Cyrano(s)

Un jeudi soir pluvieux de février. Un contexte socio-politique sinistre. Des « problèmes » de tous ordres… Que faire? Sinon tenter de s’amuser un peu. Oui, Pascal, je sais ce que tu penses de la « distraction ». Mais quand même. Il faut « soulever le couvercle », n’est-ce pas, Baudelaire? Chic, une amie est disponible! « Tu as envie de sortir? » Réponse quasi-immédiate : « oui volontiers. Que souhaites-tu faire? ». « Un théâtre pour changer? ».

Je ne vous ai pas encore tout narré de ma semaine, mais ce fut vendredi, soirée entre ami-e-s, samedi, restaurant en Normandie, dimanche, spectacle de danse au 13ème Art, mercredi, concert à Notre-Dame, jeudi, dîner en silence… Il fallait donc varier, avec cinéma ou théâtre…

J’ai mis tellement de temps à chercher sur le net ce qui pouvait convenir qu’elle s’est inquiétée « ? ». Il faut dire qu’il était déjà plus de 19 heures. Critères pas simples à croiser : proximité, prix, drôlerie, et, pour elle qui vient de devenir « Parisienne », découverte d’un nouveau lieu. Une idée, enfin. Commençons pas le dernier de ces critères : Le Lucernaire (juste derrière le Luxembourg), donc accessible en moins d’une demi-heure. Une présentation qui m’intriguait, mais fleurait bon l’humour décalé. Prix abordable. Je lui proposai donc. Elle accepta. Vite, réservation et règlement en ligne pendant qu’elle s’acheminait pédestrement (malgré la pluie) vers chez moi. Ensuite quête du 89 (pas le Journal, le bus). Et à l’heure dite, nous voici dans la queue devant les marches qui mènent à la salle que je connais bien et continue de fréquenter malgré ma claustrophobie (elle est tout en noir!).

« Scotchée ». C’est le terme qui m’est venu à la sortie, quand vient l’heure de l’échange d’impressions. Littéralement « scotchée ». Oui, je sais, le terme est bien désuet. Cependant il existe en tant que participe passé du verbe « scotcher : (Transitif) (Sens figuré) (Familier) Épater, étonner, interloquer, surprendre, stupéfier. » Vous me pardonnerez le « familier ». Mais comment ont-iels réussi à nous « embarquer » (je continue…) toutes et tous dans leur histoire… je dirais même leurs histoires, avec aussi peu de moyens?

Loin de moi l’idée de déflorer la pièce. Il faut impérativement la voir. Que dis-je « la voir »? La « déguster ». Juste une piste : comme l’annonce l’affiche, nous sommes toutes et tous « Cyrano » d’un certain point de vue (le talent en moins, pour ce qui concerne les dons littéraires, en ce qui me concerne!). Tout le spectre des émotions y est passé, tant ces cinq acteurs que sont les « Moutons Noirs » sont excellents. Intervertissant les rôles, jouant de tous les registres, passant de l’interpellation familière du public au récit auto-biographique et à la pièce de Rostand… Mais « Chut ! ». Allez le voir (j’espère qu’ils vont « tourner » hors Paris), vous ne le regretterez pas!

Edmond

Une scène montée sur une autre scène… Séquence totalement symbolique, qui suffirait presque à caractériser la pièce que j’ai vue hier soir… Presque, seulement. Car si elle reflète bien l’idée d’écrire sur la conception d’une pièce, elle ne suffit pas à rendre compte du foisonnement de ce à quoi j’ai assisté hier.

Foisonnement et rythme.

Ce sont les deux mots qui me viennent à l’esprit spontanément quand je revis ce que j’ai vu.

Foisonnement d’idées pour « expliquer » la genèse de Cyrano de Bergerac – la pièce, pas l’homme évidemment -, foisonnement de personnages pour jouer toute la phase de conception, puis la première représentation et le contexte dans lequel elle a été jouée, contre vents et marais, foisonnement de références historiques et littéraires.

Rythme très enlevé la plupart du temps, mais avec des ralentissements évoquant la solitude de l’écrivain, plume à la main. Pas tout à fait solitaire cependant, puisque son épouse dort dans le lit voisin… autre ralentissement du rythme, d’ailleurs.

Les actrices et acteurs apparaissent, disparaissent, virevoltent et parfois se posent pour quelque tirade ou simplement « solo », comme dans un air de jazz endiablé. Ils se saisissent des objets, les enlèvent, en replacent, faisant évoluer les décors à une vitesse étonnante. Je défie quiconque de dire combien de « scènes » il y a dans cette pièce – combien de « décors » autrement dit, tant ils ont changé tout au long du spectacle.

Les personnages joués par les acteurs évoluent, eux aussi, à un rythme surprenant, qui « raccourcit » le temps. Ce temps est pourtant bien présent par le « narrateur », l’un des rôles de l’un des acteurs. Eh oui, certains passent d’un rôle à l’autre, ajoutant au foisonnement, certes, au rythme, aussi, mais également à la confusion des temporalités et des fils narratifs. Cela en deviendrait épuisant si nous n’y prenions pas autant de plaisir – le « nous » est volontaire, car j’ai observé la salle et le plaisir des spectatrices et spectateurs, d’une diversité, notamment d’âge et d’apparence, qui m’a surprise en un tel lieu.
A propos de lieu, le Théâtre du Palais Royal m’a paru particulièrement adapté à cette pièce. Mais je me suis demandé pourquoi elle n’était pas jouée dans le lieu de sa création, à savoir le Théâtre Saint Martin de la Porte Saint-Martin. D’autant que la pièce d’Edouard Baer dont j’ai parlé dans un autre article fait écho à cette anecdote en lien avec la proximité d’un second théâtre. En effet, dans celle-ci un acteur quitte le théâtre voisin pour arriver sur la scène de l’autre. Et, dans Edmond, c’est Sarah Bernhardt qui accélère le rythme de son jeu, puis ne se plie pas au jeu des rappels pour se précipiter voir la fin dans le théâtre voisin de celui où elle jouait.

Avant le début de la réprésentation… Mais quel est le début?

Tout dans cette pièce est allusion à ce qui a fait de Cyrano de Bergerac une pièce unique, avec un rôle titre d’ailleurs particulièrement difficile à jouer. Il suffit de lire sa présentation dans Wikipédia – eh oui, pour une fois, ce sera ma référence ! – pour comprendre la mise en miroir, à laquelle s’ajoutent une mise en perspective et une mise en abyme :

«  La pièce est difficile à jouer : elle fait intervenir une cinquantaine de personnages, elle est longue, le rôle-titre est particulièrement imposant (plus de 1 600 vers en alexandrins), les décors sont très différents d’un acte à l’autre et elle comporte une scène de bataille. À une époque où le drame romantique a disparu au profit de dramaturges qui reprennent les recettes de la comédie dans le vaudeville (les Labiche et Feydeau sont toujours à l’affiche) ou de pionniers du théâtre moderne (Tchekhov, Ibsen, Strindberg), le succès en était si peu assuré qu’Edmond Rostand lui-même, redoutant un échec, se confondit en excuses auprès de l’acteur Coquelin, le jour de la générale. La pièce est pourtant un triomphe, et Rostand reçut la Légion d’honneur quelques jours plus tard, le 1er janvier 1898. « 

Lors d’un des rappels… qui ne furent pas aussi nombreux que ceux de la Première de Cyrano de Bergerac

Je reviens à l’idée du foisonnement, quand j’essaie d’analyser les thématiques abordées dans cette pièce. Abordées ou effleurées? Et c’est peut-être là l’une de ses faiblesses… L’articulation art – politique – économie, les guerres d’écoles et genres littéraires, une vision historique du métier d’acteur, les rivalités entre écrivains, les rapports père-fils, mari-femme, financeur-auteur… etc, la place des « petites mains », en l’occurrence costumière, et des « cocottes », comme l’on disait à l’époque dans cet univers si particulier du théâtre, …. la liste serait trop longue, et je vous laisse aller assister à une représentation pour en juger vous-même…