J 20 après N-C

Sérénité et rêveries devant le lever de soleil, qui m’a accueillie ce matin sur les bords de Seine, quand j’ai décidé de ne pas prendre le bac de La Bouille, et de poursuivre en bord du fleuve vers le bac de Duclair… Je ne commençais la journée de travail qu’à 9h et disposais donc d’un peu de temps! J’aime à me laisser aller à la contemplation de l’eau au levant, quand la brume renvoie aux contes de fées et mystères médiévaux…

J 19 après N-C

Deuxième journée de télétravail à partir d’un studio parisien… et le ciel bleu me nargue, comme le reflet des rayons du soleil sur les fenêtres de l’immeuble voisin, ou encore le gazouillis des oiseaux, étonnant à cette époque de l’année… Deux fois 7 heures les yeux fixés sur un écran, à parler à une machine… Même plus le courage avant ou après de poster l’article quotidien… Comme vous l’avez peut-être constaté, pas de J 18. Et j’ai dû me faire violence pour rouvrir l’ordi afin de rédiger celui-ci, dans un silence de mort… car il n’y a même plus « cette paisible rumeur-là » qui « vient de la ville »…
Et, le soir, la solitude absolue car on n’a plus accès aux bars chaleureux, aux restaurants réconfortants ni même aux ami-e-s situé-e-s de l’autre côté de Paris… Alors, bien sûr, je pense à Verlaine….

« Le ciel est par-dessus les toits, si bleu, si calme… »

Un kilomètre à l’ouest… mais un peu plus d’une heure !

En ce 11 novembre, comme je vous le disais, j’avais décidé de me promener, comme j’aime tant à le faire, dans les rues de la capitale. D’habitude, il règne, les dimanches et jours fériés, une joyeuse atmosphère, empreinte d’affection familiale, d’amitié, d’amour… Sans compter la curiosité des touristes, leur air ravi en découvrant les trésors tant convoités, leurs sourires pour les selfies et photos de groupe… Ce jour-là, c’était sinistre. Des fantômes ambulants, masqués, s’éloignant de l’autre lorsqu’ils se croisent, déambulant plus que musant…

Pas moyen d’aller, comme j’aime tant à le faire, explorer en détail un petit bout de quartier un peu éloigné. Je suis donc repassée là dans des endroits déjà bien connus, et ai revu des lieux que je connais déjà bien. Quelques détails cependant ont changé…
Je vous propose donc de suivre cette balade, et de partager avec moi cette tristesse ambiante, que ne rompent que la beauté des édifices et quelques détails plus ou moins artistiques…

Le Pont de la Tournelle m’a conduite sur l’Ile Saint Louis. Personne sur les berges, dont ne profitent que les goélands et les canards.

Pas de file devant Berthillon. On n’a plus droit aux glaces. Pas de musiciens sur le pont qui mène à l’arrière de Notre Dame… le silence n’est rompu que par un hors bord de la police, filant sur la Seine désertée par les bateaux-mouche. Et par le bruit des grues. Car les travaux, eux, continuent, comme je vous l’ai montré dans une photo récemment publiée ici et comme le montre celle-ci.

Me revoici rive gauche… « ma » rive! La rareté des voitures est surprenante à cette heure, et je m’amuse à traverser et retraverser la large rue… Vais-je prendre la rue de Bièvre? Une nouvelle oeuvre l’orne, plutôt inattendue à cet endroit…

J’imagine l’artiste en train de la créer! Comme a-t-il ou elle fait pour déjouer les rondes policières, si fréquentes dans ce coin?

La suite est bien triste… Tout est fermé, déserté, voire grillagé… Les plaisirs sont abandonnés…

La culture est interdite (vous avez déjà vu le magasin de musique Avanti la Musica sis à cet endroit), et les galeries ne peuvent plus jouer leur rôle de promotion de l’art et des jeunes artistes… un beau projet pourtant ?

Et finalement, ce sont les traces du passé qui donnent un peu de « couleur » et de « gaieté » – oh, bien relatives! – à toute cette grisaille… Je retrouve avec plaisir la boutique de calicot qui me ravit, à chacun de mes passages…

Et l’ancienne « Tonnellerie centrale » voisine rappelle à quel point il a pu y avoir de commerces de vins depuis ce lieu jusqu’à Bercy…

Nous sommes 5, rue des Grands Degrés. Peut-être ne savez-vous pas que le bois pour les constructions et productions de tout genre était débarqué tout près de là, comme l’atteste le nom d’une rue proche, la rue de la Bûcherie? (merci au site que je viens de découvrir en recherchant l’origine de cette enseigne, site qui porte un nom qui me correspond « Parislenezenlair« …

En face, les péniches, peu nombreuses, restent sagement amarrées face aux travaux gigantesques de la réfection de la vieille dame.

Me voici arrivée au Square René Viviani – dont le nom rend hommage à celui qui fut au début de sa carrière député socialiste élu deux fois dans le 5ème arrondissement -, square où j’ai passé jadis des heures en attendant que le service des urgences de l’Hôtel Dieu veuille bien me recevoir… Il a changé depuis, car une statue y a été placée en 1996, en hommage à Saint Julien… Elle a remplacé la pelouse sur laquelle je me reposais…

J’en ai fait plusieurs fois le tour, tant pour prendre des photos que pour essayer de comprendre ce qu’elle représentait… Car elle allie des airs de monument aux morts à des tonalités de statues évoquant les plaisirs…

J’ai bien sûr cherché par la suite à en savoir plus sur cette statue. En réalité, c’est une fontaine… je ne suis pas perspicace! L’artiste se nommait Georges Jeankelowitsch et l’a créée peu de temps avant sa mort, alors qu’il avait 63 ans. Vous ne le trouverez pas sous ce nom dans les plaquettes touristiques. En effet, il avait modifié son patronyme en « Jeanclos », et, les dernières années, en hommage à sa mère, avait ajouté le patronyme de celle-ci, Mossé. D’où la signature de ses dernières oeuvres « Georges Jeanclos-Mossé ». Un personnage étonnant, visiblement ouvert à différentes cultures, que je me promets de découvrir un peu mieux plus tard… Mais revenons square Viviani…

Ce qui a peu changé, au regard de sa longévité, c’est le célèbre robinier qui va bientôt fêter ses 420 ans.

Bon, d’accord, il n’existait pas encore lorsque Dante ou encore Pétrarque sont venus à l’église voisine… mais quand même, ce n’est pas mal, non? A propos d’église voisine, elle a eu une histoire plus que mouvementée, dont je vous parlerai peut-être un jour où je pourrai y entrer… car en ce moment, elle est aussi victime des interdictions, dont celles de célébrer ensemble en un lieu consacré un culte quel qu’il soit. En l’occurrence, il s’agit de l’Eglise grecque-melkite-catholique. Pour celles et ceux qui seraient comme moi béotiens en matière de religions, je décrypte, grâce à ce que j’ai lu sur un site qui présente la multitude incroyable de rites orientaux. Grec, car les Pères de cette église ont écrit en grec. Melkite (du terme désignant un « empereur »), car lors du Concile de Chalcédoine, en 451, il y eut schisme avec les Monophysites (alors là, ne m’en demandez pas plus pour l’instant!) qui leur donnèrent ce nom. Enfin, catholique, car un nouveau schisme se produisit au XVIIIème siècle et une partie se rattacha à Rome, tandis que d’autres sont orthodoxes. En bref, un culte byzantin mais catholique, dont les textes fondateurs sont en langue grecque, qui se pratique dans ces lieux depuis 1889.

Impossible d’y entrer, disais-je. J’enchaîne donc par la rue Galande, ordinairement si gaie et vivante avec ses boutiques exotiques, ses restaurants qui le sont tout autant – un vrai tour du monde en quelques mètres! – et le fameux studio de cinéma, lui aussi actuellement condamné. Pas un chat. Je suis seule. Comme diraient certain-e-s, c’en est même « flippant »! Et cela perdure jusqu’à la Place Maubert ! Même la boutique Tahnh Binh, où j’allais autrefois acheter mon sac de riz avant de repartir au Maroc, est déserte! pourtant, elle est ouverte, elle! Au passage, je m’interroge à nouveau sur la Société d’Instruction élémentaire. Voici un bon nombre de fois que je me promets de rechercher de quoi il s’agit, mais je ne l’ai toujours pas fait!

M’engageant à nouveau à mener cette enquête, je poursuis ma route et m’aperçois que certains immeubles ont pris des couleurs qui tranchent sur la grisaille environnante…

L’heure est dépassée, et il me reste encore un peu de chemin à faire… Vite, pressons-nous! Ah non, pas tant que cela, car la devanture du traiteur grec m’appelle… Echo à l’église admirée un peu plus tôt? Et… c’est ouvert, en ce 11 novembre à 17h… devinez ce que j’ai fait ? Je suis allée échanger un peu avec le charmant jeune Grec qui tient cette alléchante boutique au nom évocateur, Le Pirée !

Eh oui, délices de l’Hellas… vrai taboulé, hommos et pain azyme, tiropites, aubergine farcie, gâteaux mielleux à souhait… sans oublier vin de Crète et Néméa… tout y est passé… et je dois avouer que ce fut un régal par la suite, en écoutant de la musique grecque, bien sûr. Non, non, pas le sirtaki, mais les Chants traditionnels grecs, interprétés par Vivi Kassou. On s’échappe comme on peut!

Des inégalités induites par le rayon d’un kilomètre

En ce temps de privation de liberté de déplacement, avez-vous fait l’expérience de l’application qui permet de voir ce que représente le rayon d’un kilomètre autour du lieu où vous êtes censé-e résider?
Un de mes amis m’avait fait une remarque lors du dernier confinement. Il faisait état de l’inégalité fondamentale induite par cette règle : si l’on habite en bord de mer, on « perd » la moitié de la zone. Comme en ce moment je partage mon temps entre mes diverses « résidences », dont l’une en bord de mer, j’ai fait l’expérience, et vous la relate ici.

Voici donc la photographie de l’écran concernant la résidence « bord de mer ».

Comme vous pouvez le constater, près de la moitié du cercle obtenu se situe… dans la mer… Qu’à cela ne tienne, on peut marcher dans l’eau, n’est-ce pas? Je suis donc allée voir sur GéoPortail quelle était la profondeur de la mer à cet endroit. Elle est d’environ 50 mètres. J’ai donc le droit d’aller me promener à 50 mètres sous la surface des flots. Sportif, non? Et là, le bât blesse… Les sports nautiques sont interdits! Mais marcher au fond de la mer constitue-t-il un sport nautique? Nouvelle enquête… ça se corse! Sur Légifrance, sont définis les sports extérieurs, les sports d’hiver… mais pas les sports nautiques! Le CNTRL reste assez vague (sans jeu de mots, promis!) : « Sport nautique. Sport qui se pratique dans ou sur l’eau. » A ce stade (encore sans jeu de mots), si je fais de la gymnastique respiratoire dans ma baignoire, je tombe sous le coup de la loi… Qu’en est-il de la pratique de la marche dans l’eau? Si on la fait assez loin pour qu’elle soit considérée comme sportive, cela s’appelle du « longe-côte ».

« Le Longe Côte® – Marche Aquatique consiste à marcher en milieu aquatique au bon niveau d’immersion, c’est-à-dire avec une hauteur d’eau située entre le nombril et les aisselles (immersion minimum au-dessus de la taille) avec et sans pagaie. » (source)

J’ai au passage appris qu’elle avait été conçue comme « à l’origine une méthode de musculation avec pagaie conçue pour l’entrainement des rameurs. Apparue en 2005 sur le littoral du nord de la France, cette pratique a été élaborée par un entraîneur professionnel d’aviron, à la recherche d’une activité de renforcement musculaire et cardiovasculaire sans traumatisme articulaire. »

Or, sa pratique dépend des décisions préfectorales. Donc, résumons-nous : comme mes aisselles ne sont pas à 50 mètres, ce n’est pas ce sport. Ainsi, quand je me suis promenée dernièrement en maillot, genoux dans l’eau, le long de la côte, je ne pratiquais pas de marche aquatique… donc, je suppose, pas de sport nautique.

Mais marcher sur les fonds marins ? Si, si, on peut le faire! Regardez cette vidéo d’une charmante jeune femme qui se déplace à 20 mètres de profondeur… Mais mes compétences en termes d’apnée se limitent aux concours que je faisais, enfant, avec mon frère, dans le lavabo de la salle de bains…

Le mystère reste donc entier. Mais je sais que, quoi qu’il en soit, un citoyen ou une citoyenne ordinaire, comme moi, ne peut pas décemment considérer comme simple d’aller marcher à un kilomètre du bord de mer… et perd donc, comme je le disais, une partie du territoire autorisé. Ce qui, reconnaissez-le, constitue une injustice fondamentale!

Prenons maintenant un second exemple. Voici le rayon tracé autour de ma résidence parisienne.

Veinarde que je suis! Je puis aller muser à Saint Michel (mais pas à Saint Germain des Prés), me promener au Jardin des Plantes (mais pas au Luxembourg), prendre le soleil sur les quais de Seine, mener une quête photographique sur l’Ile Saint Louis dans son entièreté (mais sur toute l’Ile de la Cité), ou encore observer l’avancement des travaux de Notre Dame, comme vous avez pu le voir sur la récente photographie montrant le travail des ouvriers en ce 11 novembre pourtant censé être férié. Avouez qu’il y a pire! D’ailleurs, je vous ferai profiter de ma dernière promenade dans un prochain article, si cela vous intéresse…

Mais imaginez le rayon de celui ou celle qui se trouve dans un de ces ghettos de Sarcelles ou d’ailleurs? Ou, à l’opposé, de celle ou celui qui habite dans une vallée resserrée, où seuls les déplacements se font en amont ou en aval, mais pas sur les côtés? le « cercle » devient alors « rectangle »… Ou encore des ruraux dont l’habitation est isolée, à plus de deux kilomètres (un plus un…) de toute autre? Qui ne peut dès lors rencontrer qui que ce soit dans ses balades…

Bref, inégalités de toutes sortes… Vive les penseurs (je n’ose imaginer « penseures ») – j’aurais pu écrire « technocrates », terme épicène – qui ont osé créer ces limites absurdes et injustes.