Conséquences (inattendues?) du développement de l’industrie…

J’ai eu la chance d’assister hier à une conférence très intéressante, dont le thème était l’influence des estampes japonaises sur la peinture française de la fin du 19ème et de la première moitié du 20ème siècle.

JLa conférencière maîtrisait visiblement son sujet, et a réussi à captiver un public nombreux, en plein après-midi de cette belle journée ensoleillée, avec un exposé très bien et très abondamment illustré. Je ne vais, bien évidemment, pas le reprendre ici. Sachez, pour votre intérêt, qu’il est en ligne : elle propose, sur son site, d’accéder à ses conférences en ligne, pour la modique somme de 7 euros… et elles les valent largement!

Un petit mot au passage aussi pour l’association organisatrice, que je découvrais à cette occasion, et dont je viens d’ouvrir la page Facebook. Elle propose visiblement un programme très intéressant!

Pas question, comme je le disais, de « piller » ni même dévoiler le contenu très riche de l’exposé. Juste quelques points qui m’ont particulièrement marquée, et que je vais vous présenter sous forme de jeu. Voici longtemps que je ne vous avais pas fait jouer!

Influences du Japon

Observez donc les tableaux ci-dessous, et tentez d’y retrouver des éléments qui évoquent le Japon…

Commençons par l’artiste qui possédait une impressionnante collection d’estampes, Van Gogh…

Enigme 1 : quel mont est représenté sur ce tableau?

Enigme 2 : quels points communs entre l’estampe de Korin Ogata (18ème) et le tableau de Van Gogh (1889)?

Continuons avec Manet…

Enigme 3 : Zola est représenté par le peintre, assis à son bureau, à Paris. Pourtant, le Japon est bien présent. Comment? Attention, deux réponses sont faciles, la troisième l’est beaucoup moins. Et je ne parle pas de la manière dont l’écrivain est représenté!

La villa de Giverny regorgeait d’estampes, et Monet ne s’est pas privé de s’en inspirer (pensez aux nymphéas!). (Source de l’image)

Enigme 4 (pour rire un peu) : quels éléments rappellent le Japon dans le portrait de son épouse (1876)?

Enigme 5 (encore plus!) : quel élément du décor de son jardin, évoquant le Japon, Monet a-t-il peint 47 fois (enfin, dans les tableaux qui nous sont parvenus!)?

Plus difficile cette fois : de quelle nationalité est le peintre qui est à l’origine de l’oeuvre suivante (1888)?

Enigme 7 : de qui est ce tableau qui fut considéré comme « japonisant », et pourquoi?

Mais pourquoi ces influences? Deuxième manche du jeu!

Pourquoi ces influences, à ce moment précis?

Question 1. Qui est représenté sur ce tableau? En quoi est-ce en lien avec le « japonisme »?

Question 2. On parle de « japonisme » à cause de cet homme. Mais qui est-ce? En quelle année eut-il l’idée de désigner ainsi le mouvement?

Question 3. Une adresse à Paris : le 22 rue de Provence. On y allait chez un personnage portant un prénom wagnérien mais un nom à consonance asiatique. Qui était-il? Et pourquoi allait-on chez lui?

Question 4. Un « Musée rétrospectif »… cela fait un peu « pléonasme », non? Dans le « Palais de l’Industrie »… inattendu, non ?

Et pourtant! Il eut lieu en 1965… Combien d’oeuvres originaires d’Asie y sont présentées?

Question 5 : Une délégation japonaise vint à Paris en 1867… à quelle occasion? Quels liens avec le « japonisme »?

Question 6. Deux ans plus tard, une exposition étonnante…

Question 7. Encore des expositions! On voit bien les dates, mais ils ont oublié l’année! Quelle était-elle?

On assiste ainsi, en trois décennies, à une véritable expansion du japonisme. Est-ce à dire que les oeuvres japonaises n’étaient pas connues avant? Que nenni, mais c’est une autre histoire.

Je ne veux pas finir sans évoquer deux artistes dont a abondamment parlé la conférencière hier et que, pour ma part, je ne connaissais pas (encore des lacunes, direz-vous!).

Winslow Homer

« Winslow Homer débute comme reporter dessinateur durant la guerre de Sécession, avant de peindre des scènes décrivant le quotidien de l’armée et du monde rural dans la précision naturaliste qui dominait alors la peinture américaine. Après un séjour parisien, Homer adopte un temps la palette impressionniste, puis trouve sa marque définitive, entre réalisme et symbolisme. » (Musée d’Orsay)

Quels liens avec le japonisme? Il passe par un voyage en France, où cet Américain né à Boston découvre les peintres de l’Ecole de Barbizon – et souvenez-vous qu’un des grands de cette Ecole fut Daubigny, l’un des maîtres de Van Gogh (voir article de 2023), et va sans doute aussi fréquenter les milieux artistiques et les expositions à Paris. Souvenez-vous, 1867, c’est la date de l’Exposition Universelle évoquée ci-dessus!

Le tableau qui suit devrait en évoquer d’autres, pour vous…

Il est parmi les premiers peintres à avoir « tronqué » des objets, et ainsi fait en sorte que le hors-champ, par son absence, devienne si puissant.

En 1887, Monet va inverser l’orientation, remplacer la voile par les rames, et les hommes par les femmes…

On trouve sur le net de nombreuses vidéos qui présentent l’immense oeuvre de l’artiste, mais quasiment toutes en anglais. Je vous laisse donc choisir… Mais pour une présentation de l’homme, je vous conseille la National Gallery.

Henri Rivière

Encore un peintre que je connaissais pas, et qui fut fort inspiré par le Japon. Voici ce qu’en dit la présentation sur Gallica (BNF).

« Henri Rivière (1864-1951) a commencé sa carrière par le dessin et l’eau-forte avant de devenir, en 1886, metteur en scène et scénographe du théâtre d’ombres au cabaret du Chat noir, situé au pied de la butte Montmartre. En 1890, sous l’influence de l’estampe japonaise qu’il collectionne, il découvre la gravure sur bois en couleurs, dont il maîtrise toutes les étapes, du broyage des couleurs à l’impression. Ses suites, nées de la fréquentation régulières des côtes bretonnes, l’inscrivent dans l’histoire de l’estampe comme un acteur majeur du renouveau de l’estampe en couleurs. Il donne aussi ses lettres de noblesse à la lithographie en couleurs grâce à plusieurs séries de paysages (Le Beau pays de Bretagne, La Féerie des heures, Aspects de la nature), dont certains inspirés par la capitale (Paysages parisiens et Les Trente-six vues de la Tour Eiffel). En 2007, son fonds de l’atelier, entré par dation, est venu enrichir les collections du département des Estampes et de la photographie. »

Henri Rivière avait réuni une impressionnante collection d’estampes japonaises, comme l’explique le site de la BNF, Gallica.

On comprend qu’elles aient inspiré son oeuvre…

Van Gogh et la campagne auversoise

Je vous avais promis de vous emmener visiter champs, jardins et bois tels que représentés par Van Gogh dans les derniers mois, voire jours de sa vie. Nous y voici donc.

Vous en avez eu un aperçu, déjà, dans les deux premiers articles de cette série. Mais aujourd’hui, allons humer l’air printanier ou estival d’Auvers-sur-Oise et de ses environs. C’est en effet un des aspects de l’exposition qui m’a le plus marquée : l’attention, voire une forme de passion, pour « rendre » l’atmosphère de cette ruralité « du nord » qui contrastait tant avec ce qu’il venait de vivre dans le sud.

Par quoi commencer? Les jardins? Allons-y…

Les jardins

Deux jardins notamment sont assez abondamment représentés : celui du Docteur Gachet, dont vous avez déjà eu un aperçu, et celui de Daubigny.

Commençons par le premier… Vous vous souvenez? C’est ce médecin homéopathe, spécialisé dans la « mélancolie » (on ne parlait pas de « déprime » ni de troubles à l’époque), qui était davantage porté sur les arts que sur la médecine…

Son jardin a inspiré Van Gogh… à moins que ce ne soit cette belle jeune fille qui s’y promenait?

Quant à Daubigny, c’est un peintre qu’admirait beaucoup l’artiste.

« « L’oncle m’a dit que Daubigny est mort. Cela m’a fait de la peine, je l’avoue sans honte,…Ce doit être une bonne chose d’avoir conscience en mourant d’avoir fait des choses vraiment bonnes, de savoir que, grâce à cela on restera vivant dans la mémoire d’au moins quelques-uns, et de laisser un bon exemple à ceux qui nous suivent. » (Vincent Van Gogh, lettre à Théo, 1878.)

Il avait installé un atelier à Auvers en 1860, soit trente ans avant, et ses amis le convainquirent d’en faire un lieu unique, en le décorant ensemble. Corot notamment y peignit des paysages d’Italie.

Le « Botin », foyer artistique d’Auvers. Source : site de l’Atelier

Le jardin de Daubigny a inspiré des oeuvres qui se rapprochent d’une forme de pointillisme, si j’ose dire.

D’autres tableaux sont plus proches de la facture à laquelle nous sommes habitué-e-s.

Vous l’aurez peut-être remarqué : les jardins semblent associés aux femmes, quel que soit leur âge : à la fille du Docteur Gachet se substitue ici la veuve de Daubigny.

Ce sont aussi des femmes qui se promènent dans la campagne (vous n’êtes pas sans remarquer l’habile transition!). Sans doute l’épouse et la fille de Gachet, si l’on en juge par le chapeau de cette dernière.

Les champs

Je me suis demandé, en préparant ce texte, quelle structuration choisir pour la présentation des nombreux tableaux qui les magnifient. C’est finalement pour un choix par couleur que j’ai opté.

Bleus et verts contrariés par le rouge et le jaune

Je ne sais pas si je vous l’ai dit, mais je confonds certains bleus et verts. C’est pourquoi j’ai choisi de les associer dans cette partie. Mais ce n’est pas la seule raison : ils le sont souvent dans la campagne peinte! L’exemple le plus frappant me paraît être cette oeuvre.

Approchons-nous un peu…

Le contraste s’amplifie quand vient l’orage…

Ici une touche de rouge, pour les coquelicots. Ailleurs, de jaune, pour la paille, mais un jaune qui se cache dans le vert…

Dans le tableau qui suit, c’est le ciel qui devient jaune, au crépuscule.

Néanmoins parfois le vert prédomine…

Le rappel des couleurs du sud : le jaune et le violet

Le rouge

Dans les environs d’Auvers, le rouge fait irruption, porté par les coquelicots qui, plus tard, deviendront le symbole du sang versé lors de la « Grande Guerre ».

Les bois

Peu représentés par le peintre, ils semblent plus de l’ordre du symbolique que de la représentation. Connaissait-il le poème de Baudelaire lorsqu’il peignit, dans les derniers temps de sa vie, ce couple dans une forêt de « piliers »?

Le couple est-il celui de Gachet et de son épouse, de Théo et de sa jeune femme, ou le couple idyllique auquel il a pu rêver parfois dans sa triste vie?

Van Gogh à Auvers-sur-Oise (2)

Aujourd’hui je vous propose de nous rendre avec le peintre dans ce qui était alors un petit bourg de campagne, Auvers-sur-Oise. J’y suis déjà allée à deux reprises, mais n’avais pas vu tout ce que j’en ai découvert au travers de cette belle exposition dont je vous parlais hier, au Musée d’Orsay.

On y découvre l’environnement avant que ne soit présentée la « réalité » du village, par un plan et des photographies de l’époque. N’ayant pas réussi à prendre correctement la photo du plan présenté, je l’ai emprunté à un autre blog

Vous en avez déjà vu hier certains aspects, dans les dessins de l’artiste. En voici quelques autres, dans la sélection que je vous présente.

Certains tableaux semblent inachevés… mais peut-être était-ce la volonté du peintre, voulant à tout prix produire un maximum avant de disparaître?

Les lignes deviennent si épurées que je défie quiconque, qui ne verrait que le détail suivant, de deviner qui en est l’auteur-e!

Les maisons – j’allais écrire les masures – fascinent l’artiste, comme vous l’avez déjà remarqué dans les esquisses.

On se promène avec lui dans les ruelles bordées de murs, on aperçoit parfois des habitant-e-s qui vaquent à leurs occupations…

Je me suis demandé si le fait que tant de demeures semblent être de guingois était une interprétation poétique. Mais les photos d’époque proche montrent bien la pauvreté ambiante, si l’on excepte les résidences des « riches », dont je vous parlerai dans un autre article.

La rivière est ainsi vue sous deux aspects : les lavandières qui y travaillent durement, et les « touristes » qui canotent.

Point de lavandière dans cette exposition… Au passage, je remercie encore l’auteur de Un Jour Un Tableau qui continue à découvrir et publier des tableaux représentant des bugadières ou autre lavandières sur son magnifique blog, suite à notre communication pendant le premier confinement! Par contre, les bourgeois-e-s sont bien là.

Comme vous avez pu le constater, le « style » Van Gogh s’estompe parfois, mais parfois aussi explose dans telle ou telle partie du tableau. Un des exemples les plus connus est celui qui suit.

Mais on identifie les volutes chères au peintre dans bien des oeuvres.

Un petit zoom?

La flore se prête à cela…

Encore un petit zoom?

Ou deux?

Or les jardins abondent dans le village.

Restons-en là pour aujourd’hui. Ils feront l’objet d’un prochain texte, si cela vous intéresse…

Le Musée d’Orsay sans la foule : Van Gogh à Auvers (1). Les dessins.

Je viens de découvrir que l’on pouvait échapper à la foule qui envahit trop souvent le Musée d’Orsay. Comment? Tout simplement en profitant d’un avantage de la carte d’abonnement Orsay / Orangerie, qui permet d’entrer dès 9h, une demi-heure avant l’ouverture du musée. Certes, on a l’impression qu’il n’y a que des vieux / vieilles sur terre, mais au moins on est tranquille pour voir une exposition aussi attirante que Van Gogh à Auvers-sur-Oise.

J’avais pourtant hésité à aller la voir, tant j’ai vu et admiré de tableaux de ce peintre, dans tant de musées. Dont la belle exposition que je vous ai relatée dans ce blog, voici quelques temps… Heureusement que je me suis laissé convaincre à y aller! J’ai découvert des oeuvres… Eh oui, encore! Et l’émotion suscitée par ce parcours dans les derniers mois de l’artiste perdure en l’évoquant aujourd’hui, trois semaines après l’avoir vue. Eh oui, cela fait 23 jours que j’y suis allée, et 19 que j’ai commencé cet article, puis cessé d’écrire sur ce blog. La déprime de fin d’année. Je déteste cette période de fêtes « obligées », ce moment des obligations sans fin… Impossible de « se » retrouver, de « s’y » retrouver. Et donc, pour moi, d’écrire! Mais revenons à notre sujet, au lieu de continuer à pleurer sur ce qui est enfin terminé. Car ça y est, on a changé d’année! Ouf!

Qu’ai-je découvert? D’abord, les dessins. J’ignorais cette autre face du génial créateur.

Le rendu du travail des paysan-ne-s, par exemple, est saisissant. Qu’il s’agisse de scènes de groupe, comme celles qui suivent…

A traits plus ou moins fins ou grossiers…

Ou que ce soit le geste qui l’intéresse plus précisément, comme celui du faucheur…

Changement de focale pour le situer en contexte…

Car l’inerte l’intéresse aussi, par exemple les maisons. Mais ce n’est jamais totalement inerte, en réalité…

Les dessins précèdent la peinture. Vous avez pu reconnaître des tableaux dans ceux qui précèdent. Voici un exemple : les bottes de foin. Comme des sorcières dissimulées ou des fantômes agités…

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve le dessin plus « puissant » émotionnellement que la peinture. Inattendu, non ?

Bien sûr, on trouve aussi des portraits, comme celui du Docteur Gachet qui l’a suivi à Auvers-sur-Oise.

Certaines oeuvres sont un peu colorées. Juste ce qu’il faut pour « rendre » sa lumière au ciel…

Van Gogh « croquait » ce qu’il voyait dans un petit carnet de cuir visible dans une des salles centrales de l’exposition. Inattendue, cette scène d’un café ou d’un magasin…

Jusque dans ses écrits les dessins s’insinuent.

Et parfois dans d’autres dessins. Regardez bien en bas de ce dernier, au centre. Vous y verrez une esquisse de la chambre du peintre.

De l’hybride au franc de pied

A la fin de l’épisode précédent, nous étions prêt-e-s à déguster. Mais, avant que le vin n’arrive dans nos verres, il a fallu bien du travail ! Si vous vous souvenez, je vous ai parlé de la famille qui tient ce domaine depuis trois (et bientôt 4) générations. Nous allons donc remonter dans le temps pour comprendre comment le vignoble s’est constitué. Plus exactement, dans les années 20. La demeure que vous avez vue date de 1920. Les premières plantations, de 1921.

La vigne rouge, Van Gogh (1888)

1888. Le peintre a saisi les nuances de rouge des vignes pour les magnifier. Mais c’est un drame qui se joue. Si les feuillages ont cette couleur, c’est que les plants sont malades. Un ver venu des Etats-Unis les détruit à une vitesse incroyable. Un an après qu’il a peint ce tableau, la production de vin en France n’est plus que de 23,4 millions d’hectolitres, alors qu’elle atteignait, 13 ans avant, en 1875, 84,5 millions d’hectolitres. Pour comparaison…

La deuxième production mondiale après l’Italie (55% de rouge, 26 de blanc et 19 de rosé) Source CNIV

Pourquoi évoquer le phylloxéra? Pour comprendre le choix fait par l’aïeul de notre hôte de ne planter que des hybrides.

« L’histoire de l’Agriculture ne nous a conservé, à aucun moment et pour aucune autre plante cultivée, le souvenir d’une crise aussi grave que celle traversée par les vignes de l’ancien continent lorsqu’elles furent envahies par le Phylloxéra » Gustave Foex, 1900. (source)

Dans les années 20, on sort à la fois de la Grande Guerre et de la crise viticole. La plantation d’hybrides ou de porte-greffes est l’une des trois options pour lutter contre le phylloxéra, les deux autres étant la lutte chimique et la modification des méthodes culturales, comme l’immersion des terres évoquées par le conférencier. Ce sont donc des plants venus des Etats-Unis qui ont pris racine sur cette terre solognote, constituée pour les 2/3 d’argile à silex et le reste d’argile avec sable.

Argile à silex en Vendômois (source)

On comprend la relation entre terrain et culture.

« Ces argiles ont également l’avantage de retenir l’eau et d’éviter aux vignes de souffrir de stress hydrique les années sèches. En outre, il ont un effet tampon très utile à l’automne, quand le temps est pluvieux. En effet, l’eau descend très doucement dans les argiles avant d’être absorbée par les racines huit à dix jours plus tard. Cela permet aux vignerons de ramasser les raisins avant qu’ils ne pâtissent de ces pluies trop tardives. Des sables ou mêmes des argiles légères laisseraient descendre l’eau beaucoup plus vite jusqu’aux racines des vignes. Une pluie d’automne peut alors mettre en péril une récolte en moins de deux jours. » (source : La Revue du Vin de France)

Pour ma part, j’ignorais le lien entre les sols et l’aspect gustatif… Eh bien, il semble qu’il soit fort, comme l’explique ce vigneron de Vouvray :

« Si le silex est trop présent, il induit un déséquilibre gustatif avec des notes de céleri, estime-t-il. L’argile lisse les textures, mais n’apporte pas de minéralité. Le silex apporte minéralité et rectitude au vin et, avec l’âge, des épices et des notes fumées. »

« La texture d’un vin est d’autant plus serrée que les argiles d’origine sont lourdes. Les vins d’argiles lourdes sont droits, complexes, caractérisés par des notes de pierre à feu. » (ibidem)

Le type spécifique du sol a un nom d’oiseau : « perruche ».

« Perruche (sol) vigne (perruches ou les perruches) : ce type de sol (argile à silex) se rencontre surtout dans la vallée de la Loire. Il est constitué de terres argilo-siliceuses, avec une abondance de silex en surface qui permettent un bon assainissement du sol. C’est un terroir idéal pour une production de vin rouge. En très bonne exposition et sur sous sol calcaire, les blancs y sont excellents.

Les aubuis

Les perruches ont pour pendant les aubuis. Ils sont situés dans la partie basse du coteau, ce sont des sols argilo-calcaires pierreux, terres chaudes, fertiles et perméables sur lesquelles le chenin se plaît particulièrement bien. » (Source)

On comprend donc la richesse du terroir choisi par Kléber Marionnet en ce début du XXème siècle… Joseph Kléber est né en 1897 à Soings où son père, Clotaire, s’était marié en 1889. D’une longévité exceptionnelle, puisque décédé en 1992… 95 ans! Les vignes ont été plantées l’année de son mariage avec Renée Juliette Peltier, née en 1902. Celle-ci venait de perdre son père l’année précédente. Dans la liste des maires de Soings, on retrouve trois fois le nom de Peltier (à la Révolution, de 1819 à 1842 et de 1944 à 1971). Un hasard? Mais je m’égare… revenons à l’histoire du domaine. Peut-être un lien entre sa constitution, le décès du beau-père et le mariage ?

Ce sont donc des hybrides qui ont été plantés sur ces « perruches » et « aubuis ». Un « cépage américain », nous a-t-on dit. Le domaine, à cette époque, fera jusqu’à 57 hectares (il en fait 10 de plus aujourd’hui).

Le site officiel en montre une partie, située autour des maisons et bâtiments administratifs, commerciaux et techniques.

Source : le site du Domaine

Il est temps d’en venir à la vigne elle-même. Je n’ai malheureusement pas pu visiter le domaine lui-même, pour mieux comprendre. Toutes les explications ont été données en un seul lieu, sur la petite parcelle que vous voyez au coeur du triangle formé par les maisons. Il y reste des plants hybrides. Et, pour m’amuser, j’ai parié qu’ils étaient taillés en « guyot ». Et même « en guyot simple »…

Vieux cep taillé en guyot, avec le « palissage »

Et j’ai gagné! Il faut dire que, comme j’ai naguère travaillé sur la taille de la vigne, j’ai encore quelques souvenirs… Et c’est le plus facile à reconnaître…

Source

Depuis cette époque, les plants se sont diversifiés.

Bien sûr, du Gamay. Dont un très particulier, le « Gamay de Bouze ».

« D’après le traité d’ampélographie de Viala-Vermorel, cette variété a pris naissance en Côte d’Or, vraisemblablement à Bouze, petit village des environs de Beaune. C’est un Gamay à jus rouge, le plus anciennement connu, et le père de tous les autres (Chaudenay et Fréaux). Le jus de ses raisins était très coloré, et donnait à l’époque des vins rustiques mais recherchés par leur générosité. L’INAO l’a exclu complètement des cépages recommandés il y a une quinzaine d’années. Cette variété a, aujourd’hui, pratiquement disparu et c’est par hasard qu’Henry Marionnet a pu récupérer une parcelle.La vinification est similaire à celle d’un Gamay classique. Le raisin est cueilli à la main et trié, puis disposé en petites caisses. Les grappes intactes sont mises en cuve pour 6 jours de fermentation intracellulaire afin d’obtenir un jus très dense, avec une couleur intense très foncée, marquée par les fruits noirs, la fraise des bois et un goût de terroir. » (source)

A l’accueil, une collection de bocaux au contenu original permet de « voir » les grappes en toute saison… Un premier exemple :

En 1989 a été planté du Sauvignon.

Oh joie, j’ai appris un mot, ou plutôt une expression : « franc de pied ». Qu’est-ce que cela signifie? Que le pied n’a pas été greffé sur un « porte-greffe », qui le rendrait plus résistant, notamment au phylloxéra (on y revient). A ce propos, vous ai-je parlé des rosiers? Non, car j’avais expliqué leur rôle dans l’article sur le vignoble de Belleville… Mais ici, à ma grande surprise, très peu de ces rosiers qui permettent de déceler la présence du vilain puceron. Bien sûr, la question a été posée « Pourquoi? ». La réponse fut surprenante : ici, c’est une plus grosse bête qui les mange. Les chevreuils se révèlent être un véritable fléau pour les vignes… et pour les rosiers!

Autre cépage : le Chenin. Rabelais en parlait déjà au XVIème siècle, dans Gargantua.

 » Ce faict, et bergiers et bergieres feirent chere lye avecques ces fouaces et beaulx raisins, et se rigollerent ensemble au son de la belle bouzine, se mocquans de ces beaulx fouaciers glorieux, qui avoient trouvé male encontre par faulte de s’estre seignez de la bonne main au matin, et avec gros raisins chenins estuverent les jambes de Forgier mignonnement, si bien qu’il feut tantost guery. « 

Et un cépage original, dont je n’avais jamais entendu parler : le Romorantin, dont on attribue l’implantation dans cette région à François 1er.

« Il faut remonter le temps sur rien moins que 5 siècles pour rencontrer les ceps de vigne, originaires de Bourgogne, qui ont donné naissance au Romorantin. François 1er, en épicurien averti, décide la plantation de 80 000 pieds de vigne près du château de Louise de Savoie, sa mère, sur la commune de Romorantin, d’où le nom du cépage qui naîtra sur cette terre d’adoption. Les pieds seront plantés à l’automne 1517 et sont aujourd’hui encore à l’origine du cépage Romorantin. » (source)

Les vendanges, sur le domaine, sont effectuées manuellement. Voilà qui mérite d’être souligné, n’est-ce pas? La main d’oeuvre cependant ne se trouve pas parmi les autochtones, malgré le chômage hélas bien présent dans le coin : « 70 chômeurs à Soings », déclare notre hôte. Ce sont essentiellement des Bulgares gérés par une entreprise d’intérim, et des Turcs résidant à Romorantin qui effectuent ces vendanges, en commençant par le Gamay.

J’ai commencé cet article par le fléau d’autrefois. Il faut malheureusement aussi évoquer celui d’aujourd’hui : l’esca.

« L’esca est un syndrome caractérisé par l’expression souvent irrégulière de symptômes sur les organes herbacés tels que des anomalies de coloration et des dessèchements et par la présence de désordres vasculaires et de nécroses dans le bois, à caractère évolutif. 

Ce syndrome a le plus souvent été décrit selon la vitesse de développement des symptômes foliaires en deux formes distinctes, une forme lente et une forme apoplectique. Mais des observations récentes tendent à montrer que ce syndrome peut aussi être décrit selon un gradient de sévérité allant de quelques feuilles symptomatiques au cep entier foudroyé avec de nombreux stades intermédiaires affectant un ou plusieurs sarments, un ou plusieurs bras. » (source)

Actuellement les chercheurs tentent encore de trouver des remèdes contre cette maladie dont l’origine n’est pas encore complètement connue. Ce serait une association de champignons et de bactéries, dont certains seulement ont été identifiés. Ils pénètreraient par le bas. Des viticulteurs ont donc essayé de « noyer » les plants durant l’hiver pour tuer les assassins potentiels. Mais c’est très risqué! Au domaine de la Charmoise, on a essayé une autre solution : la musique. Des boîtes à musique ont été placées dans les vignes. Essayer de comprendre pour vous expliquer m’a permis d’apprendre un nouveau mot : la génodique. Savez-vous ce que c’est?

Explication apportée sur le site du constructeur, Genodiscs

« C’est dans les années 90 que la physique quantique a montré, grâce à Joël Sternheimer, docteur en physique théorique et musicien, qu’à chaque acide aminé contenu dans les protéines (présentent notamment dans la vigne) correspond une onde qui peut être retranscrite en une note de musique à l’aide de calculs. C’est ce qu’on appelle la génodique! »

Joël Sternheimer, connu aussi comme chanteur sous le nom d’Evariste

Les boites diffusent donc des séquences musicales de 7 minutes, à intervalle régulier. Cependant, le scepticisme du viticulteur qui nous reçoit est évident… « On est très risqués », ajoute-t-il. Oui, car le franc de pied, vous l’aurez compris, est beaucoup plus fragile que l’hybride. Alors pourquoi s’entêter? Tout simplement parce qu’il produit des vins de qualité, et des crus originaux. C’est une autre histoire, que je narrerai dans un autre texte, si vous voulez continuer à me suivre..

Raccommodages

La raccommodeuse, Louis Tiffoli (1970)

L’autre jour, l’auteur du blog UN jour UN tableau m’a fait souvenir de l’art du raccommodage… Que ce soit une activité intime ou une activité d’extérieure, elle m’a toujours fascinée. Je m’explique.

Femme reprisant un bas, Vincent Van Gogh (1881)

Qui d’entre vous a vu un jour un-e de ses grands-parents se saisir d’un de ces superbes oeufs en bois ou en onyx, pour le glisser dans une vieille chaussette et ensuite, patiemment, en boucher le trou en croisant les fils me comprendra.

On vend encore de ces oeufs à repriser

Cela, pour « l’intime »… Quoique…

Un soldat de l’Union répare un uniforme dans ce stéréogramme de la vie quotidienne dans un campement pendant la Guerre civile américaine. [Library of Congress 1s02987] (source)

« La chaussette à l’endroit, mettre un “œuf”
(une grenade ferait tout aussi bien l’affaire)
en dessous du trou. »Instructions pour repriser
une chaussette dans l’article « Needle Pointers »
(« Brodeurs », NDT),
Yank, The Army Weekly, février 1943.

Soit dit entre parenthèses, n’hésitez pas à vous référer à la source indiquée en légende de la photo, c’est succulent! On y découvre que les soldats canadiens aimaient recevoir leur trousse de couture… Mais en recherchant davantage, je me suis aperçue que la trousse à couture faisait partie du paquetage des soldats, déjà lors de la Première Guerre Mondiale.

Raccommoder, repriser et recoudre les boutons… 1914-1918

Qui d’entre vous a observé un jour des marins en train de raccommoder des filets de pêche ou une voile abîmée me comprendra. Cela, pour « l’extérieur ». Quoique…

Pêcheur réparant son filet, Gabriel Augizeau

Partir !
Aller n’importe où,
vers le ciel
ou vers la mer,
vers le montagne
ou vers la plaine !
Partir !
Aller n’importe où,
vers le travail
vers la beauté,
ou vers l’amour !
Mais que ce soit avec une âme pleine
de rêves et de lumières,
avec une âme pleine
de bonté, de force et de pardon !

S’habiller de courage et d’espoir,
et partir,
malgré les matins glacés,
les midis de feu,
les soirs sans étoiles.
Raccommoder, s’il le faut,                                                        
nos cœurs
comme des voiles trouées,
arrachées
au mât des bateaux.
Mais partir !
Aller n’importe où
et malgré tout !

Mais accomplir une œuvre !
Et que l’œuvre choisie
soit belle,
et qu’on y mette tout son cœur,
et qu’on lui donne toute la vie.

Cécile Chabot

J’ai déjà vu des tableaux et/ou photographies expliquant comment autrefois on réparait les voiles de ces merveilles des ondes, mais impossible d’en retrouver sur le net…

Un métier oublié que celui de raccommodeur… de porte-monnaies, par exemple. Si, si, ça existait! Le voici, peint par celui qui avait représenté aussi une touchante raccommodeuse de filet.

Le raccommodeur de porte-monnaie, Adolphe-Félix Cals

Dans certains cas, les parapluies aussi étaient raccommodées, comme en témoigne cet intéressant site sur Saint Sulpice Laurière.

Voilà qui fait écho au tableau suivant.

Le raccommodeur de parapluies, François Roeder (1879)

On raccommodait aussi la vaisselle cassée. Ainsi, on pouvait rencontrer dans la rue le raccommodeur de faïences.

Une chanson a été consacrée à ce métier, interprétée par Berthe Sylva.

Raccommoder, repriser, réparer… les limites sont floues, comme on l’a vu. N’oublions pas le désuet « rapiécer », qui a valu à la génération de 68 de faire du faux rapiéçage, lorsqu’il était de mode d’avoir des vêtements avec des « pièces ». Mais on est alors bien loin du raccommodage!

Et le langage figuré s’est emparé des verbes pour nourrir les analogies, comparaisons ou métaphores… Un mot donc, bien d’actualité, pour que « Gardarem lou moral »!

 » La présence réelle raccommode en quelques minutes ce qu’a gâté l’absence.« 
Henri-Frédéric Amiel, Les fragments d’un journal intime

Re-composition

C’est aujourd’hui l’anniversaire d’un de mes amis… Je me souviens du jour où il m’a parlé de ce qui a fait basculer sa vie, le suicide de son fils, jeune homme beau, brillant, intelligent, sensible. Un arbre a été planté près de sa tombe à Aix, un olivier… Zitouni… Arbre oh combien symbolique pour moi, qui avais aussi déposé un olivier sur la tombe de mon père.

Oliviers dans les Alpilles, Van Gogh (1889)

L’ami dont je vous parle est un Homme solidaire, un Ami sincère, un Etre rare qui vit et fait vivre par les liens qu’il crée, les combats qu’il mène et les chansons qu’il interprète au sein d’une chorale… C’est à lui que j’ai pensé en choisissant le poème de ce jour. Mais qui, je pense, s’adresse à chacun-e de nous.

Oliviers avec ciel jaune et soleil, Van Gogh (1889)

Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Jules Supervielle, La Fable du Monde

L’Homme à la fenêtre, Henri de Braekeleer (1876)

En recherchant les tableaux de Van Gogh sur le net, j’ai assisté à une nouvelle co-incidence. Je l’ignorais, mais, en 2012, il y avait eu une double exposition Hiroshige, l’art du voyage – Van Gogh, rêves du Japon par la Pinacothèque. Hiroshige, ça vous rappelle quelque chose?

Eric Stachowiak tous droits réservés © (source)