Blacklister

J’ai reçu hier un courriel, sur ce que je nomme ma « boîte de dérivation », c’est-à-dire l’adresse que je réserve aux « commerces » en tout genre, d’un de mes amis, qui me demandait si je l’avais « blacklisté »…

Ce terme m’a interloquée, d’où le billet de ce matin… Interloquée, d’abord, parce que l’ami en question est un érudit, qu’il aime notre belle langue, et qu’il écrit lui-même de belles nouvelles pleines de poésie, en un français châtié. Pourquoi avoir utilisé ce mot à consonance anglophone, alors que nous avons un beau « inscrit sur la liste noire », certes un peu plus long, mais pas tant que cela (3 syllabes si les e restent muets, 2 si on remplace « inscrit » par « mis », plus courant).

Et l’idée même convoquée par son utilisation me choque. « Blacklister »… Jamais je ne fais cela, sauf dans des cas de force majeure, si je m’estime en danger. Il est si aisé d’expliquer à une personne qu’on ne souhaite pas, qu’on ne souhaite plus communiquer avec elle, et de lui en expliciter les raisons, non? Surtout quand cette personne est ouverte, vous respecte et se respecte!

Alors, pourquoi ce mot, me direz-vous? Je n’en sais rien. La seule hypothèse plausible, pour moi, sur l’instant, a été une forte émotion qui l’a poussé à enfreindre ses propres normes et à se laisser aller à un vocabulaire qui évoque la prohibition et le « milieu »… à moins qu’il ne s’agisse d’une provocation destinée à me faire réagir. Elle a réussi, puisque j’ai commis ce billet…

Avatars de galets

Les textes qui suivent ont été écrits à l’occasion de la Journée du Patrimoine, 22 septembre 2019… Une exposition à la Galerie Résonances, au Tréport, d’oeuvres de Jean-Claude Boudier… autour de laquelle a été conçue une animation intitulée « Avatars de galets. Du patrimoine naturel au patrimoine culturel ». Une découverte de la richesse au pied de la falaise du Tréport, suivie d’un jeu de piste organisé par l’Association Goéland, menant de l’Esplanade au Quartier des Cordiers, puis ramenant à la Galerie pour admirer les sculptures et autres oeuvres exposées, dont celles de Michèle Mareuge, mais aussi écouter une composition musicale et voir un film de Didier Debril, et enfin une lecture des textes qui suivent…

PS : maladroite avec ce logiciel, je ne suis pas parvenue à scinder les strophes…

Préambule

Force et faiblesse… C’est ce que m’évoque le galet, tel que vécu, senti, regardé sur la plage de mon enfance, de mon adolescence et de ma pseudo-maturité…

Que de fois ai-je entendu les adultes, les touristes, jeunes et vieux, se plaindre des galets et désirer le sable. Mais que ce soit à Nice, mon autre « chez moi » ou à Mers-les-Bains, haut lieu de mon enfance, les galets ont représenté pour moi un mystère et un symbole d’antinomie…

Enfant, je descendais en courant, pieds nus, sur les galets pour rejoindre le sable et la mer. Plus tard, j’appréciais de me baigner à marée haute, pour nager au plus vite en mer profonde.

J’ai joué avec eux, j’ai vu jouer aussi. Mes enfants. Mes petites-filles. Et maintenant cela va être le tour de Samuel, qui a initié cette année une nouvelle génération de grimpeurs, descendeurs et chercheurs de galets sur la place de Mers. C’est la 6ème que je vois. Une vie.

Je me suis souvent demandé si j’associais les galets à la vie ou à la non-vie, à l’animé ou à l’inanimé… Un jour, une conversation avec un ami a fait écho à ce questionnement. Il évoquait pour moi la place du galet dans le Feng Shui. Elément de Terre, il contribue à l’équilibre, en particulier pour détruire les effets négatifs de l’Eau… Voilà qui lui redonne un aspect dynamique dans sa minéralité si statique en apparence…

J’ai choisi de livrer ce jour deux courts textes qui chantent ces galets, patrimoine naturel, patrimoine culturel….

Avatar 1

Roulé, malmené

Embarqué par les flots

Roulé, maltraité

Façonné par les flots

Il deviendra galet

Fondu dans la masse

Des autres galets

Unique pourtant

Invisible, trop visible

Au regard de l’enfant

Qui recherche le sable

Fin, le sable mouvant

Sous petits pieds fragiles

Imprévisible sous le pied

De l’adulte vieillissant

Qui cherche à s’assurer

Mais risque de tomber

Sur jambes si peu agiles

Fondu dans la masse

Des autres galets

Devient maltraitant

Unique, singulier

Le galet

Si recherché

On vante sa rondeur

Sa douceur

Ses couleurs

Mais aucun des galets

N’a d’égal à lui-même

N’est égal à un autre

La quête du galet…

L’enfant émerveillé

De si brillants jouets

L’adulte enchanté

De formes si variées

Toutes et tous en quête

D’un objet rare et beau

Caché sous la grisaille

De sa peau

Douce et rêche

Chaude ou fraîche

Car telle une coque

La surface anonyme

Peut cacher un trésor

De couleur et de forme

Roulé, malmené,

Le galet résiste

Il résiste à la mer

Le temps a peu de prise

Pourtant il finira

Par devenir poussière

Grain de sable d’abord

Epais, craquant, massant

Puis grain fin si plaisant

Sous le pied du passant

Homme libre,

Quand tu vas voir la mer

Contemple le galet

Si différent

Si semblable

Si faible

Et si puissant…

Avatar 2

Une masse blanche. Elle a chû de la falaise, a quitté le platier pour venir se rouler à nos pieds… Caressée. Massée. Travaillée par les flots, le flux et le reflux, la vague écumeuse…

La voici « galet ». Galet de calcaire. Pur mais pas dur. Lisse et doux au toucher. Prêt à se livrer aux mains de l’artiste et à ses outils.

L’artiste le pèse et le soupèse, le caresse à son tour. Il joue de ce galet, le regarde, s’interroge, se questionne, imagine, anticipe, projette et se projette dans une œuvre future.

L’ovoïde blanc est blessé. Entaillé, fendu, coupé, sculpté, mutilé, il souffre sous le coup des outils de l’Homme. Il se transforme, se trans-forme.

Peu à peu émergent… Un doigt ? Un ongle ? Un œil ? Anthropoïsation progressive. Ou animalisation. Ou… Tout est possible au créateur.

Une masse blanche. Qui n’a plus rien d’une masse. La lumière joue avec les creux et les reliefs, rompant la blancheur éclatante et projetant des ombres…

Alors apparaît l’œuvre. Sculpture intégrale. Pas de face cachée. Tout est fin. Tout est pur. Tout est Beau. Le galet travaillé par les mains de l’artiste se mue en œuvre d’art…