Mes fidèles lecteurs l’ont constaté : ce blog se fait rare, et, après un long silence depuis l’été, sa reprise a été interrompue par un nouveau mutisme… que je romps aujourd’hui, car l’un de vous s’est manifesté pour me parler de son intérêt envers les derniers articles. Cela me donne le courage de reprendre… Et donc de vous proposer ce qui sera le quatrième article sur cette exposition, qui se poursuivait sur les « fous » d’hier et d’aujourd’hui, en se terminant par un tableau dont j’ai eu bien du mal à reconnaître l’auteur… ce sera l’énigme du jour…
Mais revenons au sujet du jour : le Fou du Roi…
Les joueurs/euses d’échec, parmi vous, le savent bien : le fou est situé près du roi, comme la reine. C’est dire la place qu’il occupait dans une cour royale… Imaginez-vous à la place des nobles et monarques au Moyen-Age. C’est l’hiver, il fait froid, on ne chasse plus, on est enfermé dans des châteaux tous plus sinistres les uns que les autres malgré les cheminées et les tentures… On a beau festoyer et lutiner parfois, convoquer des musiciens, trouvères et troubadours pour se distraire, on s’ennuie quand même parfois. Alors, avoir un « boute-en-train » à demeure, pourquoi pas? L’idée fait son chemin, et ces « fous » qui étaient jusque là dehors, et pour lesquels existaient une fête et des élections (comme celle de Quasimodo), commencent à pénétrer et à s’installer dans les demeures royales. Leur rôle va évoluer au cours du temps, et ils deviendront parfois des « Sages » déguisés en « Bouffons »…
L’exposition ne pouvait pas les ignorer, et elle leur fait une large place, dans deux salles qui leur sont consacrées. Une autre salle m’a intéressée. Elle est consacrée au Carnaval de Nüremberg. Et l’on y retrouve la Nef des Fous, dans une version… sur roue… Une thématique que l’on retrouve régulièrement dans le défilé, comme vous pourrez le constater à partir des images suivantes, accompagnées des années concernées…
Excusez la mauvaise qualité des photos, mais je voulais vous montrer les variations d’un char sur un même thème! A quoi fait-il référence? A un théologien de cette époque, dont les écrits sont quelque peu tombés dans l’oubli, mais pas ceux qu’il a fait publier, comme le De Revolutionolibusorbium de Nicolas Copernic, en 1543.
Andreas Osiander (1498-1552) a été un acteur important de la Réforme, notamment pour la ville de Nüremberg. Une anecdote en passant : comme il était devenu ami avec Thomas Crammer, c’est sa nièce qu’a épousé celui-ci, dont le nom ne vous dit peut-être rien? Mais si je vous dis « Archevêque de Canterbury », cela vous parle davantage?
L’autre personnage représenté sur ces chars carnavalesques n’est autre que l’auteur de la Nef des Fous, Sébastien Brant. Si vous n’avez pas lu cet ouvrage, précipitez-vous! Il n’est absolument pas démodé, malgré ses 530 ans…
Et la satire des travers des Humains est irrévérencieuse au possible! Vous pourrez en entendre un extrait, si vous vous rendez au Louvre, ainsi qu’un autre texte enregistré, l’Eloge de la Folie, d’Erasme.
Ce qui me conduit tout naturellement à l’un de mes peintres préférés, Jérôme Bosch, qui ne pouvait pas ne pas être présent dans une telle exposition (oh la belle litote! rires…)
Il est temps maintenant de quitter l’Univers des Fous… ou d’y revenir? Auparavant, un petit florilège de représentations de « Fous » qui m’ont frappée, amusée, intéressée, et que je souhaite partager avec vous.
Et je ne voudrais pas terminer sans un clin d’oeil pour « boucler » avec la cornemuse…
Je vous avais promis de vous donner la solution… La voici donc : il s’agit d’un philosophe de l’Antiquité Grecque, que d’aucun-e-s (comme moi) avaient tendance à considérer comme un « Sage »… Aristote! Eh oui… Alors, comment se fait-il qu’on le trouve représenté en si fâcheuse posture? A l’origine, de violents débats autour de la philosophie, dans la Sorbonne médiévale (mais pas seulement!). Il a été victime des controverses entre l’Eglise et la Science. Dans un tel cas, les partis cherchent à nuire aux personnes qui leur sont opposées. De nos jours, c’est plutôt aux vivant-e-s. Mais à cette époque, aucun problème pour attaquer les mort-e-s, donc Aristote.
Qu’avait-il donc fait qui lui a valu un tel traitement artistique? Tout simplement d’avoir été amoureux de la maîtresse d’Alexandre le Grand, Phyllis. Les trouvères ou troubadours se saisirent de l’histoire, et ainsi naquit le Lai d’Aristote.
Moi qui faillit devenir médiéviste et qui suis fan des Lais de Marie de France, je dois bien avouer que je ne connaissais pas ce lai. Je ne résiste donc pas à l’envie de vous le livrer tout entier, ce qui vous permettra de méditer cette nuit…
Aristote, qui avait pour élève Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.), reprochait à ce dernier de se laisser déconcentrer de ses royales fonctions par la courtisane Phyllis dont il était éperdument amoureux. Obéissant, le brave roi de Macédoine cesse donc de fréquenter la donzelle et s’en retourne traiter les affaires de l’État. Apprenant les raisons de son abandon, la gourgandine décide de se venger du vieux philosophe et tente de le séduire en se pavanant sous ses fenêtres en tenue légère. Notre Stagirite tombe sous le charme ! Phyllis annonce alors au sage que s’il veut la posséder, il devra d’abord se livrer à un petit caprice et, sellé et bridé, se laisser chevaucher par la belle. L’éminent barbu accepte ce jeu sans se douter du tour qu’on est en train de lui jouer. En selle et hue ! voilà Phyllis qui se promène à dos d’Aristote dans les jardins du roi, le fouettant pour le faire avancer. Alexandre du sommet de sa tour, assiste à cette scène accablante. Amusé, il reproche tout de même à son maître de n’avoir point de raison et d’avoir cédé au jeu de la tentation. Le philosophe est bien contraint d’admettre qu’il n’a su résister à son désir, mais profite de la situation pour donner la leçon à son pupille : si même le sage succombe, que de précautions doit prendre le jeune et fougueux Alexandre pour ne pas se laisser prendre aux pièges de la séduction. Comme le dit Aristote : «Veritez est, et ge le di, / Qu’amor vaint tout et tout vaincra / Tant com cis siecles durera » (Lai d’Aristote version de M. Delbouille, v. 577-579).
Au fait, nouvelle énigme : qu’est-ce donc qu’un Stagirite?
L’intérêt pour Zao Wou Ki est décidément un moteur pour visiter la France! Après Chateaudun, découvert l’été dernier pour aller voir les oeuvres offertes par sa veuve à ce musée étonnamment important pour une ville de cette taille, c’est à Deauville qu’il m’a conduite en ce long « pont » de l’Ascension. Pourtant, ce n’est pas ma destination préférée! Mais la découverte du lieu de convivialité et de sérénité que constitue « Les Franciscaines » me ferait presque changer d’avis… En tout cas, j’ai décidé d’y retourner pour en poursuivre la visite, et la « déguster », car je ne pouvais y faire cette fois qu’une halte assez longue pour une exposition, mais trop courte pour une visite de l’ensemble, et encore plus pour traîner dans le jardin ou lire dans la salle de restauration, de type « réfectoire » avec sa longue table, ou sous la verrière aménagée en bibliothèque cosy.
L’exposition porte un titre intrigant : « Les allées d’un autre monde »…
Je ne ferai pas de longue glose sur cet intitulé, mais comme j’ai choisi quelques éléments de cette riche exposition, je pense que vous construirez vous-même des interprétations de celui-ci. Partons donc, avec ou sans guide, découvrir ces « allées »…
Dès la première série, une hypothèse s’impose…
Un exemple frappant, pour moi, en est un tableau qui m’a beaucoup touchée, et que j’ai eu envie d’appeler « L’Eve eurasienne », j’en demande pardon à l’artiste…
Comme je vous l’ai dit, je ne vais pas disserter sur cette exposition, mais focaliser sur quelques oeuvres, et sur certaines des nombreuses citations qui la scandent.
C’est sans doute un des facteurs de son attrait pour des supports divers, dont de nombreux exemples sont présentés à Deauville.
L’une des caractéristiques de Zao Wou Ki est d’avoir collaboré avec beaucoup de monde. Le résultat en est qu’il a participé, directement ou indirectement, à la création de nombreuses oeuvres et de divers monuments. C’est ainsi, par exemple, qu’on trouve de ses oeuvres aussi bien dans le métro de Lisbonne que dans un collège de la Seyne-sur-Mer (dans ce cas, je devrais écrire « trouvais », car l’oeuvre a été déplacée).
Quant au collège de La Seyne-sur-Mer, c’est son ami Roger Taillibert, l’architecte, entre autres, de la piscine de Deauville, qui a eu cette idée, comme le raconte cette vidéo. Ils étaient tous deux membres de l’Institut des Beaux-Arts.
Il a aussi été ami avec de nombreuses personnalités, dont l’architecte de la Pyramide du Louvre, comme le rappelle cet article de Connaissance des Arts.
Une des toiles achetées par Pei (qui avait, comme Zao, fui la Chine communiste et qu’il avait rencontré dès 1952) a battu un des records de vente chez Soteby’s, un tryptique, « Juin-Octobre 1985 ».
« « C’est l’exemple parfait de la fusion entre les techniques orientale et occidentale, ainsi que de sa philosophie », explique Vinci Chang, responsable de l’art asiatique chez Sotheby’s. Avec une adjudication de 65 millions d’euros, la maison de ventes britannique Sotheby’s signe un nouveau record pour l’artiste, surpassant de loin les 26 millions de dollars décrochés par Christie’s l’an dernier, avec l’œuvre 29.01.64.
Le triptyque « abstrait » est la toile la plus monumentale réalisée par Wou-Ki, elle avait par ailleurs été commandée personnellement par Ming Pei, le père de la pyramide du Louve, un fervent admirateur et ami de l’artiste. » (source)
Une des « trouvailles » des concepteurs de cette exposition est pour moi remarquable : l’idée d’avoir listé tous les « hommages » et les « tributes » de Zao…
Encore un « pont » avec la culture chinoise… Zao avait traduit bien des textes, et notamment celui de Laozi, que nous connaissons souvent mieux sous le nom de Lao-Tseu, « père » du taoïsme.
La citation qui précède et cette photographie de l’artiste closent une exposition dont vous n’avez eu qu’un aperçu…
Il reste un autre « monde » dont j’ai envie de vous parler, celui de la poésie. Ce sera l’objet d’un second article, si vous voulez me suivre…
Je n’avais pas entendu parler de cette exposition, mais un ami m’y a entraînée, et je ne l’ai pas regretté, loin de là. J’ose affirmer qu’elle enrichit. Elle nourrit la pensée. Surtout en ces temps troubles où l’on se sent parfois en tension entre nos valeurs et nos réactions… Les Archives Nationales présentent ce que je nommerai des pistes de réflexion autour des questions vives que sont l’articulation politique / religion(s), Etat / Eglise(s) ou autres organisations autour des religions, et l’impact sur le juridique, voire le quotidien. Passionnant et très riche!
Je vous emmène donc dans l’Hôtel de Soubise, remarquable exemple d’architecture et de jardins classiques.
Le parcours est d’abord historique, et commence avec l’histoire de Socrate. J’aimerais citer un vieil article (paru dans Le Monde en 1956!) à ce sujet, qui montre comment on en arrive (encore maintenant, hélas) à des aberrations comme le procès et la mort du philosophe.
« DEPUIS deux mille cinq cents ans Socrate est resté pour nous ce qu’il était pour ses contemporains : l’homme des contrastes. Il est l’avocat du pur entendement, mais aussi le messager de l’Erôs ; le philosophe critique, mais aussi l’homme guidé par des avertissements lumineux ; le porte-parole d’une morale pratique, mais aussi le visionnaire qui se sent rattaché aux essences éternelles. Son procès ajoute à son ambiguïté ou plutôt y met le sceau. Condamné pour impiété, c’est-à-dire pour introduire des nouveautés dans la religion et la cité, il était profondément religieux et parfait citoyen, soumis plus qu’aucun autre aux rites et aux lois. A l’heure où la raison ébranle les anciennes règles, son propos tend plutôt à retourner d’une certaine manière le rationalisme contre lui-même pour le mettre au service de la tradition. Mais ses juges n’ont su comprendre cet étonnant paradoxe. Sans doute parce que, au delà des affirmations et des négations qui opposent les hommes, Socrate a découvert une source plus originaire, la pensée interrogative ou dubitative, une certaine synthèse ou plutôt unité de la pensée interrogative et de la pensée dubitative. Et cette attitude, qui fait du doute une interrogation continue, il la maintint jusqu’au bout, capable de fixer la mort et de lui parler face à face. » (source)
Après Socrate, on en arrive assez vite à Jésus, bien sûr. A l’accusation de « blasphème » porté contre lui par Caïphe, lorsqu’il maintint son affirmation de filiation divine.
Trois expressions, trois motifs de sanction au nom des autorités… de l’Etat ou religieuses? « Lèse-majesté »; « blasphème »; « hérésie ».
Les rois de la récente France vont s’emparer de ce système « confusionnant » (si j’ose dire) pour asseoir progressivement leur pouvoir, y compris face à la toute-puissante Eglise catholique et à ses papes.
Et celui qui fut sanctifié et devint Saint Louis n’a pas été le plus tendre, en faisant brûler au fer rouge les lèvres des personnes accusées de blasphème! Et il a régné 43 ans… Or c’est sa canonisation, en 1297 qui permit la sacralisation de la dynastie royale et conforta sa puissance.
Un peu de généalogie pour se rafraîchir la mémoire et voir comment on en est arrivé à celui qui fut assassiné par l’un d’entre eux, devenu roi parce que la branche des Valois s’éteignait?
Et ça se corsa… car les protestants s’en mêlèrent, si j’ose dire…
Un tableau m’a particulièrement frappée, et j’ai eu la chance de l’entendre commenter par mon ami, féru d’histoire et doté d’une forte capacité d’objectivation. C’est le Typus religionis. Comment cette allégorie des ordres religieux, saisie chez les Jésuites, a-t-elle pu m’échapper jusqu’à présent?
Je ne vais pas tout vous dévoiler, et vous laisse en découvrir la richesse par vous-même. Mais, pour en revenir à Ravaillac et Henri IV, ce tableau inverse l’opinion répandue par l’histoire : l’assassin est parmi les personnages qui grimpent l’échelle menant au navire, alors qu’Henri IV est parmi les personnages de droite, destinés à sombrer…
Ce qui fait écho à ce tableau.
On voit à quel point la « diabolisation » a été exploitée par les uns et les autres, aboutissant aux supplices, tortures, crimes… et aux accusations plus ou moins (in)justifiées, comme celles qui figurent sur ce long rouleau correspondant au procès de Guichard, évêque de Troyes.
Vous l’avez compris, l’exposition est très riche et pousse à s’interroger et questionner ses propres principes. Au détour d’une salle consacrée à l’Histoire…
… une télévision! Qui apparaît comme anachronique, c’est le moins qu’on puisse dire. Pourquoi siège-t-elle là? Parce qu’elle évoque un événement qui touche à la question soulevée : le match de football où le fait que la Marseillaise soit sifflée par une partie du public (en particulier les supporters corses) a provoqué l’ire présidentielle, et poussé Jacques Chirac, alors président de la République, à quitter le stade avant le début de la rencontre. Son discours évoque à la fois le blasphème « (« atteinte aux valeurs essentielles de la République) et une forme de sacrilège… Je vous laisse regarder cela sur les archives de l’INA.
Un autre téléviseur relate les débats autour du port du voile, et la dernière salle est consacrée à ce sujet et à celui de la censure… Quand défendre la laïcité entre en tension avec la liberté d’expression… Vous voyez comment cette exposition « remue les méninges »!
J’ai déjà écrit, sur ce blog, un article présentant la Villa Paloma. Celles et ceux qui l’ont lu comprendront que j’aie eu envie d’y retourner.
Ce que j’ai donc fait après la visite du Pavillon Bosio. Et, pour la première fois, j’ai pris le bus qui serpente à travers Monaco et Monte Carlo, menant du Musée océanographique au Jardin exotique. Presque une demi-heure, qu’on ne voit pas passer tant il est intéressant de découvrir un autre Monaco, à travers la population qui prend ce bus, par exemple pour aller au marché Place d’Armes, ou pour vaquer aux occupations quotidiennes. Car il y a bien, dans cette ville, une population qui est loin des fastes et de la richesse, et qui profite des transports en commun parce qu’elle n’a pas, ou plus de véhicule personnel.
D’un terminus à l’autre, on peut aussi découvrir les différents aspects de la ville, et les étonnants mélanges d’architecture…. Me voici arrivée « tout en haut » (ou presque) : la villa Paloma jouxte le Jardin exotique. Les fenêtres offrent une vue plongeante, comme le montre cette photo empreinte de « japonisme » (plongée, poteau, « grille », voile – j’ai bien appris ma leçon, lors de la conférence à Nice!).
J’y retrouve deux oeuvres qui ont changé : normal, elles exploitent la mouvance de la nature. L’une, parce qu’elle est composée à partir de peaux d’agrumes;
l’autre, parce que des plantes y poussent dans des chaussures, qui elles-mêmes vieillissent…
L’exposition du moment ? La casa ideale, de Pier Paolo Calzolari. Au départ, surprenante… des salles quasiment vides. Dans l’une, une bande de métal…
Dans une autre, des quasi-monochromes blancs un peu « ocre » avec quelques objets.
Mais peu à peu je suis entrée dans l’esprit de l’artiste, et me suis prise au jeu.
Il est des « oeuvres » qui m’ont questionnée sur le sens de ce qualificatif, comme celle-ci:
Un bruit au fond du couloir, étrange, comme un grincement répété à l’infini. Je découvre un petit porcelet rose, comme coincé dans une porte…
Mais d’autres m’ont séduite, comme celles qui suivent.
Approchons-nous, si vous le voulez bien…
Sur le mur qui lui fait face, cette phrase :
Après le bois, la fleur… La nature est souvent présente, d’une manière ou d’une autre, dans les oeuvres. Ainsi ces pétales qui forment le fond de ce « specchio oro portrait »…
… et ces feuilles de tabac qui forment comme une guirlande au bout de l’expression en lumière…
Il m’a cependant fallu voir l’entretien filmé dont j’ai pu profiter seule dans la salle de projection, pour mieux encore le comprendre, et saisir son rapport au monde, au langage, à la poésie. Vraiment très intéressant!
Un dernier regard sur le vitrail qui orne l’escalier, aux oiseaux éponymes de la villa, et je redescends vers le Rocher…
« Cette œuvre m’a demandé quatre ans d’un travail exclusif et assidu, et elle est le résultat de toute ma vie active. Je la considère malgré toutes ses imperfections comme mon chef-d’œuvre. »
Ainsi Henri Matisse parlait-il de la Chapelle du Rosaire, à qui il consacra effectivement les années 1947 à 1951 (trois ans avant son décès). J’ai déjà vu maintes fois ce monument, mais je le revois toujours avec plaisir, comme à chaque fois que je le fais découvrir à d’autres. Pourtant, je ne suis pas une « fan » de cet artiste, même s’il est né dans une ville proche de mon lieu de naissance, et même si j’admire son oeuvre. Mais ce lieu aux lignes et aux décors épurés appelle profondément à la spiritualité, quelle qu’elle soit.
Venez avec moi, entrez…
Avançons jusqu’à l’autel… Matisse a conçu chaque objet, depuis le crucifix qui orne cet autel jusqu’à la nappe sacerdotale, brodée de poissons (regardez bien, vous en verrez 3 sur le pan visible sur la deuxième photo ci-dessous).
Un livre est ouvert à la date du jour… le texte fait écho à l’actualité : « Va d’abord te réconcilier avec ton frère… Mets-toi vite d’accord avec ton adversaire… »
La lumière filtrant à travers les vitraux de la façade sud se reflète dans les céramiques peintes de celle du nord, alors que le panneau du fond reste contrasté noir / blanc.
Si j’avais déjà vu la chapelle, je n’avais, par contre, jamais visité l’exposition qui relate sa conception. Elle est particulièrement intéressante, car présente des plans, des dessins, mais aussi des photos qui nous montrent les diverses phases de l’élaboration.
Hélène Adant (Hélène Mossoloff) a ainsi pris des clichés de l’artiste en pleine création. Pour information, cette photographe d’origine russe était la cousine de Lydia Delectorskaïa, qui fut le modèle et l’assistant de Matisse de 1926 à sa mort, sa dernière muse. Si vous voulez en savoir plus sur l’auteure des photos, voici quelques liens : ici et là…
On découvre qu’il y avait dans sa demeure une maquette de la chapelle, d’une taille lui permettant de créer in situ l’ensemble des vitraux et décors.
On le voit en train de concevoir le Christ qui orne l’autel.
On ressent une irrépressible émotion en lisant les extraits de missives manuscrites, comme celle-ci, qui questionne la préparation de la nappe ornée de poissons.
On le « voit » demander conseil aux religieux et religieuses qui lui apportent leurs lumières, comme ici pour les poissons, ou plus bas pour la conception du confessionnal.
Une photo le montre, peignant une esquisse en « grandeur réelle ».
En 1901, 24 ans après qu’un ouvrier tisserant japonais eut l’idée de créer un métier Jacquart en bois pour éviter le coût de l’importation de métiers français, naissait au Japon Itaro Yamaguchi, qui devint l’un des « maîtres » du tissage.
« Dès l’âge de 19 ans, il crée son propre atelier, le ‘Yamaguchi orimonojo’, à partir de la technique des métiers Jacquard, importée de France à la fin du XIXe siècle. En 1941, il est conseiller municipal de la ville de Kyôto et en 1954, président du Conseil d’administration de la chambre syndicale de tissage de Nishjin, se voyant alors proposer le titre de ‘Trésor national vivant’, distinction qu’il refuse en affirmant que son oeuvre est le fruit d’un travail collectif. » (source)
Lorsqu’il atteint ce que Belges et Suisse nomment la septantaine, il décida d’entamer un travail de longue haleine : faire tisser le DIt du Genji. Puis, en reconnaissance à la France qui avait permis à Kyoto de redynamiser l’industrie textile mise à mal par les taxes contre les produits luxueux puis par deux importants incendies, en initiant trois « envoyés » à l’utilisation des métiers Jacquard, puis en fournissant des métiers de ce type, il offrit au pays les rouleaux ainsi conçus : 3 parvinrent à Paris de son vivant, le quatrième après son décès à l’âge de… 106 ans. Il avait passé plus de trente ans de sa vie à concevoir cette oeuvre, et seule la cataracte le gênait!
La découverte de ces rouleaux constitua pour moi la 7ème belle surprise de l’exposition, et clora cette série que, j’espère, vous n’avez pas trouvé trop longue?
7. Les rouleaux de Maître Itaro Yamaguchi
Le quartier de Nishijin, à Kyoto, est connu pour être historiquement axé sur le tissage. Des techniques spécifiques y ont été développées, et Maître Itaro Yamaguchi a participé à l’histoire de ces évolutions. Mais je ne suis pas là pour vous parler de cela. Je souhaite simplement vous faire partager l’émotion ressentie en admirant ces rouleaux présentés dans deux très longues vitrines, hélas au verre non traité : les photos sont gâchées par la lumière! Néanmoins j’espère que cela vous donnera une idée de ce que j’ai ressenti – et je n’étais pas la seule! Quelques extraits pour vous donner envie d’en découvrir davantage…
Quelques détails saisis dans des scènes…
A la fin de l’exposition, des photos gigantesques permettent de mieux saisir d’autres détails…
Elles sont accompagnées d’un dispositif permettant de humer des senteurs d’encens, en lien avec la cérémonie de l’encens, joute olfactive qui distrayait les nobles de la période de Heian. Elle consistait à associer des senteurs à des images… Vous pouvez jouer avec celles qui précèdent! Ou imaginez celles que vous associeriez aux nombreux personnages du Dit du Genji…
Le dernier volet de l’exposition au Musée Guimet porte sur le tissage (d’où le très mauvais jeu de mot du titre, je dois l’avouer!). Pour continuer dans la même veine que précédemment, à savoir « Qu’ai-je appris durant cette visite, qui m’a particulièrement frappée? », voici deux réponses qui concernent cet art.
6. La France aurait « sauvé » l’industrie japonaise…?
On le sait, des liens se sont tissés (c’est le cas de le dire!) entre la France et le Japon, pour ce qui concerne la soie et le tissage. Plus spécifiquement avec la ville de Lyon. C’est là ,en effet, qu’en 1466, alors que la soie française est essentiellement fabriquée en Provence, Louis XI, monarque de l’époque, décide de délocaliser la production pour l’installer à Lyon, place économiquement stratégique, et à proximité de l’Italie, principal fournisseur de vers à soie. On connait le développement ultérieure de cette Histoire, notamment avec les célèbres Canuts. Mais quel rapport avec l’exposition, me direz-vous? Revenons à nos petits vers… une épidémie les attaqua, en Europe, au 19ème siècle. Comment faire pour compenser cette perte? En faisant appel au Japon.
« L’importation de soie brute japonaise depuis le port de Yokohama permit de sauver l’Europe de cette crise. Cet échange est d’ailleurs à l’origine du jumelage entre Yokohama et Lyon en 1959. Cependant (…) Yokohama n’est pas la seule ville avec laquelle Lyon entretient des liens historiques, puisque Kyoto a su tisser elle aussi des relations étroites avec la ville aux deux collines. » (source)
Aussi, lorsque le Japon eut à faire face à une problématique d’origine différente, mais aux conséquences similaires, il se tourna vers son alliée française, qui utilisait depuis le début du 19ème siècle un « métier » évolué, grâce à la mécanique appelée « Jacquard », du nom de son inventeur. Si vous voulez en savoir davantage, voir par exemple ici.
« En 1872, les autorités du département de Kyoto décidèrent d’envoyer à Lyon trois artisans du quartier de tissage Nishijin : INOUE Ihei, SAKURA Tsuneshichi et YOSHIDA Chushichi. Ils y apprirent les techniques du métier à tisser Jacquard puis ils emportèrent à leur retour l’une de ces machines. »
Voilà qui sauva l’industrie japonaise du textile. Mais vous ne voyez toujours pas le lien avec le Dit du Genji? Normal, impossible à deviner si l’on ne sait pas ce qu’est le nishijin-ori, ni qui est Itaro Yamagushi. Ils font l’objet de la septième découverte importante lors de cette visite…
Rassurez-vous, je vais finir aujourd’hui cette série sur une visite qui m’a vraiment marquée… Ne serait-ce que parce que je suis frustrée de ne pouvoir vous faire vivre avec moi la semaine que je suis en train de passer dans mon fief niçois… Mais je ne voulais pas ne pas vous parler des autres découvertes durant cette visite! Elles sont au nombre de 3.
5. Le Dit en manga et en animation
A peine sortie de la salle où j’ai appris ce qu’est une « parodie » et qui se ferme sur un splendide palanquin, me voici brutalement plongée dans un étrange univers, qui forme un contraste surprenant avec celui qui précède.
Et pourtant, il s’agit bien du même texte! L’oeuvre a été reprise en manga, dans diverses éditions, et en film d’animation.
Je ne vous en dirai pas davantage, car je suis totalement ignare dans ces deux domaines : les mangas et les films d’animation. Et je dois avouer que je suis passée assez rapidement dans cette salle, à qui j’en voulais de « casser » la magie en me transportant dans un univers tout autre. La salle suivante m’a réconciliée avec l’exposition, bien qu’elle parle d’une période bien plus récente que celle de Murasaki Shikibu…
Le Musée Guimet propose régulièrement de belles expositions, qui nous entraînent dans un univers de recherche esthétique absolue. Vous en avez pu voir des traces dans ce blog à diverses reprises. C’est encore le cas actuellement, avec deux expositions reliées l’une à l’autre par un fil… de trame, si vous me permettez ce jeu de mots. En effet, la première est consacrée à un texte du XIème siècle, « Le dit du Genji », tandis que la seconde est dédiée à Maître Itaro Yamaguchi, expert du tissage, qui a entrepris, après avoir dépassé ce que les Belges nomment la septantaine, de créer des rouleaux tissés pour raconter l’histoire et l’illustrer.
Un ami m’a demandé hier ce que j’avais retenu de cette double exposition. Etrange question, mais ô combien intéressante, et qui m’a interpellée. Jamais je ne me l’étais posée, au sortir d’un musée. Encore moins quelques temps plus tard. Je me suis pliée à l’exercice. Et le(s?) texte(s?) – je ne sais pas encore si tout va tenir en un article aussi bref que le souhaitent certains des abonnés à ce blog – qui suit/suivent va donc s’inspirer des réponses apportées.
Des poétesses japonaises à notre époque médiévale
Telle fut la première réponse que j’apportai. Grâce à une conférencière exceptionnelle, j’ai appris qu’un siècle avant Chrétien de Troyes, il y avait au Japon le pendant de Marie de France… En plus grand nombre, et surtout plus disertes. Pourquoi ce qualificatif. Il suffit de voir le nombre de pages de l’oeuvre d’une d’entre elle, Musaraki Shikibu, pour le comprendre! Plus de 2000 pages. Le Dit du Genji comporte en effet 54 livres, qui en composent les trois parties.
Resituons-nous à l’époque de Heian. Heian n’est pas le nom d’une dynastie, ne vous y trompez-pas! C’est celui de l’actuelle ville de Kyoto. En gros (très gros), son début correspond à l’équivalent, à une autre époque et dans une autre contrée, de notre « Séparation de l’Eglise et de l’Etat » : il faut éviter que le pouvoir des bouddhistes n’empiète sur celui des empereurs. Mais l’histoire révélera que cela a aussi constitutif de la confirmation d’une identité japonaise par émancipation de la puissance chinoise.
« En 794, l’empereur Kammu (781-806) transfère la capitale de son empire à Heian-kyo (actuelle Kyōto) pour échapper à l’emprise croissante des temples bouddhiques de Nara. Dans un premier temps, les influences chinoises qui dominaient l’époque antérieure, dite de Nara (710-794), continuent d’être fortes : elles se traduisent en particulier par le plan en damier de la cité nouvelle et par l’atmosphère culturelle qui règne à la cour du souverain. Mais, progressivement, en raison du déclin de la dynastie chinoise des Tang, le Japon s’émancipe du modèle de son puissant voisin continental et se replie sur lui-même. S’épanouit alors un art proprement japonais qui se réalise pleinement dans l’architecture, la peinture religieuse, la littérature et la culture de la cour impériale. Les relations avec la Chine, qui s’étaient maintenues à un niveau officiel au viiie siècle, s’espacent progressivement et disparaissent à la fin du ixe siècle. Le système politique de Heian, caractérisé par la prédominance d’une aristocratie civile incarnée par la famille des Fujiwara, qui gouvernent durant près de trois siècles au nom des souverains, se maintient jusqu’en 1192. »
Si vous regardez les dates, elles se situent dans la période que nous considérons comme notre Moyen-Age (476-1492). Elles correspondent peu ou prou à l’époque de Charlemagne, pour ce qui est du début, et celle de Philippe Auguste, pour la fin (1192, c’est l’année de la Troisième croisade). Mais revenons à nos écrivaines.
Musaraki Shikibu serait née une trentaine d’années avant l’an 1000, et morte une trentaine d’années après. Ne vous y trompez pas : elle ne s’est jamais nommée ainsi. Et des versions différentes circulent, concernant sa véritable identité. « Musaraki », cela signifie « violet ». Et « Shikibu » ferait référence au rang de son père à la cour. Facile à comprendre, comme vous pouvez le constater d’après les explications trouvées sur le net !
« As mentioned above, Shikibu-sho was regarded as the important ministry, and therefore the rank of Jugoinoge (Junior Fifth Rank, Lower Grade) was often conferred on the Shikibu no Taijo (Senior Secretary, corresponding to Shorokuinoge [Senior Sixth Rank, Lower Grade] as a rule) and the Shikibu no Shojo (Junior Secretary, corresponding to Jurokuinojo [Junior Sixth Rank, Upper Grade] as a rule) extraordinarily. In addition, Shikibu no Jo (Secretary of the Ministry) with the rank of Goi (Fifth rank) was called Shikibu no Taifu (Master of the Ministry). » (source)
En bref, une famille bien placée, une vie de cour, et un surnom pour la désigner. Ne rêvez pas, vous n’en aurez pas de portrait non plus, car à l’époque on « standardisait » déjà, au Japon. Et les tableaux censés la représenter ne la représentent pas vraiment…
Comme vous le savez, j’aime à me documenter davantage… J’ai donc cherché à en savoir plus sur les poétesses japonaises de cette époque. Un article intéressant m’a beaucoup aidée. Il porte sur une autre écrivaine, deux siècles plus tôt que « Violette » : Ono no Komachi, et dévoile notamment l’existence de Rokkasen, les « poètes immortels ».
« Qui est vraiment Ono no Komachi ? Nous ne savons finalement que très peu de choses sur la vie réelle d’Ono no Komachi. Pourtant, celle-ci fut l’une des plus grandes poétesses de l’histoire du Japon, au point d’être même considérée comme l’une des Rokkasen (六歌仙), à savoir les six poètes dont l’œuvre restera immortelle pour les japonais.
Les six poètes « immortels » en question évoluèrent tous à la même période, autour du IXeme siècle durant l’ère Heian (平安時代, Heian-jidai, 794-1185). C’est précisément à cette époque que la poésie japonaise prendra une nouvelle tournure avec l’apparition des Waka (和歌), et de sous-genre le Tanka (短歌), dont l’œuvre d’Ono no Komachi reste à l’heure actuelle l’une des plus emblématiques. »
Pour les Béotien-ne-s comme moi, le tanka est l’ancêtre du haïku…
色見えで うつろふ物は 世中の 人の心の 花にぞ有りける
Comment invisiblement elle change de couleur dans ce monde, la fleur du coeur humain.
Tanka… l’occasion d’évoquer une autre poétesse de cette époque, Izumi Shibiku.
« Izumi Shikibu, née vers 970, est une poétesse japonaise de l’époque Heian. Membre des trente-six poétesses éternelles et des trente-six poètes immortels du Moyen-âge, elle est une contemporaine de la poétesse d’Akazome Emon et de la dame de cour Murasaki Shikibu à la cour de Joto Mon’in. »
Tiens, tiens! On parlait de « 36 poètes immortels », et voici évoquées « 36 poétesses éternelles »… Une question de parité? Où est l’erreur?
Une liste en est donnée sur Wikipédia… mais quelle est sa valeur?
On pense qu’elle est l’auteur ou le compilateur principal des Eiga Monogatari.«
« Chuko » et « Nyobo »… Il y aurait donc bien deux catégories. Mais selon le sexe d’état-civil (si tant est qu’on puisse parler d’état civil à cette époque!) ou selon qu’ils sont… quoi? « chuko » signifierait « loyauté », selon Auroux dans La pensée japonaise. Quant à « nyobo », il désigne les femmes servant au palais, les dames de la cour. (voir ici)
Je ne vais pas vous faire un cours sur ce thème, mais avouez que c’est intrigant… A poursuivre donc… et revenons en attendant au Genji, en passant par ce magnifique écritoire.