Une belle découverte : Berthe Weill. 3. Embûches

Nous en étions resté-e-s, dans le précédent article, au début des années 30… et vous vous doutez que cela va se gâter, pour tout le monde, et encore plus pour la galeriste issue d’une famille juive alsacienne…

Mais revenons en 1933, date à laquelle elle publie une autobiographie, ou plutôt une histoire de sa galerie. Enfin, un peu des deux…

Des artistes qu’elle a aidés y trouvent l’occasion de lui exprimer leur reconnaissance :

J’ai eu la chance de trouver sur un site une liste des artistes qu’elle a soutenus, avant qu’ils ne soient célèbres, voire même reconnus. Merci à son auteur, à qui je dois aussi le plan que je m’apprêtais à faire… Son blog, soit dit en passant, a été récompensé en tant que meilleur blog d’un étranger en France…

L’année suivant la parution de l’ouvrage, la galerie déménage à nouveau. Mais, cette fois, elle quitte les 18ème et 9ème pour le centre de Paris : la rue Saint Dominique. C’est sa quatrième adresse. Ce sera la dernière, car elle va devoir fermer en 1940.

Jusqu’au bout elle aura trouvé, encouragé, aidé, des artistes. Dont de nombreuses femmes. La liste en est impressionnante! Parmi elles, son amie, dont j’ai déjà évoqué le nom dans le premier article de cette série : Emilie Charmy, née Emilie Espérance Barret, dans une famille bourgeoise d’origine alsacienne, elle aussi. C’est au Salon des Indépendants qu’elle sera remarquée par Berthe, qui l’introduira dans une exposition collective en 1906. Voici son auto-portrait cette même année.

Piana Corsica, Emilie Charmy, 1906

Avec sa galerie, Berthe perd son logement. Mais elle a des ami-e-s. C’est sans doute ce qui l’a sauvée pendant la guerre (je ne suis pas parvenue à savoir ce qu’elle avait fait durant cette période). C’est, quoi qu’il en soit, ce qui va lui permettre de survivre à la misère. En 1946, une vente est organisée à son profit. 46 artistes qu’elle a soutenus vendent 80 oeuvres. Car ce n’est pas la Légion d’Honneur reçue en 1948 qui la nourrit! Elle vit alors dans une maison de retraite, à l’Isle Adam. Mais c’est à son domicile, rue Saint Dominique, qu’elle décède en avril 1951. Une triste fin de vie, mais éclairée par l’amitié, la reconnaissance et la solidarité…

Je n’ai pas lu cet ouvrage qui vient de paraître, mais il me semble intéressant. Vous pouvez aussi en savoir davantage en regardant les vidéos sur le site du Musée de l’Orangerie. Bonne découverte, à votre tour!

Une belle découverte : Berthe Weill. 2. Toujours l’avant-garde!

Je vous ai laissé, dans le précédent article, en 1917. Cette année-là, deux événements.

Berthe Weil consacre une exposition à Modigliani. Qui hélas a causé des problèmes à la galeriste, et n’a pas été couronnée du succès espéré. Beaux-Arts, dans une publication intitulée « Tout ce que vous ne savez pas sur Modigliani » en raconte l’histoire.

« Le 3 décembre 1917, Modigliani inaugure sa première (et dernière) exposition solo grâce à l’audacieuse Berthe Weill, qui a décidé de présenter 32 de ses œuvres dans sa galerie parisienne. Mais la police interrompt brutalement le vernissage et ordonne la fermeture de l’événement. Ses nus aux couleurs chaudes, dont certains affichent une toison pubienne, seraient coupables d’outrage à la pudeur ! L’exposition rouvre sans les toiles incriminées et l’artiste ne fait pas une seule vente. Un comble quand on sait que l’un des tableaux censurés, Nu couché, sera adjugé 170,4 millions de dollars chez Christie’s en 2015, rejoignant les records de l’histoire des enchères… »

Voici le tableau saisi pour « outrage aux moeurs »!

Amedeo Modigliani, 1916, Reclining Nude (Nu couché), oil on canvas, 65.5 x 87 cm, Foundation E.G. Bührle

Vous avez peut-être remarqué l’adresse sur l’affiche. Ce n’est plus le 25, rue Victor Massé, mais le 50, rue Taitbout. En effet, jusqu’alors, elle ne disposait que de six mètres de cimaise pour accrocher les oeuvres. Vu le succès grandissant de sa galerie, il lui fallait plus d’espace. Elle déménagea donc alors pour cette adresse.

Et voici, à cette époque, un portrait de l’artiste qui finira sa courte vie trois ans plus tard, en 1920.

1920, c’est aussi l’année de la migration de la galerie vers le 46, rue Lafitte. Pas très loin, et toujours dans le 9ème arrondissement. Pas un hasard, ce choix. Elle connaissait bien les lieux qui, quelques années plus tôt, abritaient la galerie de Clovis Sagot.

« Clovis Sagot, établi au 46, rue Laffitte à Paris, où il ouvre une galerie d’art, fut notamment l’un des premiers marchands de Picasso (avec d’autres marchands comme Pedro Mañach, Ambroise Vollard, qui était son voisin, et Berthe Weill). C’est chez Sagot que Marie Laurencin rencontre Picasso en 1907, qui lui présente quelques jours plus tard Guillaume Apollinaire qui allait devenir son amant. » (Wikipédia)

Les deux galeristes avaient des points communs, dont la découverte de « jeunes » artistes. Mais, d’après mes lectures, l’une était visiblement moins « commerçante » que l’autre.

« Picasso avait quitté la galerie de Berthe Weill en 1903 pour – selon les termes de cette dernière – trouver Sagot. En 1909, il s’en éloigne à son tour, afin de travailler avec ces autres marchands, plus reconnus et aux stratégies commerciales plus sûres. Lors de l’importante exposition «Manet and the Post-Impressionists» aux Grafton Galleries de Londres en novembre 1910 – janvier 1911, c’est néanmoins Sagot qui y envoie le plus grand nombre d’oeuvres de Picasso. » (source)

En 1909, Picasso aurait fait le portrait du marchand d’art à partir de la photo suivante.

Bref, trêve de divagations, Berthe Weill s’installe au 46 rue Laffitte, voie parisienne particulièrement marquée par les beaux-arts, mais aussi la littérature (Proust…), le théâtre (Sarah Bernard), bref, la société culturelle mais aussi politique d’alors. Pas de photo actuelle de l’immeuble, car le 46 est devenu… « Le 46 », un restaurant! Mais une photo un peu plus ancienne (source).

Je ne résiste pas à l’envie de partager avec vous cette étude, où l’auteur avoue ne pas savoir où se situait la galerie de Berthe (passage en gras). La liste est impressionnante!

« N°2 : Antoine BAER, qui vend ses tableaux au rez-de-chaussée de la maison de Sir Richard Wallace.

-N°3 : Galerie BRAME, spécialiste de Corot et plus tard de Degas aussi. Hector Brame s’était d’abord associé avec Durand-Ruel.

-N°5 : Galerie MOUREAUX, dont nous ne connaissons pas l’orientation artistique faute d’archives.

-N°6 : Ambroise VOLLARD s’était d’abord installé ici, avant d’ouvrir une galerie plus grande au N°39/41.

-N°8 : Alexandre BERNHEIM dit Bernheim-Jeune, de 1863 à 1906 ; il fut un des grands défenseurs des impressionnistes Monet et Renoir. Une des plus importantes expositions Van Gogh a eu lieu dans ses murs. Bernheim vend aussi Seurat, Bonnard et Matisse.

-N°10 : Adolphe BEUGNIET qui présente depuis 1848 des tableaux et aquarelles d’artistes importants comme Delacroix et plus tard – dans les années 1880 – Degas.

-N°12 : Alexis FEBURE, le premier marchand de tableaux de Manet.

-N°15 – dans les bâtiments sur rue de l’hôtel S.Rothschild : Galerie WEYLE qui malgré l’emplacement prestigieux est restée dans l’ombre de ses voisins.

-N°16 : DURAND-RUEL, sans doute avec Bernheim le marchand le plus important, mais qui reste à cette adresse où il s’était installé en 1870 jusqu’en 1920. Durand-Ruel a organisé la plupart des grandes expositions des impressionnistes, avec notamment Monet, Renoir, Pissarro, Sisley, et avait une renommée mondiale. Après 1920 il n’y avait que le siège new-yorkais qui a survécu jusqu’en 1950.

-N°20 : Simon CAHEN, spécialistes de tableaux « modernes » des années 1880.

-N°22 : Alphonse LEGRAND qui a – sans beaucoup de succès – essayé de vendre des tableaux de Caillebotte.

-N°27 : Alexis-Eugène DETRIMONT qui vend aussi des cadres, comme beaucoup de ses collègues. Detrimont siégeait d’abord au N°33 où il s’était fait une réputation comme marchand de tableaux de paysage, en particulier de Daubigny. Il présentait aussi Courbet. En 1886 il s’installe à la place de la galerie Louis LATOUCHE qui avait vendu des Monet et des Pissarro.

-N°28 : Galerie Gustave TEMPELAERE, une galerie mineure.

-N°38 : Galerie BOURDEL, galerie du second plan.

-N°39/41 : La galerie de VOLLARD où Cézanne était à l’honneur. Ambroise Vollard a sans aucun doute créé la célébrité de cet artiste, comme il l’a fait pour d’autres comme Picasso qui a peint un portrait cubiste du marchand qui était aussi écrivain à ses heures.

-N°43 : Galerie CARMENTRON qui a présenté des œuvres de Whistler. A la même adresse il y a eu aussi la galerie DIOT (vente d’aquarelles).

-N°46 : Clovis SAGOT, au début du XXe siècle un des principaux marchands (et grand ami) de Picasso, mais aussi de Gris, Léger, Lhote, Laurencin, Gleizes, Metzinger,…

-N°47 : Galerie GUERIN, comme son collègue Cahen (N°20) spécialiste de tableaux « modernes »

-N°52 : Pierre Firmin Ferdinand MARTIN dit le père Martin, le marchand des peintres de Barbizon et ensuite de plusieurs impressionnistes autour de 1874. Pissarro a été inscrit un temps à son adresse. Un des rares marchands de tableaux (avec Vollard, un peu plus tard) à avoir une nette position politique à gauche, voire anarchisante. Pour l’instant nous ne connaissons pas l’adresse exacte de quelques autres galeries importantes qui avaient leur siège dans la rue Laffitte à un moment ou un autre. Par exemple Berthe WEILL qui y était de 1919 à 1926 et présentait Picasso, Picabia, Dufy, mais aussi Rouault et Van Dongen … Ou la galerie TENDANCES NOUVELLES, dont Kandinsky était l’artiste le plus célèbre. Maurice GOBIN vendait jusqu’au début des années 1950 des estampes d’artistes modernes, dont Derain. Louise Abbéma a été le cœur artistique de cette rue, puisqu’elle y vivait. Les autres artistes, peintres surtout, ne faisaient qu’y passer pour aller chez leurs marchands de tableaux. Mais déjà cela a fait que la rue Laffitte ait sa place dans l’histoire de l’art français.

En 1920, Berthe Weill imagine de regrouper en une exposition un « Groupe éclectique : Fauves, cubistes et post-cubistes ». Trois générations d’artistes, dont beaucoup avaient débuté dans sa galerie. Parmi eux, Alexander Archipenko.

Parmi les artistes que soutient Berthe Weill, Alice Halicka, à qui elle consacre une présentation personnelle en 1922.

Le trentenaire de la galerie est visiblement l’occasion de joyeuses festivités…

Vous devinez que la galerie va connaître d’autres aventures… que j’évoquerai dans un troisième (et, promis, dernier) article…

Une belle découverte : Berthe Weill. 1. Première galerie

Je dois bien l’avouer : je n’avais jamais entendu parler de cette artiste, et l’idée d’aller voir cette exposition ne m’est pas venue spontanément. D’autant que l’affiche n’était guère attrayante! Jugez-en vous-même!

Un nouvel aveu s’impose : j’ai été subjuguée par la force et la beauté de son oeuvre. Et le personnage m’a vraiment intriguée… Dès l’affiche, à vrai dire : que signifiait « Galeriste d’avant-garde »? Et pourquoi ce parti-pris d’un fond rose très « fifille ». Connotation totalement antinomique avec le portrait (dont j’ai appris par la suite qu’il est dû à son amie Emilie Charmy, qui ne l’a pas flattée!) très sombre, que seul éclaire un visage emprunt de finesse, avec un regard pétillant derrière les bésicles et un sourire en coin dont on ne sait s’il faut l’interpréter comme charmeur ou moqueur… La voici en photo, avec la famille Lévy, aux alentours de 1900 (au centre en bas).

Une volonté affirmée de s’installer comme galeriste, à une époque où les hommes dominaient dans ce métier. Elle avait d’abord ouvert une boutique en lien avec sa formation auprès d’un marchand d’estampes, Salvator Mayer, chez qui elle était entrée en apprentissage lors de son arrivée à Paris, depuis son Alsace natale. Mais très vite elle décida de devenir galeriste, avec un objectif précis : sortir des sentiers battus, et notamment de la tradition académique, et faire découvrir des peintres « d’avant-garde ». Nous sommes en 1901, elle a à peine 36 ans. Voici ce qu’elle en dit dans son autobiographie écrite en 1933.

L’adresse – 25, rue Victor Massé, dans le 9ème, a déjà une histoire, dans les Beaux-Arts : ce fut celle d’un certain Théo, qui y a abrité de 1886 à 1888 son frère Vincent… Ci-dessous, la « Vue depuis la fenêtre » qu’a peinte ce dernier à cette époque.

Petite parenthèse : si cette période vous intéresse, je vous conseille un article en ligne sur le site Paris la Douce, auquel j’ai emprunté cette reproduction. Mais revenons à Berthe, au talent d’inventeure, dans le sens profond du terme : celle qui découvre. Et pas n’importe qui : parmi les premiers artistes exposés, un jeune inconnu, Picasso!

Je n’ai pas choisi le Moulin de la Galette, plus connu, mais une autre toile de l’artiste, que je n’avais jamais vue, et qui a suscité en moi des émotions similaires à celles que je ressens devant certains tableaux de Chagall…

Elle a aussi été fait largement la promotion de Toulouse-Lautrec.

Ses réseaux lui permettent d’aller plus avant, de découvrir, encore et encore. Pourtant, elle ne ménage pas ceux à qui elle a affaire!

La liste de ces artistes plus ou moins (in)connus qu’elle a accueillis, encouragés, et dont elle a assuré la promotion commerciale est telle que je renonce à vous la transmettre. Vous la lirez aisément sur les nombreux articles et dans les livres qui lui sont consacrés. Le terme « artistes » a été choisi, car on trouve parmi les productions exposées des objets. J’en ai sélectionné pour vous deux qui ont attiré mon attention sur Paco Durrio.

Vous ne le connaissiez pas non plus? En cherchant à en savoir davantage sur ce sculpteur, je l’ai trouvé représenté par… Gauguin, guitare à la main.

Elle ne s’intéresse pas qu’aux Beaux-Arts… L’électricité éclaire sa galerie dès 1908, avant les grands travaux qui succédèrent à la crue de 1910. Elle fut la première de sa rue à passer du gaz à l’électricité… Autre signe de modernisme, qui, allié au rejet des contraintes et des normes, en font une personne étonnante et si « séduisante »…

David au Louvre

Je n’aurais personnellement pas choisi spontanément d’aller voir David, car il ne fait pas partie de mes peintres préférés. Mais comme j’y étais invitée… direction donc Le Louvre en cet après-midi froid et gris. Et les premiers tableaux ont bien failli me faire abandonner. Vous savez, ces oeuvres gigantesques qui débordent de relents de bravoure et de scènes de carnage? Mais heureusement, j’ai continué, et j’ai découvert d’autres versants de son oeuvre, dont certains m’ont intéressée, à défaut de me séduire. A mon habitude, donc, loin d’une critique experte ou hardie, je vais focaliser sur quelques points de cette exposition qui ont retenu mon attention.

Les portraits

En bonne béotienne que je suis, j’ignorais que David avait peint des portraits autres que ceux des célébrités. Je dirais même « un nombre non négligeable de portraits », voire d’auto-portraits. En voici quelques échantillons… Ce qui a attiré mon attention, c’est l’originalité des visages, moins « inexpressifs » que chez beaucoup d’artistes de cette époque.

Les femmes notamment ont souvent l’air épanoui, voire un peu « canaille »…

Les détails

Ce qui m’a saisie, entre autres, est le sens du détail, même sur des toiles de dimensions impressionnantes. Qu’il s’agisse de passementerie, de crinières ou chevelures, ou de clins d’oeil à l’Histoire sous forme de gravures rupestres inédites…

Focalisation sur les seins

Dans les dernières salles de l’exposition, j’ai été surprise par le nombre de seins dénudés dans des tableaux où leur exhibition n’était pas toujours nécessaire. Appétence d’un homme vieillissant ou intérêt purement esthétique?

Un condensé de domination masculine !

Une thématique redondante : des femmes agenouillées devant des condensés de virilité, qu’ils soient guerriers ou divins… Qu’elles soient âgées, mères ou sans doute maîtresses (à en juger par la tête d’Héra !), elles se prosternent devant le Mâle…

Je finirai par un tableau qui m’a particulièrement séduite, et me « parle » beaucoup. Je me tais et vous laisse le découvrir…

Errare humanum est

Quelque peu fatiguée par la semaine de travail et déprimée d’être seule, je me suis décidée rapidement, ce soir, à aller au cinéma. Bien sûr, mon choix s’est porté sur une comédie. Il me fallait rire si je ne voulais pas pleurer! Je choisis en conséquence un film réputé comique, qui est sorti cette semaine : « Classe moyenne ». La distribution en est alléchante. Jugez-en vous-même :

Mal m’en a pris. Si certaines scènes font sourire, l’ensemble est si féroce et violent que c’est plus déprimant que drôle! Je ne vous dévoilerai pas le scénario, pour le cas où vous voudriez en juger par vous-même, mais surtout n’y allez que si vous êtes « gonflé à bloc » et prêt à tout.
Néanmoins un film intéressant.
La satire des avocats est amusante.
Et la villa avec piscine à débordement fait rêver…


Agapè

Je n’aime pas transcrire les mots grecs dans notre alphabet, car cela les dévalorise, à mon sens. C’est le cas particulièrement de celui dont il est question aujourd’hui. Dans notre langue moderne, il est souvent transformé en « agape ». Ce terme renvoie à une forme de repas en commun, attesté dans le paléochristianisme, notamment par Tertullien. Un vif débat à ce sujet évoque la différence entre ce repas que certains considèrent comme « de charité » (par exemple, les veuves y étaient invitées) et le partage de l’Eucharistie. En voici un exemple, qui occupe 15 pages de la Revue d’Histoire Ecclésiastique 7 (1906) pp. 5-15, où un certain Fr (Frère?) X. Funk, de Tubinge, contre-argumente contre un prélat.

« L’existence, dans l’antiquité chrétienne, du repas de charité, au sens admis jusqu’ici, a été combattue, en 1902, par Mgr Batiffol dans ses Études d’histoire et de théologie positive. J’ai montré alors, dans la Revue d’histoire ecclésiastique (t. IV, pp. 4-21), qu’on n’est pas fondé à se départir de l’opinion universellement reçue, qu’en particulier Tertullien (Apolog. c. XXXIX) est un témoin indiscutable de l’agape.« 

« Tertullien dit du repas en question: « Editur, quantum esurientes capiunt; bibitur, quantum pudicis utile est ». J’ai fait remarquer que le passage ne peut pas s’entendre de l’Eucharistie, mais bien du repas de charité connu sous le nom d’Agape, et que « des expressions de ce genre, abstraction faite de certaine littérature mystique ou pseudomystique, ne se rencontrent jamais dans un passage qui traite de l’Eucharistie. »

Pas question, je vous rassure, que j’entre dans ce débat. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce ne sont pas les agapes, mais « agapè ». Toute la différence tient dans l’accentuation, qui correspond à un éta en grec. Le voici en grec ancien.

Car les Hellènes étaient plus fort-e-s que nous! Ils et elles (ou elles et ils) avaient trois mots pour le concept d’ « Amour » : eros, philia et agapè.

« Eros, c’est le désir du bien sensible, mais aussi de toute autre objet digne d’attachement, la beauté par exemple. La philia c’est l’amour désintéressé qui prend soin de l’homme, de l’ami, de la patrie, en qui la volonté et la noblesse de coeur ont maîtrisé les passions humaines. Le mot agapè a parfois le sens d’Eros, mais plus souvent le sens de philia. Le dictionnaire grec donnent les sens suivants au mot agapè: 1- Accueillir avec amitié, traiter amicalement, 2- se contenter de, être satisfait de, 3- Aimer, chérir. Parmi les mots de même souche, on remarque agapètikos, tendre, affectueux, agapèteos,qui mérite d’être aimé ou désiré, agapèsis, affection, tendresse. » (source)

Vite, le Bailly!!

« ἀγάπη,ης (ἡ) [ᾰᾰ]

1 affection, Spt.Eccl.9, 1 ;particul. amour fraternel, NT.1 Cor.13, 1 ; amour divin, Phil.1, 283 ;NT.Luc.11, 42 ;2 Cor.5, 14 ;rar. amour au sens de passion, Spt.Cant.2, 4, 5 ;titre d’honneur (Votre Amour) Bas.4, 381 ;Nyss.3, 1073 edd. Migne ||

2 objet d’affection, être aimé, Spt.Cant.2, 7 ||

3au pl. agapes, repas fraternels des premiers chrétiens, NT.2 Petr.2, 13,etc. ;au sg.Clém.1, 384, 1112 Migne. »

Mais pourquoi, allez-vous me demander, parler de cela aujourd’hui?
Tout simplement à cause d’une sculpture qui a attiré mon regard, hier au couchant, sur la Promenade des Anglais. Sculpture dont j’ai fait des photos, que voici…


A vous de retrouver dans la liste qui suit l’expression signifiant « je t’aime » en grec. Un petit piège : elle est en majuscules, pour que ce ne soit pas trop facile!

Sous le charme de Sospel. Episode 3 : la (co-)cathédrale

Grosse hésitation en écrivant le titre de cet article : fallait-il choisir « cathédrale » ou « co-cathédrale »? Car, dans beaucoup de textes actuels, c’est le dernier terme qui est utilisé. Alors que faire? Une petite enquête s’imposait… D’abord, qu’est-ce qu’une « co-cathédrale ». Voici une réponse non exempte d’humour.

« Pour rappel, une cathédrale est une église reconnue par le Saint-Siège comme l’église principale d’un diocèse. C’est là que se trouve le siège de l’évêque, que l’on appelle la “cathèdre”, d’où le nom “cathédrale”. Mais, dans certains lieux, on trouve une église qui comporte une cathèdre, sans être le siège d’un diocèse. C’est alors une “co-cathédrale”, qui n’est donc pas une nouvelle marque de soda, mais une “cathédrale avec”. Cela peut arriver quand une nouvelle cathédrale est construite, faisant perdre à l’ancienne son statut de siège du diocèse, mais pas sa cathèdre : elle devient donc une co-cathédrale. En France métropolitaine, on en compte huit (neuf, avec Notre-Dame-de-l’Assomption à Saint-Pierre en Martinique). » (source)

Autrement dit, c’est une cathédrale dont une autre a piqué la place et le rôle… En l’occurrence, Nice, bien sûr. J’ai trouvé la liste de ces « mises sur la touche » en France: Aire, Bourg-en-Bresse, Castres, Corbeil-Essonnes, Eauze, Elne, Embrun, Fourcalquier, Fréjus, Lisieux, Narbonne, Saint-Pierre de la Martinique, Saintes, Saint-Lizier, Sarlat… et Sospel. Je ne vais pas vous narrer toute l’histoire, mais me contenter d’un bref résumé. Sospel est déjà un évêché au Vème siècle. Elle perd ensuite ce titre au Moyen Age. Mais, lors du Grand Schisme, elle se rallie en 1370 à Avignon, contre l’antipape de Rome. Son église redevient donc cathédrale en 1378, avant de reperdre à nouveau cette fonction en 1411. Mais revenons dans le présent, pour découvrir ce qu’il reste de l’édifice construit sur le lieu d’une ancienne église (et sans doute de sites plus anciens, comme souvent). Je vous invite à franchir la porte de l’actuel édifice, reconstruit de 1641 à 1672, grâce à un voeu des habitant-e-s de la ville, après la peste de 1632.

Impressionnant, n’est-ce pas ? Eh oui, par ses dimensions, ce serait l’église la plus grande des Alpes Maritimes… Elle a été classée Monument Historique en 1951. Si vous voulez voir la notice complète, n’hésitez pas, car je ne vais pas « faire le guide », mais comme toujours, ne m’attarder que ce que j’ai « remarqué »… D’abord, un impressionnant ensemble de reliques.

Ensuite, le nombre non moins impressionnant de représentations de la Vierge… Juste deux exemples.

Beaucoup de tableaux, tous plus difficiles à photographier les uns que les autres. Je ne vous en présente donc qu’un, que j’ai trouvé particulièrement original.

Si vous voulez en voir davantage, RDV sur le net et sur la Base Palissy, où vous verrez aussi nombre d’objets dont certains ont échappé à mon oeil avisé! Tandis que certains mobiliers ont retenu mon attention : successivement, les fonts baptismaux, un lutrin et les anciens bancs.

« Vase de forme octogonale, porté sur un pied. ornementation moulurée sur la base, le pied et la cuve ; avec une rangée de pointes de diamants à quelques centimètres du bord supérieur. »

« Le lutrin, à coffre de section hexagonale, possède des faces ornées de panneaux semblables. » J’ajoute qu’il est en mélèze, et date de la fin du 18ème siècle.

Vous attendiez sans doute l’orgue? Ne vous impatientez pas, le voici, hélas en contre-jour.

« La console, en fenêtre, comporte un seul clavier manuel (14 jeux) et un pédalier à l’italienne (2 jeux). »

On le doit à un père et ses deux fils : Josué, Nicomedes et Joannes Pistorienses Agati, facteurs d’orgue – à l’origine également des orgues de Saint Etienne de Tinée – et il est daté de 1829.

Enfin, un élément indispensable pour une cathédrale, qu’elle soit co- ou non : la cathèdre! On ne peut pas pénétrer dans le choeur, donc pas s’en approcher. D’où l’angle étrange de ma photo.

Derrière, vous voyez les stalles des Pénitents Blancs. Leur confrérie est attestée depuis longtemps, à Sospel : 1398. Son nom exact : Pénitents Blancs de la Sainte Croix et du Gonfalon de Jésus. A l’heure actuelle, iels seraient 17 hommes et 12 femmes. Si vous voulez en savoir plus, voici la fiche présentant la confrérie. Vous avez pu voir, sur la place présentée dans le précédent article, la Chapelle des Pénitents Blancs, ou Chapelle Sainte-Croix.

Il est temps maintenant de sortir de l’édifice, pour en faire le tour…

Etonnant, non, l’écart entre le faste de l’intérieur et la sobriété de l’extérieur, si l’on excepte le fronton?

Christian Krohg, une belle découverte…

Je suis allée récemment au Musée d’Orsay, pour y voir diverses expositions, mais il m’en restait une à visiter, qui se termine le 27. Or, hier, c’était déjà le 24. Un jeudi. Juste le jour de la « nocturne ». Belle conjonction! Me voici donc dans le bus qui me conduit vers le Musée d’Orsay, puis la file d’attente (car le billet pris par Internet avait mystérieusement disparu), puis filant vers les salles repérées au préalable.

Et je n’ai pas été déçue! Les émotions ont bien été au rendez-vous!

Bien sûr, il y avait celles que j’attendais, que j’espérais. Dans la série « marins », dont un tableau figurait sur l’affiche (voir ci-dessus!). Cependant je n’avais pas perçu l’originalité (pour l’époque) de son approche : l’angle de vue et le sens du détail. Le tableau reproduit sur l’affiche ci-dessus en est un exemple. En voici deux autres, qui, pour la fan de voile que je suis, illustrent deux des rôles importants sur un voilier…

Saisissant, non? Saisi, sans le « ssant », également!

Cette technique n’a pas été exploitée que sur l’eau… en voici un autre exemple, que j’ai beaucoup aimé.

Quelle intemporalité! Qui d’entre nous n’a pas eu ce geste, au grand dépit des parents ou grands-parents? Et qui ne continue pas à en être témoin, actuellement? C’est l’un des paradoxes que j’ai ressenti au cours de ma visite. A la fois une inscription réelle dans son époque – je dirais même une forme de révolte contre les injustices sociales, de militantisme – et une permanence au travers des siècles, notamment dans les interrelations humaines. Commençons par quelques peintures « narrant » littéralement des faits témoignent de la pauvreté, de l’injustice, de ce que l’on ne nommait pas encore la précarité.

La série de portraits de couturières épuisées par leur labeur est remarquable, et je ne résiste pas à l’envie de la partager avec vous.

Certaines oeuvres montrent combien la beauté subsistent malgré les difficultés, n’est-ce pas? Comme dans un des tableaux les plus connus du peintre, qui prenait parfois comme modèle des prostituées, ce que lui reprochait la « bonne société ».

Venons-en maintenant à ce que j’ai qualifié d’intemporel, de permanent, de « résistant ». En peignant des moments de la vie privée et/ou familiale, l’artiste soulève des émotions empreintes de l’écho qu’ils éveillent en nous. En tout cas, en moi. Car j’ai été très émue, je l’avoue, devant certains tableaux.

Au moment où j’écris ces lignes, il ne vous reste que le week-end pour aller voir l’exposition… Courez-y vite, si vous le pouvez. A défaut, il vous reste le net, où documentaires et photos ne manquent pas pour que vous puissiez « rencontrer » ce Norvégien qui n’a pas été que peintre, mais également écrivain et journaliste…

Notre Dame rénovée…

J’ai toujours détesté le « faux ancien ». Vous savez, ces salles de séjour faussement Henri II ou ces manoirs modernes voulant se faire passer pour historiques? De même que je ne comprends pas la lutte contre les rides de certaines personnes, à coup de Botox et d’opérations chirurgicales.

Alors, vous pouvez comprendre mon appréhension à l’idée d’aller revoir Notre-Dame après sa restauration. J’aurais dû m’abstenir. Pour garder le souvenir de celle qui était pour moi si symbolique du Moyen-Age, cette si belle « vieille dame »…

Car j’ai eu un véritable choc en entrant. A découvrir ces voûtes toutes blanches, qui font vraiment « faux ancien »! Jugez-en plutôt…

Heureusement, des éléments « modernes » rappelleront à l’avenir le souvenir de notre époque…

Les vitraux eux-mêmes m’ont posé question. Du style « Qu’est-ce qui est authentique? Qu’est-ce qui ne l’est pas? Et « authentique » de quelle époque? ». A vous de jouer…

Pour les tableaux, c’est un peu plus facile… Des « anciens » sont toujours là…

… et des « nouveaux » les ont rejoints, dont certains plutôt exotiques, voire rafraîchissants…

Je ne sais dans quelle catégorie classer la série d’icônes au fond de la nef, ni cette étonnante « oeuvre ».

Heureusement, il reste des éléments qui témoignent de l’Histoire… je vous en parlerai dans un second article, si vous le voulez bien…

Mozart chez les Bernardins

La relation qu’entretenait Mozart avec la religion m’a souvent questionnée. D’où ma surprise lorsque j’ai découvert ce tout nouveau spectacle « immersif » proposé à Paris depuis hier…

Autre surprise : pas de problème pour obtenir une place au tout dernier moment! Et quand je dis « tout dernier »… Il était 16h20 pour une entrée à… 16h20! Car il faut retenir, pour pénétrer dans les lieux, et les flux se font toutes les 20 minutes. Le prix me paraissait assez élevé (32 euros), mais en cet après-midi où toute randonnée était exclue et tout déplacement rendu difficile par la chaleur, on ne comptait pas! Un petit café à l’ombre, avant de gagner le Collège et pour éviter la queue au soleil…

Un petit groupe d’heureux/ses élu-e-s participa donc avec moi à ce qui tient à la fois de la visite des lieux (que je n’avais jamais pu faire car les expositions et concerts déjà vus ici se tenaient au rez-de-chaussée), visite théâtralisée, de mini-concerts avec projections, de ballets, le tout impliquant au maximum le public, jusqu’à lui faire danser le menuet… Inutile de vous dire combien le rythme est soutenu pour que tout puisse se faire en 1h20.

Dès l’entrée, le petit groupe est happé par la musique et la narration…

Mais il est très vite entraîné par un joyeux Papageno vers la Flûte enchantée, où Mozart révèle son appartenance à la Franc-Maçonnerie.

Le grand réfectoire s’anime, s’illumine, prend des couleurs… et c’est ensuite le Mariage de Figaro, où Mozart reprend les critiques de Beaumarchais contre le droit de cuissage.

Papagayo nous entraîne ensuite vers le jardin, puis l’escalier menant au sous-sol. Dont je découvris donc alors avec beaucoup d’intérêt les différentes salles, servant jadis pour la plupart de cellier. Dans chacune, un accueil chaleureux, et une nouvelle oeuvre.

Loin de moi l’idée de vous en faire une présentation exhaustive. Juste trois moments forts… L’un assez ludique : deux personnes du public furent désignés comme chef-fe-s d’orchestre, devant assurer le tempo de deux symphonies sous l’oeil averti de leur hôte.

Le deuxième, magnifiquement esthétique : un mini-ballet de Mourad Merzouki sur La Petite Musique de Nuit.

Les jeux de lumière répondent à la musique et à la danse, et la petite salle voûtée se transforme…

Ambiance totalement différente dans la salle suivante, où nous sommes invité-e-s à nous recueillir pour quelques minutes du Laudate dominum.

Et je dois avouer que les projections, ici, pour moi, étaient quelque peu perturbantes une écoute intimiste.

La visite du sous-sol se termine, et la remontée dévoile le magnifique escalier, ainsi présenté sur le site de la Région:

« Cet escalier à vide central est entièrement en stéréotomie. La rampe d’appui est composée d’arcades à enroulement reliées par des étriers. Elles se rattachent à une plate-bande inférieure et supérieure par des billes. Des rouleaux sont placés entre les arcades« .

Vous ne savez pas ce qu’est la stéréotomie? Je l’ignorais aussi, et me suis précipitée sur le site de la BNF pour en savoir plus. Cette « technique de découpage et d’assemblage des pierres » « suppose une connaissance approfondie de la géométrie ».

« À partir du 16e siècle, cette technique fait l’objet de nombreux traités exposant des schémas complexes exécutés avec règle, équerre et compas. Cet art du trait dépend aussi du savoir-faire du tailleur de pierre, qui débite et taille les blocs, du calepineur, qui transforme les dessins de l’architecte en plans d’exécution, et de l’appareilleur qui trace ces plans directement sur le chantier.« 

Jugez par vous-même!

Le résultat?

Mais revenons à Mozart… Nous voici invité-e-s à apprendre le menuet.

De beaux fous-rires, quand nous dûmes mettre des perruques, puis apprendre en quelques minutes toute une séquence de menuet!

Genrées, les perruques! Plutôt blanches pour les femmes (ci-dessus), et grises pour les hommes (ci-dessous).

Mais la fin approchait… Dans tous les sens du terme ! Car c’est un prélat qui nous accueillit pour la dernière étape, dans l’oratoire. Je ne vous parlerai pas (ici et maintenant) longuement de ces trois extraits du Requiem, dont le Lacrimosa qui m’émeut toujours autant. Et cette ultime séquence me bouleversa. Et, une fois encore, je regrettai les projections murales qui n’auraient pas perturbé autant l’écoute si elles étaient restées telles qu’à notre entrée dans les lieux.

Inutile de vous dire, à la suite de cette narration, combien je vous encourage, quelles que soient vos idéologies et quel que soient vos âges, à participer à cette aventure. Et vous ne regretterez pas, je pense, la somme versée pour y parvenir…