Visions chamaniques (2)

Je vous ai laissé-e-s hier devant des oeuvres colorées et complexes, annonçant qu’il en existait, à l’inverse, de très « géométriques ». Avant de vous les présenter, je voudrais revenir sur trois autres aspects de l’exposition. Mais au préalable revenir sur ce que je comprenais mal au début de sa visite.

  1. Petit retour sur ce que l’on désigne par « ayahuasca »

En réalité, « ayahuasca » désigne à la fois la plante, de son nom scientifique « Banisteriopsis caapi« , et la boisson dont je vous ai décrit la composition dans le précédent article. D’où la perturbation cognitive en commençant la visite!

« Ayahuasca signifie littéralement en langue quechua “corde des cadavres” (ou “liane amère” pour ayaqhuaska), quelquefois hâtivement traduit par “liane des esprits” ou “liane des morts” (Deshayes, 2004). Dans cet article et sauf mention contraire, le mot ayahuasca se réfère à la boisson (et non à la liane seule). Également appelée yagé (langue tukano), natem (langue jivaro), caapi (langue tupi), daime et hoasca (usages religieux brésiliens) ou cha (“thé” au Brésil), la boisson ayahuasca est une substance psychédélique. »

L’article dont je viens de citer un extrait explique que l’exploitation actuelle de cette plante et son utilisation dans divers contextes pose des questions juridiques, résolues différemment selon les pays.

« En France, les principales molécules de l’ayahuasca ont été classées comme stupéfiantes en 2005. Cette décision n’a pas été prise suite à des réflexions scientifiques mais en réaction à un fait divers de “prise sauvage” – une prise sans cadre. Notons par ailleurs pour l’anecdote que la France a subventionné la création du centre Takiwasi au Pérou utilisant l’ayahuasca (Bois-Mariage, 2002). »

Centre auquel sont rattachés la plupart des artistes dont je vous ai présentés les statues et tableaux colorés…

Je vous encourage à lire cet article, qui vous apprendra tout ce qu’il faut comprendre sur la plante, ses composants, son usage et le chamanisme.

« Le chamanisme repose sur une conception du monde soutenue par « le postulat de l’existence d’un “monde” différent du monde phénoménal accessible par les sens usuels » (Escande, 2001, p. 21). Le chaman pourrait atteindre cet espace transcendantal de manière contrôlée et avoir ainsi un accès privilégié au monde invisible, celui des esprits. L’homme ordinaire, lui, ne pourrait accéder à ce “monde-autre” qu’à sa mort ou lors de rares occasions avec l’aide et la protection du chaman. Pour accéder à ce “monde-autre”, certaines sociétés avec chaman utilisent des plantes psychédéliques, d’autres non.« 

Les fameuses « planta con madre« , mal traduites, à mon sens, par « plantes-maîtresses« .

Claude Lévy-Strauss s’était intéressé à ce que l’on a appelé « efficacité symbolique » des plantes, liée aux chants des chamans.

Toute une section de l’exposition présente ces chants, et on peut les entendre et lire le sens des paroles. Ce n’est pas la moins intéressante, et j’aurais aimé disposer de plus de temps pour poursuivre cette écoute (peut-être dans un cadre plus intime?).

Mais j’ai pris le temps de « jouer » avec les senteurs proposées dans un petit recoin consacré au piripiri. Qu’est-ce? En le recherchant sur le net, j’ai fait une nouvelle découverte : il existe des « Parfumeurs sans frontière », comme me l’a appris un article consacré au piri-piri.

« le Piri-Piri est une racine extrêmement dure, qu’il faut faire sécher avant de la broyer, pour la réduire en poudre et permettre son extraction. Ajoutée à de l’eau chaude, cette poudre servait traditionnellement à préparer un bain dans lequel les jeunes gens en âge de se marier s’immergeaient. Ce rituel leur conférait une sublime odeur boisée, ambrée, épicée et cuirée, irrésistiblement envoûtante, d’où son joli nom de Piri-Piri Amour.« 

2. Une fresque retraçant les études sur la plante et ses composants chimiques
La plante a été découverte tôt par les « explorateurs », et les savants en ont décrit les effets depuis plus de 300 ans, comme en témoignent ces herbiers. »
D’abord, une fresque retraçant l’histoire de l’étude de l’ayahuasca. Elle a été découverte tôt, et les savants explorateurs en ont décrit les effets depuis plus de 300 ans, comme en témoignent ces herbiers.

A cette occasion, j’ai découvert une science dont j’ignorais l’existence : l’ethnobotanique…

3. Les expériences psychédéliques

« This is the most powerful drug I have ever experienced« . Ce sont les termes employés par William S. Burroughs, écrivain de la beat generation, pour décrire son expérience d’ingestion de l’ayahuasca.

« Elle peut induire des états modifiés de conscience avec une modification des ressentis corporels, émotionnels et/ou intellectuels et une altération du vécu spatio-temporel. Des vécus angoissants sont fréquemment décrits ; des prises de conscience peuvent survenir. Certains pensent cette expérience comme l’induction d’une régression (sur le plan personnel, groupal et même transpersonnel) qui permettrait des vécus d’introspection, des ouvertures sur l’inconscient ou encore des expériences spirituelles et mystiques.« 

Certains scientifiques insistent sur l’importance, voire la primauté des « cadres » (en anglais, « set / setting ») dans la prise de psychotropes. L’utilisation de ces deux termes par Thimothy Leary a abouti au modèle « substance-set-setting » de Zindberg (1983).

« Ces états dépendant :

  • des molécules psychoactives du produit ;
  • du cadre interne (le “set”) : c’est l’état physique, psychologique, émotionnel et spirituel de la personne ; les attentes, la motivation et l’intentionnalité du sujet en font partie, ainsi que la préparation ayant précédé ou non l’ingestion ;
  • du cadre externe (le “setting”) : c’est l’environnement au sens large comprenant les stimulations sensorielles du lieu de prise, le contexte culturel et la législation locale, le rituel mis en place, la présence d’un tiers de confiance, etc. Les états internes et les perceptions de l’expérience par les personnes observatrices en font également partie ».

Une petite pièce noire présente d’autres expériences psychédéliques, dont l’une à partir d’une lumière que l’on doit fixer en fermant les yeux… Il devrait me manquer l’un des « cadres », car cela n’a abouti à rien… Alors que d’autres créent des oeuvres comme celle-ci!

4. Pour pousuivre avec l’art…

Vous avez déjà vu une poterie. En voici une deuxième, que je souhaite partager avec vous.

L’ayahuasca est utilisée pour teindre les textiles, ou dessiner sur eux…

Une vidéo montre une artiste shipibo en train de faire macérer les écorces, et de préparer la « boue » qui servira à de liant.

La graphie se fait avec des sortes de petits poinçons plats, dont la largeur définit celle du trait. Et voici le résultat… Bluffant, non?

J’espère que vous avez été aussi intéressé-e que moi en découvrant les liens entre psychotropes, chamanisme et arts, grâce aux Shipibo-Konibo. Une photo de l’un d’entre eux avant de les quitter?

Quittons-les, et quittons le Musée, non sans un regard sur un totem gigantesque…

La nuit est tombée, et les jardins du Musée sont parés de cierges lumineux, qui ne portent pourtant pas ombrage à la Vieille Dame…

Visions chamaniques (1)

Adepte de Mircea Eliade lors de mes études, déjà auparavant intriguée par les rituels grecs anciens, puis ayant assisté à une séance de transe chez les Gnaouas au Maroc, etc. Bref, j’ai toujours été fascinée par le chamanisme. Or voici qu’une affiche m’apprend que le Musée du Quai Branly propose une exposition intitulée « Visions chamaniques ».

Sans prendre la peine d’en savoir davantage sur ce qui est proposé (notamment sans lire le sous-titre!), je m’y précipite par cet après-midi d’automne froid et pluvieux. Personne à la billetterie… Ah si! un homme… et le responsable de la sécurité qui m’oblige à me placer derrière lui! Me voici dans le musée, direction l’exposition, par la « rivière » de mots qui coule sous mes pieds, puis l’escalier qui conduit à l’espace consacré. En passant par une statue sexy…

Première surprise : la découverte de l’ayahuasca. J’avoue que je n’en avais jamais entendu parler. Ce n’est pas un être humain, non, même si on peut en adopter…

« Aidez-nous à poursuivre ces actions de conservation en adoptant une liane d’Ayahuasca ou une autre plante-maîtresse »

Eh oui, c’est une liane qui est ainsi qualifiée sur ce site. Bien sûr, je me suis précipitée sur mon ordi connecté pour savoir ce qu’est une « plante-maîtresse ». C’est une plante qui enseigne, comme les humains. L’ayahuasca est d’ailleurs sur un autre site dénommée « Mère ayahuasca ».

« Plante maîtresse visionnaire et instructrice des plans multi-dimensionnels. Découverte depuis des millénaires par les hommes Médecine d’Amazonie et utilisée à l’origine pour diagnostiquer et soigner les maladies physiques et émotionnelles, pour les guérir sur le plan spirituel. »

Citons parmi ces plantes « Ushpawasha Sanango, Chiric Sanango, Chacruna, Ajo Sacha, Mucura, Uchu Sanango, Bobinzana et Coca« .

Donc l’exposition porte sur cette plante et ses effets sur celles et ceux qui l’ingèrent dans un breuvage « composé de deux ingrédients: la liane Ayahuasca (Banisteriopsis caapi) et les feuilles de chakruna (Psychotria viridis)« , dont la première vidéo (elles sont très nombreuses en proportion de la petite taille de l’exposition) explique qu’il fait d’abord vomir avant de provoquer les hallucinations qui permettent de créer.

Oui, de créer. Des oeuvres d’art. Car les membres de cette peuplade amazonienne, les Shipibo-Konibo, s’en servent pour exploiter dans des arts divers (peinture, sculpture, broderie, poterie) comme en médecine les effets psychédéliques de son absorption.

Je n’en ai pas bu. Mais j’ai pu avoir un aperçu de ses effets grâce à la réalité virtuelle. Ce fut la deuxième surprise. Un casque m’a entraînée dans un univers incroyable, où les serpents entraînent dans un tourbillon vertigineux, par exemple. Tellement vertigineux que j’ai dû abandonner la projection au bout de quelques minutes (elle en dure 18) car j’étais prise de vertige!

Il n’est pas le seul Occidental à avoir tenté l’expérience, comme en attestent quelques oeuvres d’artistes européens ou américains, qui ont remplacé la mescaline par ce breuvage.

Vous l’aurez compris, toute l’exposition tourne autour de la plante, notamment en suivant l’histoire de la botanique, de la préparation du breuvage, puis de la production des diverses oeuvres. Et je dois dire que c’est passionnant. Et intrigant. Comment peut-elle conduire à des extrêmes comme ces sculptures et peintures aux formes étranges et aux couleurs vives, comme à ces textiles ou poteries aux motifs extrêmement géométriques, symétriques, et d’une finesse extraordinaire, troisième surprise de ce parcours muséal qui m’a emmenée bien loin de la grisaille parisienne et de mon travail…

Je vous propose donc un premier aperçu de ces oeuvres. Les autres feront l’objet du prochain article (je ne veux pas vous lasser!)

J’échangeais dernièrement sur la place du vide dans les tableaux… Ici pas de vide, comme vous pourrez le voir sur le détail de la peinture qui suit.

Une sculpture m’a particulièrement marquée, à ce propos. En voici trois détails :

J’aimerais être initiée, pour mieux comprendre tout ce qu’elle représente et symbolise!

Les animaux sont omniprésents, que ce soit en peinture, sculpture ou poterie.

Melting-pot muséal

Après l’hospice, le musée de plein air, l’exposition Zao-Wou-Ki, vous espériez en avoir fini avec le musée d’Issoudun? Eh bien non, car il reste… tous les autres espaces de la vaste aile moderne dont je vous parlais naguère.

D’abord, un « enclos » Léonor Fini. J’ai eu envie d’utiliser ce terme, car je n’ai vraiment pas compris la situation étrange de cet espace qui présente une pièce de sa demeure, quelques photographies et de rares oeuvres.

Pourquoi l’artiste aussi fantastique que fantasque ici? je n’ai pas compris… Mais j’ai apprécié la photographie (hélas ici mal reproduite) de la Femme aux innombrables amants, tous aussi brillants que passionnants, et aux 17 chats (il a fallu attendre la mort du dernier pour liquider l’héritage!).

Derrière cette « parenthèse » au sein de l’expo Zao, un vaste espace dédié à des oeuvres contemporaines, dont certaines ne manquent pas d’humour…

Elles sont de Michel Gérard, un artiste français né en 1938 (avec un point d’interrogation pour le Musée Beaubourg), et résidant essentiellement à New York.

Une mention spéciale pour ces parachutes…

Et puis, sans transition, les visiteurs/euses se trouvent plongé-e-s dans une pénombre, au milieu de… pirogues… miniatures ou de taille à faire peur aux ennemis ou aux divinités maléfiques, voire aux sirènes!

Pas d’exotisme sans masques, n’est-ce pas? Les voici donc, pour que vous ne soyez pas déçu-e-s, avant de quitter, je vous le promets, ce musée qui m’a retenue 4 jours (pour l’écriture), alors qu’il me reste la suite du voyage vers Nice à vous narrer, sans compter ce que j’y ai vécu avant de revenir à Paris, d’où est écrit ce texte!

Mais je préfère vous laisser sur ce penseur (pas de Rodin, non) et le Soleil en perspective, au bord de la fraîche rivière. Les 4 éléments : (plein) air, eau (onde pure du cours d’eau), terre (pas à prouver!)… et feu, me direz-vous? Mais le bronze, bien sûr!

Zao Wou Ki : l’Oeuvre gravé et imprimé (2)

Comme je le disais précédemment, ce que j’ai particulièrement apprécié, ce sont les collaborations entre l’artiste et les écrivains. Volontairement au masculin, car je n’ai pas vu de femmes parmi les auteurs…

Textes et illustrations se subliment, sans que l’on puisse décider qui met l’autre en valeur.

Jugez-en plutôt, au travers des quelques exemples qui suivent.

Jean Lescure avait fait la connaissance de Zao Wou Ki dans les années 50, mais c’est vingt ans plus tard (1972) que ce dernier illustrera de 8 eaux-fortes les poèmes consacrés à l’Etang, écrits dans la ferme de Bouzy-la-Forêt où l’écrivain se retire régulièrement.

Je ne suis pas parvenue à savoir comment Jean Frémon et le peintre s’étaient connus. Certes, ils fréquentaient les mêmes milieux artistiques, mais l’écart d’âge est considérable… Toujours est-il qu’en 1991 paraît un recueil du premier, avec des eaux-fortes du second…

Un point commun entre l’ouvrage qui précède et celui qui suit : l’éditeur, Thierry Bouchard. Il pourrait peut-être m’apporter les réponses?

Eaux-fortes, gravures, lithographies… les techniques varient, mais l’on reconnaît la « touche Zao » dans ces différents ouvrages… Et ce dernier m’a permis d’apprendre le sens d’un mot que je connaissais dans d’autres contextes : « frontispice ». A savoir, « gravure placée en face d’un titre »!

Il serait dommage, me semble-t-il, de quitter l’univers littéraire sans une citation de René Char, qui m’a aussi permis d’apprendre un terme ignoré de l’ignare que je suis : « coudoyer »…

Ce texte est extrait d’un ouvrage co-signé avec Zao Wou-Ki, « Effilage du sac de jute ».

Voici sa présentation par un admirateur du peintre, Dominique de Villepin :

« Ici, le désir de peinture d’un poète a rencontré le désir de poème d’un peintre. Zao Wou-Ki et René Char s’y entretiennent. L’un et l’autre ont exprimé souvent ces quêtes complémentaires, René Char avec Georges Braque, avec Joan Miró, avec Giacometti, avec Vieira da Silva et Zao Wou-Ki avec Henri Michaux, avec Yves Bonnefoy, avec Roger Caillois, exemples parmi tant d’autres. Des étincelles splendides se sont constellées dès avant cette brassée de tisons éclatants. C’est pourquoi il est plus juste de dire que l’oeuvre commune a vu le jour. Elle a fait son chemin depuis les ténèbres de l’incréé jusqu’à la lumière, enfant exposé. Elle a été le terme d’un devenir, d’un échange façonné par le temps. Lumière et matière – voilà de quoi il s’agit. […] »

Zao Wou Ki : l’Oeuvre gravé et imprimé (1)

Sans faire de parisianisme outrancier, on ne s’attend franchement pas à ce que l’expo Zao de l’année ait lieu à Issoudun! Et pourtant!

Je vous ai déjà présenté l’Hospice Saint Roch et ses jardins, mais ai soigneusement évité de vous faire pénétrer dans l’aile moderne du musée, qui abrite une riche collection d’oeuvre du peintre.
Bien rangées… rires… à savoir, classées en fonction des dates. Souvenez-vous : il est né en 1920 et mort en 2013, cela en fait, des décennies! et des changements de style, des recherches, des expérimentations de techniques, et surtout des rencontres.

« Une donation exceptionnelle d’estampes de Zao Wou-Ki est venue rejoindre les collections du musée d’Issoudun en décembre 2022. Françoise Marquet-Zao est à l’origine de cette donation constituée de 353 estampes et 27 livres de bibliophilie de l’artiste Zao Wou-Ki (1920-2013). L’exposition « Plage de Papier » présente dans un parcours chronologique une sélection de 200 estampes de cette donation auxquelles viennent s’ajouter les prêts de 7 œuvres (Huile, encre, aquarelle) issues de collections privées. » (site officiel)


Car je dois dire que ce qui m’a le plus intéressée et marquée, durant cette visite, est l’incroyable diversité des techniques, et les associations avec des écrivains variés.

Pas question que je vous refasse le catalogue (fort bien conçu, soit dit en passant) de l’expo… Juste un aperçu, avec, dans un second temps, une focalisation sur Zao illustrant de la littérature.

Vous l’avez compris, le parcours est chronologique. Commençons donc fin des années 40 et années 50…

Une présentation des outils de l’artiste…

Continuons en grappillant parmi le nombre impressionnant d’oeuvres…

A ce moment du parcours, ça s’est gâté pour moi : une exposition Leonor Fini vient l’interrompre brutalement, puis on se retrouve devant des oeuvres de dates variées. Alors ne comptez pas sur moi pour une chronologie parfaite… mais quelques coups de coeur, oui!

Et en particulier ces deux oeuvres du tout début de l’expression artistique partagée du jeune Zao Wou Ki, qui me touchent profondément… peut-être parce qu’elles évoquent les voyages, la mer, la voile, et qu’elles font écho aux gravures rupestres?

Art et Nature

Nous voici maintenant dans les jardins du musée d’Issoudun, aperçus depuis l’Hospice Saint Roch. Des oeuvres résolument « modernes », avec une scénographie savamment réfléchie. Approchons-nous du « soleil » déjà présenté dans l’article précédent…

En réalité, deux « soleils », qui offrent en ombres comme un cadran multiple…

Est-ce Icare qui fonce, perché sur un Bucéphale échevelé, vers l’Astre dédoublé?

Nuages, nature plus ou moins travaillée, édifices anciens ou modernes participent de la production d’oeuvres éphémères autour d’autres plus durables.

L’eau coule… courant libre dans la rivière parallèle, qui aurait inspiré Monet…

… flot en circuit fermé dans une oeuvre colorée, devant laquelle je serais restée des heures, tant elle offre d’éphémères tableaux…

Difficile à saisir en photographie! Mais au moins j’ai tenté!

Je ne vais pas tout vous présenter… Il faut que vous ayez envie de découvrir par vous-même, n’est-ce pas? Mais je ne voudrais pas arrêter sans montrer au moins une image d’une oeuvre que j’ai particulièrement appréciée par son ingéniosité, son audace et les discours que l’on pourrait broder autour…

L’Hospice Saint Roch

J’étais en train de vous narrer la visite de l’Hospice Saint Roch, et en étais restée à la Salle des Hommes. Car oui, en ce temps-là, la mixité n’était pas de mise chez les patient-e-s, et encore moins les chambres particulières! Les lits étaient alignés dans de vastes espaces, et, dans le meilleur des cas, séparés par des rideaux. On imagine le fond sonore!

Pour distraction, la religion, et encore la religion.

On comprend la tête de Marie-Madeleine!

On est loin de la petite Vénus du musée, dans son temple symbolique…

Certain-e-s allaient tagguer les murs voisins…

Car, côté lecture, ils et elles n’étaient pas gâté-e-s : juste la possibilité de tenter de comprendre la lignée des rois de Judée…

Bon, bien sûr, les canards étaient plus jolis que les bouteilles d’eau en plastique!

Je vous fais grâce des vitrines présentant tous les instruments de torture, comme les scies à amputer… et passe directement à la pharmacopée. A l’époque, les étagères des apothicaires étaient bien plus belles que celles de nos actuels vendeurs de drogues industrielles!

Et leurs officines faisaient beaucoup plus « sérieux »! On imagine Monsieur Homais…

Mais tout cela ne donne qu’une envie : sortir, respirer, profiter de la nature et du Soleil, malgré les nuages…

Paris-Nice en… 3 jours! Etape 1 : le musée d’Issoudun

Comment mettre trois jours pour « descendre » de Paris à Nice? Il suffit d’aimer musarder… et visiter… ce que j’ai fait durant ces trois derniers jours…

Première destination : le musée d’Issoudun. Drôle d’idée, me direz-vous? Eh non, c’était mûrement réfléchi, pour une fois! Le magazine Beaux-Arts permet, chaque année, de prendre connaissance des expositions de l’été. Parmi celles-ci, cette année, une exposition dans cette ville. Et pas n’importe quel artiste : Zao Wou Ki. L’un de mes peintres préférés. Alors, pourquoi à Issoudun? Parce que Françoise Marquet, l’épouse du peintre et sa légataire universelle contestée, a fait don au Musée de cette ville d’une partie importante des oeuvres de son génie de mari.

Je m’attendais à un « petit musée de province ». Que nenni!

L’ancien Hospice a été revisité. Une partie encore historique, avec des objets de cet environnement de la médecine du temps jadis. Des jardins superbement enjolivés par des statues… Et une impressionnante aile moderne, qui abrite diverses expositions, dont celle qui retrace l’oeuvre de Zao Wou Ki.

Commençons, si vous le voulez bien, par l’Hospice… Le voici dans son écrin de verdure, ceint par des ondes tranquilles…

Pénétrons dans la cour, qui abrite un jardin… « de curé », bien sûr…

Après avoir grimpé des marches vraiment « rapiécées », nous voici face au Patron de ces lieux… le même, coïncidence amusante, qui protège le quartier de ma résidence niçoise : Saint Roch.

Dans un premier temps, nous découvrons des plans, dessins, statues, objets qui retracent l’histoire de la cité depuis les temps les plus reculés, à savoir la Préhistoire. Je vous fais grâce des photos de pierres taillées, et vous propose un petit florilège, sans prétention aucune ni à l’exhaustivité ni même à une forme de logique…

J’ai été séduite par ces clés, comme par les sceaux exposés un peu plus loin…

Un clin d’oeil à mon ami Jean-Claude Boudier, qui fut le premier à m’expliquer comment on moulait un bronze…

Et un autre à un autre ami, Geoffroy Ferroni, qui arpente depuis des décennies les chemins de Saint Jacques…

Un plan attire l’attention, pour l’expression utilisée en lieu et place du bête « Légende » de nos jours : « Table de renvois pour l’intelligence du plan »… c’est mieux, non?

Nous arrivons maintenant dans la partie plus « religieuse », avec la Salle des Hommes et les superbes arbres de Jessé, dont vous apercevrez une petite partie au fond à gauche…

Ayant promis de ne plus écrire d’articles longs, je finirai celui-ci par le bâton de procession de la confrérie des maçons et tailleurs de pierre… je vous épargne celui des bouchers, une vraie « boucherie » : la Saint Barthélémy!

L’antre d’un peintre

Quand j’ai voulu écrire le titre de cet article, je me suis posé la question : pourquoi « antre »? Pour fréquenter et avoir fréquenté de nombreux artistes dans ma vie, c’est toujours ce terme qui me vient à l’esprit, « atelier » faisant pour moi trop « laborieux », peu en lien avec la créativité débridée (hélas parfois aussi trop bridée par les contingences!). En recherchant les définitions sur CNRTL, j’ai compris… Lisez ceci:

« ANTIQ.Cavité etc. servant de demeure à certains dieux, à certains personnages de la mythologie ou de l’histoire ancienne.Antre de la sibylle (de Cumes), de Vulcain, du cyclope :

On faisait naître Mithra dans une grotte, Bacchus et Jupiter dans un antre, et Christ dans une étable. C’est un parallele qu’a fait saint Justin lui-même. Ce fut, dit-on, dans une grotte que Christ reposait lorsque les mages vinrent l’adorer. Dupuis, Abr. de l’orig. de tous les cultes,1796, p. 318.

3.Cavité, etc., servant de cachette, de refuge ou de thébaïde.Antre d’Ali-Baba, des voleurs :

Où fuir? … Où porter ma honte et mes remords? Errant depuis le matin dans ces montagnes, je cherche en vain un asyle, qui puisse dérober ma tête au supplice… Je n’ai point trouvé d’antre assez obscur, de caverne assez profonde pour ensevelir mes crimes. Guilbert de Pixérécourt, Cœlina,1801, 3, 1, p. 42.

On voit des restes de chapelles ou de temples, des colonnes encore debout, sur la roche : on dirait une ruche d’hommes abandonnée. Les Arabes disent que ce sont les chrétiens de Damas qui ont creusé ces antres. Je pense en effet que c’est là une de ces thébaïdes où les premiers chrétiens se réfugièrent dans les temps de cénobitisme ou de persécution. Lamartine, Voyage en Orient,t. 2, 1835, p. 199.

− P. ext.Lieu intime et silencieux, propre au travail et au repos.Antre d’un bureau; bibliothèque (Flaubert, Colette) :

Vous n’êtes jamais venue à Croisset. Il faut que vous connaissiez mon vrai domicile, mon antre. Flaubert, Correspondance,1878, p. 138.

Roi, je pense à la vieille, une vieille femme, pauvrette et ancienne comme la mère de Villon, chez qui j’avais trouvé un refuge, un lieu inaccessible aux rats, quelques mètres cubes de silence, un antre de solitude, et, là-dedans, un lit… J. et J. Tharaud, Une Relève,1919, p. 60.

4.Local ou pièce d’habitation dans laquelle une personne se livre à des occupations mystérieuses et inquiétantes.Antre de Faust, du sorcier, de l’usurier, antres maçonniques de Paris.

B.−P. métaph. ou au fig.[Suivi d’un adj. ou d’un compl. déterminatif abstr.]Lieu (fig.) d’activités suspectes :

Vous êtes moins brumeux, moins noirs, moins ignorés, Vous êtes moins profonds et moins désespérés Que le destin, cet antre habité par nos craintes, Où l’âme entend, perdue en d’affreux labyrinthes, Au fond, à travers l’ombre, avec mille bruits sourds, Dans un gouffre inconnu tomber le flot des jours! Hugo, Les Rayons et les ombres,1840, p. 1058.« 

C’est exactement cela, pour moi : un lieu secret, retiré du monde, où un Créateur/une Créatrice se livre à des activités mystérieuses, comme tout acte de Création… Comment, avec du matériel et du mobilier aussi restreints, parvient-on à « produire » des oeuvres qui vont émerveiller les Autres et traverser les époques?

Quand on voit ou qu’on imagine les conditions dans lesquelles travaillèrent certain-e-s, cela tient du miracle. Ce n’est pas tout à fait le cas pour Debufe, dont, après vous avoir présenté quelques tableaux, je vais vous faire visiter l’atelier. En effet, celui-ci, sis au troisième étage du Musée- dont vous avez déjà fait le tour sans que je vous y laisse vraiment pénétrer, autrement que par une photo ancienne – est une très vaste pièce très bien éclairée par d’immenses verrières. Le rêve pour un-e artiste!

« Lorsque Guillaume Dubufe s’installe avenue de Villiers en 1878, il aménage son atelier au 1er étage (actuel Salon rouge) et y travaille pendant dix ans.
En 1889, Dubufe fait surélever le bâtiment : l’atelier du premier étage devient la chambre au décor oriental de Madame Dubufe tandis que le peintre installe son atelier au 3 e étage (actuel atelier gris). Le décor de cet
atelier était très riche : papier peint à motifs, rideaux de velours, draperies, tapis orientaux… et même un piano demi-queue. Les grandes verrières et l’orientation au nord permettaient d’avoir la meilleure lumière pour peindre. Sur la façade, on aperçoit une poulie qui servait à monter les grands formats dans l’atelier du 3 e étage.« 

Mais plus étonnant encore : l’atelier ne contient que des oeuvres d’un autre peintre, Henner, qui, lui, officiait dans un local beaucoup moins confortable, à en juger par les photos accessibles.

Cet atelier était situé 11 Place Pigalle, dans un quartier nettement moins cossu que la Plaine Monceau. Mais quel charme!

Bref, si vous avez suivi mes pérégrinations dans l’histoire des deux peintres, ce que je vais vous faire visiter, c’est l’atelier de Debufe mais servant d’écrin aux oeuvres de Henner. Capito?

Le matériel exposé ci-dessus provient de l’atelier d’Henner jeune, à Strasbourg. Un extrait du Livret proposé par le Musée explicite la palette du jeune peintre.

« Les nombreuses lettres que le peintre envoie d’Alsace à son neveu Jules à Paris pour lui demander de lui apporter du matériel nous renseignent sur ce qu’il utilise : de grands tubes de blanc, de noir d’ivoire et d’ombre naturelle, de petits tubes de jaune de Naples, d’ocre jaune, de bleu de cobalt, d’huile blanche et d’essence de térébenthine, du « bithume » (sic), de « quelques feuilles de ce papier de cuisine et un petit flacon d’encre bien noire », de « quelques tortillons de ceux qui sont sur mon bureau dans ma chambre et encore deux crayons sanguine », d’un compas, de feuilles de papier de verre et de papier calque végétal. On sait qu’il utilisait également du bleu de Prusse, du brun-rouge et du vermillon. »

Je vous avais parlé de la Femme, mais, comme vous le voyez, il n’a pas peint qu’Elle… Et pas de mélange au musée: les femmes d’un côté, les hommes de l’autre…

Il est un aspect sympathique de ce peintre, que je n’avais pas relevé dans la visite (dommage!) : c’est le fait qu’il ait encouragé la créativité des femmes de son époque. Nous avons parlé de l’écrivaine en début de ce texte. Mais il fut aussi des peintrEs, qui n’avaient pas accès aux Beaux-Arts. Henner créa pour elles « L’Atelier des Dames », et y enseigna 15 ans durant (de 1874 à 1889) à des artistes comme Madeleine Smith, Juana Romani, Germaine Dawis, Dorothy Tennant. Elles posent pour lui, à l’occasion.
Ainsi, Madeleine Smith, qui deviendra Mme Champion et lèguera, avec sa soeur Jeanne, deux demeures voisines dans un « château », à Nogent, qui deviendront la Maison des Artistes, pour les artistes démunis.

Juana Romani, je vous en ai déjà beaucoup parlé lorsque j’ai retracé ma visite au Musée Ferdinand Roybet : cette jeune Italienne, modèle devenue peintre, qui sombra dans la maladie psychique très vite. On raconte que le décès de Henner précipita sa fin… Vous l’avez vue dans l’article précédent : l’Alsace attend, c’est elle. Le modèle à la longue chevelure rousse, encore elle. Et Henner fit son portrait, en tant cette fois qu’objet et non modèle.

Marie-Eugénie Gadiffet-Caillard a servi de modèle également au peintre. Pour ce « portrait de femme », mais aussi pour l’inquiétante « Religieuse ».

Portraitiste, elle débute au Salon de Paris en 1877 et devient sociétaire du Salon des Artistes Français (je vous ai déjà parlé de ces deux Salons dans un article précédent) à partir de 1783.

Dorothy Tennant est anglaise, elle. Plus connue sous le nom de Lady Stanley, car elle fut l’épouse de l’explorateur. Je n’ai pas identifié de tableau dont elle aurait à coup sûr été le modèle. Mais sa peinture ne renie pas l’influence de son Maître!

Quelle fut donc la vie de ce peintre, jeune Alsacien « monté » à Paris, pour y devenir le Professeur de ces Dames et l’artiste les mettant en scène? Je ne puis vous en dire davantage, cela reste pour moi énigmatique, car le musée le présente plutôt comme un puritain alors que son environnement et ses oeuvres dénotent des formes d’érotisme profond. Paradoxe ou simple dichotomie?