Empreintes

Le mois dernier, j’avais découvert la remarquable dynamique culturelle d’un petit village normand, Longueville-sur-Scie. Je n’ai hélas pas eu le temps de relater ici cette visite d’une propriété extraordinairement vivante, celle de Pierre et Bernard, qui organisent chez eu des expositions, telles que « De l’Art en ce jardin« , et des concerts, tout au long de l’année… j’essaierai de le faire, promis.

Lors du vernissage, j’avais fait la connaissance de Sylvie. Elle m’avait expliqué qu’elle gérait un espace artistique créé dans… une maison de santé! MédiScie. Or, co-incidence, la semaine dernière, une amie artiste m’a justement envoyé une invitation pour un vernissage : elle allait exposer en ces lieux.

Me voici donc, en premier samedi de juillet plutôt frisquet, sur les petites routes normandes, en direction de Saint Crespin, village d’un peu plus de 300 âmes (depuis le concile de Trente, y compris les femmes!), qui jouxte Longueville, dans la vallée de la Scie. Et je n’ai pas regretté la petite heure de route! D’abord, parce que les paysages sont très beaux et apaisants. Ensuite, parce que chaque hameau recèle des trésors d’imaginaire architectural. Enfin, par ce que j’y ai vécu.

Le rendez-vous se situait à l’église Saint Crespin, du village éponyme. Mais il était précisé qu’une promenade nous conduirait ensuite à la maison de santé MédiScie, puis à l’EHPAD du village, où aurait lieu un concert. Et c’est effectivement ce qui s’est produit. Je ne vais pas tout vous raconter, ce serait trop long. mais plutôt exprimer le plaisir ressenti à constater que des personnes bénévoles et bienveillantes peuvent produire un évènement exceptionnel, dans des sites inattendus, en mobilisant un grand nombre d’acteurs, des habitant-e-s aux artistes.

Empreintes

Empreintes de vie. Empreintes de morts.

Empreintes de la Nature. Empreintes de l’Homme.

Les promesses du titre ont été tenues.

Dans le premier site, l’église, il a été fait le choix de présenter des oeuvres d’artistes qui ont exploité des techniques diverses pour fixer des empreintes. Depuis celles d’un tyrannosaure jusqu’à celles de légers feuillages.

Dans le second, une symphonie de formes et de couleurs. Ici, les empreintes allient les souvenirs du passé, comme ces blockhaus tombés des falaises, aux vécus émotionnels, la poésie d’Anna de Noailles à la prose si poétique de Colette, la calligraphie au tissage, le noir et blanc, décliné en nuances de gris, aux couleurs éclatantes des peintures d’enfants de maternelle…

Enfin, des oeuvres collectives, dans la rue, et d’autres plus personnelles, à l’EHPAD… Une richesse et une variété époustouflantes…

Ce petit miracle, on le doit entre autres à trois femmes. Sylvie Auger, d’abord, à la fois organisatrice et tisseuse de liens. C’est à elle que l’on doit l’initiative, mais aussi la mobilisation d’autant d’artistes de régions différentes.

Sophie Doré, aussi. La maire du village. Elle a été présente, souriante et aimable, tout au long de l’événement. Et n’a pas « fui » à toutes jambes une fois les discours achevés, comme son collègue du Conseil Départemental. Sans doute un des « moteurs » de la vie culturelle du village. Mais aussi investie dans celle de l’EHPAD, où sa maman a travaillé jadis comme aide-soignante.

Anne Legrand, enfin. Une directrice pleine de PEPS : on la trouve à l’église, on la revoit à l’EHPAD, tantôt promenant les résidentes, tantôt servant boissons et petits fours… Accompagnée de ses parents et de ses charmantes petites filles, parmi les personnes âgées. Et attentive à toutes et tous, délicate avec les concertistes qui ont bien du mal à se faire entendre.

Une belle chaîne humaine et humaniste, avec trois femmes comme « maillons forts »… et une belle expérience vécue dans ce petit village… Merci, Sylvie, Sophie et Anne! Mais aussi Sébastien, Pierre et Bernard… Sans oublier Thierry, artiste si souriant et hospitalier… je vous en reparlerai… comme je vous présenterai quelques aspects des oeuvres exposées et de leurs auteur-e-s…


	

Magnificat

Non, ce n’est pas de musique ni de choeur dont je vais vous parler aujourd’hui… Quoique la musique soit bien présente dans le film, mais davantage en écho au scenario et à ses fondements qu’en accompagnement de l’intrigue, contrairement à d’autres musiques de films. Film… le mot est lâché… car c’est du 7ème art dont il est question. L’affiche est elle-même riche de symboles, que je vous laisse découvrir.

« Mon âme exalte le Seigneur,
exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !
Il s’est penché sur son humble servante ;
désormais, tous les âges me diront bienheureuse. »

Qui est « l’humble servante » dans cette oeuvre si forte? La Vierge, statue abîmée abritée par des lierres en une cache sylvestre, à qui l’adolescent confie le canif avec lequel il s’auto-mutilait ? Sara la Kali, que les Gitan-e-s honorent chaque année, le 24 mai, aux Saintes Maries de la Mer? La transgenre, dont le certificat de décès révèle qu’elle a pu devenir puis rester prêtre pendant des années et sur laquelle va enquêter la chancelière diocésaine? Cette dernière elle-même, dont on découvre progressivement le drame et la richesse de sa vie passée? La jeune diacre, qui s’épanouit dans l’exercice de ses fonctions… en attendant de pouvoir devenir prêtre? Autant d’avatars de la Femme placée devant les injonctions limite contradictoires de l’Eglise catholique…

Vous le voyez, le scénario est riche… un peu trop foisonnant peut-être, il aurait pu être « purifié » à mon sens. Mais un film étonnant, prenant, émouvant à plus d’un titre, qui questionne la place des femmes dans cette Eglise qui devrait être ouverte sur le monde et accueillir chacun-e en égalité… Rassurez-vous, ce n’est pas un plaidoyer. Mais l’intrication d’histoires personnelles qui entrent en résonances.

Bref, j’ai été totalement séduite. Et le jeu des acteurs et actrices est impressionnant. Berléand assume les contradictions de son personnage. La jeune Anaïde Roland-Manuel, alias Anaïde Rozam, est lumineuse. Le choix de cette actrice a-t-il été guidé par sa ressemblance avec l’une des héroïnes du film italien au titre similaire, sorti en 1993, qui porte, lui, sur le Moyen-Age?

Avouez qu’il y a une troublante ressemblance entre la novice du film italien, incarnée par Consuelo Ferrara, et la diacre du film français, non?

Les critiques n’ont pas été tendres avec ce film. Et certains de mes amis ont trouvé le jeu de Karin Viard inégal. Mais je n’ai pas honte de dire que j’ai apprécié. Pas pour le côté « féministe ». Il est surpassé par le côté « quête de spiritualité transculturelle, transgénérationnelle, trans… tout ce que vous voudrez »…Si vous ne craignez pas les salles obscures en ce début d’été, filez vite voir ce film, vous y trouverez beaucoup de Lumière(s)…

Un lycée que j’aurais aimé fréquenter…

Avez-vous déjà été invité-e dans un lycée pour un vernissage? Moi, jamais. Aussi, poussée par la curiosité, ai-je accepté cette invitation, moi qui ai plutôt tendance à fuir les mondanités… Et je n’ai pas regretté. J’ai découvert un univers scolaire exceptionnel, et une proviseure remarquable de « peps », de dynamisme, et de « professionnalité épanouie », si vous me permettez cette expression.

Imaginez… Vous êtes dans la petite ville royale de Eu, non loin du Château des Comtes (et, voici peu, surtout de la Comtesse) de Paris. Non loin de l’ancien Collège des Jésuites, avec sa chapelle qui, elle, abrite souvent des expositions. Non loin de l’historique glacière, où l’on conservait les pains de glace venus par bateau sur la Bresle. Le long de cette rivière, justement. Verdure. Statues. On se croirait dans un jardin. La bâtisse elle-même n’a rien de très esthétique, même si l’on perçoit la créativité d’architecte en quête de modernisme. Portail : ouvert. Porte : ouverte. Personne à l’accueil. Nous errons en quête de l’espace « Galerie ». Découvrons des murs ornés de photographies, de peintures diverses… Une dame souriante arrive « Je peux vous aider? » et indique le chemin vers la galerie. Il faut sortir de l’autre côté du bâtiment, traverser une cour, longer le second, beaucoup plus moderne, lui, avec de grandes baies vitrées. Espaces verts, encore. Tables en bois évoquant les aires de pique-nique. Une passerelle semble conduire vers la ville. Nous arrivons au bord du canal qui mène du Tréport à Eu. Et trouvons enfin les lieux.

Car oui, dans cet établissement scolaire, le Lycée Anguier, a été créée une galerie d’art, inaugurée le 1er octobre 2021. Le professeur d’arts plastiques n’est autre qu’un ancien artiste, comme il me l’a expliqué, qui a conservé ses réseaux. Jugez-en à partir de ce petit extrait trouvé sur le net, concernant Thibault Le Forestier.

« Administrateur de la Fraap
Membre de l’association Flux Lem et du CRI Haute Normandie
Représentant du CAAP en Haute Normandie
Vice président de l’association des Beaux Arts de Rouen
Professeur d’arts plastiques au Lycée Anguier Eu »
« Administrateur de la Fraap
Membre de l’association Flux Lem et du CRI Haute Normandie
Représentant du CAAP en Haute Normandie
Vice président de l’association des Beaux Arts de Rouen
Professeur d’arts plastiques au Lycée Anguier Eu »

La galerie sert, tout au long de l’année, à exposer les oeuvres des élèves qu’il accompagne. Et, de temps à autres, des oeuvres d’un artiste plus connu. C’est le cas en ce pont du 8 mai. Mais, avant d’en arriver à l’exposition elle-même, je souhaiterais, si vous le permettez, poursuivre sur le lycée. Il offre une option Arts Plastiques de la seconde à la Terminale, et est en lien avec les classes préparatoires aux Ecoles des Beaux-Arts (ce n’est pas tout… il y a aussi photo, théâtre, etc.). En préparant ce texte, j’ai découvert le blog hébergé sur le site du lycée : c’est ici. Soit dit en passant, iels ont aussi un Instagram, bien sûr!

D’autres oeuvres sont exposées dans ce qui ressemble davantage à une salle à manger de restaurant bobo qu’à un réfectoire.

Même la cuisine ne ressemble pas à une cuisine…

Eh oui, ce sont bien les oeuvres de l’artiste exposé à la galerie, que vous voyez sur le mur du fond. L’Art au Réfectoire… Incroyable, non? Et superbe audace de la Proviseure, Sophie Perrat, une femme visiblement exceptionnelle, heureuse, selon elle, dans son travail et dans sa vie dans cette petite ville de Normandie, elle qui a exercé dans des établissements et des villes de plus grande importance.

Les tableaux sont ceux de Jean-Marc Thommen, qui expose ici jusqu’à la fin de l’année scolaire, ou presque.

Il vient de publier un livre, « Les stratégies de débordements », chez un éditeur peu connu EndEdition. Voici une présentation de celui-ci.

« Jean-Marc Thommen explique dans ce livre, entre autres sa façon autant de se réapproprier l’ébauche en un processus infini que dans la manière immersive de préparer une exposition (à la galerie des Jours de Lune).
Reste toujours une part d’énigme dans une telle approche autant par ce qu’elle fait que par les gestes pour la mobiliser ainsi que les phénomènes qui interrogent le créateur.
Plus particulièrement et comme le souligne Pauline Lisowski, avec Débauche d’ébauches l’artiste invente toute une série de superpositions de découpes pour jouer entre décision et indécision, commencement et recommencement.
Et c’est ainsi qu’une telle œuvre suit son cours. »

Je vous laisse maintenant continuer à découvrir cette exposition, non plus au réfectoire, mais dans la salle dédiée, la Galerie…

Vous l’avez peut-être deviné, la dernière oeuvre présentée est ma préférée… Normal, je travaille en ce moment sur « La Sombritude »…

Murmuration

Celles et ceux qui me lisent depuis longtemps ont déjà vu ce titre… Et les autres peuvent découvrir, en remontant au 27 janvier 2022, l’article dans lequel j’expliquais le ravissement de sa découverte. Mais ce n’est ni d’oiseaux ni de langage dont je vais vous parler aujourd’hui… Quoique… En y réfléchissant bien, si, je vais aussi vous parler d’oiseaux et de langage. Car c’est de danse dont il s’agit, et d’une danse qui évoque la murmuration animale, voire humaine, et le langage des membres, comme autant d’axes de vie et de liens labiles.

La salle a été littéralement transportée par l’oeuvre du chorégraphe Sadeck Berrabah, pourtant parfois décrié par les critiques. Et je l’ai été aussi. Transportée… Le mot me semble le plus juste pour décrire l’intensité de l’emprise du spectacle, avec un côté « hallucinant », dans tous les sens du terme. Je ne vais pas trop vous en parler, car il faut le voir. Absolument. Vous en penserez peut-être moins de bien que moi. Mais tentez. Allez partager avec les autres spectateurs cette alternance de « subjugation » et de « défoulement » collectifs.

C’est au 13ème art, cette salle qui propose des spectacles souvent novateurs. Et revenez me dire ce que vous en avez pensé?

L’antre d’un peintre

Quand j’ai voulu écrire le titre de cet article, je me suis posé la question : pourquoi « antre »? Pour fréquenter et avoir fréquenté de nombreux artistes dans ma vie, c’est toujours ce terme qui me vient à l’esprit, « atelier » faisant pour moi trop « laborieux », peu en lien avec la créativité débridée (hélas parfois aussi trop bridée par les contingences!). En recherchant les définitions sur CNRTL, j’ai compris… Lisez ceci:

« ANTIQ.Cavité etc. servant de demeure à certains dieux, à certains personnages de la mythologie ou de l’histoire ancienne.Antre de la sibylle (de Cumes), de Vulcain, du cyclope :

On faisait naître Mithra dans une grotte, Bacchus et Jupiter dans un antre, et Christ dans une étable. C’est un parallele qu’a fait saint Justin lui-même. Ce fut, dit-on, dans une grotte que Christ reposait lorsque les mages vinrent l’adorer. Dupuis, Abr. de l’orig. de tous les cultes,1796, p. 318.

3.Cavité, etc., servant de cachette, de refuge ou de thébaïde.Antre d’Ali-Baba, des voleurs :

Où fuir? … Où porter ma honte et mes remords? Errant depuis le matin dans ces montagnes, je cherche en vain un asyle, qui puisse dérober ma tête au supplice… Je n’ai point trouvé d’antre assez obscur, de caverne assez profonde pour ensevelir mes crimes. Guilbert de Pixérécourt, Cœlina,1801, 3, 1, p. 42.

On voit des restes de chapelles ou de temples, des colonnes encore debout, sur la roche : on dirait une ruche d’hommes abandonnée. Les Arabes disent que ce sont les chrétiens de Damas qui ont creusé ces antres. Je pense en effet que c’est là une de ces thébaïdes où les premiers chrétiens se réfugièrent dans les temps de cénobitisme ou de persécution. Lamartine, Voyage en Orient,t. 2, 1835, p. 199.

P. ext.Lieu intime et silencieux, propre au travail et au repos.Antre d’un bureau; bibliothèque (Flaubert, Colette) :

Vous n’êtes jamais venue à Croisset. Il faut que vous connaissiez mon vrai domicile, mon antre. Flaubert, Correspondance,1878, p. 138.

Roi, je pense à la vieille, une vieille femme, pauvrette et ancienne comme la mère de Villon, chez qui j’avais trouvé un refuge, un lieu inaccessible aux rats, quelques mètres cubes de silence, un antre de solitude, et, là-dedans, un lit… J. et J. Tharaud, Une Relève,1919, p. 60.

4.Local ou pièce d’habitation dans laquelle une personne se livre à des occupations mystérieuses et inquiétantes.Antre de Faust, du sorcier, de l’usurier, antres maçonniques de Paris.

B.−P. métaph. ou au fig.[Suivi d’un adj. ou d’un compl. déterminatif abstr.]Lieu (fig.) d’activités suspectes :

Vous êtes moins brumeux, moins noirs, moins ignorés, Vous êtes moins profonds et moins désespérés Que le destin, cet antre habité par nos craintes, Où l’âme entend, perdue en d’affreux labyrinthes, Au fond, à travers l’ombre, avec mille bruits sourds, Dans un gouffre inconnu tomber le flot des jours! Hugo, Les Rayons et les ombres,1840, p. 1058.« 

C’est exactement cela, pour moi : un lieu secret, retiré du monde, où un Créateur/une Créatrice se livre à des activités mystérieuses, comme tout acte de Création… Comment, avec du matériel et du mobilier aussi restreints, parvient-on à « produire » des oeuvres qui vont émerveiller les Autres et traverser les époques?

Quand on voit ou qu’on imagine les conditions dans lesquelles travaillèrent certain-e-s, cela tient du miracle. Ce n’est pas tout à fait le cas pour Debufe, dont, après vous avoir présenté quelques tableaux, je vais vous faire visiter l’atelier. En effet, celui-ci, sis au troisième étage du Musée- dont vous avez déjà fait le tour sans que je vous y laisse vraiment pénétrer, autrement que par une photo ancienne – est une très vaste pièce très bien éclairée par d’immenses verrières. Le rêve pour un-e artiste!

« Lorsque Guillaume Dubufe s’installe avenue de Villiers en 1878, il aménage son atelier au 1er étage (actuel Salon rouge) et y travaille pendant dix ans.
En 1889, Dubufe fait surélever le bâtiment : l’atelier du premier étage devient la chambre au décor oriental de Madame Dubufe tandis que le peintre installe son atelier au 3 e étage (actuel atelier gris). Le décor de cet
atelier était très riche : papier peint à motifs, rideaux de velours, draperies, tapis orientaux… et même un piano demi-queue. Les grandes verrières et l’orientation au nord permettaient d’avoir la meilleure lumière pour peindre. Sur la façade, on aperçoit une poulie qui servait à monter les grands formats dans l’atelier du 3 e étage.« 

Mais plus étonnant encore : l’atelier ne contient que des oeuvres d’un autre peintre, Henner, qui, lui, officiait dans un local beaucoup moins confortable, à en juger par les photos accessibles.

Cet atelier était situé 11 Place Pigalle, dans un quartier nettement moins cossu que la Plaine Monceau. Mais quel charme!

Bref, si vous avez suivi mes pérégrinations dans l’histoire des deux peintres, ce que je vais vous faire visiter, c’est l’atelier de Debufe mais servant d’écrin aux oeuvres de Henner. Capito?

Le matériel exposé ci-dessus provient de l’atelier d’Henner jeune, à Strasbourg. Un extrait du Livret proposé par le Musée explicite la palette du jeune peintre.

« Les nombreuses lettres que le peintre envoie d’Alsace à son neveu Jules à Paris pour lui demander de lui apporter du matériel nous renseignent sur ce qu’il utilise : de grands tubes de blanc, de noir d’ivoire et d’ombre naturelle, de petits tubes de jaune de Naples, d’ocre jaune, de bleu de cobalt, d’huile blanche et d’essence de térébenthine, du « bithume » (sic), de « quelques feuilles de ce papier de cuisine et un petit flacon d’encre bien noire », de « quelques tortillons de ceux qui sont sur mon bureau dans ma chambre et encore deux crayons sanguine », d’un compas, de feuilles de papier de verre et de papier calque végétal. On sait qu’il utilisait également du bleu de Prusse, du brun-rouge et du vermillon. »

Je vous avais parlé de la Femme, mais, comme vous le voyez, il n’a pas peint qu’Elle… Et pas de mélange au musée: les femmes d’un côté, les hommes de l’autre…

Il est un aspect sympathique de ce peintre, que je n’avais pas relevé dans la visite (dommage!) : c’est le fait qu’il ait encouragé la créativité des femmes de son époque. Nous avons parlé de l’écrivaine en début de ce texte. Mais il fut aussi des peintrEs, qui n’avaient pas accès aux Beaux-Arts. Henner créa pour elles « L’Atelier des Dames », et y enseigna 15 ans durant (de 1874 à 1889) à des artistes comme Madeleine Smith, Juana Romani, Germaine Dawis, Dorothy Tennant. Elles posent pour lui, à l’occasion.
Ainsi, Madeleine Smith, qui deviendra Mme Champion et lèguera, avec sa soeur Jeanne, deux demeures voisines dans un « château », à Nogent, qui deviendront la Maison des Artistes, pour les artistes démunis.

Juana Romani, je vous en ai déjà beaucoup parlé lorsque j’ai retracé ma visite au Musée Ferdinand Roybet : cette jeune Italienne, modèle devenue peintre, qui sombra dans la maladie psychique très vite. On raconte que le décès de Henner précipita sa fin… Vous l’avez vue dans l’article précédent : l’Alsace attend, c’est elle. Le modèle à la longue chevelure rousse, encore elle. Et Henner fit son portrait, en tant cette fois qu’objet et non modèle.

Marie-Eugénie Gadiffet-Caillard a servi de modèle également au peintre. Pour ce « portrait de femme », mais aussi pour l’inquiétante « Religieuse ».

Portraitiste, elle débute au Salon de Paris en 1877 et devient sociétaire du Salon des Artistes Français (je vous ai déjà parlé de ces deux Salons dans un article précédent) à partir de 1783.

Dorothy Tennant est anglaise, elle. Plus connue sous le nom de Lady Stanley, car elle fut l’épouse de l’explorateur. Je n’ai pas identifié de tableau dont elle aurait à coup sûr été le modèle. Mais sa peinture ne renie pas l’influence de son Maître!

Quelle fut donc la vie de ce peintre, jeune Alsacien « monté » à Paris, pour y devenir le Professeur de ces Dames et l’artiste les mettant en scène? Je ne puis vous en dire davantage, cela reste pour moi énigmatique, car le musée le présente plutôt comme un puritain alors que son environnement et ses oeuvres dénotent des formes d’érotisme profond. Paradoxe ou simple dichotomie?

Henner et la Femme

Vous avez déjà pu voir les femmes proches du jeune Henner… Encore vous ai-je épargné le sinistre tableau représentant sa mère au chevet de l’enfant défunte… Vous avez vu aussi l’Alsace douloureuse incarnée par une jeune femme en costume traditionnel de veuve… Je vous propose de continuer à explorer les diverses facettes de la Femme interprétée par l’artiste.

L’exposition en cours, au moment où j’ai visité le musée, avait pour thématique les portraits (jusqu’au 5 juin 2023). Ce n’est pas ce que j’ai préféré, mais je me dois de vous en présenter quelques-uns, n’est-ce pas?

J’aime particulièrement celui-ci, qui représente Alice Durand-Gréville. La femme du critique d’art, ami de Henner, était écrivaine, sous le nom d’Henry Gréville.

Femme-passion, femme-enfant, femme-symbole… une variété infinie…

« Cherchant l’âme dans le visage, l’expression fugitive et passagère qui met un éclair de splendeur à la plus vulgaire physionomie, le Maître étudie patiemment son modèle, jusqu’à ce qu’il l’ait trouvé. L’instant vient où l’étincelle jaillit. Il la saisit, rapide et fugitive, et la fixe sur la toile, à jamais arrêtée. C’est là un art suprême et c’est ce qui tentera toujours les jolies femmes d’être peintes par Henner.
Vento, 1888″ 

La Femme est séduction, pour l’artiste qui semble avoir résisté à la tentation toute sa vie, d’après ses biographes… Est-ce ce qu’a voulu signifier le/la scénographe en plaçant les deux natures mortes à cet endroit étrange?

Quelle que soit sa posture, et l’environnement dans lequel elle se trouve, la Séductrice est omniprésente, plutôt soumise que dominante… Quoique…

« La Madeleine », alias Marie de Magdala, alias Marie-Madeleine, La Chair et l’Idéal réunis…

Vous l’aurez remarqué, la « roussitude » plaît au peintre. Les longs cheveux roux font peut-être référence à un autre peintre dont nous avons vu des oeuvres dernièrement… Vous souvenez-vous? Celui pour lequel ils représentent le Mal, la Vampire, la Dominatrice?

Mais revenons à Henner, avec les Naïades, dans toute leur nudité et leur lascivité.

Henner, l’Alsacien

Retour à la Plaine Monceau pour une petite visite du Musée Henner, déjà évoqué car ce qui fut en réalité la demeure d’un autre peintre, Georges Dubufe, est le site d’accueil du concert intimiste que je vous ai relaté voici quelques temps. Deux articles lui ont donc déjà été consacrés en mars : l’un sur le concert, l’autre sur la maison. Mais je souhaitais terminer cette série par l’artiste dont cet édifice abrite les oeuvres : Jean-Jacques Henner.

La première thématique qui m’a frappée est celle de l’Alsace. Le peintre, né le 5 mars 1829 à Bernwiller, a fait partie de cette génération qui, après 1870, a dû choisir sa nationalité. Il a opté pour la France, mais est demeuré Alsacien de coeur. Une pièce du Musée est consacrée aux oeuvres qui célèbrent sa région d’origine avec beaucoup d’émotion et de sensibilité. Que ce soit les travaux des champs comme la récolte des pommes de terre ou ceux de la ferme comme le barattage du beurre, ce sont les femmes qui sont le plus présentes dans les tableaux.

Il en est de même à la maison. Le jeune homme peint sa mère au chevet de sa soeur, et fait des portraits de femmes, tantôt au tricot, tantôt avec des pommes, mais toujours en coiffe traditionnelle.

J’ai gardé cette photo de très mauvaise qualité (pas facile d’oeuvrer dans l’exiguïté et la « sombritude » de certaines pièces) pour que vous puissiez observer la longueur du ruban de la coiffe qui, au grand dam des historien-ne-s, est devenue le stéréotype de la région, alors qu’elle n’était portée que dans à peine un quart du pays, comme, au siècle suivant, la coiffe bigoudène deviendra l’image de la Bretagne. Mais, à la différence de ce dernier phénomène, essentiellement lié à la publicité, ce fut d’abord la résistance à l’ennemi qui a été symbolisée par la Schlupfkapp noire, ornée d’une cocarde tricolore. Le tableau suivant est ainsi intitulé : L’Alsace. Elle attend. Il date de 1871.

Une exposition avait été consacrée à ce sujet dans le même Musée.

Si le sujet vous intéresse, vous pourrez trouver en ligne le livret consacré à l’artiste et sa région. J’en ai copié une photographie qui évoque un autre stéréotype. Prise en 1900 par Jane Smith, elle représente l’artiste, alors âgé de 61 ans, nourrissant des cigogneaux (elles?).

Sculptures fugaces

Après une sieste sur la plage en ce bel après-midi de week-end pascal, une petite promenade s’impose. L’idée? Aller découvrir une exposition de sculptures, juste un peu plus loin. Mais silence… je vous laisse découvrir quelques-unes des oeuvres exposées « no comment »…

Où a lieu cette exposition? Je vous sens impatient-e-s de le savoir… Les photographies suivantes vous donneront quelques indices.

Pas de doute, vous êtes bien au pied d’une falaise. Plus précisément, la falaise de Mers-les-Bains, que les « Anciens » et « Anciennes », dont l’addiction à ce site n’est plus à prouver, connaissent bien pour en avoir déjà vu moultes photos.

Une des artistes mêle matière textile au métal, dans une série d’oeuvres intitulée « Traces de vie humaine ».

Si vous souhaitez connaître les noms des exposant-e-s, en voici quelques-uns : Eole, Chronos, Thalassa, et Rouille (je n’ai pas trouvé le mot grec… si l’un-e d’entre vous le connaît, merci de me le donner en commentaire?)

A ce propos, connaissez-vous l’histoire de Télèphe?

Un jour, les Grecs, croyant débarquer sur les rivages de Troie, arrivèrent en Mysie, sur les terres de Télèphe. Celui-ci les combattit et tua Thersandre fils de Polynice. Mais il se prit le pied dans un cep de vigne et, perdant l’équilibre, il reçut d’Achille une mauvaise blessure qui ne guérissait pas. Il consulta l’oracle qui répondit: « Celui qui t’a blessé te guérira »; il ne comprit pas ce qu’il fallait faire et se rendit à Mycènes déguisé en mendiant à l’époque où se préparait à nouveau l’expédition des Grecs contre Troie. Il se confia à la reine Clytemnestre qui lui dit qu’il n’y avait qu’un moyen de se faire entendre: se saisir du petit Oreste (qui était aussi son fils) et faire pression sur Agamemnon. Quoi qu’il en fût Agamemnon et les chefs grecs tenaient d’un oracle qu’ils n’arriveraient à Troie que conduits par Télèphe. Aussi accédèrent-ils à sa demande.

Bien qu’Achille ait été instruit par le Centaure Chiron, il ne comprit pas ce qu’il devait faire pour le guérir et c’est Ulysse qui trouva la solution en inventant une sorte d’homéopathie avant l’heure: grâce à la rouille de la lance d’Achille. Télèphe fut guéri et conduisit la flotte grecque vers Troie en oubliant son alliance avec son beau-père Priam, mais il ne porta pas les armes contre lui. En revanche après sa mort son fils Eurypyle, combattit à nouveau dans le rang des Troyens

Si cette légende aux nombreuses variantes dans la littérature grecque vous intéresse, vous pouvez lire ceci.

Mais revenons sur la côte d’Albâtre pour un dernier regard à cette exposition d’oeuvres en mouvance permanente, alliant permanence et éphémère…

Raza. Episode 3 : retour(s) en Inde

La dernière photographie de l’épisode précédent comportait, comme je vous le disais, un indice sur la thématique d’aujourd’hui…. Cela aurait pu vous frapper, car une forme inattendue, assez géométrique, envahit l’angle supérieur droit du tableau. Vous l’avez vu, ce cercle noir? En voici un autre exemple, hélas avec une photo un peu floue.

C’est à partir des années 80 un motif que l’on retrouve dans beaucoup d’oeuvres de Raza, ce cercle. Cela coïncide aux va-et-vient, puis à l’installation du peintre en Inde, son pays de naissance, où il va retrouver l’influence de la tradition, de la philosophie, de la religion. Ce « cercle », plus ou moins rond, plus ou moins elliptique, est l’un des symboles prégnant d’une pensée bouddhiste.

Discret au départ, puis prenant de l’ampleur.


Noir au départ, puis prenant des couleurs.

Seul au départ, puis se multipliant… Essayez de compter combien il y en a, dans ce tableau où il se démultiplie, mais aussi se scinde, jouant avec les triangles.

Cette forme, c’est le bindu. Difficile de trouver LE terme qui traduirait ce mot, tant il a de significations symboliques. On pourrait les faire converger vers la notion de Vie, peut-être?

Le bindu finit par devenir thème principal du tableau, souvent associé au jeu des « axes » (nord-sud, est-ouest… je devrais plutôt les placer dans l’ordre inverse car, comme nous le verrons dans un quatrième article né de ma visite dans une autre exposition, que je vous relaterai ultérieurement, les axes des mandalas situent l’est là où nous plaçons le sud…). Ils peuvent être discrets, marqués simplement pas le jeu des couleurs dans ce que j’ai envie de nommer les « écoinçons » – même si ce terme ne s’utilise qu’en architecture, menuiserie, sculpture…

Mais les axes peuvent aussi être très marqués.

Le tableau qui suit trace autour d’un premier bindu un second, suggéré dans une sorte de jeu des formes, simplement tracées : cercles et traits droits découpant l’espace en formes plus ou moins régulières, des triangles marquant les quatre points cardinaux.

Le « bindu », c’est aussi le symbole tracé en rouge sur le front (bindi), que ce soit du jina ci-dessous ou des humains, en lien avec le tantrisme. Nous y reviendrons…

Raza. Episode 2 : rouge… Indien?

Je vous ai entraîné–e-s hier dans les premières décennies de la vie de Raza, durant lesquelles on le voit tenter, essayer, voyager à travers sa vie mais aussi sa peinture. Il est cependant un élément que l’on retrouve tout au long de celle-ci : le rouge. Vous l’avez vu dans l’un de ses premiers tableaux, qui représentaient de jeunes femmes d’Inde, puis dans ses paysages bien « français », et enfin dans des peintures plus abstraites. Plus on avance dans sa carrière, plus cette couleur va devenir prégnante, au point que l’on pourrait considérer qu’elle caractérise l’artiste à partir d’une certaine époque.

Je ne suis pas parvenue à trouver ce qu’il utilisait comme matériau pour que ce rouge soit si éclatant. Mais je suis allée chercher si cette couleur avait en Inde une signification particulière. Oui, elle évoque la joie, le bonheur, l’amour. C’est d’ailleurs la couleur du mariage. Considérant l’aspect pragmatique, le rouge dit « indien » est un oxyde de fer naturel, provenant des sols de latérite rouge. Mais il n’est pas dit que cela soit la composition utilisée par Raza. Car son rouge est si éclatant qu’il me paraît autre. Et car il est bien d’autres « rouges »… Voir par exemple les pigments proposés sur ce site. A ce propos, un joli carnet de voyage en « couleurs ». Bref, si l’un ou l’une d’entre vous sait ce qu’utilisait Raza pour son rouge si lumineux, merci de le mettre en commentaire!

Pour en revenir à l’exposition, même si l’on peut considérer que cette couleur constitue un « fil rouge » (c’est le cas de le dire!), elle devient plus présente lorsque Raza s’intéresse à l’histoire de la peinture de son pays, en lien avec la religion et la philosophie. En témoigne ce tableau, moderne par sa structure, mais relié par le texte à une tradition ancienne (pardon pour la mauvaise qualité!).

Dans certaines oeuvres, le rouge intervient en force parmi d’autres teintes. En voici un petit florilège, commençant par les « transparences », continuant avec les « dégoulinures » (j’ignore le terme technique, excusez-moi!), pour finir en « force »… jusqu’au dernier de ces « extraits » où c’est lui qui domine, dans un panel de nuances qui s’opposent tantôt aux déclinaisons de noir, tantôt aux variations de jaune.

Les salles progressivement sont ainsi envahies par la couleur rouge, qui devient omniprésente et, de discrète, se fait rayonnante, éclatante.

Une explosion de rouge à la fin du parcours, dont je vous parlerai dans l’épisode 3. Juste, avant de nous quitter, un avant-goût avec indice de ce que sera sa thématique.