De Staël au MAM (suite et fin)

Je vous ai peut-être ennuyé-e-s avec cette série consacrée à une seule exposition? Mais, à mon sens, elle valait bien ces quatre articles ! Et encore, il y a tant de choses que j’aimerais encore vous dire… Aujourd’hui, je vais orienter mon propos vers trois axes. Le premier : des oeuvres quelque peu différentes des autres… Le second : ce que vous n’avez pas encore « vu », peut-être, et que, pour ma part, je ne connaissais pas : objets et natures mortes. Les dernières « expériences » de l’artiste. Le troisième : quelques tableaux ou écrits qui m’ont particulièrement touchée, pour diverses raisons.

Un large éventail de techniques et de créativité

L’artiste a expérimenté diverses techniques, comme le collage, ou encore le fusain.

La variété des oeuvres est saisissante. En voici deux assez différentes des autres, et que j’ai beaucoup appréciées.

Objets et natures mortes

Tout un pan de la production artistique du peintre, que je ne connaissais pas ! Notez que je suis bien ignare, certes. Mais quand même! J’ignorais qu’il avait passé les derniers temps de sa trop courte vie à s’essayer au figuratif. Et pas n’importe lequel : des objets et des « natures mortes ». Jusqu’à tenter les « poissons morts ». Si, si! Bon, cette toile, je ne l’ai pas retenue. Par contre il en est d’autres que j’ai envie de vous faire découvrir….

Les détails sont surprenants, si vous observez bien…

Ils peuvent révéler une forme de libération, de légèreté… ou de révolte ?

Devinez ce que représente la toile ci-dessus ?

D’autres détails au contraire suscitent la peur… Du noir, du noir… et une tache blanche…

Et, en dessous, du rouge sanglant… comme l’enveloppe d’une lettre annonçant un suicide…

Vous n’êtes pas sans avoir remarqué que le noir et le blanc rivalisent dans ces dernières oeuvres de l’artiste… Un exemple. D’abord, du blanc, du blanc, comme du vide…

Beaucoup d’émotion(s)

C’est ce que je retiendrai de la visite de cette exposition. Pas un moment de sérénité, on est littéralement entraîné dans un tourbillon d’émotions. Qu’il s’agisse des photos, du film retraçant la vie de l’artiste, des oeuvres ou des écrits, impossible de rester insensible et calme. On est emporté… Une sorte d’ivresse…

Ivresse des mots. J’ai la sensation que l’artiste aurait pu tout aussi bien être écrivain. Les quelques écrits de lui présentés au Musée en sont pour moi la preuve.

Ivresse des couleurs, mais aussi présence du Vide…

Comme l’annonce de la fin funeste, et de la fuite de l’Oiseau parmi les autres…

Comme un écho…

Il se trouve que j’ai, selon mon habitude, « saisi » quelques instants du Musée par des photographies en noir et blanc. En choisissant les clichés pour cet article, j’ai eu un choc : une des photos entrait en correspondance avec un des tableaux qui m’avait émue. Comme un écho…

De Staël au MAM (3)

J’espère que vous avez pu reconnaître le chef d’orchestre (à cette époque, point de femmes!) et les deux premiers violons, la clarinette et la contrebasse (détail ci-dessous)?

Poursuivons donc la visite, sous un autre angle, tout aussi subjectif et personnel, comme un écho à ce blog…

Nomadisme

Je me demandais ce qui m’attirait chez De Staël- hormis l’admiration pour l’artiste. J’ai trouvé : le nomadisme est notre point commun. Avec une attirance pour l’eau et les bateaux. Du début à la fin, l’exposition le reflète. Jugez-en plutôt : voici l’un des premiers peints par le jeune Nikolaï.

Et voici l’un de ses derniers…

Comme une parenthèse de vie qui s’ouvre dans une lumière blafarde et se ferme dans l’obscurité où la ville devient fantôme, avant le dernier sursaut et la sinistre fin.

Des bateaux non point ivres comme celui de Baudelaire – même si, ici aussi, les fleuves sont « impassibles », mais au contraire bien corsetés, comme immobiles ou immobilisés, sages jusqu’à celui que je n’ai pas photographié, hélas, et qui semble imploser.

Les cabines telles que la mienne n’existaient pas à l’époque, mais des tentes étaient plantées sur les galets ou le sable. Elles regardent passer ces statues flottantes…

Pourtant l’artiste a voyagé. Avec une sorte de frénésie, par moments. Accompagnés de ses ami-e-s et/ou des diverses femmes de sa vie (parfois deux en même temps…). Des carnets de voyage en témoignent, mais aussi des tableaux où il exprime les lumières et les couleurs, mais aussi les sensations.

Gentilly, comme une métaphore du Spleen…

Un paysage glacial, comme en écho actuel à certains peintres flamands de naguère…

Grignan, résistant contre une luminosité trop forte…

Un ciel vangoghien et un soleil écrasant littéralement ce paysage…

Je n’ai pas repris ici les paysages italiens, aux couleurs violentes comme celles de ce tableau.

L’important est-il la destination ou la Route elle-même?

Et la mer, comme encore une référence à Baudelaire, double dans celui qui suit, avec ce « ciel bas et sombre », tel un « couvercle »…

Ciel et mer qui se répondent et se confondent pour mieux se distinguer, dans les oeuvres inspirées de la Normandie.

De Staël au MAM (2)

Comme je vous le disais dans le précédent article, il n’est pas facile de rendre compte d’une visite comme celle-ci. Je vais toutefois essayer de continuer, sans, bien évidemment, prétendre à une quelconque exhaustivité. Encore moins, d’expertise!

Déstructurer et fragmenter pour restructurer

Je ne sais si c’était l’un des objectifs du commissaire et de son équipe, mais l’un des ressentis les plus forts a été celui d’une récurrente envie de déconstruire pour reconstruire, comme si l’Homme s’appropriait son environnement en le restructurant. Voici quelques exemples des tableaux qui m’ont conduite à cette idée, avec une impression de remise en question permanente.

L’ordre dans lequel je vais vous les présenter est chronologique. Volontairement.

Un premier « ensemble » donne l’impression que le peintre fait feu de tout bois. L’image est sciemment choisie, car certaines oeuvres évoquent pour moi les bûches dans l’âtre, voire un vrai bûcher. Le noir est peut-être pour quelque chose dans cette interprétation toute personnelle.

Au passage, toutes mes excuses pour les photos… On fait ce qu’on peut quand il y a du monde! Piètre argument, je sais…

Comme vous le remarquez sans doute, les courbes sont rares, ou faibles. Elles vont le devenir de plus en plus, quand la structure sera plus analysée, étudiée, peaufinée.

Jusqu’à la pureté extrême de ce tableau qui m’a subjuguée.

Jouer sur les couleurs et sur les formes, ou se jouer des couleurs et des formes?

En guise de transition, j’ai choisi cette oeuvre, dont on voit une des phases préparatoires. Erasse a publié un ouvrage sur « Le Détail ». Une question alors : l’esquisse a-t-elle précédé la peinture, ou est-ce l’inverse?

Pour en revenir à la couleur, après le noir j’ai retenu le gris, dans toutes ses nuances subtiles et plus ou moins lumineuses. Le tableau ci-dessus est un magistral exemple de ces noirs et gris, que séparent des blancs. L’ensemble perturbé par d’autres teintes très discrètes, dont des bleutés et des roses…

Touches organisées en structure verticale, alors que les suivantes invitent à une lecture plus horizontale.

Le rouge apparaît dans toute sa violence, que seul le noir vient briser. Ce rouge, on va le retrouver durant toute la période où le peintre va interpréter des scènes de la vie sportive, comme les matches ou les spectacles. Je ne reviens pas ici sur les sports collectifs, qui ont donné lieu à une exposition que j’ai vue voici quelques années au Centre Pompidou. Le rouge s’y confronte violemment au bleu et blanc, ou au vert et jaune… Par contre, je finirai cet épisode par la vision fantastique d’un orchestre, un des tableaux-phares de cette exposition. Et j’en profite pour vous présenter un petit jeu… Quels personnages « voyez »-vous? et quels instruments? Car, pour moi, c’est l’une des tensions fortes de l’artiste : interprétation ou représentation?

Kokoschka

En une semaine, j’ai pu voir trois expositions, qui, pour moi, se font écho (je ne compte pas celle dont je parlerai plus tard, à savoir Füssli, totalement « à part », selon moi. Non, il s’agit des expos que j’ai pu voir « en avant-première » (alias « vernissage »), à savoir Münch au Palais d’Orsay et Sam Szafran à L’Orangerie, et celle que j’ai visitée en ce samedi 1er octobre : Kokoschka au Musée d’Art Moderne. Par laquelle commencer? Eh bien, par la dernière.

Il faut bien avouer que, jusque là, ce peintre n’appartenait pas à mon Panthéon artistique… A vrai dire, à part son nom, je n’en connaissais pas grand’chose! Et l’affiche me laissait perplexe… Aimerai-je ce type de peinture?

Je dois dire que c’est en premier lieu un affect qui marque cette visite. Un jeune homme décrit comme révolté, aux yeux de braise, affrontant en permanence ce qui le heurtait dans la société comme, plus tard, dans la politique et la guerre. Et les vidéos présentées vers la fin de l’exposition laissent à voir un homme plus « sage », en costume trois pièces impeccable, mais toujours engagé. Et des yeux qu’on ne peut pas oublier, tant ils portent de « flamme ». Comme sur le tableau choisi pour l’affiche…

Quant à ses oeuvres, je ne sais quoi vous en dire : il faut les voir pour comprendre le « saisissement » que certaines provoquent.

Beaucoup de portraits, forts, voire violents.

Au sanatorium…

Et des paysages tout aussi forts mais, eux, plutôt apaisants.

Paysage hongrois
En Suisse
Dresde
Delphes
Berlin

Et parfois des supports étonnants : cartes postales (il explique lui-même qu’il en est arrivé là pour pouvoir représenter des êtres humains à une époque où ce n’était pas de mise. Ou encore, éventail.

L’exposition n’est pas très originale : un déroulé très chronologique. Et je n’ai parfois pas compris la disposition des tableaux. Quant aux textes explicatifs, il faut parfois presque une loupe pour les décrypter; ce qui pousse à se rapprocher au maximum du mur support… Idéal en période de risque covidien! Mais elle a le mérite de présenter la diversité de l’oeuvre, dont un certain nombre de dessins.

L’évolution de l’artiste, voire de l’homme, est mise en évidence. Des lettres, photos et extraits de journaux le rendent bien vivant…

Avec Eisenhover

Le jeu des couleurs et la dynamique des gestes m’ont tellement interpelée que j’ai focalisé sur certains détails de tableaux. Jugez-en vous-même!

L’apaisement est évident dans les dernières décennies.

Tendresse. C’est le mot qui me vient devant ce portrait de Pablo Casals, comme devant les scènes de la vie familiale ou amicale.

Mais j’ai par-dessus tout apprécié tout ce qui évoque la dérision, voire l’auto-dérision, caractéristique de l’artiste. Notamment ses auto-portraits, très nombreux, dont certains « en situation ». Ci-dessous, une référence aux nombreux tableaux représentant Saint Luc peignant la Vierge.

En voici un exemple, celui de Ziegler (je vous laisser regarder les autres sur le net!)

Et que dire de l’épisode de « La Poupée »? Il avait fait créer une poupée répondant à un cahier des charges très précis.

Et s’est peint en train de la représenter…

Les analyses concernant la conception et l’utilisation de cette poupée sont nombreuses et variées. J’aime à retenir celles qui concernent le questionnement sur l' »humain ».

« Menschen », c’est Son Mot… La défense de l’être humain contre la bêtise, l’intolérance, la barbarie nazie. « Menschen »… Un Humanisme affirmé. Et une sensibilité cachée sous la violence de la révolte… Un peintre tout en paradoxe et tensions. Voilà qui ne pouvait que m’intéresser…