Obsolescence non programmée

Il est des mots comme des hommes : certains deviennent grabataires. Ils ne sont pas comme les objets techniques actuelles : leur obsolescence n’est pas programmée. Non, elle survient sans que l’on ne sache comment ni pourquoi. Ils ne sont plus exploités, utilisés, modifiés, ils n’évoluent plus. Pire, ils tendent à disparaître de notre belle langue. On pourrait penser : « Normal, il en est d’autres qui ont la même signification ». Mais non. Pas toujours. Celui dont j’ai envie de vous parler ce matin est de ceux qui n’ont pas vraiment de synonymes. On pourrait faire remarquer : « Normal, il est trop difficile à écrire » ou encore « à prononcer » ou encore « à mémoriser ». Mais non. L’objet de cet article est simple. A écrire, prononcer et mémoriser. Alors, pourquoi est-il enterré vivant ?

Hier soir, dans une conversation anodine avec mes convives, il a surgi au détour d’une phrase, prononcé par un ami qui aime les belles-lettres (encore une expression grabataire!). « Ingambe ».

Je l’ai aussitôt repris. Avec délectation. « Ingambe ».

Et j’ai vu renaître des « vieillards » d’autrefois, de naguère comme de jadis. Gambadants, allègres, par monts et par vaux. Vous vous souvenez de Georges Hautecourt dans Les Aristochats ?

Qui, soit dit en passant, me fait penser à Voltaire… Etait-il ingambe, notre cher François-Marie ? En tout cas, Jean-Baptiste Pigalle y a pensé avant moi…

Voltaire nu ou le Vieillard Idéal, Pigalle

Bien sûr, on en arrive à ce petit village breton, vous savez, celui qui osa résister au grand César? Et à l’un de ses habitants, plus ingambe que quiconque…

Pas de femmes ingambes? Mais si, j’en ai trouvé! Dans l’article « Funambules » de l’Encyclopedia Universalis. Il y est question d’une funambule qui se produisait encore à 80 ans. Elle dansait sur la corde, cette Madame Saqué!

Ce mot fait la nique à l’âgisme!

Vous ne vous en souvenez pas, vous non plus? Mais si… faites un effort. « Gambadant », vous avez compris ? Et vous connaissez « in », le contraire de « out »… Vous avez même peut-être utilisé le joli terme « gambettes »… ou l’expression plus rare « être en jambes »… Voilà. Vous y êtes! Allons le chercher chez un autre vieux coproduit par une bande de vieux…

Tout en bas, à gauche, sur cette page du Dictionnaire de l’Académie Française

Si vous ne parvenez pas à lire, je recopie pour vous :  » Léger, dispo, alerte. Il n’est que du styke familier« . Allons donc, moi qui le trouvait plutôt aristocratique, le voici réduit au rang de vulgaire!

La dernière attestation que j’en ai trouvée, lors de mes premières recherches sur le net, se trouve dans une oeuvre littéraire est due à… un Américain. Certes, parfaitement bilingue, puisqu’il devint le premier membre étranger de l’Académie Française, après avoir refusé l’offre de Pompidou de lui attribuer la nationalité française : Julian Hartridge Green, dans son oeuvre « fleuve », son Journal (19 volumes, Roger Martin du Gard est largement distancié!), l’utilise pour décrire la démarche d’un de ses personnages.

« Je regarde marcher la vieille. Elle est intéressante; elle ne titube pas, au contraire, elle danse un peu, elle est ingambe, c’est une alerte pocharde » (Green, Journal,1948, p. 219).

Mais, depuis, j’en ai découvert une plus récente. La citation de ce terme est aussi le fait d’un étranger d’origine. Jorge Semprun, dans son oeuvre « Exercices de survie« . Au fait, la connaissez-vous? Voici un extrait de la quatrième de couverture.

« J’étais dans la pénombre lambrissée, discrètement propice, du bar du Lutetia, quasiment désert. Mais ce n’était pas l’heure ; je veux dire, l’heure d’y être en foule, l’heure d’y être attendu ou d’y attendre quelqu’un. D’ailleurs, je n’attendais personne. J’y étais entré pour évoquer à l’aise quelques fantômes du passé. Dont le mien, probablement : jeune fantôme disponible du vieil écrivain que j’étais devenu.
J’avais tout juste le désir d’éprouver mon existence, de la mettre à l’épreuve

Jorge Semprun Mora est espagnol, lui. Après l’Américain, voici un Espagnol qui remet sur pied notre grabataire.

 » D’abord, tous les Polonais rassemblés étaient jeunes, ingambes, apparemment en bonne santé. Les chefs de la communauté polonaise avaient abandonné derrière eux les vieillards, les malades, les naufragés. — (Jorge Semprún, Exercices de survie, 2012, p. 120) »

Je vous laisse la parole, si vous trouvez plus récent. Et vous propose un défi : faire revivre le mot. Si vous l’employez, le prononcez, l’écrivez, le diffusez sur les réseaux sociaux, revivra-t-il? Retrouvera-t-il sa place, « in gambe« , « sur ses jambes »?

Lorsque j’entendis ce mot, je pensai immédiatement à un instrument dont le nom m’a souvent interpellée : « viole de gambe ». Mais quel rapport entre les deux? Et d’abord, y a-t-il un rapport?

Eh oui, il en est un : la « viola da gamba » se différencie de la « viola da bracchio », tout simplement parce qu’elle se pose sur un genou ou entre les genoux, donc contre la ou les jambes, alors que la seconde se tient « à bras ». Regardez le tableau de Mathias Grünewald (vous savez, celui pour qui Paul Hindemith composa une symphonie en 1934 – j’y reviendrai peut-être un jour, car l’oeuvre a fait couler beaucoup d’encre)… on boucle en revenant à la musique! car notez que le tableau est présenté en fond de la page). Au premier rang, elle est « da gamba ». Au deuxième, « da braccio »…

Image illustrative de l’article Viola da braccio
Extrait du retable d’Issenheim, Mathias Grünewald

… et si vous voulez en savoir davantage sur cet instrument, suivez les explications de Myriam Rignol, violiste de l’un de mes ensembles préférés, les Arts Florissants.

Joueuse de viole de gambe, Bernardo Strozzi (source)

Julia Fischer

Certain-e-s m’ont reproché de rédiger en ce moment des articles trop longs… Celui-ci sera donc très bref.

Juste l’envie de vous faire découvrir ou réentendre une violoniste que j’apprécie beaucoup : Julia Fischer.

D’abord, parce que j’apprécie beaucoup son jeu, à la fois sincère, dynamique et engagé. Bref, vivant.
Une semaine lui a été consacrée par Emilie Munera et Rodolphe Bruneau-Boulmier sur France Musique, au mois de janvier dernier. Vous pourrez donc vous y délecter d’informations sur elle et d’écoute de divers morceaux.

Vous trouverez aussi beaucoup d’interprétations de pièces très variées sur Spotify ou d’autres applications.

Mais il y a une autre raison : l’artiste partage sa passion pour la musique et le violon sous forme d’un « club » qu’elle a créé sur le net. Certes, c’est payant : 5 euros par mois ou 50 euros par an. Mais c’est tellement riche, que cela en vaut la peine. Et peut-être un modèle économique qui permettrait aux musicien-ne-s de « survivre » en période de crise comme celle que nous vivons… et, vu le nombre d’oeuvres que l’on peut écouter… franchement, ça vaut la peine!

« Dès l’âge de 3 ans, d’abord au piano puis au violon, je me suis sentie musicienne, avec toutes les responsabilités que cela implique. Cela vient peut-être de mon éducation. Ma mère pianiste, d’origine slovaque, mon père, mathématicien vivant en Allemagne de l’Est dans un pays communiste où l’art était une nécessité vitale. Je n’ai jamais eu peur de rien. Je crois que j’étais une gentille petite fille, mais avec un goût immodéré du risque. » (extrait d’un article du journal Le Monde).

A écouter sans modération…

Chants corses à Saint Louis en l’Ile

En ce sinistre dimanche de septembre, où Paris respire tellement bien qu’elle est pratiquement vidée de tous ses passant-e-s, sous un ciel de plomb, entre deux averses et parcourue par une bise glacée, l’idée d’aller voir un concert a été partagée par un certain nombre de personnes, à en juger par la quantité de spectateurs/trices en l’église Saint Louis… J’étais de ce nombre, pour entendre l’ensemble Sarocchi que je ne connaissais que de nom.

Et je n’ai pas été déçue.

Une très grande variété, telle est l’expression qui me vient en tête en revivant ce concert.

Bien sûr, de la polyphonie. Chants sacrés, mais aussi chants profanes. J’ai particulièrement apprécié l’Ave Maris Stella pour les premiers… tout en appréciant l’Introït, le Kyrie Eleison, etc. Et j’en ai profité pour apprendre ce que sont les paghjelle. En voici une présentation sur un site qui répertorie 300 textes de paghjelle…

« La paghjella est une des formes du chant polyphonique traditionnel. C’est le chant de fête par excellence car on l’entonne durant toutes les manifestations festives (fêtes patronales, banquets, noces etc.) Ne pas confondre la paghjella avec d’autres formes de polyphonies qui s’en inspirent dans le style de chant comme les « Terzetti » ou « Terzine » (tercets hendécasyllabiques le plus souvent rédigés en toscan), les « madricali » (chants d’amour à métrique libre en toscan également) et surtout le chant religieux tiré de la liturgie romaine, la plupart du temps en latin parfois appelé « messa in paghjella » (messe en paghjella).
Il s’agit d’une poésie profane composée d’un sixtain d’octosyllabes, certains pensent qu’il s’agit plutôt de 3 vers de seize pieds. »

Mais aussi, des chants traditionnels ou plus « modernes »… Un sacré voyage dans les montagnes corses fleurant bon le thym sauvage… L’Alcudina du sud de la Corse, particulièrement… « L’enclume »… dont je connais surtout Bavella comme beaucoup de « continentaux »… ou les églises des villages, quand un prêtre dénonçait un vol d’instrument agraire en chantant… Ou encore dans les auberges, quand une aubergiste vilipendait l’arrivée du train qui menaçait son activité d’accueil des muletiers dont les chemins se croisaient à sa porte… Vous trouverez les paroles de A canzona di u trenu sur ce site, qui répertorie de nombreuses paroles de chansons traditionnelles. Le violon jadis présent dans le groupe a été remplacé par la contrebasse qui a eu bien du mal à essayer d’imiter le sifflet du train, pour la plus grande joie du public!

Une autre forme musicale typique : le lamento. Celui du berger, U lamentu di u pastore, interprété en solo par un jeune chanteur du groupe, Ghjuvan Petru Pieve. Ou encore celui du bandit d’honneur Ghjuan Camellu Nicolai, assassiné à 25 ans, dont j’ai trouvé une version datant de plus de cinquante ans ici.

« Je suis devenu bandit,

Un bandit à la fleur de l’âge,

Parce que le destin maudit

A frappé mon frère au village… »

Ecouter tout un concert de polyphonie est parfois un peu difficile… Mais permet d’en saisir toutes les facettes. La variété des pièces est un pari un peu risqué. Que j’ai trouvé pour ma part gagné. Car le public était conquis, comme je l’ai été. Les instruments aussi m’ont surprise.

La cetera était accompagnée d’instruments « classiques », mais aussi à un moment donné d’un instrument indien, shruti box…

Shruti box

Une autre originalité du groupe, dont les membres sont au nombre de 4, alors qu’habituellement une polyphonie corse concerne trois voix… (pour les membres du groupe, voir ici).

Démonstration du jeu de mora, en plein concert!

Et bravo au groupe, et à son fondateur qui a réussi ce pari, de faire rire avec le jeu de la mora, ou pleurer d’émotion à l’écoute de certains morceaux… jusqu’à l’hymne final, réunissant le public et les musiciens…

Point de tige

Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye,
Et s’est vestu de brouderie,
De soleil luyant, cler et beau.

    Il n’y a beste, ne oyseau,
Qu’en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissié son manteau !

    Riviere, fontaine et ruisseau
Portent, en livree jolie,
Gouttes d’argent, d’orfaverie,
Chascun s’abille de nouveau :
Le temps a laissié son manteau !

Charles d’Orléans (1394-1465)

Plusieurs voix l’ont déclamé. Parmi celles-ci, j’ai retenu pour vous celle d’Alain Bashung. Le Trio Selima en fait une très belle interprétation musicale et vocale. Mais j’ai aussi apprécié, dans son authenticité, la chorale d’enfants / jeunes Les Evolènards. Enfin, on ne peut oublier l’oeuvre de Debussy, la première des 3 Chansons de France.

Primavera, Botticelli (autour de 1480)

Je sais que certain-e-s d’entre vous commencent à se lasser des articles tournant autour du tissu et du linge. Mais je ne pouvais terminer cette « série » de confinement sans aborder ce qui me permit une relation privilégiée avec une de mes grands-mères et une occupation durant mes maladies… la broderie…

Yuri Yakovlevitch Leman

Son apprentissage correspondait à un véritable parcours initiatique.
Au début était le petit canevas, sur lequel nous croisions les fils pour… le point de croix. Le canevas pouvait être vierge. Mais, le plus souvent, il représentait un animal ou un paysage, comme les fonds sur lesquels, petit-e-s, nous organisions les cubes pour représenter ce qui y figurait, et, plus tard, ceux qui guidaient l’assemblage de nos premiers puzzles. Il ne fallait pas se tromper, et croiser toujours dans le même ordre…

Comment résister à la magie des couleurs des échevettes?

A ma grande surprise, j’ai découvert hier en tête de gondole d’un supermarché… des écheveaux de fils et des canevas pour enfants… Occupation de confinement? Et je viens de découvrir, en faisant les recherches pour cet article, que la maison DMC, marque des fils de mon enfance, existe toujours… Elle date de 1746…

Un meuble à échevettes encore vendu actuellement sur le site de DMC

Je ne suis pas de ces générations de femmes qui ont appris à broder l’alphabet avec toutes sortes d’ornements, pour préparer leurs trousseaux ou ceux de leurs filles. Mais je possède encore nombre de draps, serviettes, mouchoirs qui offrent au regard les initiales familiales, depuis les RP des mes grands parents jusqu’aux miennes, en passant pas les HR de mes parents. Et voici peu, le jour de Pâques, la petite voisine a adoré la belle nappe brodée par ma grand-mère…

Et je viens aussi de découper la bordure à mes initiales d’un drap plus qu’usé dans sa quasi-totalité. J’ai jeté le reste, mais gardé « pieusement » le motif brodé.

Mme Arthur peinte par Odilon Redon (1901)

Ah! Le point de tige! Je ne sais pourquoi, mais il m’emballait – beaucoup plus que le point de chaînette, allez savoir pourquoi… Et, lorsqu’à 14 ans j’ai fait une longue maladie, dite « du baiser » (si, si!), c’est ce point qui m’a distraite. J’ai toujours, sagement enfermé dans un coffre, le long napperon brodé de fils colorés sur une toile écrue, au motif floral apuré mais aux couleurs trop vives, souvenir de mes souffrances et de l’apprentissage de la patience.

Après le point de croix, j’ai appris à ourler. Qu’est-ce que j’ai pu passer de temps à ourler des torchons faits à partir de draps anciens que ma grand-mère découpait! Et je détestais cela. je trouvais ces points en U affreux et le processus répétitif. Mais cela m’a permis aussi d’apprendre le point de tige.

Source

Le « tambour » me fascinait, mais je ne l’ai, pour ma part, jamais utilisé… Dommage!

La période de confinement se termine… Le blog va pouvoir progressivement reprendre ses thèmes plus ancrés dans la Vie quotidienne et les plaisirs qu’elle procure. Une dernière image pour clore ce chapitre…

Natasha Milashevich /Наталья Милашевич, 1967
Source

Accords parfaits et contrastes

En réponse au Relais musical, vient d’être posté un lien vers un morceau que je découvre. Et je ne résiste pas à l’envie de vous en parler immédiatement, tant il m’a enthousiasmée. Au sens premier du terme, relatif à la divinité.

Une voix étrange, pouvant atteindre des aigus extrêmes, en harmonie avec l’instrument à vent qui l’accompagne. Ceci pour la première partie, où intervient aussi une guitare électrique.

Le son du oud – vous vous souvenez, j’avais dit que nous y reviendrions sans doute ! c’est fait, et plus tôt que prévu! – jouant avec celui de la clarinette… et le musicien s’agenouillant devant l’autre. Ceci pour la seconde partie.

J’ai donc passé un moment d’envoûtement en écoutant Dhafer Youssef dans Soupir Eternel.

Evidemment, par la suite je suis allée voir quels autres morceaux avait joué ou chanté l’artiste. Il en est une liste assez longue sur You Tube. Le panel est important, mais la diversité est remarquable.

Un quatuor évocateur de la mer parfois, et devenant jazz à d’autres, dans un mouvement croissant de puissance, de rythme et de sonorités, avec Les Ondes orientales, en première partie instrumentale. Puis la voix, cette fois grave, qui entonne un air lent dont j’aimerais comprendre les paroles, pour passer ensuite à cet aigu si particulier, et revenir au grave et au rythme jazz. Quel contraste!

Très différent, ce morceau si émouvant : Fly Shadow Fly, où l’on retrouve cependant toute l’amplitude sonore de la voix. Mais le jazz et le oud reviennent, en seconde partie cette fois. A la fin, de nettes inspirations de la musique soufie, que j’aime tant… certains passages m’ont fait penser à Nusrat Fatih Ali Kahn, par moments.

Enfin, une pièce très prenante, Humankind, ou encore cette autre, Sweet Blasphemy.

Et pour finir, ce poème militant, dit par Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed, accompagné par Dhafer Youssef et son orchestre, Cantus lamentus. J’en profite pour évoquer la mémoire de ce poète tunisien, décédé en 2016. Pour moi exemple d’un combattant contre toute forme d’oppression. Croyant réellement laïc, militant contre les pouvoirs non acceptables, et poète engagé… A découvrir si vous ne l’avez jamais vu/lu…

Je n’ai pas de problème

Je n’ai pas de problème

Tout chat que je vois seul errant

Je l’embrasse

Tu es mon fils le grand

Et m’en retourne

À ma solitude

Jamais 

Je n’ai de problème

Après dix bouteilles vertes

Dont je ferai les bases de ma cité parfaite

Et nommerai mon commensal à sa tête

Puis ma poésie dictera sa loi

Je ramènerai les soldats à leur devoir sentimental

Et m’en irai

À mon verre oublié

Je n’ai pas de problème

Quand je serai mort

Seuls auront marché derrière moi ma plume

Mes chaussures

Et le rêve des bourreaux

(…)

Je n’ai pas de problème

Quand les fleurs irritent mes poches

Je les dessine avec la plume

Et le drapeau

Et quand ce drapeau dénude mes fils

Je le déchire étoile par étoile

Tandis que je recouds leur nudité

Tandis que j’embrasse la terre sans nommer Dieu

Je n’ai pas de problème

Je n’ai pas de problème.

Traduit de l’arabe par Tahar Bekri. Source : L’Orient littéraire

Vous l’aurez compris, c’est plus que de la musique, c’est un univers à découvrir, écouter, encore et encore, si vous appréciez la rencontre musique dite orientale et jazz.

Post scriptum

Cela fait près de trois heures que j’écris cet article, et je ne me lasse pas d’écouter la grande variété des oeuvres interprétées par Dhafer Youssef… et j’ajoute encore un morceau, si vous permettez… Digital Prophecy

Contre l’absurdité, la musique…

Hier soir superbe lever de pleine lune sur le village et la forêt…

En quête de lune se levant à l’Orient…
Ah! Voici la coquine…

Et ce matin, le soleil brille sur la campagne picarde. Après avoir évoqué le rendez-vous raté cher à Trenet, je me suis mise à écouter une de mes « voix » préférées, celle d’Alfred Deller.

Je ne connaissais pas la pièce intitulée « Solitude », qui convient si bien à ces tristes moments… mais you Tube m’a proposé ensuite cet air que je veux partager avec vous, tant je le trouve beau : The Plaint from « The Faeries Queene« .

Melakoli, Edvard Münch (1894)

La musique, avec l’écriture, est ce qui m’aide à « tenir » pendant la durée interminable de cette privation de libertés et surtout de « société en présence ». Car la communication à distance, médiée par les TIC (un clin do’eil à Jorry et Eric…), ne remplace pas tout…

J’ai lancé dernièrement un « relais musical » sur une application que je me refusais à utiliser jusqu’au début du confinement, et je suis ravie de tout ce qui est proposé par les un-e-s et les autres. Mais comme le « jeu » consiste à ne rien dire des choix, je ne puis m’empêcher de revenir sur quelques-uns dans ce blog. Comme aujourd’hui.

Pour mon anniversaire, des ami-e-s m’ont offert des « morceaux » à distance, beau cadeau s’il en est en ces temps de retraite forcée. Cela m’a amenée à écouter avec délice et amertume les Rückert Lieder, parmi lesquels Ich bin der Welt abhanden gekommen, magnifique… et en résonnance absolue avec certains de mes états d’âme actuels…

Ich bin der Welt abhangen gekommen,
mir der ich sonst viele Zeit verdorben,
sie hat so lange nichts von mir vernommen,
sie mag wohl glauben, ich sei gestorben !


Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,
ob sie mich für gestorben hält,
ich kann auch gar nichts sagen dagegen,
denn wirklich bin ich gestorben der Welt.


Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,
und ruh in einem stillen Gebiet.
Ich leb allein in meinem Himmel
in meinem Lieben, in meinem Lied.

Emil Nolde

Comme vous ne comprenez peut-être pas tout, et que je ne sais toujours pas faire deux colonnes (quelqu’un-e peut m’aider, en commentaire ou courriel?), voici une traduction proposée en français sur ce site intéressant.

Me voilà coupé du monde
dans lequel je n’ai que trop perdu mon temps;
il n’a depuis longtemps plus rien entendu de moi,
il peut bien croire que je suis mort !

Et peu importe, à vrai dire,
si je passe pour mort à ses yeux.
Et je n’ai rien à y redire,
car il est vrai que je suis mort au monde.

Je suis mort au monde et à son tumulte
et je repose dans un coin tranquille.
Je vis solitaire dans mon ciel,
dans mon amour, dans mon chant
.

Parmi les interprétations vocales, je vous en propose deux très différentes : celle du baryton Dietrich Fiescher-Diskau, parce qu’elle est réputée (sous-entendu je l’aime moins), et celle de Jessie Norman (un peu trop « suave » à mon goût). Pour ma part, je préfère celle d’Elisabeth Schwartzkopf, que je trouve plus « profonde », ou encore la splendide version de Kathleen Ferrier, si riche et émouvante.

Kinder Toten Lieder, Jacques Darras (2004) (source)
Inspiré par une autre oeuvre de Mahler, mais qui pour moi fait aussi écho à celle-ci

Cela m’a permis aussi de me laisser envoûter par la violoncelliste Sonia Wieder Atherton avec par exemple ce morceau, Prière Juive, ou entraîner par des airs plus dansants, comme dans cette vidéo A l’est.

« Je voudrais que des sons, des récits, des chants, tout ce que je n’imagine pas encore vienne peupler mon Odyssée et rencontre la voix de mon violoncelle. Je voudrais que des évènements cachés quelque part dans la mémoire, des rêves éveillés ou endormis, des sensations ou des émotions soient dits, et que ces paroles soient protégées et hébergées par l’Odyssée » (site SWA).

D’autres me proposent chaque jour des airs ou chansons à écouter. Pour certains, c’est un retour dans le passé. J’ai ainsi pu réentendre des airs en toile de fond d’histoires de ma vie, précieusement conservés par d’Autres. Mais je découvre aussi des univers musicaux inconnus ou peu connus de moi…

Le dimanche, j’ai rendez-vous avec un chanteur que j’admire, Mathieu Salama, et avec un jeune organiste, Frédéric Deschamps, qui nous fait découvrir, de sa demeure, les orgues de différentes églises et cathédrales… Je vous en ai déjà parlé, je ne vais donc pas y revenir.

Bref, la musique est, avec la nature et l’écriture, ce qui permet de survivre à l’absurdité… Voilà qui me fait penser à la compositrice Michèle Reverdy et à son oeuvre « De l’ironie contre l’absurdité d’un monde », dont voici le texte de présentation sur le site babelscores.

« Ces poèmes posent les questions sans réponse qui accompagnent notre vie tout en exprimant l’absurdité apparente de notre existence dans ce monde étrange où nous avons échoué comme par mégarde…

Mieux vaut chanter comme Du Bellay plutôt que se laisser dévorer par « l’importun souci qui sans fin nous tourmente ».

Mieux vaut s’extasier devant la simple beauté d’une scène quotidienne magnifiée par l’écriture sobre et belle de Sandro Penna.

Cette vie n’est-elle qu’un rêve – demande sans cesse à travers ses livres Lewis Carroll -?

Nous pensons naïvement que nos pauvres divertissements auront le pouvoir de nous distraire de la finitude inéluctable…

L’ombre gagne. C’est déjà le soir dans le jardin de Hans Werner Henze à Marino, où j’ai rencontré il y a longtemps – et si peu de temps – Hans Ulrich Treichel.Reste le papier à musique!

Alors, finissons sur une chanson bien rythmée de Federico Garcia Lorca, avec accompagnement de cloches! »

Lilas en fleurs… et en arômes

Lilas au soleil, Monet (1872)… Il existe aussi un Lilas par temps gris…

Une petite fille est venue, le jour de mon anniversaire, m’apporter des branches de lilas. Elle avait appris que j’adorais le parfum du lilas, et la voici, devant ma porte, les bras chargés de fleurs odoriférantes. Mauves, violettes et blanches. Chaque matin je les hume avec bonheur. La blanche est discrète. La violette est sèche. C’est la mauve qui exhale selon moi l’arôme le plus délicat… et je regrette qu’on ne puisse avoir un Internet diffuseur d’huiles essentielles…

The Bunch of Lilacs, James Tissot (1875)

Mais les jours passent, et je vois chaque jour dépérir « mon » lilas.
D’où l’idée de rechercher quel poète avait écrit sur ces fleurs.
Mallarmé, bien sûr, « mordant la terre chaude où poussent les lilas » (Renouveau), Mallarmé que je retrouve à chaque détour de ma vie. Mais un peu triste pour vous l’offrir… Charles Cros, plus joyeux, trop peut-être en ces temps moroses. Et puis, le lilas est noyé parmi les autres fleurs, dans Le Printemps : muguet, cytise et réséda surtout lui font concurrence. Rosemonde Gérard ensuite, pour qui avril a des « cheveux de lilas » (Calendrier), lilas sur lequel « mars jette des grelons » (La Ronde des mois). Alors j’ai pensé à ce bref poème mis en musique par Gabriel Fauré en 1874..

Ici-bas

Ici-bas tous les lilas meurent,
Tous les chants des oiseaux sont courts ;
Je rêve aux étés qui demeurent
Toujours…

Ici-bas les lèvres effleurent
Sans rien laisser de leur velours ;
Je rêve aux baisers qui demeurent
Toujours…

Ici-bas tous les hommes pleurent
Leurs amitiés ou leurs amours ;
Je rêve aux couples qui demeurent
Toujours…

Sully Prudhomme, Stances et Poèmes (1865)

C’est incroyable le nombre d’interprétations, instrumentales ou vocales, de cette oeuvre à deux talents, deux mains… Accompagnement piano, La Tonya Rosetta Ring; Lerna Baloglu, J’aime plus particulièrement en soprano Ileana Cotrubas (1978) et en mezzo-soprano Courtney Jameson. Les interprétations par des hommes sont plus rares… Intéressante, celle du baryton Gérard Souzay; celle de Giuseppe di Stefano est trop suave à mon goût… Je vous laisse continuer à chercher, si vous avez envie d’autres versions, elles ne manquent pas. En totalement différent, la Compagnie des Indes.

Saviez-vous que « Lilas blancs », de son titre original  » Wenn der weiße Flieder wieder blüht « , « Quand le lilas blanc refleurira » – notez le passage du singulier en allemand au pluriel en français -, sorti en 1953 (Hans Deppe), fut le premier film de Romy Schneider, dans lequel elle interprète le rôle de la fille d’une mère jouée par… sa propre mère?

Plus d’un demi-siècle plus tard, c’est un cinéaste russe qui intitulera son film Ветка сирени,  » Lilas ». Celui-ci, sorti en 2007, porte sur la vie de Rachmaninov.

Par contre, si vous pensez à  » Porte des Lilas », qu’il s’agisse du lieu, de la chanson ou du film, ne me demandez pas pourquoi elle s’appelle ainsi, je ne suis pas parvenue à en trouver une explication acceptable…

Un petit mot encore, et pas en musique celui-là, pour citer cette belle métaphore de Christian Bobin, qui a résonné en moi, en pensant à certain-e-s de mes ami-e-s.

 » Certains êtres sont comme le lilas qui sature de son parfum, jour et nuit, l’air dans lequel il trempe, condamnant ceux qui entrent dans son cercle embaumé à éprouver aussitôt une ivresse intime qui fait s’entrechoquer, comme des verres de cristal de Bohême, les atomes de leurs âmes. »

Et un tout dernier pour évoquer un souvenir d’enfance. Lorsque j’étais petite, ma meilleure amie s’appelait Lilas. Elle venait d’arriver en France avec ses parents algériens. C’était l’époque de l’emploi massif dans les usines sidérurgiques du Nord… Ce n’est que beaucoup plus tard, devenue adulte – et l’ayant perdu de vue – que j’ai compris que son prénom devait être, en réalité… Leïla… Mais Leïla, « la Nuit » dans toute sa splendeur et sa profondeur, c’est une autre histoire…

Papillonnons…

Chaque jour où je le puis, je vais me coucher dans l’herbe de la prairie, au bord de l’étang, et je lis, je rêve, je contemple les cimes des arbres… en ce moment, j’ai l’impression de « voir » l’herbe pousser, les orties s’envoler, les feuilles grandir… Et, chaque après-midi, l’aurore vient me rendre visite… L’aurore, direz-vous? en plein après-midi? Mais oui, l’aurore… qui volète autour de moi, butine les fleurs de pissenlit qui abondent, puis s’éloigne, se rapproche, voltigeant gaiement.

L’aurore

Alors ce matin, pour que volètent vers vous les ailes du bonheur, j’ai choisi de fêter ces êtres si symboliques de la vie/mort, et d’une forme de liberté… « Minuscule voilier des airs maltraité par le vent en pétale superfétatoire, il vagabonde au jardin. » (Francis Ponge)… écho donc aux voiliers d’hier… entre air et mer / air et terre… air éther…

De toutes les belles choses
Qui nous manquent en hiver,
Qu’aimez-vous mieux ? – Moi, les roses ;
– Moi, l’aspect d’un beau pré vert ;
– Moi, la moisson blondissante,
Chevelure des sillons ;
– Moi, le rossignol qui chante ;
– Et moi, les beaux papillons !

Le papillon, fleur sans tige,
Qui voltige,
Que l’on cueille en un réseau ;
Dans la nature infinie,
Harmonie
Entre la plante et l’oiseau !…

Quand revient l’été superbe,
Je m’en vais au bois tout seul :
Je m’étends dans la grande herbe,
Perdu dans ce vert linceul.
Sur ma tête renversée,
Là, chacun d’eux à son tour,
Passe comme une pensée
De poésie ou d’amour !

Gérard de Nerval, Les Papillons

Bon, d’accord, celles et ceux qui connaissent la fin du poème savent que j’ai un peu triché, et qu’elle est sinistre… Mais oublions cela… ce passage est tellement en miroir que je n’ai pas voulu m’en ni vous en priver.

Stéphane Hette, Art of butterfly (MEP)

J’ai beaucoup hésité avec un autre poème que j’aime, et qui met aussi en scène ces charmants voltigeurs. Pour ne pas alourdir le texte, mais aussi parce qu’hier j’avais déjà emprunté à Lamartine, le voici lu par une inconnue… Je l’ai choisi parce que vous y verrez le texte, mais je préfère de loin la version d’Alain Carré, même si elle est assez classique. Pour un petit moment de musique et de douceur, écoutez sa mise en musique – et en chant – par Caroline Tursun.

Bien sûr, je ne pouvais pas oublier un de mes auteurs favoris, Rûmi… A déguster sans modération…

J’ai en vain recherché de belles séquences de danse autour du papillon. Et j’ai bien trouvé la Valse du Papillon, mais sur un morceau… de Clapton. Néanmoins, à voir, si vous aimez les valses… des interprétations diverses du Papillon d’Offenbach sont accessibles sur la toile, comme celle-ci (mal filmée, mais intéressante) par le Ballet de Santiago. On aime ou on n’aime pas, mais difficile de rester indifférent-e.

Encore un papillon qui se brûle les ailes, mais, cette fois, pour permettre l’amour entre la jeune servante Farfalla et le prince Djalma!

J’avais vu dans un exposition, récemment, un film de la fin du XIXème siècle, présentant cette danse. Une photo qui « fige » la danseuse, Annabel Whitford, en 1897…

De la même époque, une autre danseuse, mais ici, statique, dans sa robe papillon, Loie Fuller.

Loie Fuller, Studio Reutlinger, 1899

Et si vous préférez imaginer en écoutant simplement la musique, pas de problème! Dans un tout autre style, Schmetterlingslieder, Vicious Beatz.

Un petit clin d’oeil à un de mes lecteurs, dont la fille est experte en Pole Dance, avec ce « Butterfly » aérien…

Un autre à mes amis basques…

«  La mariposa (signifiant papillon en espagnol) est une passe de cape inventée par Marcial Lalanda dans les années 1920 dans laquelle le toro de ne passe pas mais suit de la tête la cape que le torero tient dans son dos et la fait passer tantôt à gauche, tantôt à droite en reculant avec le revers de la cape. L’inconvénient de cette passe est d’inciter le toro à donner des coups de tête et le met sur une attitude défensive.La mariposa (signifiant papillon en espagnol) est une passe de cape inventée par Marcial Lalanda dans les années 1920 dans laquelle le toro de ne passe pas mais suit de la tête la cape que le torero tient dans son dos et la fait passer tantôt à gauche, tantôt à droite en reculant avec le revers de la cape. L’inconvénient de cette passe est d’inciter le toro à donner des coups de tête et le met sur une attitude défensive.La mariposa (signifiant papillon en espagnol) est une passe de cape inventée par Marcial Lalanda dans les années 1920 dans laquelle le toro de ne passe pas mais suit de la tête la cape que le torero tient dans son dos et la fait passer tantôt à gauche, tantôt à droite en reculant avec le revers de la cape. L’inconvénient de cette passe est d’inciter le toro à donner des coups de tête et le met sur une attitude défensive. » (source)

Et un moment de rire, avec un groupe autrichien qui a pris le nom de « papillons », « Schmetterlinge », et qui a présenté, en 1977, à l’Eurovision, une chanson satirique sur l’industrie du disque, Boom Boom Boomerang.