Visions chamaniques (2)

Je vous ai laissé-e-s hier devant des oeuvres colorées et complexes, annonçant qu’il en existait, à l’inverse, de très « géométriques ». Avant de vous les présenter, je voudrais revenir sur trois autres aspects de l’exposition. Mais au préalable revenir sur ce que je comprenais mal au début de sa visite.

  1. Petit retour sur ce que l’on désigne par « ayahuasca »

En réalité, « ayahuasca » désigne à la fois la plante, de son nom scientifique « Banisteriopsis caapi« , et la boisson dont je vous ai décrit la composition dans le précédent article. D’où la perturbation cognitive en commençant la visite!

« Ayahuasca signifie littéralement en langue quechua “corde des cadavres” (ou “liane amère” pour ayaqhuaska), quelquefois hâtivement traduit par “liane des esprits” ou “liane des morts” (Deshayes, 2004). Dans cet article et sauf mention contraire, le mot ayahuasca se réfère à la boisson (et non à la liane seule). Également appelée yagé (langue tukano), natem (langue jivaro), caapi (langue tupi), daime et hoasca (usages religieux brésiliens) ou cha (“thé” au Brésil), la boisson ayahuasca est une substance psychédélique. »

L’article dont je viens de citer un extrait explique que l’exploitation actuelle de cette plante et son utilisation dans divers contextes pose des questions juridiques, résolues différemment selon les pays.

« En France, les principales molécules de l’ayahuasca ont été classées comme stupéfiantes en 2005. Cette décision n’a pas été prise suite à des réflexions scientifiques mais en réaction à un fait divers de “prise sauvage” – une prise sans cadre. Notons par ailleurs pour l’anecdote que la France a subventionné la création du centre Takiwasi au Pérou utilisant l’ayahuasca (Bois-Mariage, 2002). »

Centre auquel sont rattachés la plupart des artistes dont je vous ai présentés les statues et tableaux colorés…

Je vous encourage à lire cet article, qui vous apprendra tout ce qu’il faut comprendre sur la plante, ses composants, son usage et le chamanisme.

« Le chamanisme repose sur une conception du monde soutenue par « le postulat de l’existence d’un “monde” différent du monde phénoménal accessible par les sens usuels » (Escande, 2001, p. 21). Le chaman pourrait atteindre cet espace transcendantal de manière contrôlée et avoir ainsi un accès privilégié au monde invisible, celui des esprits. L’homme ordinaire, lui, ne pourrait accéder à ce “monde-autre” qu’à sa mort ou lors de rares occasions avec l’aide et la protection du chaman. Pour accéder à ce “monde-autre”, certaines sociétés avec chaman utilisent des plantes psychédéliques, d’autres non.« 

Les fameuses « planta con madre« , mal traduites, à mon sens, par « plantes-maîtresses« .

Claude Lévy-Strauss s’était intéressé à ce que l’on a appelé « efficacité symbolique » des plantes, liée aux chants des chamans.

Toute une section de l’exposition présente ces chants, et on peut les entendre et lire le sens des paroles. Ce n’est pas la moins intéressante, et j’aurais aimé disposer de plus de temps pour poursuivre cette écoute (peut-être dans un cadre plus intime?).

Mais j’ai pris le temps de « jouer » avec les senteurs proposées dans un petit recoin consacré au piripiri. Qu’est-ce? En le recherchant sur le net, j’ai fait une nouvelle découverte : il existe des « Parfumeurs sans frontière », comme me l’a appris un article consacré au piri-piri.

« le Piri-Piri est une racine extrêmement dure, qu’il faut faire sécher avant de la broyer, pour la réduire en poudre et permettre son extractionAjoutée à de l’eau chaude, cette poudre servait traditionnellement à préparer un bain dans lequel les jeunes gens en âge de se marier s’immergeaient. Ce rituel leur conférait une sublime odeur boisée, ambrée, épicée et cuirée, irrésistiblement envoûtante, d’où son joli nom de Piri-Piri Amour.« 

2. Une fresque retraçant les études sur la plante et ses composants chimiques
La plante a été découverte tôt par les « explorateurs », et les savants en ont décrit les effets depuis plus de 300 ans, comme en témoignent ces herbiers. »
D’abord, une fresque retraçant l’histoire de l’étude de l’ayahuasca. Elle a été découverte tôt, et les savants explorateurs en ont décrit les effets depuis plus de 300 ans, comme en témoignent ces herbiers.

A cette occasion, j’ai découvert une science dont j’ignorais l’existence : l’ethnobotanique…

3. Les expériences psychédéliques

« This is the most powerful drug I have ever experienced« . Ce sont les termes employés par William S. Burroughs, écrivain de la beat generation, pour décrire son expérience d’ingestion de l’ayahuasca.

« Elle peut induire des états modifiés de conscience avec une modification des ressentis corporels, émotionnels et/ou intellectuels et une altération du vécu spatio-temporel. Des vécus angoissants sont fréquemment décrits ; des prises de conscience peuvent survenir. Certains pensent cette expérience comme l’induction d’une régression (sur le plan personnel, groupal et même transpersonnel) qui permettrait des vécus d’introspection, des ouvertures sur l’inconscient ou encore des expériences spirituelles et mystiques.« 

Certains scientifiques insistent sur l’importance, voire la primauté des « cadres » (en anglais, « set / setting ») dans la prise de psychotropes. L’utilisation de ces deux termes par Thimothy Leary a abouti au modèle « substance-set-setting » de Zindberg (1983).

« Ces états dépendant :

  • des molécules psychoactives du produit ;
  • du cadre interne (le “set”) : c’est l’état physique, psychologique, émotionnel et spirituel de la personne ; les attentes, la motivation et l’intentionnalité du sujet en font partie, ainsi que la préparation ayant précédé ou non l’ingestion ;
  • du cadre externe (le “setting”) : c’est l’environnement au sens large comprenant les stimulations sensorielles du lieu de prise, le contexte culturel et la législation locale, le rituel mis en place, la présence d’un tiers de confiance, etc. Les états internes et les perceptions de l’expérience par les personnes observatrices en font également partie ».

Une petite pièce noire présente d’autres expériences psychédéliques, dont l’une à partir d’une lumière que l’on doit fixer en fermant les yeux… Il devrait me manquer l’un des « cadres », car cela n’a abouti à rien… Alors que d’autres créent des oeuvres comme celle-ci!

4. Pour pousuivre avec l’art…

Vous avez déjà vu une poterie. En voici une deuxième, que je souhaite partager avec vous.

L’ayahuasca est utilisée pour teindre les textiles, ou dessiner sur eux…

Une vidéo montre une artiste shipibo en train de faire macérer les écorces, et de préparer la « boue » qui servira à de liant.

La graphie se fait avec des sortes de petits poinçons plats, dont la largeur définit celle du trait. Et voici le résultat… Bluffant, non?

J’espère que vous avez été aussi intéressé-e que moi en découvrant les liens entre psychotropes, chamanisme et arts, grâce aux Shipibo-Konibo. Une photo de l’un d’entre eux avant de les quitter?

Quittons-les, et quittons le Musée, non sans un regard sur un totem gigantesque…

La nuit est tombée, et les jardins du Musée sont parés de cierges lumineux, qui ne portent pourtant pas ombrage à la Vieille Dame…

Visions chamaniques (1)

Adepte de Mircea Eliade lors de mes études, déjà auparavant intriguée par les rituels grecs anciens, puis ayant assisté à une séance de transe chez les Gnaouas au Maroc, etc. Bref, j’ai toujours été fascinée par le chamanisme. Or voici qu’une affiche m’apprend que le Musée du Quai Branly propose une exposition intitulée « Visions chamaniques ».

Sans prendre la peine d’en savoir davantage sur ce qui est proposé (notamment sans lire le sous-titre!), je m’y précipite par cet après-midi d’automne froid et pluvieux. Personne à la billetterie… Ah si! un homme… et le responsable de la sécurité qui m’oblige à me placer derrière lui! Me voici dans le musée, direction l’exposition, par la « rivière » de mots qui coule sous mes pieds, puis l’escalier qui conduit à l’espace consacré. En passant par une statue sexy…

Première surprise : la découverte de l’ayahuasca. J’avoue que je n’en avais jamais entendu parler. Ce n’est pas un être humain, non, même si on peut en adopter…

« Aidez-nous à poursuivre ces actions de conservation en adoptant une liane d’Ayahuasca ou une autre plante-maîtresse »

Eh oui, c’est une liane qui est ainsi qualifiée sur ce site. Bien sûr, je me suis précipitée sur mon ordi connecté pour savoir ce qu’est une « plante-maîtresse ». C’est une plante qui enseigne, comme les humains. L’ayahuasca est d’ailleurs sur un autre site dénommée « Mère ayahuasca ».

« Plante maîtresse visionnaire et instructrice des plans multi-dimensionnels. Découverte depuis des millénaires par les hommes Médecine d’Amazonie et utilisée à l’origine pour diagnostiquer et soigner les maladies physiques et émotionnelles, pour les guérir sur le plan spirituel. »

Citons parmi ces plantes « Ushpawasha Sanango, Chiric Sanango, Chacruna, Ajo Sacha, Mucura, Uchu Sanango, Bobinzana et Coca« .

Donc l’exposition porte sur cette plante et ses effets sur celles et ceux qui l’ingèrent dans un breuvage « composé de deux ingrédients: la liane Ayahuasca (Banisteriopsis caapi) et les feuilles de chakruna (Psychotria viridis)« , dont la première vidéo (elles sont très nombreuses en proportion de la petite taille de l’exposition) explique qu’il fait d’abord vomir avant de provoquer les hallucinations qui permettent de créer.

Oui, de créer. Des oeuvres d’art. Car les membres de cette peuplade amazonienne, les Shipibo-Konibo, s’en servent pour exploiter dans des arts divers (peinture, sculpture, broderie, poterie) comme en médecine les effets psychédéliques de son absorption.

Je n’en ai pas bu. Mais j’ai pu avoir un aperçu de ses effets grâce à la réalité virtuelle. Ce fut la deuxième surprise. Un casque m’a entraînée dans un univers incroyable, où les serpents entraînent dans un tourbillon vertigineux, par exemple. Tellement vertigineux que j’ai dû abandonner la projection au bout de quelques minutes (elle en dure 18) car j’étais prise de vertige!

Il n’est pas le seul Occidental à avoir tenté l’expérience, comme en attestent quelques oeuvres d’artistes européens ou américains, qui ont remplacé la mescaline par ce breuvage.

Vous l’aurez compris, toute l’exposition tourne autour de la plante, notamment en suivant l’histoire de la botanique, de la préparation du breuvage, puis de la production des diverses oeuvres. Et je dois dire que c’est passionnant. Et intrigant. Comment peut-elle conduire à des extrêmes comme ces sculptures et peintures aux formes étranges et aux couleurs vives, comme à ces textiles ou poteries aux motifs extrêmement géométriques, symétriques, et d’une finesse extraordinaire, troisième surprise de ce parcours muséal qui m’a emmenée bien loin de la grisaille parisienne et de mon travail…

Je vous propose donc un premier aperçu de ces oeuvres. Les autres feront l’objet du prochain article (je ne veux pas vous lasser!)

J’échangeais dernièrement sur la place du vide dans les tableaux… Ici pas de vide, comme vous pourrez le voir sur le détail de la peinture qui suit.

Une sculpture m’a particulièrement marquée, à ce propos. En voici trois détails :

J’aimerais être initiée, pour mieux comprendre tout ce qu’elle représente et symbolise!

Les animaux sont omniprésents, que ce soit en peinture, sculpture ou poterie.

Un mariage (d)étonnant : viole de gambe et hip-hop

Lorsque j’ai réservé pour ce spectacle, annoncé le 7 novembre au Théâtre 13 (dont je vous ai déjà parlé à moults reprises, tant sa programmation est exceptionnelle), j’étais un peu hésitante, car le hip hop n’est pas de mes danses préférées. Mais, la curiosité aidant, me voici, en ce mardi soir bien frais, franchissant le seuil du centre commercial de la Place d’Italie. Relooké, soit dit en passant, avec une peinture plus que voyante! Je n’en ai pas trouvé de photo, mais j’irai vous en faire une dès que possible. Au fait, pourquoi ce nom d’Italie « deux »? Y a-t-il un centre « Italie un(e) »?

Mais revenons dans la salle noire et bien aménagée de ce qui fut le Grand Ecran Italie, cinéma qui permit aux promoteurs, à l’époque (fin des années 80), de construire ce complexe immobilier hideux.

C’est le chorégraphe lui-même, Mourad Merzouki, qui introduit le spectacle. Emu ou ivre? je ne sais… Toujours est-il qu’il a bien du mal à lire le texte préparé! Ce que je comprends mal, étant donné qu’il est à l’initiative de ce programme. A moins que ce ne soit un subterfuge pour ne pas avoir l’air de trop remercier les « sponsors »? Je n’ose le penser… Quoique… Bref, il explique ce qu’est le festival Kalypso, qu’il a créé en 2013, festival dédié au hip hop, puis explique comment il en est arrivé à marier deux éléments de cultures apparemment si éloignées : la viole de gambe, instrument de la Renaissance qui fut très à la mode dans certaines cours, royales ou non, avant de disparaître pour réapparaître tout récemment, et le hip hop, danse née 5 siècles plus tard, au départ dans des milieux plutôt plébéiens…

Puis ce fut le moment de la danse… Les mots me manquent pour exprimer la magie de ce spectacle…

Imaginez une jeune femme, robe ample, cheveux longs dénoués, jouant de l’instrument sur une sorte de traîneau glissant sur la scène au gré du mouvement qu’impriment les danseuses et danseurs… Une musique tantôt suave, tantôt envoûtante, tantôt vive et entraînante…

Quant à la chorégraphie, qu’en dire, sinon qu’elle est remarquable, et que les quatre artistes semblent glisser comme sur la glace, ondoyer comme des sirènes, virevolter tels des elfes gracieuses dans les brumes nordiques…

Bref, vous l’aurez compris, un spectacle enchanteur tel qu’on aimerait en voir plus souvent, tant il nous entraîne dans le monde de la Beauté Pure…

Bien sûr, je ne puis vous montrer des images du spectacle lui-même, mais je vous ai enregistré un tout petit extrait de la suite de celui-ci, lors d’un des xièmes rappels de la foule enthousiaste. Il ne restitue pas l’ensemble, car se situe un peu à part, en insistant sur l’interculturalité, comme vous le constaterez.

Mais vous pourrez voir bien d’autres vidéos, teasers comme extraits, sur les chaînes du net… Je me contenterai donc de vous offrir quelques photos de la troupe (pas toujours très bonnes, hélas, par manque de lumière et d’un appareil performant).

Exposition collective au Tréport

J’ai toujours une crainte quand on me parle d’exposition collective… Comme, d’ailleurs, je préfère une exposition autour d’un-e artiste à la visite d’un musée « traditionnel ». Mais parfois, cela « fonctionne ». C’est le cas pour celle de la Galerie Résonances, en cette fin d’année 2023.

Variété d’oeuvres, mais aussi variété d’arts et de techniques. Je ne présenterai pas dans cet article l’ensemble des artistes, et encore moins des commentaires critiques sur leur travail. Et préfère zoomer sur quelques-unes de celles-ci, qui ont particulièrement retenu mon attention.

Depuis que je l’ai vu travailler, je suis fascinée par le travail méticuleux qui aboutit aux oeuvres en linogravure… Une confidence : j’ai regretté de ne pas être plus douée de mes mains quand je n’ai pas pu participer aux ateliers que l’artiste a animés en ce même lieu, pour le plus grand plaisir des néophytes.

Témoignent de la patience et du talent nécessaires ces deux plaques de Jack Guerrier, aussi doué pour les beaux-arts que pour la littérature, comme en témoignent les poèmes dont l’écrin n’est autre qu’une linogravure, poèmes dont j’avais eu l’honneur, voici quelques temps de lire l’un d’entre eux. Pour cette exposition, il présente en quelques lignes ses oeuvres.

Hypothèse de la rédactrice : l’atelier imaginaire fait référence au « Café imaginaire », que vous pouvez découvrir dans ce blog.

J’ai sélectionné pour vous deux linogravures, dont l’une m’a littéralement séduite, tandis que la seconde m’a questionnée (positivement, bien sûr!)

Je ne parlerai pas de Jean-Claude Boudier, que je vous ai déjà présenté sur ce blog, ni de Micheline Bousquet, dont j’ai également déjà parlé, et qui nous a quitté-e-s trop tôt… Mais je m’arrêterai sur un tableau et une sculpture d’un autre artiste, que je n’apprécie pas humainement, à cause de sa morgue, de son sans-gêne et de son mépris des Autres (un exemple : lors du vernissage, il est arrivé largement en retard, et peu discrètement, n’a pas rejoint les autres artistes et, dans le public, s’est mis à parler à haute voix à certaines personnes, sans vergogne, pendant les prises de parole de ses collègues… puis est reparti directement, sans souci des personnes venues voir ses oeuvres). Je fais donc le choix ici de vous « montrer » ce qu’il fait, et que j’ai apprécié, mais ne citerai pas son nom. Les titres évoquent deux animaux : l’éléphant et… je vous laisse deviner celui de la sculpture.

Dans un coin de la galerie, une série de tondos tranche avec les parallélépipèdes…

Même si l’artiste, Philippe Colin, qui les a créés a fait le choix d’exposer aussi un petit carré discret – ou pas, car on ne peut s’empêcher de se questionner sur l’objectif de sa présence à cet endroit.

En quoi la forme géométrique du support contraint-elle ou au contraire libère-t-elle le peintre? Les oeuvres dénotent la dynamique de recherche de l’artiste. Qu’il s’agisse de mouvement, de couleurs, d’apports de matière « naturelle » comme les fleurs de bougainvillés ou d’orchidée que l’on voit sur certains tableaux ci-dessus. Ou d’exploitation de pigments naturels, comme l’indigo acheté sur les marchés de Conakry ou de N’Zérékoré.

Indigo qui a donné lieu voici peu à un autre atelier, toujours à la galerie, durant deux sessions où chacun et chacune a pu s’exercer à sa préparation et son utilisation.

Je terminerai par un petit mot à propos du vernissage lui-même, sous la houlette de celle que je qualifie de « tisseuse de liens », Sylvie Henrot. Elle a cette fois voulu placer l’art comme médium de paix, en cette période qui en a tant besoin et au moment où l’on vient de se remémorer l’une des grandes guerres qui a marqué notre histoire. « L’art apporte l’apaisement. Pourquoi s’en priver? Car…en vérité, je vous le (re)dis « qui veut la Paix, prépare la Paix« , a-t-elle déclaré en introduction. Chaque artiste (sauf les deux dont je vous ai parlé plus haut, l’une défunte et l’autre méprisant) ont pu prendre la parole, préparée pour certains, improvisée pour d’autres.

Sur la photo ci-dessus, durant l’exposé de Philippe Colin, on voit de dos, à droite, Didier Debril, qui accompagne la création artistique de ses ami-e-s par d’autres créations, notamment musicales, ou en saisissant leur univers et leurs gestes dans de superbes vidéos. Et l’amitié qui unit les un-e-s et les autres fait chaud au coeur en ces temps de marchandisation de l’art qui entraîne la concurrence entre les créateurs créatifs…

« Ce ne sont pas des vrais! »

C’est un petit garçon qui s’est ainsi exclamé… Sa famille avait cru lui faire plaisir en l’emmenant à l’Atelier des Lumières. Erreur ! Tout ce qu’il a apprécié, c’est de sauter de flaque en flaque de lumière sur le sol, pendant les trois quarts d’heure qu’a duré la séance. Et il n’avait qu’une envie : en sortir!

Les adultes, elles, avaient pris plaisir à admirer les photos défilant sur les murs.


Quant à moi, j’ai apprécié de me « poser » dans la « Tour des Miroirs ». J’en ai rapporté quelques photos que je partage avec vous…

Mais il manque la musique, souvent « planante », qui nous éloigne de la tempête environnante et des bruits de la rue. Aux yeux d’un petit garçon, ce n’est pas le plus grave. Puisqu’il manque l’essentiel : « Ce ne sont pas des vrais! »

Marco Polo à l’Opéra de Nice

Dans le train qui me ramenait vers le sud, je cherchais les activités possibles pour ce week-end. Un certain choix, je dois dire, pour cette soirée de vendredi, jour de vacances scolaires. Dont une représentation à l’Opéra de Nice : Marco Polo. L’occasion de revoir ces lieux, et d’une sortie avec de jeunes amies. L’affiche, qui plus est, était alléchante, non?

J’avais oublié que l’Opéra de Nice est comme un théâtre exigu, donc tout en étages… et me voici au 5ème de ces étages, dénommé « Amphithéâtre ». Pour une sujette au vertige, une catastrophe! Je n’ai donc que moyennement pu profiter de la première partie. Nous sommes tous descendus au parterre pour la seconde!

Spectacle déroutant, aux dires des 7 personnes qui constituaient notre groupe. Montrant la déchéance d’un empereur… Mais le reste a semblé peu compréhensible aux ignares que nous sommes. Car je pense qu’il faut avoir lu le livre qui a inspiré l’oeuvre, pour mieux comprendre.

Livre lui-même très déroutant, qui évoque 55 « villes invisibles », sur une thématique ainsi explicitée :

« Les villes comme les rêves sont faites de désirs et de peurs, même si le fil de leur discours est secret, leurs règles absurdes, leurs perspectives trompeuses ; et toute chose en cache une autre. — Moi, je n’ai ni désirs ni peurs, déclara le Khan, et mes rêves sont composés soit par mon esprit soit par le hasard. — Les villes aussi se croient l’ouvre de l’esprit ou du hasard, mais ni l’un ni l’autre ne suffisent pour faire tenir debout leurs murs. Tu ne jouis pas d’une ville à cause de ses sept ou soixante-dix-sept merveilles, mais de la réponse qu’elle apporte à l’une de tes questions. » (Italo Calvino)

Petite information au passage : une architecte péruvienne, Karina Puente, propose 55 oeuvres, chacune représentant une de ces « villes invisibles », qu’elle a dotées de prénoms féminins.

Voici la présentation de l’ouvrage d’Italo Calvino dans un article fort intéressant, qui le traite, lui, de « dépaysant ».

« Dans Les villes invisibles (Le città invisibili, 1972), Italo Calvino met en scène l’empereur Kublai Khan et Marco Polo. Le premier ne peut visiter toutes les villes qu’il a conquises, et il demande au second de voyager pour lui et de les lui décrire. Selon un ordre savant, Marco Polo décrit des villes merveilleuses, tellement extraordinaires qu’elles pourraient être inventées tout autant qu’exotiques. L’ailleurs, à travers ces descriptions et les dialogues qui s’y intercalent, est donc aussi bien géographique qu’onirique, mais aussi linguistique (l’échange entre les personnages est freiné par un problème de langue). On analyse ici les multiples valences de l’ailleurs, dans un texte qui est sans cesse excentrique, excentré, énigmatique. »

Aquarelle de Sylvie Perrot

Si j’avais su cela avant, j’aurais sans doute mieux compris l’étonnant hiatus entre deux scènes. A commencer par les deux premières : à la deuxième, je me demandais comment on était passé de la salle du trône en Asie, où Marco Polo proposait quelques pacotilles à l’empereur, à ce qui semblait être la préparation d’une fiancée pour son mariage!

Côté mise en scène, rien de bien nouveau. Et j’ai trouvé quelque peu stéréotypée l’évocation de l’Asie. A commencer par l’insistance sur la couleur rouge.

Le rythme global est haché par l’alternance répétée, sans transition, ce qui « perd » le/la spectateur-e en permanence.

Mais la chorégraphie est intéressante, et il faut saluer les prouesses des danseuses et danseurs, dont certain-e-s font preuve de qualités exceptionnelles. Seuls, à deux, en groupe… une danse vive, laissant une large part aux « glissements », à mi-chemin parfois du classicisme et du burlesque. Une mention particulière, à mon goût, pour l’allusion aux derviches, fort réussie.

Les articles lus a posteriori confirment mon impression, comme celui-ci:

« La pièce a tous les ingrédients d’une réussite qui n’est pourtant pas totalement au rendez-vous: qui n’a pas lu l’argument peine à comprendre ce qui se joue sous ses yeux, parce qu’au lieu de rester sur le premier degré du voyage et de la lutte entre les deux hommes s’ajoute une dimension philosophique que la danse peine à faire comprendre. La splendeur n’est pas au rendez-vous. Si les costumes de Jean-Pierre Laporte sont magnifiques, son décor n’a pas les moyens de l’opulence et ne se résout pas à une sobriété qui sauverait la mise. »

Une divergence cependant avec son auteure : je n’ai pas adhéré au personnage campé par Eric Vu-Han, qui, tout en finesse pour évoquer la spiritualité, me semblait manquer de puissance pour l’incarnation d’un empereur tel que Kubilaï Khan, souverain de l’Empire Mongol de 1260 à 1294. En voici quelques représentations artistiques:

Le danseur qui incarne Marco Polo est plus crédible à mon sens.

Le jeune Vénitien a en effet 17 ans quand il entre au service de l’empereur, avec son père et son oncle. La jeunesse, l’impatience, l’esprit un peu rebelle du jeune homme sont bien rendus par Alessio Passaquindici.

Ce que je me dis à présent, c’est que je voudrais m’informer davantage sur ce séjour de Marco Polo auprès de l’empereur, lire l’ouvrage d’Italo Calvino, puis revoir le ballet. Et reste une autre question : le traitement de la musique de Francis Poulenc… je ne suis pas assez experte pour en juger, mais cela m’a questionnée…

Les 4 « derviches »

Des personnages symbolisant différents univers

En rouge, l’empereur. En blanc, le jeune Vénitien

Melting-pot muséal

Après l’hospice, le musée de plein air, l’exposition Zao-Wou-Ki, vous espériez en avoir fini avec le musée d’Issoudun? Eh bien non, car il reste… tous les autres espaces de la vaste aile moderne dont je vous parlais naguère.

D’abord, un « enclos » Léonor Fini. J’ai eu envie d’utiliser ce terme, car je n’ai vraiment pas compris la situation étrange de cet espace qui présente une pièce de sa demeure, quelques photographies et de rares oeuvres.

Pourquoi l’artiste aussi fantastique que fantasque ici? je n’ai pas compris… Mais j’ai apprécié la photographie (hélas ici mal reproduite) de la Femme aux innombrables amants, tous aussi brillants que passionnants, et aux 17 chats (il a fallu attendre la mort du dernier pour liquider l’héritage!).

Derrière cette « parenthèse » au sein de l’expo Zao, un vaste espace dédié à des oeuvres contemporaines, dont certaines ne manquent pas d’humour…

Elles sont de Michel Gérard, un artiste français né en 1938 (avec un point d’interrogation pour le Musée Beaubourg), et résidant essentiellement à New York.

Une mention spéciale pour ces parachutes…

Et puis, sans transition, les visiteurs/euses se trouvent plongé-e-s dans une pénombre, au milieu de… pirogues… miniatures ou de taille à faire peur aux ennemis ou aux divinités maléfiques, voire aux sirènes!

Pas d’exotisme sans masques, n’est-ce pas? Les voici donc, pour que vous ne soyez pas déçu-e-s, avant de quitter, je vous le promets, ce musée qui m’a retenue 4 jours (pour l’écriture), alors qu’il me reste la suite du voyage vers Nice à vous narrer, sans compter ce que j’y ai vécu avant de revenir à Paris, d’où est écrit ce texte!

Mais je préfère vous laisser sur ce penseur (pas de Rodin, non) et le Soleil en perspective, au bord de la fraîche rivière. Les 4 éléments : (plein) air, eau (onde pure du cours d’eau), terre (pas à prouver!)… et feu, me direz-vous? Mais le bronze, bien sûr!

Zao Wou Ki : l’Oeuvre gravé et imprimé (2)

Comme je le disais précédemment, ce que j’ai particulièrement apprécié, ce sont les collaborations entre l’artiste et les écrivains. Volontairement au masculin, car je n’ai pas vu de femmes parmi les auteurs…

Textes et illustrations se subliment, sans que l’on puisse décider qui met l’autre en valeur.

Jugez-en plutôt, au travers des quelques exemples qui suivent.

Jean Lescure avait fait la connaissance de Zao Wou Ki dans les années 50, mais c’est vingt ans plus tard (1972) que ce dernier illustrera de 8 eaux-fortes les poèmes consacrés à l’Etang, écrits dans la ferme de Bouzy-la-Forêt où l’écrivain se retire régulièrement.

Je ne suis pas parvenue à savoir comment Jean Frémon et le peintre s’étaient connus. Certes, ils fréquentaient les mêmes milieux artistiques, mais l’écart d’âge est considérable… Toujours est-il qu’en 1991 paraît un recueil du premier, avec des eaux-fortes du second…

Un point commun entre l’ouvrage qui précède et celui qui suit : l’éditeur, Thierry Bouchard. Il pourrait peut-être m’apporter les réponses?

Eaux-fortes, gravures, lithographies… les techniques varient, mais l’on reconnaît la « touche Zao » dans ces différents ouvrages… Et ce dernier m’a permis d’apprendre le sens d’un mot que je connaissais dans d’autres contextes : « frontispice ». A savoir, « gravure placée en face d’un titre »!

Il serait dommage, me semble-t-il, de quitter l’univers littéraire sans une citation de René Char, qui m’a aussi permis d’apprendre un terme ignoré de l’ignare que je suis : « coudoyer »…

Ce texte est extrait d’un ouvrage co-signé avec Zao Wou-Ki, « Effilage du sac de jute ».

Voici sa présentation par un admirateur du peintre, Dominique de Villepin :

« Ici, le désir de peinture d’un poète a rencontré le désir de poème d’un peintre. Zao Wou-Ki et René Char s’y entretiennent. L’un et l’autre ont exprimé souvent ces quêtes complémentaires, René Char avec Georges Braque, avec Joan Miró, avec Giacometti, avec Vieira da Silva et Zao Wou-Ki avec Henri Michaux, avec Yves Bonnefoy, avec Roger Caillois, exemples parmi tant d’autres. Des étincelles splendides se sont constellées dès avant cette brassée de tisons éclatants. C’est pourquoi il est plus juste de dire que l’oeuvre commune a vu le jour. Elle a fait son chemin depuis les ténèbres de l’incréé jusqu’à la lumière, enfant exposé. Elle a été le terme d’un devenir, d’un échange façonné par le temps. Lumière et matière – voilà de quoi il s’agit. […] »

Zao Wou Ki : l’Oeuvre gravé et imprimé (1)

Sans faire de parisianisme outrancier, on ne s’attend franchement pas à ce que l’expo Zao de l’année ait lieu à Issoudun! Et pourtant!

Je vous ai déjà présenté l’Hospice Saint Roch et ses jardins, mais ai soigneusement évité de vous faire pénétrer dans l’aile moderne du musée, qui abrite une riche collection d’oeuvre du peintre.
Bien rangées… rires… à savoir, classées en fonction des dates. Souvenez-vous : il est né en 1920 et mort en 2013, cela en fait, des décennies! et des changements de style, des recherches, des expérimentations de techniques, et surtout des rencontres.

« Une donation exceptionnelle d’estampes de Zao Wou-Ki est venue rejoindre les collections du musée d’Issoudun en décembre 2022. Françoise Marquet-Zao est à l’origine de cette donation constituée de 353 estampes et 27 livres de bibliophilie de l’artiste Zao Wou-Ki (1920-2013). L’exposition « Plage de Papier » présente dans un parcours chronologique une sélection de 200 estampes de cette donation auxquelles viennent s’ajouter les prêts de 7 œuvres (Huile, encre, aquarelle) issues de collections privées. » (site officiel)


Car je dois dire que ce qui m’a le plus intéressée et marquée, durant cette visite, est l’incroyable diversité des techniques, et les associations avec des écrivains variés.

Pas question que je vous refasse le catalogue (fort bien conçu, soit dit en passant) de l’expo… Juste un aperçu, avec, dans un second temps, une focalisation sur Zao illustrant de la littérature.

Vous l’avez compris, le parcours est chronologique. Commençons donc fin des années 40 et années 50…

Une présentation des outils de l’artiste…

Continuons en grappillant parmi le nombre impressionnant d’oeuvres…

A ce moment du parcours, ça s’est gâté pour moi : une exposition Leonor Fini vient l’interrompre brutalement, puis on se retrouve devant des oeuvres de dates variées. Alors ne comptez pas sur moi pour une chronologie parfaite… mais quelques coups de coeur, oui!

Et en particulier ces deux oeuvres du tout début de l’expression artistique partagée du jeune Zao Wou Ki, qui me touchent profondément… peut-être parce qu’elles évoquent les voyages, la mer, la voile, et qu’elles font écho aux gravures rupestres?

Art et Nature

Nous voici maintenant dans les jardins du musée d’Issoudun, aperçus depuis l’Hospice Saint Roch. Des oeuvres résolument « modernes », avec une scénographie savamment réfléchie. Approchons-nous du « soleil » déjà présenté dans l’article précédent…

En réalité, deux « soleils », qui offrent en ombres comme un cadran multiple…

Est-ce Icare qui fonce, perché sur un Bucéphale échevelé, vers l’Astre dédoublé?

Nuages, nature plus ou moins travaillée, édifices anciens ou modernes participent de la production d’oeuvres éphémères autour d’autres plus durables.

L’eau coule… courant libre dans la rivière parallèle, qui aurait inspiré Monet…

… flot en circuit fermé dans une oeuvre colorée, devant laquelle je serais restée des heures, tant elle offre d’éphémères tableaux…

Difficile à saisir en photographie! Mais au moins j’ai tenté!

Je ne vais pas tout vous présenter… Il faut que vous ayez envie de découvrir par vous-même, n’est-ce pas? Mais je ne voudrais pas arrêter sans montrer au moins une image d’une oeuvre que j’ai particulièrement appréciée par son ingéniosité, son audace et les discours que l’on pourrait broder autour…