J’ai découvert la somathèque

En allant dîner ce soir-là au restaurant argentin proche de chez moi, El Sur, « Le Bistro simpatico de Paris » – comme le présente son site -, je savais que je mangerais de délicieux empenadas et que je pourrais m’amuser à déguster le très bon guacamole avec des chips de maïs…

Je savais aussi qu’il me serait possible de goûter à un nouveau Malbec (encadrés en jaune, ceux que j’ai déjà tentés, et en vert le « nouveau », plus léger que les autres…

Je savais aussi que j’allais passer une bonne soirée avec mon « meilleur ami » qui adore ce restaurant car il est ce qu’on appelle un « viandard » (non pas dans le sens de « mauvais chasseur », mais dans celui de « grand mangeur de viande », et je dirais pour ma part plutôt « très amateur de bonne viande »). Le tout dans une ambiance chaleureuse, avec des serveurs et serveuses tou-te-s aussi jeunes et tou-te-s aussi sud-américain-e-s, bien que provenant de pays différents (Argentine, Mexique, Chili…).

Ce que j’ignorais, c’est que j’allais discuter philosophie avec l’une des personnes qui nous servaient! Et découvrir un nouveau mot, voire un nouveau concept : la « somathèque », que cet étudiant d’origine chilienne exploitait dans le contexte de la thèse qu’il prépare.

Dès qu’il l’a prononcé, mon cerveau d’helléniste (même pas distinguée!) a vite tourné. Soma, le corps. Thèque, l’endroit où l’on dépose, conserve, permet de consulter. Mais qu’est-ce qu’on peut bien conserver dans un corps? « Des traces… des souvenirs… Les marques de sa vie… etc » tenta-t-il de m’expliquer.
Un peu frustrée quand même, car il ne pouvait passer sa soirée à notre table, je décidai de m’enquérir de son sens et de son exploitation par la suite. C’est maintenant chose faite, et, si vous le voulez bien, je vais partager cela avec vous.
Le « papa » de ce concept, le voici : Paul B. Preciado, un Espagnol qui a eu comme conseiller pédagogique Jacques Derrida, pour vous préciser la « filiation intellectuelle ». Née comme Beatriz en 1970, iel a commencé quarante ans plus tard une « transition douce » et est devenu Paul.

« Pour son ouvrage Testo Junkie, Preciado expérimente pendant 236 jours un dispositif d’écriture accompagné d’une prise de doses de testostérone synthétique en gel, exercice s’inscrivant plus largement dans le cadre d’« expérimentations performatives et biotechnologiques de la subjectivité sexuelle et de genre. » (2008, p. 301). »

« La testostérone en tant que « liquide performatif » (Preciado, cité dans Smith, 2023)
participe à cette manifestation de notre transitude qui, à défaut d’être perceptible dès le premier instant, doit d’abord se constituer dans l’imaginaire. D’où l’importance des récits et de leur valeur poétique dans notre mise au monde trans : « C’est dans notre imagination en tant que force de transformation politique que nous commençons à devenir trans. » (Preciado, 2023)
. »

(source)

« Preciado a été professeur d’histoire politique du corps, de théorie du genre et d’histoire de la performance à l’Université Paris VIII et a été directeur du Programme d’études indépendantes (PEI) du Musée d’art contemporain de Barcelone (MACBA).
[ 5] Il a été conservateur des programmes publics de la documenta 14, de Kassel et
d’Athènes
. » (Wikipedia).
Mais ce n’est pas tout : il a aussi écrit, réalisé des films, et été commissaire d’expositions. Sans compter qu’il a partagé la vie de Virginie Despentes de 2005 à 2014…

Mais revenons à la « somathèque ». Le philosophe s’exprimait en ces termes dans un interview à l’occasion de son invitation en tant qu’ « invité intellectuel » au Centre Georges Pompidou en 2020 :

« La notion du corps est une des plus imprécises en philosophie. L’idée moderne de corps en tant qu’ensemble d’organes, le corps-objet biologique, n’est qu’une des fictions politiques du discours anatomique et médical. Il est aujourd’hui nécessaire de faire place à la notion de somathèque, un appareil somatique dense et stratifié, pour nommer et intervenir sur l’ensemble des pratiques de (re) production, de gestion et de destruction du corps, mais aussi de résistance et de contre-culture. La notion de somathèque surpasse et inclut le corps-anatomie pour penser une archive politique et culturelle vivante faite de représentations, de langages et de codes informatiques et traversée de flux organiques et inorganiques. »

« Le corps, c’est une somathèque : un ensemble de représentations, de rituels, de techniques, de normes de théâtralisation.” (2020) »

Voilà, vous en savez autant que moi, je vous laisse poursuivre vos découvertes, si le sujet vous intéresse. J’ai pour ma part trouvé d’innombrables écrits sur ces sujets… mais je suis encore loin de tout comprendre!!!

Un nouveau mot dans mon vocabulaire

J’ai glissé voici quelques jours un mot dans un de mes articles, mot que je venais tout juste d’apprendre… Apparemment, tout le monde le connaît car je n’ai eu aucune question à son sujet! Ce mot? « Anatidés ». Cela vous dit quelque chose?

Il est en Italie un plat que j’aime beaucoup, mais que je n’ai jamais retrouvé en France (de même qu’il est difficile d’y manger le « foutou banane » ivoirien) : les « bigoli all’anatra » ou « bigoli co’l’anatra ». Vous connaissez? C’est une recette du Veneto, la région de Venise. Les bigoli, ce sont de gros spaghetti, assez épais, qui présentent l’avantage qu’on les sert parfois coupés comme les macaroni. Voici l’appareil qui sert à leur fabrication, la bigolara (source).

Mais, me direz-vous, cela n’apporte nulle réponse à l’explication du terme « anatidés »! Certes, mais j’y viens. Vous allez comprendre à partir de la recette, qualifiée de « facile » par l’auteur du blog dont elle est extraite.

« Pour 4 personnes
Préparation : 45 min. – cuisson : 1h15

 Ingrédients

300 g de farine complète (T110)
3 oeufs
1 canard (avec les abats)
1 oignon
2 carottes
2 branches de céleri
50 g de beurre
1 bouquet de sauge
50 g de parmesan râpé
sel, poivre

un robot à pâte avec filière à bigoli« 

Premier problème : il faut une bigolara! Admettons que vous l’avez, je continue donc. Non sans avoir précisé, au passage, que la farine complète correspond à la recette traditionnelle, mais qu’on peut aussi les faire avec une farine blanche si on préfère. Avez-vous déjà une idée de ce qu’est un « anatidé »? Non? Pas encore?

Pour les pâtes, la recette ne varie guère des autres, si l’on excepte l’appareil.

« Mélangez la farine, les œufs et le sel jusqu’à l’obtention de miettes grossières (style crumble). Laissez reposez 1/2 heure. Passez la pâte petit à petit dans le robot pour obtenir des bigoli. »

La recette que j’ai trouvée sur ce site se fait avec les bigoli entiers. On va donc laisser reposer les pâtes crues pendant qu’on prépare la suite.

« Dans une grande casserole d’eau, froide salée, faites un court-bouillon avec le canard, le céleri, les carottes et l’oignon. Dès qu’il y a ébullition, laissez cuire pendant une heure.

Pendant ce temps, découpez les abats en morceaux. Dans une petite poêle, faites brunir le beurre et la sauge, ajoutez les abats et mouillez-les avec une louche du bouillon qui est en train de cuire. Salez et poivrez, et faites cuire environ 30 minutes à feu doux.

Quand le canard est cuit, retirez-le et filtrez le bouillon avec une passoire très fine. Portez à nouveau le bouillon à ébullition et jetez les bigoli. Faites-les cuire al dente (comptez environ 5 à 8 minutes).

Egouttez les bigoli et versez-les dans un plat à spaghetti bien chaud. Assaisonnez avec le jus des abats et saupoudrez abondamment de parmesan râpé. »

L’auteur pose alors une question surprenante : « que faire avec le canard? ». Alors, je relis la recttes… Mais oui, c’est vrai, on l’a cuit, on a cuisiné ses abats, mais ensuite? On le mange cuit à l’eau??? Oui, mais avec une sauce…

« Le canard blanchi pourra être servi comme plat principal avec des légumes verts (asperges, petits pois par exemple) et une sauce pour bouilli.

Les sauces ne sont jamais servies sur la viande mais à côté pour ne pas altérer le goût de la viande. Parmi les plus connues, il y a la sauce pearà (sauce au poivre), la salsa decren (sauce au raifort), la salsa verde (sauce verte) et la salsa coi càpari (sauce aux câpres).

Recette de la salsa verde  

Ingrédients

1 œuf dur
filets d’anchois débarrassés de leur sel
20 g de pignons
100 g de persil frais
20 g de câpres
le jus d’un demi-citron
100 ml d’huile d’olive
la mie de 2 tranches de pain (mouillé d’un peu de bouillon de cuisson)
sel & poivre

Préparation

Pas de grand mystère, hachez menu les ingrédients solides, amalgamez avec le jus de citron et l’huile, épaississez avec la mie de pain, salez et poivrez. »

Et surtout ne le servez pas avec les pâtes! En Italie, souvenez-vous, on mange d’abord la pasta en premier plat, puis la viande, avec ou sans légumes, en second plat!

Pour parfaire votre culture culinaire vénitienne, sachez que les bigoli peuvent évidemment être cuisinés autrement, par exemple « in salsa », avec une sauce aux anchois.

Mais revenons-en à nos moutons… ou plutôt à nos canards. Car, vous l’avez deviné, « anatra », c’est le canard, comme le confirme le Larousse.

anatra

sostantivo femminile

1.zoologia   canard m, cane f
 anatra selvatica   canard sauvage
2.cucina   canard m
 anatra all’arancia   canard à l’orange

Notons que le mot est épicène : il désigne aussi bien le mâle que la femelle… Dans une partie de la France, on ne parle pas de « canard » mais d’ « anatra ». Où? En Corse bien sûr, où il est le héros de quelques chansons, comme celle-ci, de Ricardo Tesi et Maurizio Geri. Je l’ai vu interpréter récemment, c’est très drôle… L’équivalent de notre « Alouette, gentille alouette », et le compagnon du chanteur montre au fur et à mesure les différentes parties de son corps. En nissart, le mot comporte la même « racine ». En effet, « canard » se dit parfois « aneda » mais le plus souvent « canart » ou « camart ». Par contre, l’occitan utilise une autre racine, dans son « guit ».

Il n’y a cependant pas que des canards ou canes parmi les anatidés: on y trouve aussi les cygnes…

… Et les vaillantes gardiennes du Capitole!

Pour finir, si vous voulez voir un film aussi beau qu’intéressant sur cette famille de l’ordre des Anseriformes, je vous conseille celui-ci. Encore un nouveau mot! Savez-vous ce qu’il signifie? « . Demandez à Rabelais, qui a utilisé l’adjectif « ansérin » : « Un lict a triple couche de plume anserine« . D’accord, un oiseau… Lequel des anatidés? L’oie…

Pétaudière

Dans le train qui me ramenait en ce lundi matin vers Paris, une jeune fille épelait des mots… Le livre qu’elle avait en mains permettait d’émettre l’hypothèse qu’elle allait passer le concours d’entrée en formation « orthophonie ».

Ce qui fut confirmé lorsque j’éclatai de rire à l’énoncé d’un des mots : « pétaudière ». Qui, de nos jours, utilise ce terme? Pourquoi figure-t-il dans la liste qu’une potentielle future orthophoniste doit apprendre par coeur? Première énigme!

Mais il en est une autre pour moi : quelle est l’étymologie de ce mot? Aucune racine latine ni grecque ne me semblait l’expliciter…

Me voici donc parcourant le net, à la recherche de la réponse. Et je n’ai pas été déçue! Au point que j’ai eu envie de partager cela avec vous.
« Pétaud » est bien en lien avec « péter », si, si… et avec « paysan ». Il n’y avait que Rabelais pour oser donner ce nom à un souverain, dans le Tiers Livre, paru en 1546.

« Le roy Petault … nous envoya refraischir en nos maisons. Il est encores cherchant la sienne ».

C’est donc le nom d’un personnage fictif, un roi qui ne parvenait pas à faire régner l’ordre. J’ai renoncé à aller jusqu’au bout de la Satyre Ménippée, qui fait 406 pages et dans laquelle on ne peut faire une recherche lexicale, mais c’est là que le fameux « roi Pétault » apparaît pour la deuxième fois, à la fin du même siècle.

« L’hostel du roy Petaud où chascun est maistre (Essai sur les proverbes ds Sain., op. cit., p.236), c’est la cour du roy Petaud, chascun y est maistre« 

Ce personnage est donc devenu symbole du désordre, tel que celui qui était censé régner dans sa cour. Les auteurs se sont succédés, qui ont ainsi qualifié des souverains qu’ils méprisaient, comme Henri III, censé régner sur « une pétaudière »… Si la question vous intéresse, sachez qu’elle a donné lieu à une thèse : Une représentation de l’Histoire qui se joue des codes scéniques : « Henri III et sa Cour » et « La Cour du Roi Pétaud » (Christine Prévost). Il faut dire qu’Alexandre Dumas s’est emparé de ce personnage dans une pièce en un acte : Henri III ou la Cour du Roi Pétaud, dans laquelle il se pastiche lui-même.

« Dumas, auteur d’un pastiche de Dumas? Eh oui, cela est arrivé avec cette pièce de théâtre qui parodie Henri III et sa cour (voir une notice sur Henri III et sa cour sur dumaspere.com). Cette collaboration on ne peut plus étroite entre l’écrivain parodié et les auteurs de la parodie a permis à La cour du roi Pétaud d’être représentée dès le 28 février 1829, au Théâtre du Vaudeville, alors que la première de Henri III et sa cour avait eu lieu le 10 février.
La pièce démarque son modèle de très près. La cour d’Henri III est remplacée par celle du roi Pétaud (le roi Dagobert dans la première version), le duc de Guise par le duc de Childebrand, Saint-Mégrin par Saint-Flandrin, etc…
Les deux camps qui partagent la cour se déchirent autour de la question: faut-il porter les hauts-de-chausse à l’endroit, ou bien à l’envers?
Au fil de la pièce, on retrouve toutes les grands scènes de son modèle: le duc qui force sa femme à donner un rendez-vous à son rival, le roi qui déjoue les projets du duc en se nommant lui-même à la tête de la ligue que ce dernier voulait créer, etc… » (source)

Daumier s’en est emparé…

Puis ce fut le tour de Léo Delibes…

Cet opéra-bouffe met en scène deux rois, aussi ridicule l’un que l’autre. Voici un dessin d’un des costumes scéniques du Roi Pétaud :

Et bien sûr, Molière ne pouvait pas ne pas y faire allusion, et ce, dès la première scène du premier acte de Tartuffe.

Quant au terme « pétaudière », il semble qu’il apparaisse au 19ème siècle, d’abord chez Sainte-Beuve, dans une critique de la démocratie digne de certains politiques actuels. Pour certains étymologistes, il ne viendrait pas du personnage fictif, mais de l’habitude, chez des mendiants, d’élire un roi fictif, appelé « Roi Peto », de « peto, petare », en latin, qui signifie « je demande ».

« Quelles pétaudières sont les démocraties! On ne sait à qui s’en prendre (Sainte-Beuve, Corresp.,t.3, 1839, p.93) »

Huysmans, écrivain et critique d’art, s’en empare pour qualifier le Salon de 1880 :

« Le Salon de 1880, c’est une pétaudière, un fouillis, un tohu-bohu, aggravés encore par les incomparables maladresses du nouveau classement (Huysmans, Art mod.,1883, p.144). »

En 1936, c’est Céline qui l’utilise dans « Mort à crédit »:

Madame des Pereires (…) essayait de remettre un peu d’ordre… Que ça ait pas l’air trop étable… Déjà que c’était normalement une terrible pétaudière, alors depuis cette cohue, y avait plus un sifflet d’espace! (Céline, Mort à crédit,1936, p.527).

Depuis, les politiques de tout bord exploite le terme pour critiquer leurs rivaux.

«  »En tant que gaullistes, on ne peut accepter que la chienlit s’installe au sommet de l’État », souligne, dans le Télégramme, M. de Villepin. Laurent Fabius a vu jeudi sur France Info dans la présidence Sarkozy « la pétaudière dans tous les domaines »

« «A droite, c’est plutôt la cour du roi Pétaud, comme dans Tartuffe», lance Jack Lang sur France Inter. L’ancien ministre de la Culture précise : «Comme on dit en langage contemporain, c’est la pétaudière.»« 

Pasqua s’en empare pour critiquer la conférence de Seattle en 1999.

« Une seule chose permit à l’UE d’éviter de se déchirer en public davantage encore : il avait été opportunément prévu d’achever la conférence de Seattle le 3 décembre. Cette date butoir permit de mettre un terme à la pétaudière générale qui était en train de dégénérer dans la ville de Boeing et de Microsoft. »

Et pour Maigret (Bruno, pas le Commissaire!), en 2006, c’est toute la classe politique qui peut être traitée de telle.

« Bref, chers amis, dans la classe politique c’est ce qu’on pourrait appeler une pétaudière. »

Depuis quelques temps, les occurrences du terme explosent quantitativement, à propos des assemblées, de l’éducation nationale, etc. et tous les partis politiques y ont droit… Bref, un mot qui revient à la mode, même en l’absence de roi! Et les étrangers n’y échappent pas. Le Monde a ainsi titré en 2017 (eh oui, déjà!) : « Aux Etats-Unis, la pétaudière du président Trump. »

Bref, un mot qui a de l’avenir, et peut-être est-il nécessaire d’apprendre pour devenir orthophoniste, pour ne pas l’épeler comme ma jeune voisine « péto… »

Et si vous voulez vous amuser, vous pouvez lire cet article sur les appels à projets dans le sport, « de la complexité à la pétaudière », ou encore ce blog « Mots surannés« 

Une expo de ouf (2 bis)

Je vous avais promis de vous donner la solution… La voici donc : il s’agit d’un philosophe de l’Antiquité Grecque, que d’aucun-e-s (comme moi) avaient tendance à considérer comme un « Sage »… Aristote! Eh oui… Alors, comment se fait-il qu’on le trouve représenté en si fâcheuse posture?
A l’origine, de violents débats autour de la philosophie, dans la Sorbonne médiévale (mais pas seulement!). Il a été victime des controverses entre l’Eglise et la Science. Dans un tel cas, les partis cherchent à nuire aux personnes qui leur sont opposées. De nos jours, c’est plutôt aux vivant-e-s. Mais à cette époque, aucun problème pour attaquer les mort-e-s, donc Aristote.

Qu’avait-il donc fait qui lui a valu un tel traitement artistique? Tout simplement d’avoir été amoureux de la maîtresse d’Alexandre le Grand, Phyllis. Les trouvères ou troubadours se saisirent de l’histoire, et ainsi naquit le Lai d’Aristote.

Moi qui faillit devenir médiéviste et qui suis fan des Lais de Marie de France, je dois bien avouer que je ne connaissais pas ce lai. Je ne résiste donc pas à l’envie de vous le livrer tout entier, ce qui vous permettra de méditer cette nuit…

Aristote, qui avait pour élève Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.), reprochait à ce dernier de se laisser déconcentrer de ses royales fonctions par la courtisane Phyllis dont il était éperdument amoureux. Obéissant, le brave roi de Macédoine cesse donc de fréquenter la donzelle et s’en retourne traiter les affaires de l’État. Apprenant les raisons de son abandon, la gourgandine décide de se venger du vieux philosophe et tente de le séduire en se pavanant sous ses fenêtres en tenue légère. Notre Stagirite tombe sous le charme ! Phyllis annonce alors au sage que s’il veut la posséder, il devra d’abord se livrer à un petit caprice et, sellé et bridé, se laisser chevaucher par la belle. L’éminent barbu accepte ce jeu sans se douter du tour qu’on est en train de lui jouer. En selle et hue ! voilà Phyllis qui se promène à dos d’Aristote dans les jardins du roi, le fouettant pour le faire avancer. Alexandre du sommet de sa tour, assiste à cette scène accablante. Amusé, il reproche tout de même à son maître de n’avoir point de raison et d’avoir cédé au jeu de la tentation. Le philosophe est bien contraint d’admettre qu’il n’a su résister à son désir, mais profite de la situation pour donner la leçon à son pupille : si même le sage succombe, que de précautions doit prendre le jeune et fougueux Alexandre pour ne pas se laisser prendre aux pièges de la séduction. Comme le dit Aristote : «Veritez est, et ge le di, / Qu’amor vaint tout et tout vaincra / Tant com cis siecles durera » (Lai d’Aristote version de M. Delbouille, v. 577-579).

Au fait, nouvelle énigme : qu’est-ce donc qu’un Stagirite?

Un peintre et des poètes : la synergie des arts

Dans le précédent article, nous étions à Deauville pour l’exposition consacrée à Zao Wou-Ki, et je vous avais promis de finir sur ses rencontres avec les poètes. En effet, une partie de l’exposition est consacrée au dialogue entre les oeuvres des uns et des autres.

Le processus est loin d’être toujours identique. Dans certains cas, une oeuvre en précède une autre, qui soit la commente, soit l’illustre… Dans d’autres, il s’agit d’une sorte d’écho entre deux créations.

Dans l’exposition, le parcours est chronologique. Je ne ferai pas le choix du même ordre, préférant comme critère la « proximité » entre les artistes : de la moins forte à la plus prégnante.

EZRA POUND

C’est pourquoi je commencerai par « le dernier », chronologiquement parlant, qui est celui dont Zao n’a jamais été proche de son vivant : Ezra Pound. En effet, c’est après le décès de ce dernier que les éditeurs ont sollicité le peintre pour qu’il crée des estampes en regard d’une de ses oeuvres.

YVES BONNEFOY

C’est assez tardivement aussi que Zao a oeuvré en écho aux poèmes d’Yves Bonnefoy, autour des années 2000…

HUBERT JUIN

C’est aussi une maison d’éditions qui est à l’origine de la rencontre entre Hubert Juin et Zao Wou_Ki et amena ce dernier à créer « en résonance » avec les poèmes de l’écrivain.

RENE CHAR

31 ans d’amitié et de créativité partagée, telle est l’histoire de René Char et Zao Wou-Ki, qui a été à l’origine de nombres d’oeuvres…

Le premier ouvrage qui en résulta est présenté dans cette exposition. En voici quelques extraits.

HENRI MICHAUX

Une longue amitié a lié les deux hommes. Elle a commencé peu après l’arrivée du jeune Chinois à Paris et a duré jusqu’au décès du poète en 1984. Elle a perduré au travers d’hommages et d’illustration d’éditions posthumes.

Il est assez rare que l’écrit succède à l’image, en poésie, surtout lorsque les artistes ne se connaissent pas… Tel est pourtant le cas de cette « lecture » qu’avait faite le poète lorsqu’il découvrir les oeuvres du jeune Chinois, avant même de le rencontrer.

« En regard de… », « lecture », « résonance »… les modalités d’interactions entre les artistes et entre leurs oeuvres sont d’une grande variété, telle est la leçon que l’on tire de cette exposition, qui me donne envie d’approfondir tout cela par la suite… Mais je ne veux pas terminer sans citer le peintre, bien sûr!

Une « rencontre » intéressante, pour de belles rencontres…

J’ai découvert ce mardi soir, grâce à des ami-e-s, un superbe lieu dont j’ignorais l’existence jusqu’alors, dans un bourg peu éloigné de ma base picarde, Ault-Onival. Il s’agit de l’ancien dancing de l’ancien casino de cette station balnéaire jadis très prisée des gens du Nord-Pas-de-Calais, et toujours appréciée des habitant-e-s de ce qui est devenu « Hauts-de-France » (ne cherchez pas leur nom, ils n’en ont pas, et d’ailleurs les Picards, entre autres, se sont déchaînés en propositions humoristiques tant ils étaient en colère de voir disparaître leur région derrière cette dénomination étrange).

Une carte postale représentant le Petit Casino. Le dancing est à gauche, dans la rue perpendiculaire

Et voici ce qu’il en est aujourd’hui…

A l’intérieur, une magnifique salle avec un balcon superbement décoré et ceint de verdure.

Au sol, le souvenir des couples qui y ont dansé…

Je n’irai pas plus avant dans les photos du lieu, car il s’agit d’un domicile personnel, et, pour moi, l’intimité, même si elle est partagée le temps d’un évènement, doit être préservée. Et le lieu n’est pas l’objet de cet article! Mais, en l’occurrence, il fournit un précieux cocon pour des rencontres chaleureuses mais aussi passionnantes. Ce qui fut le cas en ce début du mois de Mai, où je fus reçue par la maîtresse de céans, qui m’expliqua plus tard ce qu’est l’association, qui est présentée en ces termes sur son site.

« C’est un lieu qui a pris naissance dans le dancing d’un ancien casino de bord de mer.
L’ailleurs… est l’emplacement unique dans lequel il se pose : entre la naissance des falaises et les marais de la baie de Somme, dans un village arrêté dans le temps, décors naturels étonnants propices à la création.
Lieu chargé d’histoires donc, et qui reprend sa route sur d’autres voies.
Petit Casino d’Ailleurs… est avant tout un regroupement d’artistes d’univers différents, de disciplines différentes, tant dans le spectacle vivant, la danse, le théâtre ou le chant, que dans les arts visuels, la photographie, la vidéo documentaire ou de fiction. »

Leur devise m’a beaucoup « parlé »: « …respect – laïcité – écoute – irrévérence – curiosité – générosité – bienveillance – détermination – vigilance…« 

Sur la page Facebook d’Hélène Busnel, notre hôtesse, vous trouverez une présentation de cette rencontre par Didier Debril, ainsi que des photos. Pour ma part, juste des impressions que je tiens à partager avec vous, en quelques mots.

Richesse, diversité et véritables échanges

Qu’il s’agisse du panel d’intervenant-e-s ou du « public », j’ai trouvé la qualité des échanges exceptionnelle. Beaucoup d’écoute, du sérieux n’excluant pas le rire, de l’expertise sans flagornerie, bref, tout ce que j’aime. Et l’on a parlé arts, mais aussi langue, vie quotidienne et oiseaux…

Energies, profondeur et expression, de l’ « inspir » à l’ « expir » médié par la langue picarde

Rien de tel qu’un extrait saisi et noté sur mon téléphone : « Exploitation d’une langue terrienne pour reproduire la pensée proche du dessin« .

Une très grande profondeur, philosophique et j’allais dire « spirituelle », dans les textes qui ont été lus par les deux artistes, dont d’ailleurs j’ai beaucoup apprécié l’harmonie au-delà des (ou grâce aux) différences, Dominique de Beir et Anne Mancaux. Différences, y compris dans la manière de lire et prononcer le picard.

Dominique De Beir
Anne Mancaux

Désolée pour Anne, dont la tête a été coupée dans cette vidéo (pourtant prise avec!!! je suis toujours aussi nulle en technique). Voici donc, pour compenser, une photo d’elle prise lors de la présentation de son Bécédaire en picard, empruntée au Courrier Picard.

Le FRAC était représenté par son directeur en personne, Pascal Neveux, qui a expliqué le « mouvement de résistance » de ce fonds plutôt spécialisé en dessin. Je ne le connaissais pas, et comme je pense qu’il en est de même pour une partie du lectorat de ce blog, voici ce que Connaissance des Arts en disait lors de sa nomination:

« Pascal Neveux, docteur en histoire de l’art, a travaillé à Art Public Contemporain et à la galerie Jean-Gabriel Mitterand avant d’intégrer, en 1992, le Crédac Centre d’art contemporain d’Ivry-sur-Seine. De 1999 à 2006, il a dirigé le Frac Alsace. En 2006, il a été nommé directeur au Frac Paca de Marseille. Président de l’association Marseille Expos depuis 2013, il laisse un bilan positif de son passage dans la cité phocéenne.
En plus de ses fonctions successives à la tête d’institutions renommées promouvant la création contemporaine, Pascal Neveux s’illustre dans le commissariat d’exposition et la publication d’écrits. Parmi ses ouvrages, Adrian Schiess : un discours sur la peinture, très banal, très traditionnel (Presses du réel, 2014). L’auteur y commente le travail de l’artiste suisse en parallèle de son exposition éponyme au Frac Paca. Il a assuré, entre autres, le commissariat de l’exposition « Life on Line – Claude Lévêque » à la Vieille Charité (2018)
. »

Il est rare que dialoguent aussi bien artistes entre eux, institutionnels et béotien-ne-s… Et c’est aussi une des facettes de cette soirée que j’ai particulièrement appréciée… En regrettant de ne pouvoir assister le samedi 10 mai à 19h à la performance dansée avec Hélène Busnel… Mais si vous lisez cet article et que vous n’êtes pas à l’autre bout de la France, allez-y et vous me raconterez?

Un dernier extrait des mots notés ?

« Une autre énergie naît de la rencontre des énergies »…

Le dit du Genji (2)

Vous vous souvenez de la question qui m’a été posée, et du choix que j’ai fait d’adopter pour ce texte l’ordre des réponses que j’ai faites? Voici donc la deuxième réponse : ce qu’est un « genji »…

Mais avant d’essayer d’expliquer ce que j’en ai compris, il me faut présenter la personne qui a été une guide aussi compétente qu’agréable. En réalité, la visite s’est terminé sans qu’on sache à qui l’on avait affaire. Et elle s’est esquivée aussi modestement que rapidement dès la fin des questions/réponses. J’ai donc cherché auprès du personnel des informations sur elle, mais personne ne connaissait même son nom. Un « surveillant » a fini par aller la chercher en coulisse, malgré mes protestations. Et elle s’est dérangée pour venir me parler. J’avais raison. Ce n’est pas une « guide » ordinaire. Voici comment elle est présentée sur le site du Grand Palais.

« Titulaire d’un DEA d’Etudes Indiennes, d’une maîtrise d’histoire de l’art et d’une licence de chinois, diplômée de l’École du Louvre,  Véronique Crombé est conférencière des musées nationaux depuis 1987 et travaille depuis cette date pour la RMN-GP, intervenant principalement au Musée National des Arts Asiatiques – Guimet et au Musée d’Orsay. 

Spécialiste des arts asiatiques, bouddhiste dans la tradition theravada, elle a beaucoup voyagé à travers l’Asie à titre personnel ou pour donner des conférences. 

Elle a collaboré à divers ouvrages sur le bouddhisme, les religions et les arts de  l’Asie, et publié, en 2000, « Le Bouddha » paru chez Desclée de Brouwer. 

Traductrice diplômée de l’Université de Londres, elle a également traduit de nombreux ouvrages et catalogues d’exposition. 

Particulièrement sensible aux problèmes de protection du patrimoine artistique et architectural, et très liée à l’Irlande, elle est engagée dans une campagne visant à préserver un quartier historique de Dublin. »

J’avais donc bien raison de l’avoir autant appréciée, elle est vraiment experte! Et je lui suis reconnaissante de partager ainsi son savoir, avec autant de modestie… 

J’ai découvert qu’elle avait aussi des talents artistiques. Voir par exemple ici.

Mais revenons au Dit du Genji, dont voici la plus ancienne transcription, datant du 12ème siècle.

2. La coexistence d’une branche régnante et d’une branche écartée du pouvoir

Un genji est le fils d’un empereur, qui ne peut prétendre accéder au trône. Ainsi est créée une nouvelle branche potentiellement impériale.

Le texte s’apparenterait à une saga, ou un roman-fleuve… Imaginez! 54 livres, plus de 200 personnages… Il retrace l’histoire politique et le destin personnel d’un Genji, aussi beau qu’intelligent, aussi puissant que poète… Son nom? Hikaru Genji, « Hikaru » signifie « brillant », dans tous les sens du terme. Fils de l’empereur Kiritsubo, il perd sa mère à trois ans, ce qui le poussera à rechercher des femmes qui lui ressemblent, comme Fujitsubo, introduite à la cour de l’empereur pour cette même raison, avec qui il entretient une relation secrète. Il va, par la suite, être écarté du trône par son père, qui le désignera comme « Genji ».

Non, je ne vous raconterai pas la suite, sinon cet article va faire plusieurs dizaines de pages. Et de toutes façons cela resterait incompréhensible. A vous de le lire, si vous le voulez… Vous avez de la chance, il en existe des traductions françaises depuis 1928… Mais la seule accessible actuellement a été faite par René Sieffert (1923-2004), japonologue de l’INALCO. La photo ci-dessous en montre une superbe édition illustrée…

Peut-on rire de tout ?

Vaste question, n’est-ce pas? Mais la pièce vue hier soir m’a poussée à me la poser à nouveau.

Car je dois avouer que, comme la grande majorité du public dans la salle du Théâtre Fontaine, j’ai beaucoup ri à certains moments. Le dialogue est amusant. Une vraie comédie de boulevard. Mais le sujet l’est moins, surtout pour quelqu’un comme moi, qui ai connu la vie de l’Allemagne dite de l’Est sous l’autorité soviétique, qui ai partagé les craintes de mes amis allemands, et ai pu voir les conséquences horribles de la répression permanente.

Car la pièce met en scène cette période sombre qui a précédé la chute du mur de Berlin. Période où nombre d’habitants de la RDA ne pensaient qu’à fuir de l’autre côté, en se faisant une image un peu trop idyllique de ce qui se passait à l’ouest… Et certains des personnages illustrent les fanatiques du régime, voire les tortionnaires de la STASI.

Un des films projetés durant la séance, évoquant le Berlin de l’époque (source)

Alors, me direz-vous, pourquoi tant de rires?

Car certaines répliques y poussent, et, au comique de mots, s’ajoute celui des situations. Le jeu exagéré de certains acteurs, et surtout de l’actrice principale, m’a certes gênée, mais il faut dire que je me suis bien amusée. Tout au moins pendant la première moitié de la pièce. Pendant la seconde, j’étais partagée entre rires et horreur, tant remontaient des souvenirs noirs…

A la sortie, avis partagés. Le public a ovationné les acteurs. Certes, ils et elles se sont littéralement démené-e-s pour maintenir un rythme effréné tout du long. Et la mise en scène, avec « irruption » (je choisis volontairement ce mot, tant on s’y attend peu) de films et animations, est assez originale.

Mais la question demeure : peut-on rire de tout? Comment la pièce parle-t-elle aux générations pour qui cette période relève désormais de l’histoire?

La voûte étoilée du théâtre évoque une autre Dimension…

Ne restons pas sur une note trop sombre. Car, à la sortie, j’ai ri à nouveau en découvrant la décoration du théâtre…

La Sauvage

La pièce s’ouvre sur l’interprétation quelque peu « forcée » d’un chanteur sur le retour, en veste noire à paillettes, évoquant les tenues des rockers dans les années 80, et notamment celui qui aurait eu 80 ans cette année, Johnny Hallyday. Ce qu’il chante? « La Sauvage », une chanson d’amour… On comprend très vite que nous nous trouvons en pleine répétition, d’un orchestre que l’on pourrait qualifier de « familial » : le père dirige et chante, la mère joue de son corps et des maracas, la fille et sa copine sont au violon, et un pianiste complète le tout.

Le trio familial et l' »amie de la fille »

On apprend aussi très vite qu’il est depuis longtemps l’amant de la mère, ce qui ne l’empêche pas de courtiser la fille. Une sorte de vaudeville où tout serait révélé d’entrée de jeu. Sur quoi va donc porter l’intrigue?

Elle est double : le devenir de cet orchestre minable, qui manque de revenus, et celui de la jeune fille, courtisée par le pianiste et amoureuse d’un autre artiste, beaucoup plus renommé et à la fortune apparemment non négligeable. Le centre de l’attention se déplace donc vers celui-ci. D’abord, par son évocation dans les propos des autres personnages. Ensuite, pas son dialogue avec un protagoniste « étranger » à l’ensemble. Enfin, par son amour visible (trop visible?) pour la jeune fille.

Mais, en réalité, sur le « pouvoir d’agir » d’une jeune fille, dont le personnage a été créé, ne l’oublions pas, dans les années 30. Et, dans « Sauvage », on pourrait retenir aussi le sens de « (se) Sauver ».

Le père se réveillant d’une sieste post-prandiale dans la maison du riche prétendant

Loin de moi l’idée de vous raconter la pièce. Il faut la lire, il faut la voir, il faut la vivre. Et apprécier la mise en scène dépouillée, le jeu des actrices et acteurs, toutes et tous amateurs/trices (« amateurices » comme dirait Charline), les dialogues mordants, le panel d’émotions…

Cette pièce de Jean Anouilh est peu connue, peu jouée depuis sa création au Théâtre des Mathurins en 1934. Le personnage de Thérèse est intéressant.

« Solitude, honte, poids du passé, solidarité de la misère et de la déchéance, impossible pureté, mythe du bonheur, achèvent de mettre en place les éléments récurrents d’un univers dramatique original »

L’amie qui m’accompagnait ce soir n’a pas compris le dénouement (dont je ne vous dirai rien), opposé à sa vision féministe et militante, engagée.
Quant à moi, après avoir eu un peu de mal à entrer dans l’intrigue, et surtout dans l’intrication comique/tragique, j’ai beaucoup apprécié le jeu des acteurs. Sobre pour les jeunes héros, plus « forcé » pour les parents, et en particulier le père, un Michel Piccoli en plein délire d’autodérision.

L’ensilage

Le village de Cheminas, où j’ai découvert ce mot

Vous savez combien j’aime découvrir de nouveaux mots. Ce fut le cas l’autre soir, dans une maison de vigneron en Ardèche, dont je vous parlerai quand mon travail me laissera un peu plus de loisir pour ce faire. Autour d’une table d’hôte, nous faisions connaissance. Deux jeunes gens de la Haute Loire venaient des environs du Puy en Velay pour travailler dans le coin. Lorsque je leur demandai en quoi consistait leur métier, ils m’expliquèrent qu’ils faisaient de l’ensilage.

Je pensai tout de suite au « silo », mais nous étions loin des plaines céréalières que je connaissais… Pourtant je n’avais pas tout à fait tort! Lisons le CNRTL, comme d’habitude…

« AGRIC. Opération de mise en silo (pour sa conservation pendant l’hiver) d’une récolte (de grains, racines ou fourrages verts). Herbes et trèfles ramassés pour l’ensilage; prairies artificielles destinées à l’ensilage.L’ensilage repose sur le déclenchement de fermentations qui favorisent la conservation (Wolkowitsch, Élév.,1966, p. 147).

P. méton.La récolte ainsi conservée.Des bêtes (…) sont entretenues l’hiver avec du foin, du maïs, de l’ensilage (Wolkowitsch, Élév.,1966, p. 147). »

C’est donc bien la même racine. Mais alors, pourquoi venir de si loin effectuer ce travail? Les agriculteurs/trices du coin ne peuvent-ils et elles pas le faire? Eh bien non, car cela nécessite des engins qui sont extrêmement onéreux. Iels préfèrent donc souvent « louer » la machine et son chauffeur. L’un des jeunes gens était le chauffeur, l’autre, le patron, qui avait monté sa petite entreprise car il est fan de mécanique.

Inconvénient du métier : le coût en investissement, les déplacements, et les horaires. D’après leurs dires, rentrer dîner à 21h est exceptionnel. Bien souvent, on passe la nuit, ou tout au moins une grande partie de la nuit aux champs.

Avantage du métier : être seul, sur son engin, tranquille. Faire de la mécanique l’hiver, quand on est au repos. Et surtout cela : on ne travaille dans les champs que d’avril à octobre. Un de leurs collègues peut ainsi, l’hiver, aller damer les pistes de ski…

Je me suis depuis enquise de la production de l’ensilage. Sur ces plateaux ardéchois, au-dessus de la vallée du Rhône, c’est de l’herbe qu’on ensile, ce que d’aucuns qualifient d’ « or vert ».

« Dans nos régions herbagères, notre or vert c’est l’ensilage d’herbe, estime Patrice Dubois, directeur de Rhône conseil élevage (Fidocl). La culture de l’herbe s’inscrit parfaitement dans des rotations longues, type : trois années de prairie, un maïs puis une céréale. Un bon ensilage d’herbe apporte une réponse en lait de près de 2 litres pour 1 kg de matière sèche ingérée. »

En hiver, les vaches doivent pouvoir retrouver le goût et la valeur de l’herbe sur pied qu’elles ont connues au printemps. Et pour cela, encore faut-il couper de la bonne herbe au bon stade, qui sèche rapidement au sol pour ne pas dégrader la qualité et assurer une conservation sans moisissure au silo. » (source)

Je me suis demandé la raison du « duo ». Puisqu’il y a un chauffeur, pourquoi un ensileur? La réponse, je l’ai trouvée en recherchant pour vous des images.

Eh oui, il faut deux engins : l’ensileuse, ou récolteuse – hacheuse ou faucheuse – hacheuse – chargeuse et le tracteur qui tire la benne pour collecter ce qui est coupé.

Et en trouvant cette image sur ce site, j’ai aussi trouvé une autre définition de l’ensilage, sur laquelle je vous laisserai méditer.

« L’ensilage est un mode de conservation des fourrages par fermentation anaérobie (en l’absence d’oxygène). Il s’obtient en hachant un fourrage (maïs, ray gras, fétuque, luzerne, méteil…) qui est ensuite gardé en silo. Soigneusement tassé et bâché, il développe des fermentations grâce aux bactéries lactiques contenues dans la plante. Il permet de constituer des stocks plus riches en protéines digestibles dans l’intestin (PDI) et en unités fourragères (UF) que le foin et d’assurer la sécurité alimentaire du cheptel.«