L’appel du large

Oeuvre de Gauchepatte

Les voiles

Quand j’étais jeune et fier et que j’ouvrais mes ailes,
Les ailes de mon âme à tous les vents des mers
Les voiles emportaient ma pensée avec elles,
Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.

Je voyais dans ce vague où l’horizon se noie
Surgir tout verdoyants de pampre et de jasmin
Des continents de vie et des îles de joie
Où la gloire et l’amour m’appelaient de la main.

J’enviais chaque nef qui blanchissait l’écume,
Heureuse d’aspirer au rivage inconnu,
Et maintenant, assis au bord du cap qui fume,
J’ai traversé ces flots et j’en suis revenu.

Et j’aime encor ces mers autrefois tant aimées,
Non plus comme le champ de mes rêves chéris,
Mais comme un champ de mort où mes ailes semées
De moi-même partout me montrent les débris.

Cet écueil me brisa, ce bord surgit funeste,
Ma fortune sombra dans ce calme trompeur ;
La foudre ici sur moi tomba de l’arc céleste
Et chacun de ces flots roule un peu de mon cœur.

Lamartine, oeuvre posthume

Pommere Jagst Hoffnung, Rostock 2013
Source

Nostalgie

Automat, Edward Hopper (1927)

Ô nostalgie des lieux qui n’étaient point
assez aimés à l’heure passagère,
que je voudrais leur rendre de loin
le geste oublié, l’action supplémentaire !

Revenir sur mes pas, refaire doucement
– et cette fois, seul – tel voyage,
rester à la fontaine davantage,
toucher cet arbre, caresser ce banc…

Monter à la chapelle solitaire
que tout le monde dit sans intérêt ;
pousser la grille de ce cimetière,
se taire avec lui qui tant se tait.

Car n’est-ce pas le temps où il importe
de prendre un contact subtil et pieux ?
Tel était fort, c’est que la terre est forte ;
et tel se plaint : c’est qu’on la connaît peu.

Reiner Maria Rilke
Pâques dans les Ardennes

Nature salvatrice

Ayant la chance, contrairement à tant de personnes de par le monde en ce moment, de bénéficier d’espaces naturels pour le confinement, je renoue avec mes racines terriennes. Ces derniers jours j’ai délivré du lierre qui l’étouffait une petite statuette au pied de laquelle coule une source.

Et, bien évidemment, cela a réveillé en moi le souvenir d’un poème que j’ai toujours beaucoup aimé et que je vous livre donc aujourd’hui, comme un écho à ce que peut-être vous vivez ou avez vécu…

Après trois ans

Paul Verlaine, Poèmes saturniens

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin…
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

Velleda, Laurent Marqueste (Musée des Augustins, Toulouse)
Source

Quand resurgit le passé…

Un album, des photos d’autrefois… Nous avons toutes et tous, je pense, vécu cela, ces réminiscences, ces nostalgies, ces résurgences de notre vécu. Toutefois il m’est arrivé un événement extra-ordinaire au sens profond du terme. 37 ans après le moment où elles ont été prises et placées dans un album tel que je les aime : couverture en cuir damassé, papier filigrane pour protéger les photographies coincées par les angles… 37 ans après les dernières d’entre elles, presque jour pour jour, des images du Maroc ont réapparu, retraçant toute une tranche de vie et toute une histoire, ou plutôt conjonction de deux histoires : histoire d’une mère et histoire d’un jeune couple.

Pourquoi en parler dans ce blog?

Parce que la vie réserve de belles surprises, et que je voulais partager celle-ci avec les lecteurs et lectrices qui me suivent dans mes pérégrinations diverses. Parce que voir se re-nouer des liens que l’on pensait défaits à jamais est un bonheur que l’on a envie de diffuser autour de soi. Quelle que soit l’évolution des personnes. Quelle que soit l’évolution des liens.

Internet, pour cela, est un outil fascinant, qui permet ce genre de retrouvailles. En quelques années, j’aurai ainsi retrouvé un ami de collège, et aussi renoué des liens que je croyais perdus. Une de mes amies de Guinée vient de m’écrire, pour s’enquérir de mon devenir… Et j’ai pu enfin savoir ce qu’était devenu celui que je rejoignais en été, adolescente, en « Allemagne de l’Est », la RDA où je passais toujours quelques jours en juillet… Je craignais qu’il n’ait été victime du régime de l’époque, tant il souhaitait passer en France… Mais non, il est vivant… et… Incroyable! Professeur de littérature française, et dans une université… française! Je l’ai retrouvé sur le net, sans le contacter.

Peut-être est-ce mieux ainsi. On ne peut pas tout re-visiter. Et mieux vaut ne retrouver que celles et ceux qui ont envie de cela, qui se manifestent spontanément… Comme celui qui m’a fait le plaisir, plaisir emprunt de nostalgie, il faut bien l’avouer, d’exhumer cet album… que je peux partager avec mes enfants et petites-filles… encore un croisement d’histoires…

« Sempiternel »

Au cours de la pièce que j’ai vue ce soir au théâtre Antoine, Edouard Baer a prononcé un mot qui a résonné en moi… « Sempiternel »…

Aussitôt a surgi de ma mémoire un des poèmes de Verlaine qui a marqué mes jeunes années…

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle. Rien n’a changé.

J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin…
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent, comme avant
Les grands lis orgueilleux se balancent au vent.
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même, j’ai retrouvé debout la Velléda
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

J’ignore pourquoi, parmi toutes les oeuvres de l’un de mes poètes préférés, celle-ci m’a autant marquée… Par sa forme, certes si novatrice? Par la référence à la druidesse évoquée par Chateaubriand? Par la place qu’y tiennent des détails si fins de la présence de la Nature? Et par ce terme si musical, « sempiternelle »…

Par malheur, ce bel adjectif est employé le plus souvent dans notre langue actuelle pour désigner certes quelque chose qui dure, mais plutôt dans un sens négatif… Quel dommage! Ce billet est pour moi l’occasion de lui rendre sa place et sa signification… En faisant écho au Poème Saturnien, il rend hommage à la permanence d’une Nature pourtant apparemment si dynamique et si vivante et à l’immortalité des Amours même apparemment mortes ou disparues…