-traits de femmes, par Anne Kessler. « « Louison, Agnès, Armande, Henriette, Arsinoé, Célimène, Elvire, Madame Pernelle, Dorine… toutes si différentes mais qui viennent d’un seul et même cœur, celui de Molière. »