Tiens, voilà du Boudin…

Bon, je suis d’accord avec vous, ce titre n’est pas digne d’un blog censé « se tenir »… Mais je n’ai pu m’empêcher de faire référence à cette vieille chanson entendue moultes fois dans mon enfance. Ce n’est toutefois ni de noir ni de blanc, et encore moins de jeune fille, que je veux vous parler aujourd’hui, mais bien de Boudin, de son prénom Louis-Eugène, né à Honfleur en 1824, et mort tout près de là, à Deauville, âgé de 74 ans. Le voici à l’oeuvre (c’est le cas de le dire!)…

On comprend qu’il ait aimé produire des marines!

Et des marines, on voit, on en déguste, et on s’en lasserait presque, dans cette exposition du Musée Marmottan.

Pourtant, j’aime ce genre, et j’aime ce peintre. Mais il y en a vraiment beaucoup, et la faiblesse de la muséographie n’aide pas à éviter la lassitude. Dommage! J’ai compris pourquoi, lorsqu’à la sortie j’ai découvert qu’il s’agissait d’une collection particulière, celle d’un homme que Beaux-Arts qualifie de « mathématicien fou », Yann Guyonvrac’h. Or celui-ci, réputé « prodige des algorithmes » a réussi, à 52 ans à peine, à réunir une incroyable quantité de tableaux de Boudin!

Mais il n’y a pas que des marines : comme son nom l’indique, ce Breton a aussi focalisé sur sa région, et j’ai découvert de charmants tableaux représentant femmes et paysages de « ma bro » d’adoption. Pour les curieux/euses, un peu de langue : son nom est un ancien surnom breton, signifiant « digne d’avoir des chevaux »….

On voyage donc sur les côtes de Bretagne et de France, mais aussi un peu ailleurs, en particulier à Venise, qui donna du fil à retordre au peintre, la lumière écrasant davantage les reliefs naturels ou architecturaux, ce qui explique peut-être que j’aie trouvé ces tableaux moins intéressants…

Voici donc quelques tableaux que j’ai choisis pour illustrer mes propos… Commençons par le plus évident : sur la mer, il y a des bateaux, et, dans ceux-ci, des marins.

Des pêcheurs, mais aussi la marine marchande, voire la Marine Nationale, comme ici à Brest:

Sur la côte, la population est variée, et l’hétérogénéité des scènes saisies par l’artiste est impressionnante. Tantôt une vie laborieuse…

Tantôt la Haute Société qui tient salon sur le sable, comme ici à Trouville…

Mais on s’éloigne parfois des rivages, pour s’intéresser à la vie des villages, lors de noces ou de marchés, par exemple.

J’ai découvert un aspect du peintre que j’ignorais, plus drôle, voire satirique.

Avec un faible, je l’avoue, pour cette jeune Normande…

Berthe Morisot et Nice

Tel était le titre de la conférence qui se déroulait à Nice, en ce jeudi pluvieux de septembre, au Centre Universitaire Méditerranéen, alias CUM.

Je n’avais jamais visité cet endroit, à mon grand regret, et c’est avec plaisir que j’en ai découvert l’entrée et l’amphithéâtre dans lequel se tenait l’événement. Les photos précédentes ne sont pas de moi, mais celles qui suivent, oui… alors, pardonnez leur imperfection!

Et en prime, pour celles et ceux d’entre vous qui ne connaîtraient pas les drapeaux…

Un public étonnant, composé en grande partie de « vieilles dames », toutes plus « Tati Danielle » les unes que les autres. Quelques vieux messieurs aussi. Et un « jeune » d’une trentaine d’années, qui semblait perdu au milieu de cette foule de personnes âgées qui m’ont surprise en se montrant exigeantes et désagréables avec la conférencière lorsqu’elle a rencontré des difficultés avec son micro. Et qui ont quitté la salle rapidement à la fin, empêchant l’échange prévu autour de questions. Bref, je n’ai jamais vu un public aussi « malotru »!

Pourtant, la dame en question était très brillante, et a abordé le sujet de manière très personnelle et intéressante. Elle n’avait pas été présentée au début, mais nous avons découvert sa carrière à la fin. Pour en savoir plus sur elle, regardez sur le net… Marianne Mathieu est historienne de l’impressionnisme, et a notamment publié sur Monet/Mitchell, l’impressionnisme… et redynamisé le musée Marmottan, comme le raconte cet article.

Son « angle d’attaque » est original. Elle part du questionnement suivant : « Qu’est-ce qu’on voit, et donc qu’est-ce qu’on ne voit pas sur les tableaux peints à Nice par l’artiste? En quoi cela permet-il d’appréhender les spécificités de son art? »

Et je n’ai pas été déçue. Après avoir évoqué la famille, puis les premières années artistiques de Berthe Morisot, elle est arrivée aux deux séjours hivernaux par Berthe et sa famille à Nice, en 1881-82 et 1888-89. Avec un comité scientifique bien choisi, qu’elle a présenté et dont elle a explicité le rôle, les tableaux ont été analysés et comparés à des archives de l’époque, de manière à situer précisément les lieux où ils ont été conçus. Puis l’étude des carnets et de la correspondance de l’artiste ont permis de retracer la genèse de ces tableaux, pour prouver que « peindre sur le motif » – expression que je découvrais! – ne signifiait pas « peindre à la va-vite ». Mais qu’elle préparait et travaillait ses oeuvres sur un temps long, contrairement à certaines allégations l’accusant de « bâcler » son travail.

Voici quelques exemples des diapositives projetées. Avec, malheureusement, l’angle sous lequel je les voyais. Car arrivée un quart d’heure avant le début, je n’ai pu avoir qu’une place « de côté »!

Pour commencer, des tableaux en lien avec le port de Nice à cette époque…

Puis d’autres montrant des éléments de la plage.

L’idée était ici de situer ce tableau sur la plage (photo copiée sur le net, site de Connaissance des Arts présentant l’exposition actuellement à Nice et bientôt à Gènes)

Beaucoup de recherches aussi, autour d’un petit tableau présentant un yacht éclairé.

L’histoire en a été reconstituée, grâce à des recherches minutieuses…
En ce 25 février 1889, Sa Majesté Carnaval arrive par la mer dans le port de Nice. Une foule nombreuse assiste à l’événement. Parmi laquelle, Berthe et sa fille Julie Manet. Un riche Américain y est également, mais sur son yacht, la Namouna, de James Gordon Bennett, patron du journal New York Herald.

Or celui-ci est le premier à avoir bénéficié d’un éclairage électrique… grâce à Thomas Edison… C’est ce navire qu’a peint Berthe Morisot. Mais, dans la foule??? Non, elle a fait des croquis, puis a finalisé dans son atelier…

Bref, l’heure et demie et les 127 diapositives projetées ne m’ont pas lassée, et j’ai beaucoup appris durant cet exposé passionnant, avant d’acheter le catalogue de l’exposition, que je n’ai pas encore visitée. A rattraper rapidement, car elle se termine ce dimanche!

Van Gogh à Auvers-sur-Oise (2)

Aujourd’hui je vous propose de nous rendre avec le peintre dans ce qui était alors un petit bourg de campagne, Auvers-sur-Oise. J’y suis déjà allée à deux reprises, mais n’avais pas vu tout ce que j’en ai découvert au travers de cette belle exposition dont je vous parlais hier, au Musée d’Orsay.

On y découvre l’environnement avant que ne soit présentée la « réalité » du village, par un plan et des photographies de l’époque. N’ayant pas réussi à prendre correctement la photo du plan présenté, je l’ai emprunté à un autre blog…

Vous en avez déjà vu hier certains aspects, dans les dessins de l’artiste. En voici quelques autres, dans la sélection que je vous présente.

Certains tableaux semblent inachevés… mais peut-être était-ce la volonté du peintre, voulant à tout prix produire un maximum avant de disparaître?

Les lignes deviennent si épurées que je défie quiconque, qui ne verrait que le détail suivant, de deviner qui en est l’auteur-e!

Les maisons – j’allais écrire les masures – fascinent l’artiste, comme vous l’avez déjà remarqué dans les esquisses.

On se promène avec lui dans les ruelles bordées de murs, on aperçoit parfois des habitant-e-s qui vaquent à leurs occupations…

Je me suis demandé si le fait que tant de demeures semblent être de guingois était une interprétation poétique. Mais les photos d’époque proche montrent bien la pauvreté ambiante, si l’on excepte les résidences des « riches », dont je vous parlerai dans un autre article.

La rivière est ainsi vue sous deux aspects : les lavandières qui y travaillent durement, et les « touristes » qui canotent.

Point de lavandière dans cette exposition… Au passage, je remercie encore l’auteur de Un Jour Un Tableau qui continue à découvrir et publier des tableaux représentant des bugadières ou autre lavandières sur son magnifique blog, suite à notre communication pendant le premier confinement! Par contre, les bourgeois-e-s sont bien là.

Comme vous avez pu le constater, le « style » Van Gogh s’estompe parfois, mais parfois aussi explose dans telle ou telle partie du tableau. Un des exemples les plus connus est celui qui suit.

Mais on identifie les volutes chères au peintre dans bien des oeuvres.

Un petit zoom?

La flore se prête à cela…

Encore un petit zoom?

Ou deux?

Or les jardins abondent dans le village.

Restons-en là pour aujourd’hui. Ils feront l’objet d’un prochain texte, si cela vous intéresse…

De Staël au MAM (suite et fin)

Je vous ai peut-être ennuyé-e-s avec cette série consacrée à une seule exposition? Mais, à mon sens, elle valait bien ces quatre articles ! Et encore, il y a tant de choses que j’aimerais encore vous dire… Aujourd’hui, je vais orienter mon propos vers trois axes. Le premier : des oeuvres quelque peu différentes des autres… Le second : ce que vous n’avez pas encore « vu », peut-être, et que, pour ma part, je ne connaissais pas : objets et natures mortes. Les dernières « expériences » de l’artiste. Le troisième : quelques tableaux ou écrits qui m’ont particulièrement touchée, pour diverses raisons.

Un large éventail de techniques et de créativité

L’artiste a expérimenté diverses techniques, comme le collage, ou encore le fusain.

La variété des oeuvres est saisissante. En voici deux assez différentes des autres, et que j’ai beaucoup appréciées.

Objets et natures mortes

Tout un pan de la production artistique du peintre, que je ne connaissais pas ! Notez que je suis bien ignare, certes. Mais quand même! J’ignorais qu’il avait passé les derniers temps de sa trop courte vie à s’essayer au figuratif. Et pas n’importe lequel : des objets et des « natures mortes ». Jusqu’à tenter les « poissons morts ». Si, si! Bon, cette toile, je ne l’ai pas retenue. Par contre il en est d’autres que j’ai envie de vous faire découvrir….

Les détails sont surprenants, si vous observez bien…

Ils peuvent révéler une forme de libération, de légèreté… ou de révolte ?

Devinez ce que représente la toile ci-dessus ?

D’autres détails au contraire suscitent la peur… Du noir, du noir… et une tache blanche…

Et, en dessous, du rouge sanglant… comme l’enveloppe d’une lettre annonçant un suicide…

Vous n’êtes pas sans avoir remarqué que le noir et le blanc rivalisent dans ces dernières oeuvres de l’artiste… Un exemple. D’abord, du blanc, du blanc, comme du vide…

Beaucoup d’émotion(s)

C’est ce que je retiendrai de la visite de cette exposition. Pas un moment de sérénité, on est littéralement entraîné dans un tourbillon d’émotions. Qu’il s’agisse des photos, du film retraçant la vie de l’artiste, des oeuvres ou des écrits, impossible de rester insensible et calme. On est emporté… Une sorte d’ivresse…

Ivresse des mots. J’ai la sensation que l’artiste aurait pu tout aussi bien être écrivain. Les quelques écrits de lui présentés au Musée en sont pour moi la preuve.

Ivresse des couleurs, mais aussi présence du Vide…

Comme l’annonce de la fin funeste, et de la fuite de l’Oiseau parmi les autres…

Comme un écho…

Il se trouve que j’ai, selon mon habitude, « saisi » quelques instants du Musée par des photographies en noir et blanc. En choisissant les clichés pour cet article, j’ai eu un choc : une des photos entrait en correspondance avec un des tableaux qui m’avait émue. Comme un écho…

De Staël au MAM (3)

J’espère que vous avez pu reconnaître le chef d’orchestre (à cette époque, point de femmes!) et les deux premiers violons, la clarinette et la contrebasse (détail ci-dessous)?

Poursuivons donc la visite, sous un autre angle, tout aussi subjectif et personnel, comme un écho à ce blog…

Nomadisme

Je me demandais ce qui m’attirait chez De Staël- hormis l’admiration pour l’artiste. J’ai trouvé : le nomadisme est notre point commun. Avec une attirance pour l’eau et les bateaux. Du début à la fin, l’exposition le reflète. Jugez-en plutôt : voici l’un des premiers peints par le jeune Nikolaï.

Et voici l’un de ses derniers…

Comme une parenthèse de vie qui s’ouvre dans une lumière blafarde et se ferme dans l’obscurité où la ville devient fantôme, avant le dernier sursaut et la sinistre fin.

Des bateaux non point ivres comme celui de Baudelaire – même si, ici aussi, les fleuves sont « impassibles », mais au contraire bien corsetés, comme immobiles ou immobilisés, sages jusqu’à celui que je n’ai pas photographié, hélas, et qui semble imploser.

Les cabines telles que la mienne n’existaient pas à l’époque, mais des tentes étaient plantées sur les galets ou le sable. Elles regardent passer ces statues flottantes…

Pourtant l’artiste a voyagé. Avec une sorte de frénésie, par moments. Accompagnés de ses ami-e-s et/ou des diverses femmes de sa vie (parfois deux en même temps…). Des carnets de voyage en témoignent, mais aussi des tableaux où il exprime les lumières et les couleurs, mais aussi les sensations.

Gentilly, comme une métaphore du Spleen…

Un paysage glacial, comme en écho actuel à certains peintres flamands de naguère…

Grignan, résistant contre une luminosité trop forte…

Un ciel vangoghien et un soleil écrasant littéralement ce paysage…

Je n’ai pas repris ici les paysages italiens, aux couleurs violentes comme celles de ce tableau.

L’important est-il la destination ou la Route elle-même?

Et la mer, comme encore une référence à Baudelaire, double dans celui qui suit, avec ce « ciel bas et sombre », tel un « couvercle »…

Ciel et mer qui se répondent et se confondent pour mieux se distinguer, dans les oeuvres inspirées de la Normandie.

De Staël au MAM (1)

J’ai déja vu de nombreuses expositions sur ce peintre, et hésitais à en voir une autre. D’autant que l’affiche était peu alléchante, ne trouvez-vous pas? Mais je n’ai pas regretté d’y être allée, loin de là! Car cette exposition a révélé pour moi des toiles dont j’ignorais l’existence. Cependant elle m’a aussi permis d’en retrouver d’autres, dont je ne me lasse pas…

La présentation est « ordinaire », sur le mode « chronologie ». Avec toutefois un parti-pris de focaliser sur la technique, en particulier sur la composition des tableaux.

Difficile, pour moi, de sélectionner les oeuvres que j’ai envie de partager avec vous! Je me lance, en commençant par le graphisme. Car des esquisses et dessins qui ponctuent l’exposition m’ont intéressée, intriguée ou séduite, quand ce n’était pas les trois à la fois.

Esquisses et dessins

Dès ses premières années artistiques (tout au moins connues, car n’avait-il pas commencé avant, durant exode et exil?), le jeune baron Nikolaï Vladimirovitch Staël von Holstein « trace » des paysages évocateurs. Nous retrouvons cela tout au long de la vie de ce « nomade », d’abord involontaire, puis désireux, voire avide, de découvrir, encore et encore, de nouvelles lumières, de nouvelles couleurs.

J’ai hésité à placer le premier d’entre eux dans cette catégorie, car il est un peu hybride. Premier dans ce texte, mais aussi premier dans le parcours. Et tout y est déjà…

Une vingtaine d’années plus tard, le trait est plus fort, plus vif, comme plus « impatient », quand il évoque Grand Fort Philippe.

Les ports fascinent visiblement le Voyageur. Et ce qui permet de les quitter, ou de les retrouver : les bateaux…

Le dessin n’est pas la finalité, il n’est que le moyen de rechercher, encore et encore. D’une part, les formes, comme dans ce qui précède ou ce qui suit, d’une incroyable légèreté et pureté…

Il est aussi comme un promesse. Promesse d’un tableau, promesse de l’Oeuvre ultime.

Mais le dessin est aussi structure – j’allais écrire « structurant », mais cela me semble réducteur pour la suite du processus créatif.

Avouez que vous n’êtes pas loin, comme moi, de penser que cette ébauche qui retrace la composition (au sens actif) d’une oeuvre en est une elle-même?

Pendant toute une période (certes, courte, car tout est en séquences rapides chez le jeune peintre visiblement hyperactif), la structure qui devrait « cloisonner » les couleurs est ainsi tracée.

Jules, Jeanne et les 3 Jean. Premier épisode : Jules

Je vous ai laissé-e-s hier sur une énigme concernant les chalets du Crotoy. Aujourd’hui, je reviens dans cette ville pour évoquer Jules et non pas Jim, mais Jeanne. Certes, il et elle n’ont pas vécu à la même époque, et ils n’ont pas écrit la même histoire, mais elle et il ont marqué la ville de leurs séjour pour l’un et passage pour l’autre.

Devinette : le premier est un écrivain célèbre, dont on peut visiter la maison extraordinaire à Amiens. Il nous a emmener promener sous les mers, au centre de la terre, autour du monde et même sur la lune… Vous avez trouvé?

Jules, qui se prénomme en réalité Jules-Gabriel, a 37 ans lorsqu’il s’installe au Crotoy avec sa famille. Il a déjà un riche passé littéraire (et sentimental!) et a fait quelques voyages, mais n’a pas encore produit tout ce qui fait encore aujourd’hui sa renommée. Il vient juste de publier le Voyage au Centre de la Terre (en novembre 1864) et un ouvrage sur un écrivain qui le fascine, Edgar Poe. 1865, c’est aussi l’année où il devient membre de la Société de Géographie. Il est en pleine rédaction de la Géographie illustrée de la France et de ses colonies ainsi que de Vingt Mille Lieues sous les mers.

Il loue d’abord une dépendance de la propriété Millevoye. C’est à l’emplacement de l’ancien château-fort du Crotoy qu’a été édifiée en 1810 cette demeure, face à la mer.

Elle porte le nom du poète Charles-Hubert Millevoye, romantique à souhait, décédé à 33 ans, dont on dit qu’il inspira Lamartine. Puis il loue une maison, qui, à cette époque, offrait une belle vue sur le port (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui).

Il écrit alors à son éditeur : « Je travaille dans la Solitude ». Ne croyez pas qu’il était seul en Picardie. Au contraire, il y était allé pour que son fils Michel, souffrant, profite de l’air sain de la côte. Mais, sur le pignon voisin, un oeil-de-boeuf est ainsi dénommé.

Voir la mer… mais aussi naviguer… Jules fait aménager pour la plaisance un bateau de pêche. Deux voiles au tiers et un foc, gréement typique des voiliers du coin, le Saint Michel I a fière allure, et Jules peut le voir de ses fenêtres.

« Je suis amoureux de cet assemblage de planches et de clous, comme on l’est à 20 ans d’une maîtresse et je lui serai encore plus fidèle » (1868)

L’annotation manuscrite comprendrait deux erreurs d’orthographe, si l’on en croit l’auteur de cet article de Wikipedia. Pour une fois, je vous ai laissé les hyperliens, car c’est très technique!

« Le Bourcet-malet est un type de gréement typique de la Manche comportant deux voiles au tiers et un foc :

Ce gréement est typique des vaquelottes du Cotentin, des canots de Berck dits flobarts, des flambarts, des camins 1 du Havre et de certains lougres à deux mâts… »

Voici un exemple encore visible actuellement de ce type de gréement. Il s’agit de La Reine des Flots, canot de pêche construit en 1927, désormais classé Monument Historique.

Vous aurez compris que s’il y a eu un Saint Michel I, c’est qu’il y en aura un second. Effectivement. L’écrivain avait gardé son bateau même après son départ du Crotoy. Lorsqu’il s’en sépare en 1876, il en achète un autre, qui portera le nom de Saint Michel II. Mais celui-là sera amarré au Tréport. Ce dernier est une hirondelle de la Manche, comme le célèbre Marie-Fernand sur lequel on peut encore naviguer.

Le bateau de Jules Verne a vécu bien des mésaventures, et fut finalement détruit. Mais une réplique en a été reconstruite à partir de 2005.

C’est à bord du Saint Michel II que Jules Verne va voyager sur la Manche et l’Atlantique. Mais c’est une autre histoire… Par contre, concernant Le Crotoy, une hypothèse circule, selon laquelle la configuration de l’Ile Lincoln serait similaire à celle de la côte picarde.

Il s’est peut-être aussi inspiré de l’histoire de la Baie de Somme. Un exemple :

La Baie de Somme à l’époque de César (source)

Le Crotoy se trouvait alors sur une île… Avez-vous lu l’Ile Mystérieuse?

« Vers le nord, au contraire, la baie, s’évasant, formait une côte plus arrondie, qui courait du sud-ouest au nord-est et finissait par un cap effilé. Entre ces deux points extrêmes, sur lesquels s’appuyait l’arc de la baie, la distance pouvait être de huit milles. À un demi-mille du rivage, l’îlot occupait une étroite bande de mer, et ressemblait à un énorme cétacé, dont il représentait la carcasse très agrandie. Son extrême largeur ne dépassait pas un quart de mille.« 

Si vous pensez que le roman a été publié en 1874…

Mais cessons là nos divagations… Terme qui fait écho aux Voyages Extraordinaires, n’est-ce pas? Mais aussi à la mer… Di-vaguer…

La ville du Crotoy et ses habitant-e-s, voire commerçant-e-s, se sont largement appuyés sur leur hôte célèbre pour étayer leur argumentaire touristique. Je suis retournée au Crotoy hier pour assister à la grande marée printanière, et ai pu en saisir quelques traces…

A des fins culturelles, cela s’entend.

Mais qu’aurait pensé l’aventurier savant et créatif de l’utilisation commerciale de son nom ?

Nom de rue, nom du restaurant, dates du séjour, portrait… tout y est, n’est-ce pas?

Il ne manquait plus que le Street Art pour célébrer l’écrivain…

Fresque de Made in graffiti. • Extrait de la photo © Eline Erzilbengoa / FTV

Ne négligeons pas les hommes!

J’ai traité hier des femmes à Dieppe, mais ne soyons pas sexiste, c’est au tour des hommes… (au moment où je boucle cet article, je m’aperçois qu’il y a de drôles de coïncidences. Nous sommes bien le 13 ?)

Un petit jeu : pourquoi vous montrer cette photo?

Si vous avez trouvé, c’est que vous êtes cinéphile, bravo!

Une première catégorie : les artistes. Omniprésents. L’art « officiel » était jadis un univers essentiellement masculin. Peu de femmes dans le catalogue. Mais des noms célèbres, parmi lesquels Renoir.

Vous en avez déjà vu beaucoup dans les articles précédents, Boudin, Blanc… Dans la série des B, il manque Braque. Bien sûr, très présent car ayant vécu dans le coin, comme vous le savez si vous m’êtes fidèle.

Les musiciens ? Oui, un célèbre Normand : Camille Saint Saëns, dont la demeure n’était pas très éloignée. Une pièce en a été reconstituée, avec des objets lui ayant appartenu, dont son piano.

Les hommes du peuple sont étonnamment moins représentés, me semble-t-il, que les femmes. Et quand ils le sont, c’est souvent avec elles.

Peut-être est-ce lié au fait qu’une grande partie d’entre eux étaient souvent absents, pris par la mer (vous savez, comme dans la chanson de Renaud). On peut donc dire que les bateaux les évoque. Et ils sont nombreux dans le musée! En peinture, certes, mais aussi en maquettes.

Difficile de les photographier, car le verre qui les protège reflète trop la lumière. Et c’est dommage. La finesse de certaines d’entre elles est exceptionnelle.

Armateur, marin, soldat… La vie n’était pas simple! J’en arrive à la dernière de ces catégories, avec une énigme : pourquoi trouve-t-on ces mocassins à Dieppe ?

Certes, la finesse des broderies est remarquable, mais cela suffit-il à justifier leur présence ?

J’espère que vous en avez deviné l’origine ? Le Canada, bien sûr. Alors, pourquoi ici, à Dieppe ?

En raison du lien très fort qui unit Dieppois et Canadiens : l’horreur du Raid de Dieppe, ou Opération Jubilee, en août 1942. Un quart au moins des soldats canadiens y ont trouvé la mort et reposent désormais en terre normande… Rien d’étonnant donc qu’une salle soit consacrée au Canada ! Même si on y trouve des choses étranges, comme un oiseau empaillé.

Mais on y rencontre aussi – ce qui me permet de « boucler » – des musiciens.

Apparence bien sévère, mais c’était la mode à l’époque. Dominique Ducharme, décédé en 1899, était organiste, pianiste, et compositeur. Québécois, il est venu à Paris étudier. Mais s’il est ici, c’est qu’il était ami avec Camille Saint-Saëns. Et aussi peut-être parce qu’un de ses homonymes, Dieppois d’origine, est devenu coach de l’équipe junior de hockey du Canada ?

Achille Fortier fut un de ses élèves, également en relation avec le Maître français. Lui aussi a étudié au Conservatoire de Paris. Il cumulait les talents…

« Il se rend en France à l’automne de 1885. Il prend part aux cours de composition d’André Gédalge, qui le prépare pour le Conservatoire de Paris. En 1887, il est candidat au concours musical de la ville de Senlis, où il obtient le prix du jury. En novembre 1889, il devient le premier Canadien admis comme élève régulier au Conservatoire de Paris, dans la classe de fugue et de composition d’Ernest Guiraud, où il a notamment comme condisciples Alfred Bachelet et Victor Staub, futurs compositeurs.

De retour à Montréal en 1890, Fortier enseigne le chant, l’harmonie et le contrepoint à l’asile Nazareth jusqu’en 1906, fonction qu’il exercera de nouveau de 1920 à 1923. Il donne des cours de chant et de composition au couvent des Religieuses du Sacré-Cœur. De 1895 à 1901, il prend en charge les classes de chant et d’harmonie au conservatoire de la Société artistique canadienne. Il est notamment le professeur d’Édouard LeBel et de Joseph Saucier, qui deviendront chanteurs, et de Frédéric Pelletier, futur critique musical.

Fortier s’est produit pour la première fois comme ténor le 29 mars 1891 à l’église Notre-Dame, à Montréal, quand, sous la direction de Couture, il interprète la Messe solennelle […] d’Ambroise Thomas. Occasionnellement jusqu’en 1901, il donnera des récitals ou participera à des concerts. En 1892, pour moins d’une année, il est maître de chapelle à l’église Notre-Dame. Le 29 novembre 1893, sous la direction de Couture, l’Association Hall présente un concert vocal et instrumental entièrement consacré à 16 des œuvres de Fortier. »

J’arrête là. Si l’artiste vous intéresse, on trouve sa biographie en ligne. Elle est passionnante. Quant à sa musique, en voici un exemple – le seul que j’aie trouvé… si vous en avez d’autres?

Je termine par le plus beau de la liste, celui que l’on a surnommé « le Chopin Canadien », Léo Le Roy, « compositeur, musicographe, pianiste, professeur ».

Pour finir sur une note d’humour, mes hommages au conservateur ou à la conservatrice qui a osé (faire) accrocher ces deux tableaux sur l’escalier principal…

Passer le bac… à La Bouille

J’aime à franchir la Seine par un des nombreux bacs qui ont survécu au temps. En ce matin de février, me voici donc rejoignant La Bouille pour ce faire… Quelques kilomètres en amont, un panneau m’avertit que la première traversée du jour ne s’effectuera qu’à 9h30… heure de démarrage du jury auquel je suis convoquée! Vite, changement de direction, pour Duclair, car, décidément, je ne veux pas retourner vers Rouen.

La file d’attente est assez longue, mais l’homme d’équipage « chargé du chargement » (j’ignore le terme technique…) pousse les conducteurs à serrer les voitures, deux gros camions, un tracteur et sa remorque, et me fait monter sur le plateau, l’arrière de la voiture débordant de celui-ci… Pas rassurée, je vérifie à plusieurs reprises que le frein à main tient bien… Et me voici sur le fleuve, au niveau bien élevé en cette saison, et au courant puissant.

Il n’y a pas de beau levant comme parfois, ni de brume pour évoquer le Rhin et ses légendes, ni de ces vagues qui, de temps en temps, font houle comme sur les mers… L’aube point, un peu grise, mais avec une lueur translucide qui adoucit l’horizon.

Et c’est quand même une pause magique après le trajet dans Paris puis sur l’autoroute A 13 toujours bien chargée à l’aube…

Sur le chemin du retour, je ne renonce pas, et me représente au bac de La Bouille, espérant que l’amplitude de fonctionnement dépasse les 7 heures. Et oui, il est là. Le « chargé du chargement », cette fois, est en train d’arroser la cale à grande eau, ce qui me laisse pantoise. Il me fait des signes que je ne parviens pas bien à interpréter, et je pense qu’il va me laisser sur la rive, car le bac, beaucoup plus petit que celui de Duclair, est déjà bien plein. Mais non, il me fait signe d’avancer. Une fois bien en place, bien serrée entre la voiture qui me précède et le fond du bateau, je le vois s’approcher de ma vitre, faire signe que je l’ouvre, et il me donne la signification de ses gestes : je dois éteindre mes phares.

A nouveau cet instant suspendu, où l’on est au volant mais flottant sur les ondes fluviales… J’adore! Mais c’est court, et il faut déjà débarquer. Je fais alors ce que je me promets de réaliser depuis longtemps, dans ce bourg où je ne m’arrête que pour acheter au petit matin les viennoiseries qui me serviront de petit-déjeuner, et parfois de repas en cette période de fermeture des restaurants : je visite l’intérieur du village. La lumière n’était pas bonne pour la photo, et qui plus est beaucoup ont été prises à contre-jour, mais je vous présente quand même quelques photos. J’irai les refaire lorsque soleil et météo seront plus cléments…

L’architecture en est extrêmement variée, malgré une forte empreinte normande. Et certaines demeures contemplent la Seine depuis longtemps, visiblement.

Des petits panonceaux inscrivent le bourg dans l’histoire, et en particulier l’histoire des artistes qui l’ont fréquenté, comme Gauguin, qui l’a peint, ou qui y sont nés, comme Hector Malot. Une anecdote raconte que le mât de beaupré d’un navire est venu casser la fenêtre de la chambre où se trouvait ce nouveau-né… Pour le cas (fort im?probable) où vous ignoreriez ce que c’est, voici un petit rappel.

Le pilote ne devait pas être très clair pour aller planter ce mât sur la berge, car cela signifie que le bateau était perpendiculaire au courant! Etait-ce un navire proche de celui qui est représenté 54 ans plus tard sur le tableau de Gauguin?

Falaises de La Bouille, Gauguin, 1883

Un artiste dénommé Albert Lebourg a peint plus de 90 toiles sur La Bouille, qu’il appréciait particulièrement le matin ou le soir.

Albert Lebourg (source)

Sisley a également beaucoup apprécié le paysage aux environs de La Bouille, qu’il peindra à la fin du même siècle.

La Seine à la Bouille, coup de vent – Alfred Sisley – 1894

Un postimpressionniste normand, Robert Antoine Pinchon, a représenté le bourg en hiver, au début du XXème.

La Bouille sous la neige, Robert Antoine Pinchon

Vous comprenez maintenant, je l’espère, le plaisir éprouvé à fréquenter ces lieux et préférer le bac au moderne et majestueux Pont Flaubert, qui serait, selon un de mes amis, une prouesse technique… Nous y reviendrons…

L’appel du large

Oeuvre de Gauchepatte

Les voiles

Quand j’étais jeune et fier et que j’ouvrais mes ailes,
Les ailes de mon âme à tous les vents des mers
Les voiles emportaient ma pensée avec elles,
Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.

Je voyais dans ce vague où l’horizon se noie
Surgir tout verdoyants de pampre et de jasmin
Des continents de vie et des îles de joie
Où la gloire et l’amour m’appelaient de la main.

J’enviais chaque nef qui blanchissait l’écume,
Heureuse d’aspirer au rivage inconnu,
Et maintenant, assis au bord du cap qui fume,
J’ai traversé ces flots et j’en suis revenu.

Et j’aime encor ces mers autrefois tant aimées,
Non plus comme le champ de mes rêves chéris,
Mais comme un champ de mort où mes ailes semées
De moi-même partout me montrent les débris.

Cet écueil me brisa, ce bord surgit funeste,
Ma fortune sombra dans ce calme trompeur ;
La foudre ici sur moi tomba de l’arc céleste
Et chacun de ces flots roule un peu de mon cœur.

Lamartine, oeuvre posthume

Pommere Jagst Hoffnung, Rostock 2013
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