Un retour sous le « Euskal eguzkia »

Le soleil commence à se montrer à travers les nuages lorsque nous appareillons. Il faut d’abord faire dégager l’embarcation qui s’est amarrée au Brokoa, et cela prend un certain temps… Mais enfin le bateau est dégagé et s’élance vers la sortie.

Tandis que le chef de bord est attentif au cap, je dis un « au revoir » au petit hôtel qui m’a accueillie le premier jour et renseignée le dernier sur les possibilités de se garer… La sortie du port me donne l’occasion de vous avouer une erreur dans le premier article de cette série : l’inscription réclamant le retour au pays des prisonniers basques est bien toujours là… j’étais sans doute trop fatiguée pour la voir à l’aller!

Cap au large, avec le moteur car il n’y a pas un souffle de vent…

Tiens tiens, qui vois-je dans le lointain? Notre-Dame de Rumengol, venue saluer mon départ?

Une traînière vient narguer une nouvelle fois l’équipe de rameurs non patentés, en nous doublant puis tournant au nez du Brokoa.

Tout est calme, trop calme. L’occasion de faire des photos!

Un dernier regard aux côtes espagnoles et à l’entrée des ports de Saint Sébastien et de Pasaïa, et nous nous élançons vers Saint-Jean-de-Luz, en parallèle à la côte.

Pendant que certains jouent les « figures de mâts » (à défaut de proue), d’autres espèrent que le barreur va éviter les « frêles » embarcations amarrées au large…

Le vent se lève doucement. Cela va permettre de hisser la grand voile.

Un voilier vient nous narguer, sous foc, lui. Mais n’est-ce pas notre chef de bord de l’aller et son frère qui se trouvent à bord et nous « mitraillent » de leur appareil photo? Vite, leur montrer de quoi nous sommes capables. Et donc hisser la misaine.

Et c’est fièrement vent arrière que nous nous dirigeons vers Socoa, la Rhune à tribord.

Un gros paquebot est amarré face à l’entrée, et nous revoyons nos photographes.

Trop de courant à marée montante pour entrer dans le port en vent arrière à la voile. Le chef de bord donne donc l’ordre d’affaler les voiles, au grand regret de son équipage qui se rêvait entrant à la voile. Mais Sagesse oblige, et un ordre est un ordre, surtout de la part d’un ancien commandant de la Marine Nationale!

C’est donc au moteur que nous passons Socoa, les digues de l’Artha, pour viser l’entrée gardée par le phare construit en 1936 par Pavlosky. L’équipage, en toute autonomie, range tranquillement les voiles et love les cordages pendant que le chef, ayant repris la barre laissée durant la course à plusieurs membres de l’équipage, veille à ne rien heurter.

Après quelques péripéties dues au fort courant, le Brokoa reprend sa place au port.

Le travail n’est pas fini pour le chef de bord, qui doit maintenant garder traces du voyage.

Une virée sur le Brokoa

Lors de la visite d’une exposition de maquettes, j’ai découvert une association qui fait vivre l’histoire maritime basque : Itsas Begia, c’est son nom. Itsas, c’est le « marin » en basque. Et « Begia », l’oeil ». Une affichette annonçait la possibilité de sortir en mer sur un « batel », comme on dit ici, dénommé le « Brokoa ». J’avais regardé sur le net, et appris que ce terme désignait un « frère ». Je fus vite détrompée, lors de mon arrivée au port : il est le nom basque du « fou de Bassan ».

Voici la présentation du batel, alias « txalupa », dans son jeune temps, en 2018, empruntée à ce site.

« BROKOA (BA 801528)

Type : Chaloupe  pontée (Txalupa basque)

Gréement : les 2 mâts en 1 seule  partie (à pible) ; voiles au tiers sur les 2 mâts : la voile d’avant est la misaine, celle du grand mât, le taillevent ; pas de foc. »


Accueil chaleureux par l’équipage : Philou, Marie et Paule. On endosse les gilets, on apprend vite quelques termes, et chacun doit prendre un poste, désigné par le chef de bord, Philou. Et c’est le départ pour une belle aventure…

Cliquez sur la photo ci-dessous pour apprécier ce moment, même si l’image n’est pas de toute première qualité…

Trois modes de propulsion pour ce bateau : les rames, les voiles, et le moteur. La sortie du port s’effectue au moteur. Les apprentis moussaillons que sont les trois « touristes » à bord comprendront bientôt pourquoi l’on sort au moteur : il faut douze rameurs pour manoeuvrer et faire avancer l’embarcation. Et les voiles sont difficiles à manoeuvrer… La baume notamment n’est pas fixée de manière à pouvoir aller à babord ou à tribord : il faut à chaque fois la détacher, la faire reculer pour qu’elle passe de l’autre côté du mât, et la refixer! Tout un programme! Et si, dans le port bien protégé cela peut sembler faisable, c’est une toute autre histoire lorsque les vagues avec roulis ou le vent un peu forci s’en mêlent! Sur les photos ci-dessous, prises dans la rade, cap vers le fort de Socoa, on la voit attachée à tribord…

Or il fallait virer pour longer la digue de l’Artha… La houle s’en est mêlée, et ce ne fut pas une mince affaire! Mais quel bonheur quand nous avons repris le vent, en amure grand largue… qui nous a permis de revenir au port, épuisés mais satisfaits…

Et je vous passe tous les détails, notamment les noeuds à faire et défaire le plus rapidement possible, avec des ordres du genre « noeud de chaise, vite! »… Vous savez, celui où le serpent sort du puits pour y rentrer après être passé derrière l’arbre?

Essayez de faire cela en tenant difficilement debout sur le bateau, et vous m’en direz des nouvelles! ça donne parfois ceci…

… cherchez l’erreur!

Ce fut une expérience réjouissante, bien accompagnée par Philou, Paule et Marie… et un peu stressante parfois, lorsque notamment il faut réussir à se faufiler entre deux bateaux pour s’amarrer au quai. La chaloupe n’est en effet pas aisée à manoeuvrer en espace réduit comme celui des pontons!

Je n’ai maintenant plus qu’une envie : renouveler l’expérience et revivre ces moments de compagnonnage… Peut-être en ayant mieux appris tous les termes, et en m’étant entraînée pour les noeuds?

Pour vous donner une idée de la complexité lexicale, un extrait d’un article de la revue Chasse Marée qui présente les chaloupes biscayennes. J’ai mis en gras tous les termes spécifiques… et encore, ils n’ont pas exagéré et ont tenté d’être pédagogues!

« Lorsque le vent est suffisant, les voiles prennent le relais de l’aviron. Les txalupa handiak sont gréées de deux mâts avec voiles au tiers. A l’avant, le mât de misaine, assez court, se dresse presque verticalement. Il repose sur la quille dans une emplanture de section carrée. Au niveau de l’étambrai, l’espar est engagé dans un évidement semi-circulaire pratiqué dans le tillac et retenu sur l’arrière par un banc amovible découpé de la même façon. Quant au grand mât, qui possède une quête sur l’arrière souvent très importante, il est emplanté de la même façon à peu près au milieu du bateau. Au niveau du pont, un assemblage de forte section complété par un système de cales en bois permet d’incliner l’espar longitudinalement et transversalement. A l’aide des bastaques raidies au palan, on peut ainsi par exemple accentuer la quête sur l’arrière pour améliorer la remontée au vent.

… A la voile, c’est au largue et au vent de travers que la txalupa trouve sa plus belle marche et, par bonne brise, une vitesse de neuf nœuds n’est pas exceptionnelle. Au plus près en revanche, le bateau ne fait pas, en général, un très bon cap, malgré les effets compensateurs de la dérive et du safran. Pour aplatir la grand voile et améliorer son rendement, on amène le mât sur l’arrière et on hale la « bouline », une manœuvre amarrée en patte d’oie sur le guindant et qui permet de tendre la toile. » (source)