La Sauvage

La pièce s’ouvre sur l’interprétation quelque peu « forcée » d’un chanteur sur le retour, en veste noire à paillettes, évoquant les tenues des rockers dans les années 80, et notamment celui qui aurait eu 80 ans cette année, Johnny Hallyday. Ce qu’il chante? « La Sauvage », une chanson d’amour… On comprend très vite que nous nous trouvons en pleine répétition, d’un orchestre que l’on pourrait qualifier de « familial » : le père dirige et chante, la mère joue de son corps et des maracas, la fille et sa copine sont au violon, et un pianiste complète le tout.

Le trio familial et l' »amie de la fille »

On apprend aussi très vite qu’il est depuis longtemps l’amant de la mère, ce qui ne l’empêche pas de courtiser la fille. Une sorte de vaudeville où tout serait révélé d’entrée de jeu. Sur quoi va donc porter l’intrigue?

Elle est double : le devenir de cet orchestre minable, qui manque de revenus, et celui de la jeune fille, courtisée par le pianiste et amoureuse d’un autre artiste, beaucoup plus renommé et à la fortune apparemment non négligeable. Le centre de l’attention se déplace donc vers celui-ci. D’abord, par son évocation dans les propos des autres personnages. Ensuite, pas son dialogue avec un protagoniste « étranger » à l’ensemble. Enfin, par son amour visible (trop visible?) pour la jeune fille.

Mais, en réalité, sur le « pouvoir d’agir » d’une jeune fille, dont le personnage a été créé, ne l’oublions pas, dans les années 30. Et, dans « Sauvage », on pourrait retenir aussi le sens de « (se) Sauver ».

Le père se réveillant d’une sieste post-prandiale dans la maison du riche prétendant

Loin de moi l’idée de vous raconter la pièce. Il faut la lire, il faut la voir, il faut la vivre. Et apprécier la mise en scène dépouillée, le jeu des actrices et acteurs, toutes et tous amateurs/trices (« amateurices » comme dirait Charline), les dialogues mordants, le panel d’émotions…

Cette pièce de Jean Anouilh est peu connue, peu jouée depuis sa création au Théâtre des Mathurins en 1934. Le personnage de Thérèse est intéressant.

« Solitude, honte, poids du passé, solidarité de la misère et de la déchéance, impossible pureté, mythe du bonheur, achèvent de mettre en place les éléments récurrents d’un univers dramatique original »

L’amie qui m’accompagnait ce soir n’a pas compris le dénouement (dont je ne vous dirai rien), opposé à sa vision féministe et militante, engagée.
Quant à moi, après avoir eu un peu de mal à entrer dans l’intrigue, et surtout dans l’intrication comique/tragique, j’ai beaucoup apprécié le jeu des acteurs. Sobre pour les jeunes héros, plus « forcé » pour les parents, et en particulier le père, un Michel Piccoli en plein délire d’autodérision.

L’ensilage

Le village de Cheminas, où j’ai découvert ce mot

Vous savez combien j’aime découvrir de nouveaux mots. Ce fut le cas l’autre soir, dans une maison de vigneron en Ardèche, dont je vous parlerai quand mon travail me laissera un peu plus de loisir pour ce faire. Autour d’une table d’hôte, nous faisions connaissance. Deux jeunes gens de la Haute Loire venaient des environs du Puy en Velay pour travailler dans le coin. Lorsque je leur demandai en quoi consistait leur métier, ils m’expliquèrent qu’ils faisaient de l’ensilage.

Je pensai tout de suite au « silo », mais nous étions loin des plaines céréalières que je connaissais… Pourtant je n’avais pas tout à fait tort! Lisons le CNRTL, comme d’habitude…

« AGRIC. Opération de mise en silo (pour sa conservation pendant l’hiver) d’une récolte (de grains, racines ou fourrages verts). Herbes et trèfles ramassés pour l’ensilage; prairies artificielles destinées à l’ensilage.L’ensilage repose sur le déclenchement de fermentations qui favorisent la conservation (Wolkowitsch, Élév.,1966, p. 147).

P. méton.La récolte ainsi conservée.Des bêtes (…) sont entretenues l’hiver avec du foin, du maïs, de l’ensilage (Wolkowitsch, Élév.,1966, p. 147). »

C’est donc bien la même racine. Mais alors, pourquoi venir de si loin effectuer ce travail? Les agriculteurs/trices du coin ne peuvent-ils et elles pas le faire? Eh bien non, car cela nécessite des engins qui sont extrêmement onéreux. Iels préfèrent donc souvent « louer » la machine et son chauffeur. L’un des jeunes gens était le chauffeur, l’autre, le patron, qui avait monté sa petite entreprise car il est fan de mécanique.

Inconvénient du métier : le coût en investissement, les déplacements, et les horaires. D’après leurs dires, rentrer dîner à 21h est exceptionnel. Bien souvent, on passe la nuit, ou tout au moins une grande partie de la nuit aux champs.

Avantage du métier : être seul, sur son engin, tranquille. Faire de la mécanique l’hiver, quand on est au repos. Et surtout cela : on ne travaille dans les champs que d’avril à octobre. Un de leurs collègues peut ainsi, l’hiver, aller damer les pistes de ski…

Je me suis depuis enquise de la production de l’ensilage. Sur ces plateaux ardéchois, au-dessus de la vallée du Rhône, c’est de l’herbe qu’on ensile, ce que d’aucuns qualifient d’ « or vert ».

« Dans nos régions herbagères, notre or vert c’est l’ensilage d’herbe, estime Patrice Dubois, directeur de Rhône conseil élevage (Fidocl). La culture de l’herbe s’inscrit parfaitement dans des rotations longues, type : trois années de prairie, un maïs puis une céréale. Un bon ensilage d’herbe apporte une réponse en lait de près de 2 litres pour 1 kg de matière sèche ingérée. »

En hiver, les vaches doivent pouvoir retrouver le goût et la valeur de l’herbe sur pied qu’elles ont connues au printemps. Et pour cela, encore faut-il couper de la bonne herbe au bon stade, qui sèche rapidement au sol pour ne pas dégrader la qualité et assurer une conservation sans moisissure au silo. » (source)

Je me suis demandé la raison du « duo ». Puisqu’il y a un chauffeur, pourquoi un ensileur? La réponse, je l’ai trouvée en recherchant pour vous des images.

Eh oui, il faut deux engins : l’ensileuse, ou récolteuse – hacheuse ou faucheuse – hacheuse – chargeuse et le tracteur qui tire la benne pour collecter ce qui est coupé.

Et en trouvant cette image sur ce site, j’ai aussi trouvé une autre définition de l’ensilage, sur laquelle je vous laisserai méditer.

« L’ensilage est un mode de conservation des fourrages par fermentation anaérobie (en l’absence d’oxygène). Il s’obtient en hachant un fourrage (maïs, ray gras, fétuque, luzerne, méteil…) qui est ensuite gardé en silo. Soigneusement tassé et bâché, il développe des fermentations grâce aux bactéries lactiques contenues dans la plante. Il permet de constituer des stocks plus riches en protéines digestibles dans l’intestin (PDI) et en unités fourragères (UF) que le foin et d’assurer la sécurité alimentaire du cheptel.« 

Clin d’oeil à Verlaine

En saisissant cette image, je songeais à Verlaine « Le ciel est par-dessus le toit »…

Mais c’est un autre poème de lui que je préfère vous rappeler maintenant, en cette nuit de pleine lune…

La lune blanche
Luit dans les bois ;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramée…

Ô bien-aimée.

L’étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure…

Rêvons, c’est l’heure.

Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l’astre irise…

C’est l’heure exquise.

Eteindre ou étreindre le feu ?

J’ai été saisie par la beauté et la profondeur de quelques vers dits magnifiquement par une personne, et ai recherché le poème de Louis Aragon d’où ils sont extraits. L’oeuvre est longue, et triste… Je me suis demandé si je vous la livrerais en entier ou si je la couperais, moi aussi, et, si oui, à quel niveau. Voici donc le choix que j’ai fait. Mais si d’aucun-e-s souhaitent tout lire, ne craignez rien, vous le trouverez en ligne. Pour les autres, sachez simplement que la suite évoque l’Espagne franquiste… Le titre du poème? Le Vaste Monde

Il fait peut-être (je ne suis pas parvenue à trouver les dates des deux écrits) suite à une lettre d’Elsa Triolet qui commençait comme ceci :

« Il n’est pas facile de te parler. Tu sembles oublier que nous vivons l’épilogue de notre vie, qu’ensuite il n’y aura plus rien à dire et que l’index lui-même d’autres le liront — pas nous.

Je te reproche de vivre depuis trente-cinq ans comme si tu avais à courir pour éteindre un feu. Dans ta course, il ne faut surtout pas déranger, ni te devancer, ni t’emboîter le pas, ni te suivre — quel que soit l’ouvrage — aussi bien couper des branches sèches, il ne faut surtout pas s’aviser de faire quoi que ce soit avec toi, ensemble.« 

Où faut-il qu’on aille
Pour changer de paille
Si l’on est le feu

À moins qu’il ne faille
Si l’on est la paille
Fuir avec le feu

La paille est si tendre
Mais vouloir l’étendre Étendra le feu
Qu’on tente d’étreindre

Or il faut l’éteindre

Le long pour l’un pour l’autre est court
II y a deux sortes de gens
L’une est pour l’eau comme un barrage et l’autre fuit comme l’argent

Le mot-à-mot du mot amour à quoi bon courir à sa suite
Il est resté dans la
Dordogne avec le bruit prompt de la truite
Au détour des arbres profonds devant une maison perchée
Nous avions rêvé tout un jour d’une vie au bord d’un rocher

La barque à l’amarre
Dort au mort des mares
Dans l’ombre qui mue

Feuillards et ramures
La fraîcheur murmure
Et rien ne remue

Sauf qu’une main lasse
Un instant déplace
Un instant pas plus

La rame qui glisse

Sur les cailloux lisses
Comme un roman lu

Un film étrange

J’hésitais à aller voir ce film, mais les émissions mettant en scène François Ozon ont suscité ma curiosité. Surtout que j’ai adoré Potiche. Et apprécié 8 Femmes.

En outre, la distribution annoncée sur l’affiche m’a motivée en cette soirée de samedi encore bien fraîche et humide.

Un OVNI dans le paysage actuel du cinéma. C’est la métaphore qui m’est venue en regardant ce film. Que, je dois dire, je n’ai pas du tout apprécié. Pourquoi?

D’abord, il m’évoquait davantage une pièce de théâtre. Et j’avais raison : c’en est une, à l’origine.

Ensuite, j’ai détesté le sur-jeu des actrices et acteurs, même celles et ceux pour j’ai habituellement plutôt de l’admiration, comme Dussollier, ou dont on a l’habitude de les voir forcer le trait, comme, dans des styles très différents, Luchini ou Dany Boon (en Marseillais!!!).

Je pourrais ajouter un scénario faible, une actrice qui ne m’a pas fait vibrer du tout (dommage, c’est le personnage principal), et une lutte évidente contre les anachronismes vestimentaires et ornementaux…. trop, c’est trop! Seul le personnage de l’avocate, jouant sur le genre et l’ambiguïté des relations, m’a quelque peut intéressée. Et le contre-emploi d’Isabelle Huppert.

Peut-être n’ai-je pas bien perçu la finesse de ce film ? La critique de Télérama est dithyrambique et le considère comme oeuvre « féministe ». Je ne vois pas bien en quoi, pour ma part. Sauf à considérer comme satirique la surenchère de poncifs sur les catégories de sexe.

Certains articles vont loin dans l’éloge, comme le montre cet extrait :

« Mêlant subtilement l’immersion dans le Paris des années 30 à un propos éminemment d’actualité, Mon Crime réunit les éléments constitutifs de la meilleure des infractions au cinéma : l’efficacité de sa mécanique, la virtuosité de ses acteurs et la pertinence de son propos. Un film jubilatoire, tenant autant de l’hommage que de l’impertinence, qui portera haut les couleurs de justice en sortant sur nos écrans un mercredi de journée d’action, de sensibilisation et de mobilisation dédiée à la lutte pour les droits des femmes. »

En conséquence de quoi, ne tenez pas compte de ce « billet d’humeur » et allez le voir, puis rapportez ici vos commentaires?

Pas de bijou chez les orfèvres

Je n’étais jamais allée au Petit Montparnasse. Une de mes amies m’ayant demandé de l’y accompagner en ce dimanche après-midi de mars, d’un froid glacial et, qui plus est, date funeste pour moi, j’ai découvert cette petite salle cachée derrière sa grande soeur, que je connaissais, elle. Aucun charme. Et, qui plus est, des sièges peu agréables. Mais nous n’y étions pas pour le confort. Juste pour voir cette pièce sur laquelle les critiques sont globalement élogieuses.

Le début est plutôt prometteur, avec une belle scène évocatrice des films policiers en noir et blanc de jadis. Comme d’ailleurs les tenues des acteurs et actrices. Seul le roux flamboyant de la chevelure de l’une d’elles tranche.

Bien sûr, je ne vous raconterai pas l’histoire. Cela ne se fait pas, n’est-ce pas, quand il s’agit de deviner qui est le ou la coupable? Sauf quand on regarde Colombo…

Nous avons été toutes deux très déçues par cette pièce, assez insipide. Sans nous être cependant trop ennuyées, car le jeu des acteurs est intéressant, voire parfois surprenant, et le rythme est assez soutenu. Et les pas dans l’invisible escalier de métal ne manque pas de réveiller celle ou celui qui s’assoupirerait. Mais cela ne suffit pas à prendre du plaisir. Et je n’en ai pas vraiment pris. Seul l’acteur qui joue l’inspecteur de police, Philippe Perrussel, réussissait à me faire sourire, avec son air de faux Colombo (justement!) et de mauvais Maigret.

Source : site du théâtre

Je ne vous dis pas de ne pas aller voir cette pièce. Je pense que des amateurs/trices de films et romans policiers peuvent y trouver plaisir, car elle doit être pleine de références que je n’ai pas. Peut-être me manque-t-il cette culture pour l’apprécier?

La servante de Proust

Celles et ceux d’entre vous qui suivent ce blog régulièrement savent qu’il est un petit théâtre que j’affectionne, le Poche Montparnasse. Non pour son confort (plus que sommaire) ni pour la facilité du stationnement, mais pour l’accueil aimable et surtout la qualité des spectacles.

Cette fois encore, je ne fus point déçue…

Pourquoi avoir choisi de le voir, moi qui n’aime pas trop les « one (wo)man show » (même si ce n’en est pas tout à fait un)? Tout simplement parce que j’ai vu l’an dernier la très belle exposition sur Proust au Musée Carnavalet, où l’on parlait longuement du rôle étonnant de cette « servante ». Un rappel, donc. Un contrepoint. Un complément?

« Servante » ne me paraît pas tout à fait adapté, comme terme, car, telle que présentée dans cette pièce, je l’appellerais plutôt « dame de compagnie ». Même si elle ne prétend pas être une « Dame », Céleste Albaret, de son vrai nom Augustine Célestine Gineste.

Une performance remarquable de l’actrice, Annick Le Goff. Qui parvient à tenir les spectateurs/trices en haleine pendant 1H15, les faisant passer par toutes les émotions, leur faisant visualiser ce qu’est censée avoir vécu la jeune femme qui accompagna les dernières années de l’écrivain si particulier que fut Marcel Proust.

J’ai moins apprécié le jeu de celle qui intervient dans la seconde partie, Clémence Boisnard, trop statique, presque « empesée ». Dommage… mais peut-être est-ce voulu pour accentuer le contraste?

Je ne vous en dirai pas plus, préférant vous laisser découvrir ce beau spectacle qui nous plonge dans un univers si spécifique, au début du XXème siècle : l’appartement de l’écrivain qui sacrifia son présent au futur de son oeuvre. Et pour celles et ceux qui sont loin des scènes, il reste le livre de Belmont.

Monsieur Proust - Céleste Albaret - Robert Laffont - Poche - Librairie Le  Failler RENNES

Un roman graphique en a été tiré.

Quand le théâtre se joue de lui-même

Quelle pièce aller voir une fin de semaine, quand les autres partent en week-end ou en vacances et que l’on reste à Paris? Une idée me vient en consultant le web : les Faux British ! Je ne l’ai pas encore vue, mais, quand j’en parle, on me dit qu’elle est tellement bonne qu’on irait bien la revoir…

Direction donc les beaux quartiers, où je trouve heureusement une place non loin de la Comédie des Champs-Elysées. A la limite… Quelle idée d’avoir ainsi avancé les heures de spectacles! Maintenant, on se trouve placé-e devant un choix cornélien : dîner ou « spectater »… Combien de salles se trouvent moins fréquentées à cause de cela? Car d’aucun-e-s .ne peuvent se passer de repas. Ce n’est pas mon cas, et j’arrive donc à l’heure sans avoir mangé… enfin, pas depuis 5 heures, ce qui reste supportable, n’est-ce pas?

J’adore l’ascenseur gigantesque de ce théâtre, avec son liftier, à qui je n’ai pas osé demandé pourquoi il n’était pas vêtu comme Spirou. Ce qui aurait été très seyant, car il est mignon comme tout. Et très aimable, ce qui ne gâche rien. Impossible de le photographier, car il est pris d’assaut… Mais quelques vues (pas très bonnes) du théâtre, dont je vous ai déjà parlé sur ce blog, voici bien longtemps…

Plusieurs surprises à l’arrivée au théâtre, mais je ne vous en dirai rien. Je vous laisse les découvrir, si vous allez voir ce spectacle, ce que je vous recommande chaudement. De quoi oublier tous les tracas du quotidien!

Car j’ai passé une heure trente à rire, rire, rire. Voilà qui fait du bien! Et à admirer des acteurs et actrices qui jouent le rôle des pires interprètes possibles. A cela s’ajoutent tous les gags liés à la mise en scène et aux décors, sans compter les textes dits de toutes les manières possibles…

Bref, un excellent moment dans cette belle salle ancienne, où seuls les genoux se plaignent…

Les artistes offrent toute une gamme de « jeux » tout aussi réjouissants les uns que les autres, flirtant parfois avec le burlesque sans vraiment y tomber.

J’ai un peu regretté la trop grande place accordée à l’un d’entre eux, visiblement tout aussi danseur que comédien. Car cela s’est fait au détriment d’autres, beaucoup plus subtils…

Je vous laisse comparer l’état du décor : avant / après… cela vous donnera peut-être une idée du spectacle?

Le public, hélas très peu nombreux (j’ai été « surclassée »!), ne cessait d’applaudir, et il a fallu couper court aux innombrables rappels.

Duc et Pioche

Jamais je n’aurais eu l’idée d’aller voir une pièce ainsi intitulée. Quel drôle de titre! Mais me voici entraînée au Théâtre de Poche (et non de Pioche) à Montparnasse, dans la même salle où j’avais assisté à une pièce fort intéressante voici quelques temps… Des banquettes en arc de cercle autour d’une non-scène, et le décor quasi inchangé : un petit bureau couvert de papier et quelques objets pour situer l’époque. En l’occurrence, le XVIIème siècle.

Restait à essayer de comprendre qui pouvait être « Pioche », et de quel « Duc » il s’agissait…

L’acteur incarnant ce Duc est un condensé de séduction, à presque 70 ans, ce qui m’a quelque peu gênée pour suivre intellectuellement. Je ne le connaissais pas, et viens de regarder sur le net de qui il s’agit : François-Eric Gendron. Quant à l’actice, née elle aussi en 1955, elle se nomme Sabine Haudepin. Nom qui vous rappelle quelque chose? Normal, elle est la soeur de Didier Haudepin que vous avez sans doute vu dans des films naguère.

Mais revenons à la pièce. On apprend progressivement que le Duc est auteur de Maximes célèbres… Vous avez deviné? Oui, c’est bien de François de La Rochefoucauld dont il est question.

La pièce traite de son amitié avec une auteure célèbre de l’époque. Cet incroyable Frondeur et séducteur s’est, paraît-il, « assagi » en vieillissant. On parle donc d’amitié entre lui et Marie-Madeleine, des liens qui auraient duré un quart de siècle, de 1655 à 1680, année du décès du Duc, qui avait 21 ans de plus que celle qui lui survivra dix ans encore. Qui était « Pioche »? Avez-vous trouvé? Des indices : amie de Madame de Sévigné, qu’elle a connu quand sa mère s’est remariée avec un oncle de celle-ci, Renaud-René de Sévigné, et à qui elle écrivit un jour :

« Vous êtes en Provence, ma belle ; vos heures sont libres, et votre tête encore plus. Le goût d’écrire vous dure encore pour tout le monde : il m’est passé pour tout le monde et, si j’avais un amant qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprais avec lui. Ne mesurez donc point notre amitié sur l’écriture. Je vous aimerai autant en ne vous écrivant qu’une page en un mois, que vous en m’en écrivant dix en huit jours« …

Ecrivaine ayant eu pour conseillers littéraires Segrais et Ménage…

Pioche était le nom de son père, un bourgeois, écuyer du roi et faisant partie de la suite de Richelieu qui lui confia l’éducation de son filleul. Il se faisait appeler Pioche de la Vergne pour paraître plus « noble ». Le prénom de sa fille évoque la nièce du Cardinal, Marie-Madeleine de Vignerot du Pont-de-Courlay, dame de Comballet puis duchesse d’Aiguillon. Isabelle Pena, fille d’un médecin du roi, mère de Marie-Madeleine, était à son service.

Sous quel nom est connue cette Marie-Madeleine Pioche de La Vergne? Avez-vous trouvé? Dans ce pays patriarcal, il faut chercher le nom de l’époux. A 21 ans, elle s’était mariée avec un « vieux » de 38, François Motier, comte de La Fayette. D’où le nom qui passera à la postérité comme celui d’une écrivaine de ce siècle : Madame de La Fayette.

La pièce met donc en scène les deux amis, au moment où l’auteure entreprend l’écriture de ce qui deviendra La Princesse de Clèves. On assiste à la genèse de cet ouvrage. Quelle part du fictif et de la réalité? Impossible à déterminer! Mais j’ai trouvé intéressants les questionnements autour de la conception du roman. Co-conception, en l’occurrence, devrais-je plutôt dire. Quel incipit? Comment rendre les personnages crédibles? Quels lieux choisir pour « décors » de l’action? Peut-on éviter de narrer, pour mieux mettre en valeur les finesses psychologiques? Tel est le thème de cette pièce écrite par Jean-Marie Besset, que j’ai vue (et surtout écoutée) avec beaucoup d’attention, en regrettant de ne pas avoir relu le livre avant…

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Des fleurs aux pleurs, des pleurs aux peurs

Les cimetières – mes lecteurs/trices fidèles le savent – sont parmi mes lieux préférés. J’aime la compagnie des personnes qui ont quitté ce monde turbulent… Me promener dans ces lieux calmes et souvent fort beaux, déambuler dans les allées en essayant de deviner ce qu’a pu être la vie que seule quelques chiffres, quelques mots, quelques images évoquent…

Aussi n’est-il pas étonnant que, pour la reprise de ma vie parisienne, j’aie choisi une pièce qui se déroule dans ce contexte.

J’avais lu de bonnes critiques sur la pièce, et par co-incidence, une affiche venait d’être placée sur la descendante des colonnes Morris, non loin de chez moi.

C’était aussi l’occasion rêvée de découvrir un théâtre que je n’avais jamais fréquenté, dans une rue pour moi légendaire… Me voici donc, en ce premier jour du mois de septembre tant attendu, prête à affronter la montée rude du début de cette rue. Le théâtre se situe tout en haut, à l’intersection avec la rue Junot. Je découvre que c’est le voisin du Moulin de la Galette, et me demande quels liens il a eu historiquement avec celui-ci. Il faudra que j’enquête…

Mais aujourd’hui, j’en resterai à la pièce.

Un décor fondé sur le hiatus minéral / végétal, couleur vive des fleurs / déclinaison de gris, artifice / réalité… Je découvrirai, au fur et à mesure du déroulé de la pièce, toute l’ingéniosité des choix de ses éléments… Je ne vous en dis pas plus, c’est à vous de découvrir quand vous verrez cette pièce.

Onze personnages, mais seuls trois sont « incarnés ». Et bien incarnés. L’héroïne, gardienne de ce cimetière. Et deux hommes. Cela vous fait penser à du « boulevard »? On en est loin, bien loin, et de plus en plus loin au fur et à mesure que se déroule… Dois-je dire « l’action »? Elle est loin d’être linéaire, et les repères temporels relèvent du challenge de l’écriture scénaristique et de l’exploitation du décor… Ou « le texte »? Car c’est lui qui porte tout, faisant passer les spectateurs/trices par toute une palette d’émotions, au point qu’à la fin, les sièges ne se vidèrent que lentement, pour laisser à chacun_e le temps de s’en remettre.

Je ne vous en dirai pas davantage. Pour que vous puissiez découvrir vous-même cette oeuvre originale, portée par une actrice étonnante et détonnante, Caroline Rochefort. Juste un mot pour vous expliquer le titre qui m’est venu spontanément à l’esprit. Les « peurs » ne sont pas celles de la mort, mais celles de la vie, et surtout de l’amour…