Beaumarchais trahi ?

Celles et ceux qui me connaissent savent combien j’apprécie le courage de Beaumarchais, qui a osé défier les « Grands » de son temps et semer les graines de la démocratie en terreau noble et royaliste. Ses textes percutants. Ses personnages si vivants. Ses idées si actuelles.

Aussi étais-je intéressée par l’invitation qui m’a été faite d’aller voir une représentation du « Mariage » à la Scala. D’autant que la distribution en était alléchante, Torreton en tête d’affiche.

Je ne sais si c’est moi qui n’était pas « in the mood » ou s’il faut suivre la critique acerbe du journal La Terrasse, lue hier soir après la représentation… Toujours est-il que je ne suis pas parvenue à me laisser happer par le jeu pourtant « habité » des actrices et acteurs, qui se sont démené-e-s pendant deux heures sur une scène au décor si minimaliste que j’avais parfois du mal à comprendre ce qu’il représentait : de grandes échelles, un vaste morceau de tissu faisant « tapisserie », et du mobilier à quatre pieds.

Il a fallu attendre la fin pour que l’on puisse vraiment apprécier l’esprit de Beaumarchais, à travers notamment une brève tirade joliment dite par Philippe Torreton.

« LE COMTE : … Il ne faudrait qu’étudier un peu sous moi la politique.

FIGARO : Je la sais.

LE COMTE : Comme l’anglais, le fond de la langue!

FIGARO : Oui, s’il y avait de quoi se vanter. Mais, feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore, d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend, surtout de pouvoir au-delà de ses forces; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond, quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets ; intercepter des lettres ; et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets. Voilà toute la politique, ou je meure !

LE COMTE : Eh! c’est l’intrigue que tu définis !

FIGARO : La politique, l’intrigue, volontiers mais, comme je les crois un peu germaines, en fasse qui voudra. » (acte 3, scène 5)

Pour moi, la seule « Lumière » de cette pièce au rythme trop rapide, où parfois les paroles se perdent (voix trop faibles? mauvaise acoustique?), qui m’a révoltée car j’y voyais une trahison vis-à-vis d’un auteur si « fort », au texte si puissant.

Post scriptum

En lisant la critique dont je parlais plus haut, vous allez comprendre pourquoi j’hésitais à écrire mon propre texte… on dirait que je la plagie. Mais je vous assure que ce n’est pas le cas!

« Les cinq actes du spectacle filent à vitesse grand V, en un peu moins de deux heures, sans que les actrices et acteurs ne parviennent à approfondir les enjeux intimes et sociétaux de la pièce. La comédie de Beaumarchais, par le biais des jeux de séduction et des abus de pouvoir qui nourrissent les rebondissements de son intrigue, tend un miroir à la question du consentement et de la domination (de classe, de genre…) qui interrogent, bien sûr, pleinement notre époque. Aucune de ces correspondances contemporaines ne vient vivifier la mise en scène de Léna Bréban. Ici, le théâtre d’hier reste dans son siècle lointain, alourdi par des codes de jeu appuyés et des ressorts dramaturgiques inopérants. On rit peu, lors de cette journée pas si folle. On ne pense guère davantage. Ce n’est que lorsque la représentation cesse de courir pour laisser Annie Mercier, puis Philippe Torreton, déployer les accents de monologues enfin forts de sens, que ce Mariage de Figaro prend un peu de consistance.« 

Un dernier mot… Sans être âgiste, j’ai toujours ressenti un malaise quand des artistes trop vieux ou vieilles jouent des rôles d’une (voire plusieurs) génération(s) de moins. La première fois que je le ressentis, c’était pourtant un immense acteur : Jean Marais! Torreton, selon moi, ne « passe » pas dans le rôle de Figaro. Comment « croire » qu’il est le fils d’un père qui a une dizaine d’années de plus que lui et d’une dame qui n’a qu’un an de plus? A vous de jouer… où est le fougueux Figaro sur cette photo proposée par le site de La Scala?

Errare humanum est

Quelque peu fatiguée par la semaine de travail et déprimée d’être seule, je me suis décidée rapidement, ce soir, à aller au cinéma. Bien sûr, mon choix s’est porté sur une comédie. Il me fallait rire si je ne voulais pas pleurer! Je choisis en conséquence un film réputé comique, qui est sorti cette semaine : « Classe moyenne ». La distribution en est alléchante. Jugez-en vous-même :

Mal m’en a pris. Si certaines scènes font sourire, l’ensemble est si féroce et violent que c’est plus déprimant que drôle! Je ne vous dévoilerai pas le scénario, pour le cas où vous voudriez en juger par vous-même, mais surtout n’y allez que si vous êtes « gonflé à bloc » et prêt à tout.
Néanmoins un film intéressant.
La satire des avocats est amusante.
Et la villa avec piscine à débordement fait rêver…


Quatre acteurs, une actrice… Un beau délire !

En quête d’évasion à la suite de difficultés professionnelles et de mauvaises nouvelles concernant la santé d’amis, je décidai que rien ne valait une bonne comédie. Quand je dis « bonne », je ne parle pas de la qualité de l’écriture, mais de son impact sur le public : une comédie qui fasse vraiment rire. Un délire, quoi! Et je fus servie… Mon choix, un peu à l’aveugle au départ, mais ensuite étayé par des commentaires en ligne, s’est porté sur une pièce qui se joue actuellement au Théâtre Gaîté Rive Gauche à Montparnasse. « Mission Florimont ». Peut-être attirée par l’affiche, car Florimond « Long Minton » est le « Géant » de Doullens, dans la Somme.

Oui, c’est comme les Dupont/d, l’un avec un t, l’autre avec un d… Comme Florimond Robertet, fort apprécié de Charles Quint

« Ce personnage a marqué l’Histoire de France. Jugez plutôt : il a servi pas moins de trois souverains, Charles VIII, Louis XII et François Ier, remplissant pour eux les plus hautes fonctions comme les missions les plus sensibles (…) ’activité de ce bourreau de travail fut surtout diplomatique et ses interventions revêtent très souvent un caractère dramatique, voire romanesque. (…) Charles Quint le considérait comme le seul interlocuteur valable. » (source Historia)

La pièce ne le met pas en scène, mais il y a des liens… à commencer par Charles Quint. Drôlatique à souhait, son interprétation : l’acteur adopte tour à tour les accents slave, allemand, italien, espagnol, pour évoquer l’aspect international de son pouvoir. Charles Quint qui tente d’intercepter, avec l’aide d’un policier digne des plus noirs polars humoristiques, le dénommé Florimond, bâtard de La Courneuve. Lequel lui a confié trois graines qui permettent de se sauver des situations les plus difficiles.

Je ne vais pas vous narrer l’intrigue, car mieux vaut la découvrir. Quant à l’humour, il utilise toutes les gammes possibles… Et même moi qui n’aime pas trop les gauloiseries ni le burlesque, je dois reconnaître que je me suis amusée tout au long du spectacle. Même si je n’ai pas compris toutes les références, extrêmement nombreuses et empruntées à toutes sortes de contexte, y compris la chanson contemporaine! Le tout pour une histoire censée se dérouler entre François Premier, Charles Quint et Soliman le Magnifique, et qui nous entraîne à travers l’Europe et la Turquie. Et l’exploitation des anachronismes permet de jouer les Voltaire, en attaquant les politiques de notre époque.
A aller voir absolument pour une cure de rire! Et bravo aux acteurs et à l’actrice qui, à 5, jouent d’innombrables rôles… Le site du théâtre annonce 30 personnages, mais l’un des acteurs en interprète seul, par jeux de mimiques, une trentaine à la fois!!!

Une expo de ouf (2 bis)

Je vous avais promis de vous donner la solution… La voici donc : il s’agit d’un philosophe de l’Antiquité Grecque, que d’aucun-e-s (comme moi) avaient tendance à considérer comme un « Sage »… Aristote! Eh oui… Alors, comment se fait-il qu’on le trouve représenté en si fâcheuse posture?
A l’origine, de violents débats autour de la philosophie, dans la Sorbonne médiévale (mais pas seulement!). Il a été victime des controverses entre l’Eglise et la Science. Dans un tel cas, les partis cherchent à nuire aux personnes qui leur sont opposées. De nos jours, c’est plutôt aux vivant-e-s. Mais à cette époque, aucun problème pour attaquer les mort-e-s, donc Aristote.

Qu’avait-il donc fait qui lui a valu un tel traitement artistique? Tout simplement d’avoir été amoureux de la maîtresse d’Alexandre le Grand, Phyllis. Les trouvères ou troubadours se saisirent de l’histoire, et ainsi naquit le Lai d’Aristote.

Moi qui faillit devenir médiéviste et qui suis fan des Lais de Marie de France, je dois bien avouer que je ne connaissais pas ce lai. Je ne résiste donc pas à l’envie de vous le livrer tout entier, ce qui vous permettra de méditer cette nuit…

Aristote, qui avait pour élève Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.), reprochait à ce dernier de se laisser déconcentrer de ses royales fonctions par la courtisane Phyllis dont il était éperdument amoureux. Obéissant, le brave roi de Macédoine cesse donc de fréquenter la donzelle et s’en retourne traiter les affaires de l’État. Apprenant les raisons de son abandon, la gourgandine décide de se venger du vieux philosophe et tente de le séduire en se pavanant sous ses fenêtres en tenue légère. Notre Stagirite tombe sous le charme ! Phyllis annonce alors au sage que s’il veut la posséder, il devra d’abord se livrer à un petit caprice et, sellé et bridé, se laisser chevaucher par la belle. L’éminent barbu accepte ce jeu sans se douter du tour qu’on est en train de lui jouer. En selle et hue ! voilà Phyllis qui se promène à dos d’Aristote dans les jardins du roi, le fouettant pour le faire avancer. Alexandre du sommet de sa tour, assiste à cette scène accablante. Amusé, il reproche tout de même à son maître de n’avoir point de raison et d’avoir cédé au jeu de la tentation. Le philosophe est bien contraint d’admettre qu’il n’a su résister à son désir, mais profite de la situation pour donner la leçon à son pupille : si même le sage succombe, que de précautions doit prendre le jeune et fougueux Alexandre pour ne pas se laisser prendre aux pièges de la séduction. Comme le dit Aristote : «Veritez est, et ge le di, / Qu’amor vaint tout et tout vaincra / Tant com cis siecles durera » (Lai d’Aristote version de M. Delbouille, v. 577-579).

Au fait, nouvelle énigme : qu’est-ce donc qu’un Stagirite?

Gaspard Proust à la Comédie des Champs Elysées

Gaspard Proust
Un titre adapté…

Je n’étais jamais allée à la Comédie des Champs Elysées qui, comme son nom ne l’indique pas, ne se trouve pas sur l’Avenue éponyme mais sur l’Avenue Montaigne… Un site intéressant… Accès à l’étage par un ascenseur un peu « Art Déco », immense, avec un liftier qui pourrait être de la même époque…

L’étonnant ascenseur
Source : kactus.com

Un bar classique, avec moultes bouteilles de Champagne bien en vue pour appâter le chaland…

theatre de la comédie des champs-elysées
La salle (1913)
Source : site du théâtre

Une belle salle qui comporte tout ce que l’on peut en attendre, malgré sa petitesse : des balcons, des corbeilles… et même une scène! Par contre, je n’ai pas vu de rideau, car il était levé à l’arrivée, et l’est resté tout le temps du long monologue de l’artiste, censé venir de la loge de celui-ci – et peut-être est-ce vrai?

Long monologue, effectivement… et une sacrée performance d’acteur, dans le sens où l’on assiste à une sorte de logorrhée – comme je l’ai entendu dire par une jeune femme sur le quai du métro, hier, une « logorrhée de paroles » (sic!) – qui a beaucoup séduit un public visiblement acquis d’avance, et a fait rire à gorge déployée mes voisines de devant et de derrière.

Bon, vous l’avez deviné, pas moi. Pourtant, j’apprécie beaucoup l’humour, le premier, le second, voire le troisième degré. Mais en l’occurrence, j’ai vraiment très peu ri et peu apprécié ce spectacle pour « bobos in ». Certes, on pourra me reprocher d’être un peu coincée si je dis que, pour moi, on ne peut pas rire de tout, de la Shoah par exemple. Certes, on pourra m’accuser d’être un peu bourgeoise quand je reconnais ne pas aimer les gauloiseries grasses ni les images d’éjaculation faciale. Et aussi d’être idéaliste pour penser qu’un artiste se doit de s’engager, à défaut d’être engagé.

Car c’est pour moi le principal défaut de ce type de spectacle : à force de tout dénoncer, on ne dénonce rien. On « noie le poisson » – et on noie ses idées par la même occasion. Il est facile de critiquer les politiques, les croyants de tout bord, les adeptes du bio, les vieux, les jeunes, etc. Mais quand cela devient une forme de parti pris sans relief, toute la satire perd de sa valeur et aucune idée forte n’émerge. D’accord, je suis peut-être partiale, mais je trouve regrettable de ne pas mettre un tel talent au profit de causes, quelles qu’elles soient…

Il n’en reste pas moins que ce spectacle vaut la peine d’être découvert, ne serait-ce que pour deux choses : la performance de l’artiste, et les rires de la salle.