Quand l’Arc-en-Ciel illumine le Nord…

Je ne sais plus si je vous ai déjà parlé d’un orchestre extra-ordinaire (dans tous les sens du terme), que j’ai découvert l’an dernier, lorsqu’il joua Brahms à l’Eglise Saint Marcel, à Paris? RSO, c’est son nom. R pour Rainbow, S pour Symphony, et O… vous devinez ! Oui, « Orchestra ». Voici comment il se présente sur son site officiel :

 » Le Rainbow Symphony Orchestra (RSO) est un orchestre symphonique associatif LGBTQI+, ouvert à toutes les personnes qui portent ses valeurs. Ses projets s’inscrivent dans un esprit humaniste attaché à la tolérance et au respect des droits et des libertés de chacun·e. Créé en 1996, il est composé de musicien·ne·s réuni·e·s par l’amour de la musique classique sous la baguette de John Dawkins autour de projets ambitieux, originaux et de qualité. »

Une moyenne d’âge très basse… je dirais au maximum 35 ans. Peut-être moins. Des « jeunes », pour la plupart, au sourire partagé, à l’enthousiasme communicant, au dynamisme incroyable. Qui ont en commun l’amour de la musique et le rejet du rejet. Quel rejet? Celui dont elles et ils ont été victimes, pour avoir revendiqué leur identité.

Le jeune co-président (ci-dessus avec sa co-) de l’association expliquait au début du concert que c’était la deuxième année, en vingt d’existence, qu’ils et elles pouvaient jouer dans une église, et qu’un nouveau refus venaient de leur parvenir de la part d’une autre à laquelle ils et elles avaient pensé pour leurs prochains spectacles, les 22 et 23 juin! Et de remercier l’équipe de Notre Dame du Liban (soit dit en passant, qui s’est un peu mais discrètement énervée de la longueur des applaudissements, et a refusé le second « bis » le dimanche soir).

Voici la fin de la répétition du samedi, surprise par l’arrivée des spectateurs/trices…

Mais je ne suis pas là pour vous parler « genre », mais plutôt « musique ». Car ce sont des musicien-ne-s remarquables, et leur union est évidente, malgré leur grand nombre, et la diversité des horizons dont elles et ils proviennent. Et cela se ressent dans leur jeu, qui vous emporte comme une vague, tantôt douce, « léchante », tantôt forte et violente. Ce qui convient tout à fait aux morceaux qui étaient au programme ce week-end. Et moi qui aime la musique de beaucoup de compositeurs nordiques, j’ai été gâtée. Je devrais ajouter le féminin, mais je n’en connaissais pas jusqu’à maintenant, et j’ai découvert une compositrice, Dina Appeldoorn. En recherchant sur le net ce matin, j’ai réalisé qu’elle n’était pas si « du Nord » que cela, car elle est des Pays-Bas! Et qu’elle ne s’appelait pas comme cela : son nom complet est Christina Adriana Arendina (Dina) Koudijs-Appeldoorn (1884-1938).

Le morceau de sa composition qui fut interprété nous transporta dans une campagne peuplée d’animaux, vivante… Son nom? Aucune surprise : La Pastorale, qui met en valeur les vents. En voici une interprétation, assez différente de celle que j’ai ouïe, mais qui vous fera comprendre ce que je viens d’écrire.

Mais revenons au « la » du début. En photo, le samedi. En vidéo, le dimanche. Les deux aussi mauvaises l’une que l’autre, mais authentiques…

Pour ma part, j’ai particulièrement apprécié deux airs : l’un d’un compositeur que je ne connaissais pas, Niels Gade, un Danois du 19ème (1817-1890); l’autre est Sibelius, un Finlandais que presque deux générations séparent du précédent (1865-1957). La Symphonie n°7 en Ut Majeur du second m’a considérablement émue, enveloppée, enlevée, transportée… Malheureusement, l’orchestre est très peu présent sur le net, et je ne peux que vous conseiller la version Bernstein, en ligne ici.

Mais j’ai aussi beaucoup apprécié les Echos d’Ossian de celui que France Musique a surnommé « Le Grand-Père de la Musique danoise ». A 23 ans, il était loin d’être « grand-père » lorsqu’il composa cette Ouverture! J’ai trouvé un article qui vante cette oeuvre, alors interprétée par l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie à la Cité de la Musique (hélas version non en ligne, en voici une autre).

« Il faut dire qu’Échos d’Ossian avait pour plaire deux qualités majeures prisées au XIXe siècle. Tout d’abord, le XIXe est le siècle de foisonnement des couleurs et écoles nationales, notamment nordiques : la Norvège d’Edvard Grieg, la Finlande de Jean Sibelius, le Danemark de Carl August Nielsen. Ensuite, Ossian est une figure mythique de la poésie : les textes de ce « barde écossais du IIIe siècle » ont bouleversé l’Europe au XVIIIe et si leur véracité est discutable (ils ont été passablement adaptés par James Macpherson en 1760), leur influence est capitale, provoquant un mouvement valorisant les identités dans le courant romantique et une « celtomanie » (inspirant beaucoup Wagner pour sa Tétralogie). » (source)

Dès les premières mesures, me voici embarquée dans un univers que j’aime, celui des contes et légendes celtiques, celui d’un pays aussi vrai qu’imaginaire, la « Bretagne » de nos romans de la Table Ronde…

Et cela m’amène tout naturellement (enfin, presque!) à évoquer un troisième point d’intérêt de ce programme : la (re, parfois) découverte de la culture des pays scandinaves. Ainsi, celle des Iles Feroe. Pour aller plus loin sur la musique de ces îles, vous pouvez vous promener ici, , ou encore, pour mieux connaître les îles et si vous ne comprenez que le français, .

J’ai été saisie de retrouver un air que je connais bien, mais dont j’ignorais totalement la provenance. Désormais, je pourrai identifier le début de la Midsommarvaka. Les recherches effectuées ce jour m’ont emmenée à travers différents pays : la Pologne, car Hugo Aleven (1892-1960), pour sa Rhapsodie n°1, se serait inspiré de la Jössehäradspolska de Vârmland. J’ai essayé de trouver une autre source, une chanson nommée Trindskallevisan, en vain. Si vous le pouvez, aidez-moi par un commentaire! Par contre, j’ai trouvé une interprétation « authentique » d’une autre chanson traditionnelle finlandaise que l’on retrouve dans la rhapsodie, Vindarna sucka uti skorgana, sur une vidéo personnelle en ligne. Et une autre, étrangement arrangée, ici. Une troisième, très langoureuse, avec piano, ici. Enfin, une version « trombone », .

Ma caméra s’étant déclenchée à mon insu, alors que je pensais « dérober » une photo, je ne résiste pas à l’envie de vous faire écouter ce petit « morceau capté », au risque de passer pour une « voleuse », mais surtout pour une « catastrophe vidéastique »…

Une petite anecdote : le soir du samedi, le trompettiste s’est… trompé! Alors que le chef d’orchestre expliquait ce que jouaient, dans un morceau, tel ou tel instrument, il a utilisé la « mauvaise » trompette. Les néophytes comme moi n’y ont vu que du feu, mais l’orchestre a été surpris, puis a éclaté de rire avec son chef. Je n’aurais pas mentionné cela si, le lendemain, le chef n’avait lui-même raconté l’anecdote au moment où il répétait cette présentation…

Pour revenir au concert, sachez qu’il m’a tellement plu, que je suis retournée y assister le lendemain, et j’ai eu tout autant de plaisir, y compris à écouter le surprenant chef d’orchestre explique avec beaucoup d’enthousiasme, d’humour et de pédagogie certains des morceaux, avec une « décomposition » permettant d’identifier quels instruments jouaient quoi… Rare, non? Bref, du bonheur partagé avec les artistes et le public présents dans l’Eglise Notre Dame du Liban.

Une rivière de pleurs, un bouquet de pure poésie

Je suis encore sous le coup de l’émotion, et ne disserterai point cette nuit sur le spectacle que je viens de voir. La poésie à l’état pur, durant une très grande partie de celui-ci.

Des corps qui dansent, se meuvent lentement avec grâce, jonglent doucement avec des quilles souples, se jouent des lois de l’équilibre sur un trapèze ou sur un fil…

Des images… sobres et flamboyantes à la fois, par moments… poétiques, toujours… Des tableaux vivants, comme cette joueuse de kantele tenant un mouchoir d’une main et embrassant un arbuste de l’autre. Ou encore la traîne plus longue que n’est large la scène, enveloppant littéralement les protagonistes de la jeune femme qui la porte et semble flotter. Des images projetées, filmées sur et dans un aquarium… eau glissant sur le verre derrière lequel se tient un visage, cheveux roux flottant dans l’eau, nuées de bleu et de blanc derrière lesquelles on devine les corps…

Des musiques et des chants qui saisissent et enveloppent les auditeurs/trices… En finois, en arabe, en anglais… J’aurais aimé vous les citer tous, mais je n’en connais qu’un, un de mes airs préférés. Le voici, interprété par Alfred Deller, dont je vous ai déjà parlé sur ce blog. Et encore par Jaroussky. Je vous ai parlé du kantele. Si vous ne connaissez pas cet instrument, et encore moins sa version finnoise, écoutez ceci ou encore cela, ça vous donnera une idée de l’enchantement.

Deux scènes m’ont moins plu, car leur côté « dérision », selon moi, tranchait avec cette harmonie poétique. L’une mettait en scène deux mariés, dont un ours. L’autre, un cadavre que l’on disséquait. Certes, bien jouées. Avec un côté absurde. Certes, j’ai ri parfois à la première. Mais je ne souhaitais pas rire. Et c’est peut-être la force de ce spectacle que de démontrer que l’on préfère parfois pleurer que rire. Un paradoxe soulevé au début, et repris à la fin, comme deux parenthèses dans le cours de notre vie.

Si vous souhaitez voir ce spectacle, courez-y vite ce soir, 25 mai, car c’est le dernier jour… Et je vous déconseille de lire la suite, car cela ôterait de l’effet de surprise et du plaisir de la découverte. Si vous souhaitez en savoir plus, vous pouvez continuer…

Vous attendez peut-être le titre de cette oeuvre si « décoiffante ». Les amateurs de jazz vont reconnaître un titre célèbre, Cry me a River. Qu’elle soit chantée par Julie London ou Ella Fitzgerald. Voici ce qu’en dit Wikipedia (eh oui, même pas honte de vous citer cette source!)

« Cette chanson d’amour est composée dans le style de la musique western nostalgique Rivière sans retour, de Marilyn Monroe5 de 1954. Arthur Hamilton écrit et compose cette ballade jazz-blues, à l’origine, pour Ella Fitzgerald, pour la musique du film La Peau d’un autre, de 1955, mais elle n’est finalement pas retenue6.

La jeune actrice-chanteuse inconnue Julie London devient alors une célébrité américaine internationale7 en enregistrant ce premier single de sa carrière, accompagnée de deux instruments de musique, Barney Kessel à la guitare électrique, et Ray Leatherwood (en) à la contrebasse8, pour la musique du film La Blonde et moi de la Twentieth Century Fox (1956), où elle joue son propre rôle. Le titre atteint alors la 9e place des ventes du Billboard américain9,10,11.

Ella Fitzgerald l’enregistre finalement à son tour avec succès sur son album Clap Hands, Here Comes Charlie! de 196112.« 

En voyant la photo de Julie London, je n’ai pu m’empêcher de penser à l’une des interprètes sur scène, à la longue chevelure bouclée.

Le thème de cette oeuvre aurait été inspiré par une ancienne tradition de Carélie. J’ignorais jusqu’à cet instant ce qu’était la Carélie. En recherchant sur le net pour écrire cet article, j’ai découvert des points communs entre celle-ci et des régions actuellement en guerre. La Carélie se divise en effet entre la Finlande et… la Russie… ça vous dit quelque chose?

La présentation du spectacle parle de la Karélie finnoise, bien sûr, et des pleureuses de jadis.

« En 2007, Sanja Kosonen participe à un stage de « pleurs chantés » en Finlande, organisé par quelques chanteuses contemporaines qui font revivre et réinventent la tradition oubliée des pleureuses de Carélie. Ces chants improvisés se pratiquaient seule dans la forêt ou collectivement lors de rites de passages.« 

Le dépliant distribué au public avant l’entrée présente, lui, les références mythologiques, au nombre de 6. Cinq d’entre elles réfèrent à la Finlande. La sixième provient d’Amérique latine.

Je ne l’avais pas lu avant le spectacle, qu’il éclaire différemment. Aurais-je dû? Je ne crois pas, car je préfère me laisser porter et emporter par les émotions que « comprendre » ce que je vois et entends… Pas vous?

Sanja Kosonen est à la fois auteure et interprète de ce « cirque de lamentation » (pour reprendre l’expression utilisée dans la communication autour de l’oeuvre). C’est elle que l’on voit s’envoler sur le trapèze ou flotter dans l’air, sur un fil…

Image empruntée au Journal La Terrasse

Pour finir, deux photos de la troupe. La première est ratée, mais je l’ai laissée car elle permet de voir l’une des « images projetées » dont je parlais et le dispositif pour ce faire (à gauche).

Un détail : ce ne sont pas les costumes de scène qui sont portés ici, car les interprètes finissent nu-e-s, et sont donc allé-e-s se rhabiller pour venir saluer le public puis discuter avec lui au bar du théâtre Le Monfort (j’avais oublié le lieu!!!).

Au centre, Sanja Kosonen

Pour terminer, j’ai eu envie de partager avec vous une partie du poème de Renée Vivien, La Pleureuse.

Vers le soir, quand décroît l’odeur des ancolies
Et quand la luciole illumine les prés,
Elle s’étend parmi les morts qu’elle a pleurés,
Parmi les rois sanglants et les vierges pâlies.

Sous les cyprès qui semblent des flambeaux éteints,
Elle vient partager leur couche désirable,
Et l’ombre sans regrets des sépulcres l’accable
De sanglots oubliés et de désirs atteints.

Elle y vient prolonger son rêve solitaire,
Ivre de vénustés et de vagues chaleurs,
Et sentir, le visage enfiévré par les fleurs,
D’anciennes voluptés sommeiller dans la terre.

Un jour, un tableau

Celles et ceux qui me suivent savent qu’il y a eu un long silence de ma part, et que je suis depuis quelques temps moins régulière qu’avant. Une explication en est que je ne parviens plus à modifier les « widgets » qui me permettaient les « actualités »… et celles-ci sont restées bloquées en juillet, ce qui m’a découragée, et donc démotivée.
Par contre, il est quelqu’un qui ne se décourage visiblement jamais, et qui continue à nous nourrir d’art quotidiennement.
Je tiens donc à lui rendre hommage ici, car c’est un vrai bonheur que de se plonger dans les images qu’il choisit avec soin pour nous faire voyager, rêver, penser, jouir de l’esthétisme ou de la recherche picturale… quand ce n’est pas de la « naïveté »…

Merci donc à l’auteur de Un jour, un tableau, qui nous offre le Monde…

Moi qui déteste Facebook… Il me contraint à m’y rendre, mais dans un objectif bien agréable…

Et merci aussi des échos que cela crée, pour mon modeste blog. Je viens d’y retrouver les goémoniers… J’en étais sûre!

Mais il continue aussi à suivre mes fils d’Ariane… Comme avec ce tableau sur les femmes au lavoir, à Concarneau… qui évoque la série « lessive » du confinement dur… ou encore ce qui a trait à la couture., comme celui qui m’a fait découvrir une peintre finlandaise, Helene Schjerfbeck. En voici un autre, que j’apprécie…

Encore un ?

Si vous souhaitez la connaître davantage, lisez ceci.

Décidément, j’aime beaucoup la peinture des pays scandinaves, si dépouillée mais si riche…

Outre la Beauté, la Quête et les traces des fantasmes des peintres (voir les chevelures, les seins et les nuques!), il est un autre aspect qui saute aux yeux en feuilletant cette extraordinaire collection de tableaux, et que certains commentaires d’ailleurs soulignent : c’est l’aspect ethnographique. Que de scènes, que de détails, nous en apprennent plus sur certaines coutumes ou sur le quotidien des pays et des peuples que ne le feraient des textes ou documentaires! Car c’est aussi le regard de l’artiste sur ces us et sur le vécu… Par exemple, les toiles de cet artiste polonais, dont voici un autre exemple.

Wiktor Chrzanowski

Qu’est-ce qui relève du « reportage »? Et qu’est-ce qui est « souvenir »? voire « interprétation »? voire « rêve »? Peu importe… c’est ça, la poïesis!

Je ne puis m’empêcher, pour (ne pas) finir, de « voler » un tableau, tant il me semble extra-ordinaire, lui qui montre l’ordinaire… En ce temps du souvenir des mort-e-s, ce sera mon hommage à celles qui nous ont précédé-e-s…

Fierté d’une mère – Nikol Schattenstein (Lituanie 1877-1954 USA)