Samuel Fosso à la MEP

Vous le savez, j’aime cette Maison Européenne de la Photographie, par son cadre, sa fréquentation « raisonnable » et l’intérêt des expositions qu’elle offre. Je suis donc allée voir, en un frais dimanche d’automne, ce qu’elle proposait. Et je n’ai pas été déçue… Deux espaces, deux artistes et deux styles très différents.
D’abord, une rétrospective des oeuvres de Samuel Fosso. A priori, je n’étais pas passionnée par ce genre de photographies. Voici la présentation qui en est faite sur le site officiel :

« Né au Cameroun en 1962, Samuel Fosso s’installe à Bangui, en Centrafrique, chez son oncle et débute une carrière de photographe de studio dès l’âge de 13 ans. En dehors de son travail de commande, il se crée une série d’avatars défiant les codes de la représentation. À partir de cette époque, Fosso n’aura de cesse de se réinventer dans des autoportraits qui lui permettent de traverser les frontières, qu’elles soient sociales, géographiques ou temporelles. Ses œuvres éprouvent les normes identitaires et célèbrent notre liberté à l’autodétermination. »

Force est cependant d’avouer que j’ai été « prise » par son jeu, un peu malgré moi (en principe, je déteste les autoportraits…). Une forme d’auto-dérision? Une impertinence ? La transgression? Toujours est-il que je me suis promenée avec plaisir parmi les variations identitaires de l’artiste. Les photographies présentées ci-dessous sont de moi, et totalement ratées pour certaines. Mais je ne suis pas très au fait des droits de reproduction et ai préféré les placer, plutôt que de prendre sur le net. Mais bien évidemment, je vous encourage à aller les voir, soit « en vrai », soit sur des sites spécialisés, dont celui de la MEP (je n’ai pas trouvé le site de l’artiste).

Mosaïque « Histoire Familiale » (le titre est de moi)

Rire jaune sur la vision blanche des « Noirs »

En premier lieu, il incite à une réflexion sur sa culture, et son interprétation par les « Blancs »…. Dans cette partie manque toute une collection, au titre évocateur de Allonzenfants. Les photos étaient tellement mauvaises que je n’ose les insérer. Une inénarrable série sur les soldats Africains dans l’armée française. Dernière minute : impossible de la trouver sur le net!!! Alors tant pis, à ma courte honte je glisse ces mauvaises photos d’oeuvres qui ne méritaient pas ce traitement, pour vous en donner une idée.

Mais ce sont surtout les mises en abîme des visions culturelles déformantes qui m’ont intéressée.

Un bouquet de stéréotypes racistes !

Une satire des Grands de ce Monde

Deux salles sont consacrées à des autoportraits « déguisé »… le rire est moins jaune, quoique…

Quand le noir s’allie au blanc, surpassant la couleur…

Un message fort et émouvant

Paris Photo

Désolée de vous avoir abandonné-e-s quelques jours, mais j’ai eu des difficultés avec le transfert des photos. J’ai fini par comprendre qu’une fois transmises automatiquement sur le Cloud, elles devenaient irrécupérables en direct. A moins qu’il n’y ait une solution? Auquel cas, je compte sur vous!

Je vais donc remonter le temps, car l’exposition est finie depuis deux semaines… Elle avait lieu au Grand Palais Ephémère, étrange construction dérangeant l’ordre bourgeois du 7ème et la perspective du Champ de Mars… Beaucoup de monde en ce dimanche après-midi, et j’ai trouvé la visite très éprouvante physiquement… Du monde, on piétine, difficile d’approcher certaines oeuvres…

J’ai hésité à écrire cet article, à cause de cela. Vous pourrez observer que le cadrage est affreux, pour beaucoup des photos présentées. Ce n’est pas volontaire, loin de là! Il était très souvent impossible d’admirer les oeuvres de face, encore moins de « poser » pour les photographier. D’où des résultats comme celui-ci…

Avouez que ce superbe travail sur une vague légère aurait mérité mieux!

De même que cet arbre très symbolique…

Je me suis demandé pourquoi chaque petit espace était encombré, au milieu, par tables et chaises, voire fauteuils, destinés aux éditeurs, alors que les visiteurs/euses n’avaient strictement aucun siège pour s’asseoir sur l’ensemble de l’espace!

Un énorme reproche : les défauts d’éclairage. Qui, à certains moments, produisaient des effets catastrophiques. Deux exemples…

J’ai beaucoup apprécié cette photo, qui pour moi tient du tableau abstrait… Mais je puis vous assurer qu’elle est beaucoup mieux sans les points bleutés et les reflets apportés par la lumière ambiante… et encore, j’ai tout essayé pour en avoir le moins possible!

Cette photo, qui attirait mon regard, souffre à la fois de son positionnement en hauteur et de l’éclairage ambiant… Dommage, non? Et que dire de la suivante, qui invite les spectateurs/trices?

Quant à celle-là, elle est complètement polluée par les reflets… Sur la photo, on ne voit que le couple… vous pouvez jouer au jeu des différences, avec l’originale mieux mise en valeur:

Yves Trémorin, Les Amants Magnifiques (1989). Source

Un autre exemple de reflets parasites : des personnages non prévus sont ainsi invités dans l’oeuvre… devenue contre son gré interactive!

Mais il faut avouer que les masques des visiteurs/euses font bien écho à la volumineuse étole de la jeune femme…

Les seules oeuvres échappant à cette malédiction étaient celles qui prenaient le parti de ne pas se présenter « à plat », comme celle qui suit.

Beaucoup, que dis-je, énormément, disons carrément pléthore de photographies… et, pour moi, trop c’est trop… cela nuit grandement, à mon sens, au plaisir esthétique. A la sortie, une espèce d’indigestion… et surtout l’impression de n’avoir été émue par aucune… alors qu’il y en avait tant! et que l’Art était bien là parfois (ce dont je doutais à d’autres moments…).

Difficile d’exprimer ce que j’ai ressenti et appris de cette exposition… Je vais « entrer » par les photos, donc… Et d’abord, l’une des premières vues, proche de l’entrée.

Gail Albert Halaban (2015)

Si vous voulez savoir de quelle ville il s’agit, sachez que nous sommes en Turquie… Le site de l’artiste américaine présente d’autres photos « fenêtres », très intéressantes. Elle a notamment fait toute une série sur Paris, présentée dans cet article.

Un peu plus loin, une autre photo mettant en scène l’architecture, mais cette fois sans humaine…

Les formes épurées et la composition m’ont intéressée… Revenons maintenant aux humains… qui sont, vous le verrez, plutôt des Humaines…

Sîan Davey, The Garden (2021)

Vous pourrez la voir mieux sur le site de Sîan Davey, et vous pourrez en apprendre davantage sur cette étonnante artiste britannique.

Bien sûr, cette vague vous évoque un célèbre artiste japonais… j’ai beaucoup apprécié le jeu, un peu en dérision peut-être, sur les motifs des estampes ou oeuvres plus récentes, avec le décor semi-vide et cette jeune femme espiègle qui épouse le mouvement de l’onde… Hélas, j’ai omis de noter l’auteur-e… Si vous le/la connaissez, merci de m’informer?

La mode est visiblement au « vintage »… d’ailleurs annoncé dans les panonceaux accompagnant les photos. Et comme j’aime le noir et blanc, et encore plus l’argentique, cela me convient.

Oubliez évidemment les traits bleutés dus, une fois encore, à l’éclairage…

Alexey Titarenko, Laundry Hanging along the Canal, Venice (2006)

J’ai regardé par la suite ce que produisait cet artiste russe, né en 1962, et désormais américain. C’est superbe! Si vous voulez le découvrir, une recherche d’images par un moteur quelconque, ou son site, ici.

Tetsuya Ichimura, Untitle from Come Up (1973)

Peut-être l’un des artistes les plus âgés exposé ici? Ce Japonais, célèbre pour ses photos de nus, a 91 ans…

La lessive sur le Canal de Venise pouvait apparaître comme un clin d’oeil à ma série et à celle de mon correspondant sur Un Jour Un Tableau… Mais voici un autre écho, à un article où j’avais mis en évidence l’attrait des nuques sur les peintres…

Une Irlande colorée

J’eusse pu tout aussi bien intituler cet article « Une Irlandaise coloriste »! Car c’est d’une peintre qu’il s’agit, peintre que j’ai découverte récemment, en découvrant un de ses tableaux, tout à fait fortuitement.

Et j’ai aimé.

D’où ce petit article à son sujet, pour le cas où certain-e-s partageraient mes goûts picturaux.

Oh! rien à voir avec les Grands, ni les Grandes. Mais oser à ce point faire cohabiter des couleurs vives pour représenter son pays… Voilà qui m’a séduite.

D’abord, le tableau en question.

Vera Gaffney Art |Irish Artist |Limited edition print artwork

Et un autre, intitulé « Sligo Wave »

La mer est un de ses thèmes préférés, mais elle peint également des paysages irlandais, comme celui-ci, où elle reprend un autre de ses sujets favoris, les fleurs.

Vera Gaffney - Foxford Way | Quadros

Toute une série « lune » m’a quelque peu questionnée. En effet, j’aime beaucoup l’abstrait de ces tableaux, mais moins la taille de la « lune » dans chacun d’entre eux…

Vera Gaffney (20th/21st Century) 'Lun No Lae

A vous de me dire ce que vous en pensez?

Alors que j’avais déjà posté cet article, un lecteur attentif me fait remarquer qu’il manque… Le nom de l’artiste! Quelle étourdie fais-je! Le voici donc : Véra Gaffney. Son site est ici, et vous pourrez trouver d’autres tableaux sur des sites de galeries, comme celle-ci, située à Dublin..

Un jour, un tableau

Celles et ceux qui me suivent savent qu’il y a eu un long silence de ma part, et que je suis depuis quelques temps moins régulière qu’avant. Une explication en est que je ne parviens plus à modifier les « widgets » qui me permettaient les « actualités »… et celles-ci sont restées bloquées en juillet, ce qui m’a découragée, et donc démotivée.
Par contre, il est quelqu’un qui ne se décourage visiblement jamais, et qui continue à nous nourrir d’art quotidiennement.
Je tiens donc à lui rendre hommage ici, car c’est un vrai bonheur que de se plonger dans les images qu’il choisit avec soin pour nous faire voyager, rêver, penser, jouir de l’esthétisme ou de la recherche picturale… quand ce n’est pas de la « naïveté »…

Merci donc à l’auteur de Un jour, un tableau, qui nous offre le Monde…

Moi qui déteste Facebook… Il me contraint à m’y rendre, mais dans un objectif bien agréable…

Et merci aussi des échos que cela crée, pour mon modeste blog. Je viens d’y retrouver les goémoniers… J’en étais sûre!

Mais il continue aussi à suivre mes fils d’Ariane… Comme avec ce tableau sur les femmes au lavoir, à Concarneau… qui évoque la série « lessive » du confinement dur… ou encore ce qui a trait à la couture., comme celui qui m’a fait découvrir une peintre finlandaise, Helene Schjerfbeck. En voici un autre, que j’apprécie…

Encore un ?

Si vous souhaitez la connaître davantage, lisez ceci.

Décidément, j’aime beaucoup la peinture des pays scandinaves, si dépouillée mais si riche…

Outre la Beauté, la Quête et les traces des fantasmes des peintres (voir les chevelures, les seins et les nuques!), il est un autre aspect qui saute aux yeux en feuilletant cette extraordinaire collection de tableaux, et que certains commentaires d’ailleurs soulignent : c’est l’aspect ethnographique. Que de scènes, que de détails, nous en apprennent plus sur certaines coutumes ou sur le quotidien des pays et des peuples que ne le feraient des textes ou documentaires! Car c’est aussi le regard de l’artiste sur ces us et sur le vécu… Par exemple, les toiles de cet artiste polonais, dont voici un autre exemple.

Wiktor Chrzanowski

Qu’est-ce qui relève du « reportage »? Et qu’est-ce qui est « souvenir »? voire « interprétation »? voire « rêve »? Peu importe… c’est ça, la poïesis!

Je ne puis m’empêcher, pour (ne pas) finir, de « voler » un tableau, tant il me semble extra-ordinaire, lui qui montre l’ordinaire… En ce temps du souvenir des mort-e-s, ce sera mon hommage à celles qui nous ont précédé-e-s…

Fierté d’une mère – Nikol Schattenstein (Lituanie 1877-1954 USA)

Goémon

Un de mes lecteurs assidus, que je remercie au passage de sa fidélité (nous avons eu nos premiers échanges lors du premier confinement!), a transmis en commentaire un beau texte sur la collecte du goémon, suite au précédent article « Varech ».

En écho, j’ai eu envie de rechercher quelques tableaux que je connaissais sur ce thème… et en ai trouvé aussi d’autres…

Avant de les partager avec vous, quelques petites informations complémentaires, si le sujet vous intéresse.

Je reviendrai d’abord sur la distinction entre « goémon d’épave » et « goémon de rive ». Ce que décrit le texte proposé par « Karlhiver », c’est la récolte du goémon de rive. A cet effet, je ne vais pas faire de plagiat, mais vous transmettre un article synthétique du Télégramme qui évoque ces différences. Les photos intercalées ne proviennent pas de l’article, mais de différents musées bretons.

« Goémon d’épave ou goémon de rives, ils n’étaient pas ramassés de la même manière, ni n’avaient les mêmes utilisations.

2006.22.5. Goémonières Musée départemental breton - Musée départemental  breton

Le premier était ramassé à l’aide de grands râteaux. Il était préalablement partagé selon le nombre de personnes présentes à la récolte, la quantité de goémon échoué et les lieux. Dès l’instant où le phare s’arrêtait, le travail pouvait commencer. A Landunvez, toutes les personnes composant la famille comptaient pour le partage, sans obligation de présence pour les enfants.

2006.22.12. Goémoniers Musée départemental breton - Musée départemental  breton

En ce qui concerne le goémon de rive, la coupe occupait autant les femmes, les enfants que les hommes. Les plus robustes goémoniers chargeaient les charrettes tirées par les chevaux. Chaque famille se voyait attribuer une portion de grève. Cette attribution était faite pour quatre ans. Le goémon était étalé ensuite sur la dune pour sécher. Argenton, qui n’était alors que dune, bon nombre de constructions n’existant pas encore, était recouvert de goémon. Le soir, celui-ci était ramassé en tas. Une fois complètement sec, le goémon était brûlé dans des fours creusés à même la dune, et dotés de cloisons en pierres. Il en ressortait des pains de soude qui étaient vendus aux usines afin d’en extraire de l’iode.

Goémoniers. Les paysans de la mer - Histoire - Le Télégramme

Déjà, au XVIII e siècle, le goémon était utilisé comme combustible. Une coupe de goémon de rive était effectuée en septembre pour cet usage. Les algues n’entrent alors dans l’alimentation que sous la forme de «chondrus crispus», séchés et blanchis. Celui-ci est mis à bouillir dans du lait. Son refroidissement s’accompagne d’une gélification qui donne une sorte de flan. Les algues sont, par contre, largement utilisées dans l’alimentation animale, comme apport de protéines végétales. Les algues ont également servi d’engrais pour amender les terres. Au XIX e siècle, le ramassage du goémon de rive a permis le développement d’un vrai commerce. L’arrivée des engrais chimiques a fait disparaître cette activité.

230 idées de Seaweed. goémon | ile ouessant, bretagne paysage, soupe aux  algues

L’usage industriel de l’algue, quant à lui, a débuté avec la fabrication du verre qui utilisait les algues sous forme de cendres. C’est ainsi que dès le XVIII e siècle, la coupe et le brûlage du goémon se sont organisés sur les côtes. A la fin du XVIII e siècle, l’utilisation des cendres de varech a permis de découvrir l’iode. L’industrie locale va alors naître et tourner jusqu’en 1955 environ, avec un quota annuel de 60 à 70 tonnes d’iode. » Source

Les tableaux qui suivent traitent du même thème, mais évoquent, chacun à leur manière, un « éclairage » de celui-ci.
Certains tiennent du « reportage », comme celui-ci, qui rappelle l’importance des fours dans la région de Porspoder.

Déchargement du « tali » de la Marie-Pierre dans l’anse du C’hloc’h à Porspoder.
Huile sur toile de Jean-Marie Couillard. © coll. particulière.
Yves Colin, futur inventeur du « scoubidou », est debout dans la charrette
et vide la cargaison à l’aide d’un croc.
Son père François est resté dans le bateau avec le jeune Didier Bellec.
On distingue au loin les fumées blanches des fours à goémon en activité.
Source

Rien à voir, ou presque, avec la vision épurée de Gauguin…

Gauguin, ramasseuses de varech

… ou encore celle de Sérusier…

Sérusier, Rémasseur de goémon

Un des peintres bretons incontournables, Mathurin Méheut, se situe à l’intermédiaire des deux premiers, dans ce tableau qui montre l’effort des goémoniers sur leurs frêles embarcations.

Mathurin Méheut, Goémoniers sur leurs drômes

« Méheut représente ici le ramassage du goémon sur des drômes, sortes de radeaux de cordes entrecroisées sur lequel les algues sont récoltées à l’aide de bêches. Dans une certaine instabilité, les goémoniers se dirigent grâce à des perches. Les silhouettes des hommes et des femmes montrent l’effort important pour se guider dans les courants marins et le vent. » Source

Les deux tableaux suivants montrent un traitement moderne d’une époque révolue, alors que le second est bien ancré dans sa contemporanéité…

jean-Julien Lemordant, Ramasseurs de varech
Jules-jacques Veyrassat, Chevaux-Le ramassage du varech

Pour celles et ceux d’entre vous qui voulez en voir davantage, un ensemble proposé par Wikiwand.

Je ne pouvais finir cette série par l’un de mes peintres préférés, Boudin, qui, bien que Normand, aimait à séjourner en Bretagne.

Boudin, Brest, La Rade, récolte du varech (1893)

Danse ou performance ? Une soirée à Chaillot…

J’ai retrouvé avec plaisir l’architecture délirante du Palais de Chaillot et – avec un peu moins de plaisir dois-je l’avouer car ils me font toujours un peu peur – ses escaliers monumentaux, pour aller voir un spectacle de danse. Enfin, pas uniquement de danse, car la présentation annonçait une oeuvre co-conçue par un chorégraphe et un plasticien :

« Entre chorégraphie et expérimentation plastique, Planet [wanderer] confronte le corps des danseurs à divers matériaux pour décrire le lien, à la fois viscéral et onirique, entre les humains et leur planète. » (Source)

Un préambule musical assez long plonge les spectateurs/trices dans l’ambiance. Un peu comme un embryon dans le ventre maternel? Puis une lumière faible fait briller des éclats argentés sur un sol très sombre, sur lequel, progressivement, se dévoilent une sorte de rocher et un petit dôme. Celui-ci commence à bouger, devient queue de baleine, et en émerge enfin un corps de femme aux longs cheveux noirs. Semi-nu, couvert d’une collant noir brillant comme le sol et de poussières de celui-ci, le corps vibre, se tord, bref, danse… tout en restant fixé au sol.

Ce premier axe du ballet m’a fascinée, tant la danseuse est remarquable. Je ne suis pas encore parvenue à l’identifier, car cette vidéo qui présente la troupe (si l’on peut dire, car elle explique que justement il ne s’agit pas d’une troupe institutée, mais d’un ensemble de personnes rencontrées de par le monde par le chorégraphe), cette vidéo, disais-je, l’oublie; pourquoi?

Le corps, dans une subtile reptation, se dirige vers le rocher, se fond en lui… et la masse se met à bouger à son tour…

Je vous laisse découvrir la suite, ne voulant pas dévoiler l’ensemble, qui mérite vraiment d’être découvert.
Un spectacle d’une très grande originalité, extrêmement prenant. La salle était réellement subjuguée du début à la fin – y compris les scolaires qui la composaient en partie.

On aimerait voir plus souvent de telles créations mêlant esthétique, danse et, j’ose le dire, philosophie, qui nous renvoient à nous et à notre rapport au monde et à l’être… Merci aux artistes créateurs et interprètes de ce moment de pureté !

Créativité tous azimuths

Non, je ne vais pas vous faire entendre Dalida… Mais simplement me faire le relais d’une jeune femme qui écrit des paroles pour des chansons. Lorsque je lui ai suggéré de publier un recueil de ses oeuvres, elle m’a répondu que ce n’étaient pas des poèmes, mais des paroles de chansons… Voilà qui a, vous l’imaginez, suscité des réflexions ultérieures… dont je vous fais part ici… et que je vous propose de prolonger. Quelles différences entre les deux?
D’ailleurs, certaines chansons n’ont-elles pas été simplement la mise en musique de textes poétiques? Je pense entre autres à « Je suis venu, calme orphelin… » chanté par Reggiani… Et combien d’auteur-e-s et interprètes de chansons sont tout aussi poètes que les autres? Il n’est qu’à penser à Brassens, parmi tant d’autres, ou à Gainsbourg, qu’on célèbre ces jours-ci.

« C’est la vie.

Lisse comme la Seine en septembre,
Légère comme un tas de cendres,
Douce et fière comme de l’acier,
Froide comme une seconde passée,
La vie c’est à prendre,
Mais jamais à laisser.
La vie c’est l’infini derrière des yeux fermés,
La vie c’est un pari qu’on ne gagnera jamais.

Envier le soleil sur la joue d’un enfant,
Toucher une larme dans l’œil d’un amant,
La sécher dans le creux de son cou,
Etre soi même et devenir fou.
La vie c’est un délit pour ceux qui ont tout dit,
La vie c’est une envie qui crie à l’infini,
La vie c’est un choix qui sans cesse recommence.
Faut-il vraiment se fier à tous ces sens ?
Une collection de souvenirs, tout un tas d’avenirs,
Pour ne pas se faire mal, il faut être fakir.

Peur, désir et oubli de soi,
Frisson d’un soir et peur du lendemain,
Empreinte d’une nuit et grand émoi,
La vie comme une étincelle le long de mes reins,
Me brûle à jamais , chaotique et sublime
Me voilà funambule au dessus de l’abîme,
Me voilà sirène au fond de l’océan,
Me voilà écume, te voilà mon amant.

Tout au creux de tes bras là ou rien ne m’atteint,
Là ou je serais moi , là ou je me sens bien,
Tu feras une danse au hasard de tes mains,
Le temps d’un instant tu seras mon destin.
Mon âme en transe, brûlée de tes yeux bruns,
La chaleur de ton souffle, ce feu qui me ronge,
ton odeur qui m’essouffle, une envie de mensonge,
La vie c’est pas après pas,
Une brusque envie de toi. »

Anne-Laure, janvier 2021

J’apprécie déjà beaucoup la phrase introductrice de sa page Facebook : « Poésie, échecs, musique
et insoutenable légèreté de l’être. »

Et le fait qu’avec d’autres, elle se bat pour la survie de la production et de l’interprétation musicale. Parmi d’autres combats qu’elle livre sans répit et parfois à son détriment. En voici la trace, avec une dédicace « Pour Manu »…

« Quand la norme devient l’énorme

Au royaume des p’tits chiens

les rois sont les borgnes

Au royaume des moutons, les loups sont légion

Au royaume des cons, gagne celui qui cogne

La vraie révolution commence aux balcons

Quand la norme devient l’énorme

Pendant que tu continues ta triste besogne

Fais tes calculs et dirige les opérations

Ecoute bien et entends notre grogne

Arrête de nous prendre pour des pions

Quand à la vie on substitue la mort

A l’envi on remplit les ports

Les ports d’armes, les ports de masques

Les porte-avions, les portes fermées

Jusqu’à ce qu’on en ait plein les basques

Et qu’on veuille tout faire péter

Quand à la vie on substitue la peur

A l’envi on nourrit les abuseurs

Les aboyeurs et les inquisiteurs

Les législateurs et les millions par heure

Alors même que la liberté se meurt

Et qu’on mange tous des pâtes au beurre. »

Résumons-nous.

Elle écrit. A 16 ans, elle avait déjà produit un roman, qu’elle a ensuite détruit…

Elle joue. Aux échecs, en tournoi. A de nombreux autres jeux, où elle gagne souvent!

Elle joue. De la musique : saxo, piano, harmonica, violon… rien ne lui fait peur. Seule. Ou en groupe. En « batucada », lors de la dernière manifestation de Cahors. En famille ou entre ami-e-s. En orchestre, pour du jazz ou d’autres types de musique.

Elle s’intéresse aux formes alternatives de pédagogie.

Elle cultive son jardin. Dans tous les sens que l’on peut donner à cette expression.

Et c’est une merveilleuse photographe. Je vous laisse en juger en visitant ce site.

Peut être une image de enfant, debout et plein air
Miroir d’eau, Bordeaux, Anne-Laure Fleurette

Bref, comme elle le dit, une « créative », une « subversive », une « inventive ».

Difficile pour de tels êtres de se faire accepter, comprendre, intégrer, « inclure ». La société est si rigide… j’allais écrire si « frigide »…

Peut être un gros plan de aliment, rose et nature

Vous l’aurez compris, j’ai une grande admiration pour cette femme…

L’amitié de deux peintres

Sur le compte Facebook d’un de mes amis, un tableau « partagé » depuis un autre site, celui de Yoyo Maeght, une oeuvre de jeunesse de Picasso (1899).

Vous connaissez sans doute l’histoire hélas abrégée trop vite de l’amitié des deux jeunes Espagnols qui, s’ennuyant dans leur pays, décidèrent de le quitter et de venir ensemble à Paris tenter leur chance, à l’Exposition Universelle de 1900. Leur histoire a été narrée dans une belle bande dessinée.

Elle fait écho en moi à celle de Montaigne et La Boétie.

« L’amitié, c’est un nom sacré, une chose sainte. Elle ne peut exister qu’entre gens de bien. Elle naît d’une mutuelle estime, et s’entretient non pas tant par les bienfaits que par bonne vie et mœurs. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance de son intégrité. Il a pour garants son bon naturel, sa foi, sa constance. Il ne peut y avoir d’amitié où se trouvent la cruauté, la déloyauté et l’injustice. Entre méchants, lorsqu’ils s’assemblent, c’est un complot, et non une société. Il ne s’entretiennent pas, mais s’entre-craignent. Ils ne sont pas amis, mais complices. » (La Boétie, Discours sur la servitude volontaire)

La Boétie avait trois ans de plus que Montaigne. Ils ont 25 et 28 ans quand ils se rencontrent. Montaigne en a 30 quand son ami meurt, comme Alexandre le Grand et Jésus, à 33 ans. Il ne se remettra jamais de cette perte, dont il écrit dans Les Essais :

« Si je compare la vie tout entière aux quatre années pendant lesquelles il m’a été donné de jouir de la douce compagnie et société de cette personnalité, ce n’est que fumée, ce n’est qu’une nuit obscure et pénible. Depuis le jour où je l’ai perdu, je ne fais que traîner languissant, et les plaisirs mêmes qui s’offrent à moi, au lieu de me consoler, redoublent le regret de ma perte : il me semble que je lui dérobe sa part. »

Pour avoir perdu un de mes amis chers décédé trop tôt, Jean Pinquié, je comprends cette difficulté à continuer à vivre, voire, comme je le fais, à écrire (il était un vrai écrivain, lui!) quand l’Autre a disparu…

Jean Pinquié, vers 1999

Une amitié (partagée avec un troisième larron) de 18 ans interrompue par son décès précoce, le 21 février 2007 (14 ans bientôt! Comme si c’était hier…). Mais je ne suis pas ici pour parler de moi… revenons au duo de peintres dont je traite aujourd’hui.

Carlos n’avait qu’un an de plus que Pablo… Ils formaient un joyeux duo d’amis. Et il le soutenait financièrement, car il était beaucoup plus à l’aise que lui.

Vers 1900, avec Angel Fernandez de Soto (source)

Suite à des amours malheureuses avec une danseuse du Moulin Rouge, Carlos Casagemas se suicida, dans le Café de l’Hippodrome (eh oui, il y avait un hippodrome, à l’endroit approximatif d’un magasin de bricolage et de l’Hôtel Mercure), 128, Boulevard de Clichy. Il avait 21 ans quand il s’est tiré, devant ses amis, une balle dans la tête, après avoir tenté de tuer celle qui lui causait tant de tourments.

Picasso fit trois tableaux de son ami mort, d’après les récits de leurs amis communs, car il se trouvait alors à Barcelone.

1901

J’ai déjà parlé ici du tableau qui évoque l’enterrement de Casagemas, oeuvre visible (hors Corona fermeture) au Musée d’art Moderne.

Evocation (1901)

Je ne commenterai pas ce tableau, car je pense que chacun-e ressent et « vit » le drame, mais aussi la puissance de l’évocation et la pérennisation de l’amitié.

Pablo fera revivre son ami dans une toile ultérieure, en plein coeur de sa Période Bleue – dont on dit qu’elle fut inspirée par ce drame.

La Vie (1903)

Un beau MOOC raconte l’histoire, et présente une intéressante – quoique partiellement discutable, peut-être – analyse de la toile. On y apprend que celle-ci avait été peinte sur l’oeuvre que le jeune peintre avait présenté à l’Exposition Universelle à Paris, et qu’il n’avait alors pas réussi à vendre.

Inutile de vous dire combien je suis contente d’avoir découvert le premier tableau, que je ne connaissais pas… Merci à celle et celui qui me l’ont fait découvrir!

Une infinie palette de bleus

Suite au commentaire fait par un des fidèles lecteurs de ce blog, je suis allée re-voir les peintures de Rothko. J’avoue ne jamais avoir observé combien cet artiste avait décliné une infinité de bleus, allant du gris-bleu très pâle, presque blanc, au bleu violet qui évoque une des épithètes homériques qui associait la mer au « vin », voire à la vinasse… Car les Anciens Grecs ne « voyaient » pas la mer « bleue », ce qui est un comble pour nous, actuels Européens, qui associons la Méditerranée à cette couleur.

« … dans les épopées homériques, la mer n’est pas bleue. Le grand large est semblable au vin (οἶνοψ) ou à la violette (ἰοειδής) ; ses flots sont tour à tour empourprés (πορφύρεος), noirs ou sombres (μέλας, κελαινός) ; le rivage et le flot agité d’écume blanchissent et deviennent gris (πολιός). Ce n’est que dans un poème de Bacchylide, à la fin de l’époque archaïque, que vient s’ajouter à cette riche palette une couleur « d’un bleu sombre et profond » (κυάνεος). On pourrait s’étonner d’un tel chatoiement de la mer, et surtout de l’absence, au départ, de la couleur que nous lui associons immédiatement : le bleu. »

Cela avait particulièrement frappé l’adolescente que j’étais lorsqu’elle avait découvert ce qui lui semblait une aberration… Depuis, j’ai cherché à comprendre cet écart, bien évidemment. Quelques explications ont été apportées par les linguistes ou autres experts. L’une d’entre elle interroge bien sûr le visuel.

« Alain Christol a cherché à résoudre les incohérences apparentes du lexique homérique, en centrant notamment son attention sur la coloration « violette » ou « lie-de-vin » attribuée au flot marin5. Son analyse lexicale l’amène à formuler la conclusion suivante : les adjectifs ἰοειδής et οἶνοψ renvoient tous deux à une nuance de bleu violacé. L’enquête philologique tend donc à estomper les différences entre la sensibilité grecque et la sensibilité moderne, à rapprocher la façon de voir des Hellènes de la nôtre, en retrouvant une mer éternellement bleue.« 

Une autre hypothèse explicative renvoie à des aspects émotionnels, psychologiques. Ainsi que les yeux « pers » (glaukopis) d’Athéna, la couleur bleu pâle peut faire peur, comme la couleur sombre, « vineuse » de la mer…

« Il s’agit d’une mer qui luit d’un éclat inquiétant, perçu comme impitoyable. C’est ce que confirme un passage de la Théogonie d’Hésiode, qui explique que se risquer sur la « (mer) grise intraitable/difficile à traverser » (γλαυκὴν δυσπέμφελον) devient pour le paysan une nécessité, lorsque la terre ne lui offre pas des moyens de subsistance suffisants54. Il s’agit alors d’un ultime recours : s’aventurer en terrain aussi hostile comporte une large part de risque. L’accent mis ici sur la couleur bleutée de la mer ne vise donc pas à convoquer l’image agréable d’une crique aux eaux turquoise, mais à suggérer les dangers potentiels que réserve une étendue aux flots pers. »

Si ces questions vous intéressent, je vous renvoie à l’article passionnant dont j’ai extrait ces passages : « La mer pourpre : façons grecques de voir en couleurs. Représentations littéraires du chromatisme marin à l’époque archaïque. »

Comme vous pouvez le constater, je me suis encore laissé « embarquer » (c’est le cas de le dire!) par mes appétences linguistiques et ethno… Mais revenons à Rothko, et à sa palette de bleus. Pas question de vous copier tous les tableaux qui la déclinent. J’ai donc fait un choix parmi les oeuvres dont les reproductions sont autorisées sur le net, à des fins non commerciales (respectons la netiquette!), en regrettant que d’autres que j’ai particulièrement appréciées ne le soient pas…

« Un tableau vit de son entourage, il s’élargit et s’anime dans le regard de l’observateur sensible ». Ces paroles du peintre m’ont interpellée, car je crois en cette interaction. Ce qui rend d’autant plus insupportable le non-accès direct, par la fermeture des Musées… qui n’aurait peut-être pas déplu au peintre :

 » Comme mes tableaux sont grands, colorés et sans cadre, et comme les murs des musées sont habituellement immenses et redoutables, le danger existe que les tableaux se relient aux murs à la manière de zones décoratives. Ce serait une déformation de leur signification, puisque les tableaux sont intimes et intenses, et sont à l’opposé de ce qui est décoratif ; et qu’ils ont été peints à l’échelle de la vie normale plutôt qu’à une échelle institutionnelle.« 

J’avais hésité à prendre certaines photos de la mer, récemment, parce que je me demandais si le rythme ternaire (ciel / mer / côte) ne nuisait pas à l’esthétique. Me voici rassurée!

« Je ne suis pas un artiste abstrait (…) Je ne m’intéresse pas au rapport entre la couleur et la forme et à rien de tel. La seule chose qui m’intéresse, c’est d’exprimer des sentiments humains fondamentaux, la tragédie, l’extase, le destin funèbre et ce genre de choses… »

Le rapport que chacun-e de nous entretient avec certaines couleurs, et en particulier le bleu, m’a toujours questionnée. J’en ai d’ailleurs déjà parlé sur ce blog, à partir de la confusion entretenue par le terme « glas » en breton. Couleur de la mer, tour à tour grise, verte, ou bleue. Moi qui ne sais pas distinguer un bleu d’un vert lorsqu’ils sont proches du « turquoise », comme dans ce tableau qui évoque pour moi les fonds sous-marins…

 » Apollon est peut être le dieu de la sculpture. Mais au fond, il est aussi le dieu de la lumière, et dans l’éclat de splendeur non seulement tout est illuminé, mais à mesure que l’intensité augmente, tout est également balayé. Voici le secret dont je me sers pour contenir le dionysiaque dans un éclat de lumière…«