Henner, l’Alsacien

Retour à la Plaine Monceau pour une petite visite du Musée Henner, déjà évoqué car ce qui fut en réalité la demeure d’un autre peintre, Georges Dubufe, est le site d’accueil du concert intimiste que je vous ai relaté voici quelques temps. Deux articles lui ont donc déjà été consacrés en mars : l’un sur le concert, l’autre sur la maison. Mais je souhaitais terminer cette série par l’artiste dont cet édifice abrite les oeuvres : Jean-Jacques Henner.

La première thématique qui m’a frappée est celle de l’Alsace. Le peintre, né le 5 mars 1829 à Bernwiller, a fait partie de cette génération qui, après 1870, a dû choisir sa nationalité. Il a opté pour la France, mais est demeuré Alsacien de coeur. Une pièce du Musée est consacrée aux oeuvres qui célèbrent sa région d’origine avec beaucoup d’émotion et de sensibilité. Que ce soit les travaux des champs comme la récolte des pommes de terre ou ceux de la ferme comme le barattage du beurre, ce sont les femmes qui sont le plus présentes dans les tableaux.

Il en est de même à la maison. Le jeune homme peint sa mère au chevet de sa soeur, et fait des portraits de femmes, tantôt au tricot, tantôt avec des pommes, mais toujours en coiffe traditionnelle.

J’ai gardé cette photo de très mauvaise qualité (pas facile d’oeuvrer dans l’exiguïté et la « sombritude » de certaines pièces) pour que vous puissiez observer la longueur du ruban de la coiffe qui, au grand dam des historien-ne-s, est devenue le stéréotype de la région, alors qu’elle n’était portée que dans à peine un quart du pays, comme, au siècle suivant, la coiffe bigoudène deviendra l’image de la Bretagne. Mais, à la différence de ce dernier phénomène, essentiellement lié à la publicité, ce fut d’abord la résistance à l’ennemi qui a été symbolisée par la Schlupfkapp noire, ornée d’une cocarde tricolore. Le tableau suivant est ainsi intitulé : L’Alsace. Elle attend. Il date de 1871.

Une exposition avait été consacrée à ce sujet dans le même Musée.

Si le sujet vous intéresse, vous pourrez trouver en ligne le livret consacré à l’artiste et sa région. J’en ai copié une photographie qui évoque un autre stéréotype. Prise en 1900 par Jane Smith, elle représente l’artiste, alors âgé de 61 ans, nourrissant des cigogneaux (elles?).

La quenouille en bonne compagnie : fusain ou rouet ?

Las Hilanderas, Velasquez (vers 1857)

Pour pouvoir coudre, il faut la matière. Truisme, me direz-vous… Certes… Qu’elle soit peau de bête plus ou moins tannée ou tissu fabriqué par l’Homme… Peut-être un jour vous parlerai-je de Préhistoire, qui fut une de mes passions. Mais aujourd’hui j’ai envie de parler des fileuses. Vous deviez vous y attendre, si vous savez à quel point cette figure est présente dans la littérature et dans la peinture…

La fileuse, chevrière auvergnate, Millet (1868 ou 69)

La fileuse

Assise, la fileuse au bleu de la croisée

Où le jardin mélodieux se dodeline ;

Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée.

Lasse, ayant bu l’azur, de filer la câline

Chevelure, à ses doigts si faibles évasive,

Elle songe, et sa tête petite s’incline.

Un arbuste et l’air pur font une source vive

Qui, suspendue au jour, délicieuse arrose

De ses pertes de fleurs le jardin de l’oisive.

Une tige, où le vent vagabond se repose,

Courbe le salut vain de sa grâce étoilée,

Dédiant magnifique, au vieux rouet, sa rose.

Mais la dormeuse file une laine isolée ;

Mystérieusement l’ombre frêle se tresse

Au fil de ses doigts longs et qui dorment, filée.

Le songe se dévide avec une paresse

Angélique, et sans cesse, au doux fuseau crédule,

La chevelure ondule au gré de la caresse…

Derrière tant de fleurs, l’azur se dissimule,

Fileuse de feuillage et de lumière ceinte :

Tout le ciel vert se meurt. Le dernier arbre brûle.

Ta sœur, la grande rose où sourit une sainte,

Parfume ton front vague au vent de son haleine

Innocente, et tu crois languir… Tu es éteinte

Au bleu de la croisée où tu filais la laine.

Paul Valéry, Album de vers anciens

Loin de moi l’idée de faire un exposé sur le filage et son interprétation à travers l’Histoire et la Mythologie. Depuis le mythe des Parques jusqu’au conte de Perrault où cela valut 100 ans de sommeil à la Belle, en passant par la triste histoire d’Arachnée narrée par Ovide, on le retrouve à toute époque et quasiment en tout lieu (bon, d’accord, je ne suis pas allée voir chez les Inuits…).

Fileuse, Perse (autour de 1000 av. J.-C.)

A propos, ou plutôt hors de propos, au moins partiellement… Vous vous souvenez peut-être qu’hier je vous ai défié-e-s de trouver un « couturier » autre que grand dans un tableau… Pour ce qui concerne le filage, j’ai ce qu’il faut… eh oui!

Pieter Pietersz (16ème siècle)

Lorsque j’étais petite, je me suis beaucoup amusée avec le rouet présent dans la pièce à vivre de mes grands-parents, au grand désespoir de ma grand-mère qui craignait de le voir détruit. Il faut dire que le jeu consistait à faire tourner la roue de plus en plus vite, en actionnant la pédale… à la main, jusqu’à être assez grande et forte pour le faire au pied!

Le rouet de mon enfance

Nombreuses sont les chansons qui ont trait au filage… Loin de moi l’idée d’en faire un inventaire exhaustif.

Beaucoup évoquent le temps passé, comme celle qu’interprète le groupe Décibal, ou encore celle de Théodore Botrel, chantée par Louis Bory, illustrée dans ce diaporama par de belles photos de Bretagne, qui fait allusion à l’Ankou. La chanson « Filez la laine » a été reprise par divers chanteurs/euses, dont Isabelle Aubret, et par la chorale à laquelle participe un de mes amis, la chorale Philomèle…. et une voix à fondre, celle de Fabrizio de Andre. Des chansons en langues vernaculaires sont aussi légion. En occitan, Las Fielairas, ici ou .

Enfin j’aime beaucoup cette chanson de Julos Beaucarne.

En écho au poème de Valéry, ce beau texte de Philippe Soupault chanté par Catherine Sauvage ou la belle voix de Fabienne Thiebault
J’espère qu’avec tout cela, vous n’allez pas filer « Le Mauvais Coton » (Brigitte Fontaine)… et au contraire passer un bel après-midi en filant… le parfait amour? Mais un petit trait d’humour avant de nous quitter…

En marge Book of Hours, Use of Maastricht (‘The Maastricht Hours’), 14ème