Une expo de ouf (2 bis)

Je vous avais promis de vous donner la solution… La voici donc : il s’agit d’un philosophe de l’Antiquité Grecque, que d’aucun-e-s (comme moi) avaient tendance à considérer comme un « Sage »… Aristote! Eh oui… Alors, comment se fait-il qu’on le trouve représenté en si fâcheuse posture?
A l’origine, de violents débats autour de la philosophie, dans la Sorbonne médiévale (mais pas seulement!). Il a été victime des controverses entre l’Eglise et la Science. Dans un tel cas, les partis cherchent à nuire aux personnes qui leur sont opposées. De nos jours, c’est plutôt aux vivant-e-s. Mais à cette époque, aucun problème pour attaquer les mort-e-s, donc Aristote.

Qu’avait-il donc fait qui lui a valu un tel traitement artistique? Tout simplement d’avoir été amoureux de la maîtresse d’Alexandre le Grand, Phyllis. Les trouvères ou troubadours se saisirent de l’histoire, et ainsi naquit le Lai d’Aristote.

Moi qui faillit devenir médiéviste et qui suis fan des Lais de Marie de France, je dois bien avouer que je ne connaissais pas ce lai. Je ne résiste donc pas à l’envie de vous le livrer tout entier, ce qui vous permettra de méditer cette nuit…

Aristote, qui avait pour élève Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.), reprochait à ce dernier de se laisser déconcentrer de ses royales fonctions par la courtisane Phyllis dont il était éperdument amoureux. Obéissant, le brave roi de Macédoine cesse donc de fréquenter la donzelle et s’en retourne traiter les affaires de l’État. Apprenant les raisons de son abandon, la gourgandine décide de se venger du vieux philosophe et tente de le séduire en se pavanant sous ses fenêtres en tenue légère. Notre Stagirite tombe sous le charme ! Phyllis annonce alors au sage que s’il veut la posséder, il devra d’abord se livrer à un petit caprice et, sellé et bridé, se laisser chevaucher par la belle. L’éminent barbu accepte ce jeu sans se douter du tour qu’on est en train de lui jouer. En selle et hue ! voilà Phyllis qui se promène à dos d’Aristote dans les jardins du roi, le fouettant pour le faire avancer. Alexandre du sommet de sa tour, assiste à cette scène accablante. Amusé, il reproche tout de même à son maître de n’avoir point de raison et d’avoir cédé au jeu de la tentation. Le philosophe est bien contraint d’admettre qu’il n’a su résister à son désir, mais profite de la situation pour donner la leçon à son pupille : si même le sage succombe, que de précautions doit prendre le jeune et fougueux Alexandre pour ne pas se laisser prendre aux pièges de la séduction. Comme le dit Aristote : «Veritez est, et ge le di, / Qu’amor vaint tout et tout vaincra / Tant com cis siecles durera » (Lai d’Aristote version de M. Delbouille, v. 577-579).

Au fait, nouvelle énigme : qu’est-ce donc qu’un Stagirite?

Un peintre et des poètes : la synergie des arts

Dans le précédent article, nous étions à Deauville pour l’exposition consacrée à Zao Wou-Ki, et je vous avais promis de finir sur ses rencontres avec les poètes. En effet, une partie de l’exposition est consacrée au dialogue entre les oeuvres des uns et des autres.

Le processus est loin d’être toujours identique. Dans certains cas, une oeuvre en précède une autre, qui soit la commente, soit l’illustre… Dans d’autres, il s’agit d’une sorte d’écho entre deux créations.

Dans l’exposition, le parcours est chronologique. Je ne ferai pas le choix du même ordre, préférant comme critère la « proximité » entre les artistes : de la moins forte à la plus prégnante.

EZRA POUND

C’est pourquoi je commencerai par « le dernier », chronologiquement parlant, qui est celui dont Zao n’a jamais été proche de son vivant : Ezra Pound. En effet, c’est après le décès de ce dernier que les éditeurs ont sollicité le peintre pour qu’il crée des estampes en regard d’une de ses oeuvres.

YVES BONNEFOY

C’est assez tardivement aussi que Zao a oeuvré en écho aux poèmes d’Yves Bonnefoy, autour des années 2000…

HUBERT JUIN

C’est aussi une maison d’éditions qui est à l’origine de la rencontre entre Hubert Juin et Zao Wou_Ki et amena ce dernier à créer « en résonance » avec les poèmes de l’écrivain.

RENE CHAR

31 ans d’amitié et de créativité partagée, telle est l’histoire de René Char et Zao Wou-Ki, qui a été à l’origine de nombres d’oeuvres…

Le premier ouvrage qui en résulta est présenté dans cette exposition. En voici quelques extraits.

HENRI MICHAUX

Une longue amitié a lié les deux hommes. Elle a commencé peu après l’arrivée du jeune Chinois à Paris et a duré jusqu’au décès du poète en 1984. Elle a perduré au travers d’hommages et d’illustration d’éditions posthumes.

Il est assez rare que l’écrit succède à l’image, en poésie, surtout lorsque les artistes ne se connaissent pas… Tel est pourtant le cas de cette « lecture » qu’avait faite le poète lorsqu’il découvrir les oeuvres du jeune Chinois, avant même de le rencontrer.

« En regard de… », « lecture », « résonance »… les modalités d’interactions entre les artistes et entre leurs oeuvres sont d’une grande variété, telle est la leçon que l’on tire de cette exposition, qui me donne envie d’approfondir tout cela par la suite… Mais je ne veux pas terminer sans citer le peintre, bien sûr!

Une « rencontre » intéressante, pour de belles rencontres…

J’ai découvert ce mardi soir, grâce à des ami-e-s, un superbe lieu dont j’ignorais l’existence jusqu’alors, dans un bourg peu éloigné de ma base picarde, Ault-Onival. Il s’agit de l’ancien dancing de l’ancien casino de cette station balnéaire jadis très prisée des gens du Nord-Pas-de-Calais, et toujours appréciée des habitant-e-s de ce qui est devenu « Hauts-de-France » (ne cherchez pas leur nom, ils n’en ont pas, et d’ailleurs les Picards, entre autres, se sont déchaînés en propositions humoristiques tant ils étaient en colère de voir disparaître leur région derrière cette dénomination étrange).

Une carte postale représentant le Petit Casino. Le dancing est à gauche, dans la rue perpendiculaire

Et voici ce qu’il en est aujourd’hui…

A l’intérieur, une magnifique salle avec un balcon superbement décoré et ceint de verdure.

Au sol, le souvenir des couples qui y ont dansé…

Je n’irai pas plus avant dans les photos du lieu, car il s’agit d’un domicile personnel, et, pour moi, l’intimité, même si elle est partagée le temps d’un évènement, doit être préservée. Et le lieu n’est pas l’objet de cet article! Mais, en l’occurrence, il fournit un précieux cocon pour des rencontres chaleureuses mais aussi passionnantes. Ce qui fut le cas en ce début du mois de Mai, où je fus reçue par la maîtresse de céans, qui m’expliqua plus tard ce qu’est l’association, qui est présentée en ces termes sur son site.

« C’est un lieu qui a pris naissance dans le dancing d’un ancien casino de bord de mer.
L’ailleurs… est l’emplacement unique dans lequel il se pose : entre la naissance des falaises et les marais de la baie de Somme, dans un village arrêté dans le temps, décors naturels étonnants propices à la création.
Lieu chargé d’histoires donc, et qui reprend sa route sur d’autres voies.
Petit Casino d’Ailleurs… est avant tout un regroupement d’artistes d’univers différents, de disciplines différentes, tant dans le spectacle vivant, la danse, le théâtre ou le chant, que dans les arts visuels, la photographie, la vidéo documentaire ou de fiction. »

Leur devise m’a beaucoup « parlé »: « …respect – laïcité – écoute – irrévérence – curiosité – générosité – bienveillance – détermination – vigilance…« 

Sur la page Facebook d’Hélène Busnel, notre hôtesse, vous trouverez une présentation de cette rencontre par Didier Debril, ainsi que des photos. Pour ma part, juste des impressions que je tiens à partager avec vous, en quelques mots.

Richesse, diversité et véritables échanges

Qu’il s’agisse du panel d’intervenant-e-s ou du « public », j’ai trouvé la qualité des échanges exceptionnelle. Beaucoup d’écoute, du sérieux n’excluant pas le rire, de l’expertise sans flagornerie, bref, tout ce que j’aime. Et l’on a parlé arts, mais aussi langue, vie quotidienne et oiseaux…

Energies, profondeur et expression, de l’ « inspir » à l’ « expir » médié par la langue picarde

Rien de tel qu’un extrait saisi et noté sur mon téléphone : « Exploitation d’une langue terrienne pour reproduire la pensée proche du dessin« .

Une très grande profondeur, philosophique et j’allais dire « spirituelle », dans les textes qui ont été lus par les deux artistes, dont d’ailleurs j’ai beaucoup apprécié l’harmonie au-delà des (ou grâce aux) différences, Dominique de Beir et Anne Mancaux. Différences, y compris dans la manière de lire et prononcer le picard.

Dominique De Beir
Anne Mancaux

Désolée pour Anne, dont la tête a été coupée dans cette vidéo (pourtant prise avec!!! je suis toujours aussi nulle en technique). Voici donc, pour compenser, une photo d’elle prise lors de la présentation de son Bécédaire en picard, empruntée au Courrier Picard.

Le FRAC était représenté par son directeur en personne, Pascal Neveux, qui a expliqué le « mouvement de résistance » de ce fonds plutôt spécialisé en dessin. Je ne le connaissais pas, et comme je pense qu’il en est de même pour une partie du lectorat de ce blog, voici ce que Connaissance des Arts en disait lors de sa nomination:

« Pascal Neveux, docteur en histoire de l’art, a travaillé à Art Public Contemporain et à la galerie Jean-Gabriel Mitterand avant d’intégrer, en 1992, le Crédac Centre d’art contemporain d’Ivry-sur-Seine. De 1999 à 2006, il a dirigé le Frac Alsace. En 2006, il a été nommé directeur au Frac Paca de Marseille. Président de l’association Marseille Expos depuis 2013, il laisse un bilan positif de son passage dans la cité phocéenne.
En plus de ses fonctions successives à la tête d’institutions renommées promouvant la création contemporaine, Pascal Neveux s’illustre dans le commissariat d’exposition et la publication d’écrits. Parmi ses ouvrages, Adrian Schiess : un discours sur la peinture, très banal, très traditionnel (Presses du réel, 2014). L’auteur y commente le travail de l’artiste suisse en parallèle de son exposition éponyme au Frac Paca. Il a assuré, entre autres, le commissariat de l’exposition « Life on Line – Claude Lévêque » à la Vieille Charité (2018)
. »

Il est rare que dialoguent aussi bien artistes entre eux, institutionnels et béotien-ne-s… Et c’est aussi une des facettes de cette soirée que j’ai particulièrement appréciée… En regrettant de ne pouvoir assister le samedi 10 mai à 19h à la performance dansée avec Hélène Busnel… Mais si vous lisez cet article et que vous n’êtes pas à l’autre bout de la France, allez-y et vous me raconterez?

Un dernier extrait des mots notés ?

« Une autre énergie naît de la rencontre des énergies »…

Le dit du Genji (2)

Vous vous souvenez de la question qui m’a été posée, et du choix que j’ai fait d’adopter pour ce texte l’ordre des réponses que j’ai faites? Voici donc la deuxième réponse : ce qu’est un « genji »…

Mais avant d’essayer d’expliquer ce que j’en ai compris, il me faut présenter la personne qui a été une guide aussi compétente qu’agréable. En réalité, la visite s’est terminé sans qu’on sache à qui l’on avait affaire. Et elle s’est esquivée aussi modestement que rapidement dès la fin des questions/réponses. J’ai donc cherché auprès du personnel des informations sur elle, mais personne ne connaissait même son nom. Un « surveillant » a fini par aller la chercher en coulisse, malgré mes protestations. Et elle s’est dérangée pour venir me parler. J’avais raison. Ce n’est pas une « guide » ordinaire. Voici comment elle est présentée sur le site du Grand Palais.

« Titulaire d’un DEA d’Etudes Indiennes, d’une maîtrise d’histoire de l’art et d’une licence de chinois, diplômée de l’École du Louvre,  Véronique Crombé est conférencière des musées nationaux depuis 1987 et travaille depuis cette date pour la RMN-GP, intervenant principalement au Musée National des Arts Asiatiques – Guimet et au Musée d’Orsay. 

Spécialiste des arts asiatiques, bouddhiste dans la tradition theravada, elle a beaucoup voyagé à travers l’Asie à titre personnel ou pour donner des conférences. 

Elle a collaboré à divers ouvrages sur le bouddhisme, les religions et les arts de  l’Asie, et publié, en 2000, « Le Bouddha » paru chez Desclée de Brouwer. 

Traductrice diplômée de l’Université de Londres, elle a également traduit de nombreux ouvrages et catalogues d’exposition. 

Particulièrement sensible aux problèmes de protection du patrimoine artistique et architectural, et très liée à l’Irlande, elle est engagée dans une campagne visant à préserver un quartier historique de Dublin. »

J’avais donc bien raison de l’avoir autant appréciée, elle est vraiment experte! Et je lui suis reconnaissante de partager ainsi son savoir, avec autant de modestie… 

J’ai découvert qu’elle avait aussi des talents artistiques. Voir par exemple ici.

Mais revenons au Dit du Genji, dont voici la plus ancienne transcription, datant du 12ème siècle.

2. La coexistence d’une branche régnante et d’une branche écartée du pouvoir

Un genji est le fils d’un empereur, qui ne peut prétendre accéder au trône. Ainsi est créée une nouvelle branche potentiellement impériale.

Le texte s’apparenterait à une saga, ou un roman-fleuve… Imaginez! 54 livres, plus de 200 personnages… Il retrace l’histoire politique et le destin personnel d’un Genji, aussi beau qu’intelligent, aussi puissant que poète… Son nom? Hikaru Genji, « Hikaru » signifie « brillant », dans tous les sens du terme. Fils de l’empereur Kiritsubo, il perd sa mère à trois ans, ce qui le poussera à rechercher des femmes qui lui ressemblent, comme Fujitsubo, introduite à la cour de l’empereur pour cette même raison, avec qui il entretient une relation secrète. Il va, par la suite, être écarté du trône par son père, qui le désignera comme « Genji ».

Non, je ne vous raconterai pas la suite, sinon cet article va faire plusieurs dizaines de pages. Et de toutes façons cela resterait incompréhensible. A vous de le lire, si vous le voulez… Vous avez de la chance, il en existe des traductions françaises depuis 1928… Mais la seule accessible actuellement a été faite par René Sieffert (1923-2004), japonologue de l’INALCO. La photo ci-dessous en montre une superbe édition illustrée…

Peut-on rire de tout ?

Vaste question, n’est-ce pas? Mais la pièce vue hier soir m’a poussée à me la poser à nouveau.

Car je dois avouer que, comme la grande majorité du public dans la salle du Théâtre Fontaine, j’ai beaucoup ri à certains moments. Le dialogue est amusant. Une vraie comédie de boulevard. Mais le sujet l’est moins, surtout pour quelqu’un comme moi, qui ai connu la vie de l’Allemagne dite de l’Est sous l’autorité soviétique, qui ai partagé les craintes de mes amis allemands, et ai pu voir les conséquences horribles de la répression permanente.

Car la pièce met en scène cette période sombre qui a précédé la chute du mur de Berlin. Période où nombre d’habitants de la RDA ne pensaient qu’à fuir de l’autre côté, en se faisant une image un peu trop idyllique de ce qui se passait à l’ouest… Et certains des personnages illustrent les fanatiques du régime, voire les tortionnaires de la STASI.

Un des films projetés durant la séance, évoquant le Berlin de l’époque (source)

Alors, me direz-vous, pourquoi tant de rires?

Car certaines répliques y poussent, et, au comique de mots, s’ajoute celui des situations. Le jeu exagéré de certains acteurs, et surtout de l’actrice principale, m’a certes gênée, mais il faut dire que je me suis bien amusée. Tout au moins pendant la première moitié de la pièce. Pendant la seconde, j’étais partagée entre rires et horreur, tant remontaient des souvenirs noirs…

A la sortie, avis partagés. Le public a ovationné les acteurs. Certes, ils et elles se sont littéralement démené-e-s pour maintenir un rythme effréné tout du long. Et la mise en scène, avec « irruption » (je choisis volontairement ce mot, tant on s’y attend peu) de films et animations, est assez originale.

Mais la question demeure : peut-on rire de tout? Comment la pièce parle-t-elle aux générations pour qui cette période relève désormais de l’histoire?

La voûte étoilée du théâtre évoque une autre Dimension…

Ne restons pas sur une note trop sombre. Car, à la sortie, j’ai ri à nouveau en découvrant la décoration du théâtre…

La Sauvage

La pièce s’ouvre sur l’interprétation quelque peu « forcée » d’un chanteur sur le retour, en veste noire à paillettes, évoquant les tenues des rockers dans les années 80, et notamment celui qui aurait eu 80 ans cette année, Johnny Hallyday. Ce qu’il chante? « La Sauvage », une chanson d’amour… On comprend très vite que nous nous trouvons en pleine répétition, d’un orchestre que l’on pourrait qualifier de « familial » : le père dirige et chante, la mère joue de son corps et des maracas, la fille et sa copine sont au violon, et un pianiste complète le tout.

Le trio familial et l' »amie de la fille »

On apprend aussi très vite qu’il est depuis longtemps l’amant de la mère, ce qui ne l’empêche pas de courtiser la fille. Une sorte de vaudeville où tout serait révélé d’entrée de jeu. Sur quoi va donc porter l’intrigue?

Elle est double : le devenir de cet orchestre minable, qui manque de revenus, et celui de la jeune fille, courtisée par le pianiste et amoureuse d’un autre artiste, beaucoup plus renommé et à la fortune apparemment non négligeable. Le centre de l’attention se déplace donc vers celui-ci. D’abord, par son évocation dans les propos des autres personnages. Ensuite, pas son dialogue avec un protagoniste « étranger » à l’ensemble. Enfin, par son amour visible (trop visible?) pour la jeune fille.

Mais, en réalité, sur le « pouvoir d’agir » d’une jeune fille, dont le personnage a été créé, ne l’oublions pas, dans les années 30. Et, dans « Sauvage », on pourrait retenir aussi le sens de « (se) Sauver ».

Le père se réveillant d’une sieste post-prandiale dans la maison du riche prétendant

Loin de moi l’idée de vous raconter la pièce. Il faut la lire, il faut la voir, il faut la vivre. Et apprécier la mise en scène dépouillée, le jeu des actrices et acteurs, toutes et tous amateurs/trices (« amateurices » comme dirait Charline), les dialogues mordants, le panel d’émotions…

Cette pièce de Jean Anouilh est peu connue, peu jouée depuis sa création au Théâtre des Mathurins en 1934. Le personnage de Thérèse est intéressant.

« Solitude, honte, poids du passé, solidarité de la misère et de la déchéance, impossible pureté, mythe du bonheur, achèvent de mettre en place les éléments récurrents d’un univers dramatique original »

L’amie qui m’accompagnait ce soir n’a pas compris le dénouement (dont je ne vous dirai rien), opposé à sa vision féministe et militante, engagée.
Quant à moi, après avoir eu un peu de mal à entrer dans l’intrigue, et surtout dans l’intrication comique/tragique, j’ai beaucoup apprécié le jeu des acteurs. Sobre pour les jeunes héros, plus « forcé » pour les parents, et en particulier le père, un Michel Piccoli en plein délire d’autodérision.

L’ensilage

Le village de Cheminas, où j’ai découvert ce mot

Vous savez combien j’aime découvrir de nouveaux mots. Ce fut le cas l’autre soir, dans une maison de vigneron en Ardèche, dont je vous parlerai quand mon travail me laissera un peu plus de loisir pour ce faire. Autour d’une table d’hôte, nous faisions connaissance. Deux jeunes gens de la Haute Loire venaient des environs du Puy en Velay pour travailler dans le coin. Lorsque je leur demandai en quoi consistait leur métier, ils m’expliquèrent qu’ils faisaient de l’ensilage.

Je pensai tout de suite au « silo », mais nous étions loin des plaines céréalières que je connaissais… Pourtant je n’avais pas tout à fait tort! Lisons le CNRTL, comme d’habitude…

« AGRIC. Opération de mise en silo (pour sa conservation pendant l’hiver) d’une récolte (de grains, racines ou fourrages verts). Herbes et trèfles ramassés pour l’ensilage; prairies artificielles destinées à l’ensilage.L’ensilage repose sur le déclenchement de fermentations qui favorisent la conservation (Wolkowitsch, Élév.,1966, p. 147).

P. méton.La récolte ainsi conservée.Des bêtes (…) sont entretenues l’hiver avec du foin, du maïs, de l’ensilage (Wolkowitsch, Élév.,1966, p. 147). »

C’est donc bien la même racine. Mais alors, pourquoi venir de si loin effectuer ce travail? Les agriculteurs/trices du coin ne peuvent-ils et elles pas le faire? Eh bien non, car cela nécessite des engins qui sont extrêmement onéreux. Iels préfèrent donc souvent « louer » la machine et son chauffeur. L’un des jeunes gens était le chauffeur, l’autre, le patron, qui avait monté sa petite entreprise car il est fan de mécanique.

Inconvénient du métier : le coût en investissement, les déplacements, et les horaires. D’après leurs dires, rentrer dîner à 21h est exceptionnel. Bien souvent, on passe la nuit, ou tout au moins une grande partie de la nuit aux champs.

Avantage du métier : être seul, sur son engin, tranquille. Faire de la mécanique l’hiver, quand on est au repos. Et surtout cela : on ne travaille dans les champs que d’avril à octobre. Un de leurs collègues peut ainsi, l’hiver, aller damer les pistes de ski…

Je me suis depuis enquise de la production de l’ensilage. Sur ces plateaux ardéchois, au-dessus de la vallée du Rhône, c’est de l’herbe qu’on ensile, ce que d’aucuns qualifient d’ « or vert ».

« Dans nos régions herbagères, notre or vert c’est l’ensilage d’herbe, estime Patrice Dubois, directeur de Rhône conseil élevage (Fidocl). La culture de l’herbe s’inscrit parfaitement dans des rotations longues, type : trois années de prairie, un maïs puis une céréale. Un bon ensilage d’herbe apporte une réponse en lait de près de 2 litres pour 1 kg de matière sèche ingérée. »

En hiver, les vaches doivent pouvoir retrouver le goût et la valeur de l’herbe sur pied qu’elles ont connues au printemps. Et pour cela, encore faut-il couper de la bonne herbe au bon stade, qui sèche rapidement au sol pour ne pas dégrader la qualité et assurer une conservation sans moisissure au silo. » (source)

Je me suis demandé la raison du « duo ». Puisqu’il y a un chauffeur, pourquoi un ensileur? La réponse, je l’ai trouvée en recherchant pour vous des images.

Eh oui, il faut deux engins : l’ensileuse, ou récolteuse – hacheuse ou faucheuse – hacheuse – chargeuse et le tracteur qui tire la benne pour collecter ce qui est coupé.

Et en trouvant cette image sur ce site, j’ai aussi trouvé une autre définition de l’ensilage, sur laquelle je vous laisserai méditer.

« L’ensilage est un mode de conservation des fourrages par fermentation anaérobie (en l’absence d’oxygène). Il s’obtient en hachant un fourrage (maïs, ray gras, fétuque, luzerne, méteil…) qui est ensuite gardé en silo. Soigneusement tassé et bâché, il développe des fermentations grâce aux bactéries lactiques contenues dans la plante. Il permet de constituer des stocks plus riches en protéines digestibles dans l’intestin (PDI) et en unités fourragères (UF) que le foin et d’assurer la sécurité alimentaire du cheptel.« 

Clin d’oeil à Verlaine

En saisissant cette image, je songeais à Verlaine « Le ciel est par-dessus le toit »…

Mais c’est un autre poème de lui que je préfère vous rappeler maintenant, en cette nuit de pleine lune…

La lune blanche
Luit dans les bois ;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramée…

Ô bien-aimée.

L’étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure…

Rêvons, c’est l’heure.

Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l’astre irise…

C’est l’heure exquise.

Eteindre ou étreindre le feu ?

J’ai été saisie par la beauté et la profondeur de quelques vers dits magnifiquement par une personne, et ai recherché le poème de Louis Aragon d’où ils sont extraits. L’oeuvre est longue, et triste… Je me suis demandé si je vous la livrerais en entier ou si je la couperais, moi aussi, et, si oui, à quel niveau. Voici donc le choix que j’ai fait. Mais si d’aucun-e-s souhaitent tout lire, ne craignez rien, vous le trouverez en ligne. Pour les autres, sachez simplement que la suite évoque l’Espagne franquiste… Le titre du poème? Le Vaste Monde

Il fait peut-être (je ne suis pas parvenue à trouver les dates des deux écrits) suite à une lettre d’Elsa Triolet qui commençait comme ceci :

« Il n’est pas facile de te parler. Tu sembles oublier que nous vivons l’épilogue de notre vie, qu’ensuite il n’y aura plus rien à dire et que l’index lui-même d’autres le liront — pas nous.

Je te reproche de vivre depuis trente-cinq ans comme si tu avais à courir pour éteindre un feu. Dans ta course, il ne faut surtout pas déranger, ni te devancer, ni t’emboîter le pas, ni te suivre — quel que soit l’ouvrage — aussi bien couper des branches sèches, il ne faut surtout pas s’aviser de faire quoi que ce soit avec toi, ensemble.« 

Où faut-il qu’on aille
Pour changer de paille
Si l’on est le feu

À moins qu’il ne faille
Si l’on est la paille
Fuir avec le feu

La paille est si tendre
Mais vouloir l’étendre Étendra le feu
Qu’on tente d’étreindre

Or il faut l’éteindre

Le long pour l’un pour l’autre est court
II y a deux sortes de gens
L’une est pour l’eau comme un barrage et l’autre fuit comme l’argent

Le mot-à-mot du mot amour à quoi bon courir à sa suite
Il est resté dans la
Dordogne avec le bruit prompt de la truite
Au détour des arbres profonds devant une maison perchée
Nous avions rêvé tout un jour d’une vie au bord d’un rocher

La barque à l’amarre
Dort au mort des mares
Dans l’ombre qui mue

Feuillards et ramures
La fraîcheur murmure
Et rien ne remue

Sauf qu’une main lasse
Un instant déplace
Un instant pas plus

La rame qui glisse

Sur les cailloux lisses
Comme un roman lu

Un film étrange

J’hésitais à aller voir ce film, mais les émissions mettant en scène François Ozon ont suscité ma curiosité. Surtout que j’ai adoré Potiche. Et apprécié 8 Femmes.

En outre, la distribution annoncée sur l’affiche m’a motivée en cette soirée de samedi encore bien fraîche et humide.

Un OVNI dans le paysage actuel du cinéma. C’est la métaphore qui m’est venue en regardant ce film. Que, je dois dire, je n’ai pas du tout apprécié. Pourquoi?

D’abord, il m’évoquait davantage une pièce de théâtre. Et j’avais raison : c’en est une, à l’origine.

Ensuite, j’ai détesté le sur-jeu des actrices et acteurs, même celles et ceux pour j’ai habituellement plutôt de l’admiration, comme Dussollier, ou dont on a l’habitude de les voir forcer le trait, comme, dans des styles très différents, Luchini ou Dany Boon (en Marseillais!!!).

Je pourrais ajouter un scénario faible, une actrice qui ne m’a pas fait vibrer du tout (dommage, c’est le personnage principal), et une lutte évidente contre les anachronismes vestimentaires et ornementaux…. trop, c’est trop! Seul le personnage de l’avocate, jouant sur le genre et l’ambiguïté des relations, m’a quelque peut intéressée. Et le contre-emploi d’Isabelle Huppert.

Peut-être n’ai-je pas bien perçu la finesse de ce film ? La critique de Télérama est dithyrambique et le considère comme oeuvre « féministe ». Je ne vois pas bien en quoi, pour ma part. Sauf à considérer comme satirique la surenchère de poncifs sur les catégories de sexe.

Certains articles vont loin dans l’éloge, comme le montre cet extrait :

« Mêlant subtilement l’immersion dans le Paris des années 30 à un propos éminemment d’actualité, Mon Crime réunit les éléments constitutifs de la meilleure des infractions au cinéma : l’efficacité de sa mécanique, la virtuosité de ses acteurs et la pertinence de son propos. Un film jubilatoire, tenant autant de l’hommage que de l’impertinence, qui portera haut les couleurs de justice en sortant sur nos écrans un mercredi de journée d’action, de sensibilisation et de mobilisation dédiée à la lutte pour les droits des femmes. »

En conséquence de quoi, ne tenez pas compte de ce « billet d’humeur » et allez le voir, puis rapportez ici vos commentaires?