La Fontaine Médicis

Certains lecteurs s’étant plaints de la longueur de mes textes, j’ai découpé, comme vous avez pu le constater, la visite au Jardin du Luxembourg en épisodes. Voici donc le troisième, qui va nous permettre de nous attarder sur l’endroit que je préfère, comme beaucoup d’autres je pense : la Fontaine Médicis.
Elle n’était plus dans son état « normal » ces derniers temps, car elle a subi des travaux de restauration. Aussi fut-ce un bonheur de la retrouver, même si, comme je le disais précédemment, je doute de l’apport des chrysanthèmes à son environnement, comme à l’ensemble du Jardin d’ailleurs…

La perspective est en est, à mon sens, un peu gâchée… Même s’il fait toujours aussi bon flâner, lire ou méditer tout au long du bassin.

Autant je déteste les arbres torturés pour plaire à des goûts de classicisme ou d’extravagance, autant me plaisent les coeurs de lierre qui bordent le chemin en un hymne à l’amour.

En cette saison l’eau s’orne de couleurs, oscillant entre l’or et l’orange, formant grâce aux ris autant de tableaux étranges.

Polyphème est toujours en train d’espionner les jeunes Amants… Approchons-nous doucement…

Ah la jalousie! Quels crimes n’a-t-on point commis en son nom! Le faune offre un fond sonore aux tendres ébats du couple.

Je ne vous en dirai pas davantage sur cette légende, car ce serait encore bien long. Il paraît que l’article sur la Velléda a saoûlé mon lectorat. Donc cette fois, silence.

Par contre, je me suis intéressée à l’étrangeté du lieu et ai cherché à en savoir plus sur son histoire. (Si cela ne vous intéresse pas, passez directement à la dernière photo!)

Pour en savoir davantage sur cette magnifique pièce du Jardin du Luxembourg, je me suis renseignée sur le site du Sénat, d’où proviennent textes et images qui suivent.

Au début, une Grotte de style « Nymphée »

« Marie de Médicis avait envisagé pour la décoration du jardin du palais qu’elle venait de faire construire à Paris, dans le faubourg Saint-Germain-des-Prés, nombre de grottes, fontaines, bassins et terrasses avec jeux d’eau. Aujourd’hui, seule la fontaine Médicis est le témoignage des réalisations souhaitées par la reine.

La Grotte du Luxembourg

La reine voulait retrouver l’atmosphère des nymphées et fontaines des jardins italiens de son enfance, en particulier celle de la grotte de Buontalenti dans les jardins de Boboli à Florence.

La Grotte de Buontalenti, en Italie, conçue pour François 1er de Médicis, entre 1582 et 1593

Elle en confia la réalisation à l’ingénieur florentin Thomas Francine, qu’elle avait par ailleurs chargé de conduire les eaux de Rungis jusqu’à Paris.

C’est probablement lui qui, vers 1630, dessina les plans de la grotte et non Salomon de Brosse, l’architecte chargé de la construction du Palais du Luxembourg. »

La grotte du Luxembourg au XVIIe siècle
Hyacinthe de La Peigna – Dessin à la plume, Paris, Musée Carnavalet
Crédit photographique : Photothèque des Musées de la Ville de Paris/cliché : Andréani

Et la Grotte devint Fontaine

Ce n’est qu’à la fin du 18ème siècle que la Grotte devint Fontaine…

« En 1799, le Palais du Luxembourg devient le siège du Sénat conservateur. D’importants travaux sont menés tant dans le palais et ses dépendances que dans le jardin. La grotte n’est pas oubliée.

Chalgrin, alors architecte du palais, la fait restaurer. Il s’adresse aux sculpteurs Duret, Ramey et Talamona pour restituer les figures fluviales alors ruinées. Les armes des Médicis et de Henri IV sont remplacées par un simple rectangle à congélations. Il fait placer dans la niche principale une petite Vénus en marbre et transforme la grotte en fontaine en alimentant en eau le petit bassin situé au devant. »

Changement de site

Le saviez-vous? La Fontaine a été par la suite carrément déplacée !

« C’est au moment du percement de la rue Médicis, au début des années 1860, que les changements les plus importants intervinrent. Le nouveau tracé du préfet de la Seine, le Baron Haussmann, nécessitait la destruction d’une partie des dépendances du Sénat et le déplacement de la fontaine Médicis.

Plan représentant le jardin du Luxembourg à la fin du XVIIe siècle
Document conservé au Centre historique des Archives Nationales (O/11687/B pièce 732).

Ce percement, pratiqué en grande partie aux dépens du jardin du Luxembourg, souleva de vives protestations. Le projet d’Haussmann fut violemment combattu. Le Sénat, par l’intermédiaire de son architecte, Alphonse de Gisors, présenta un contre-projet. Le gouvernement passa outre. Au moment où les travaux allaient commencer, quinze opposants au projet adressèrent en décembre 1860 une pétition au Sénat qui eut pour conséquence l’ajournement des travaux jusqu’à la fin de l’année 1861.

La grotte fut finalement déplacée en 1862. Elle fut démontée, pierre par pierre, et rapprochée du palais d’environ trente mètres. Alphonse de Gisors restitua alors la couronne et les armes de France et des Médicis. Il fit construire au devant, entre deux rangées de platanes, un bassin long d’une cinquantaine de mètres qu’il orna de vasques. »

L’eau jaillit du bec du Cygne…

L’arrière de l’édifice constitue la fontaine proprement dite, et c’est de Zeus, transformé en Cygne pour mieux séduire la belle Léda, que coule l’eau, entre les jambes de celle-ci, en un symbole puissant renforcé par le voisinage d’un jet d’eau.

L’Amour à l’Abbaye

Peu d’expositions tentantes, en ce moment, en Pen-Ar-Bed. Néanmoins l’Abbaye de Daoulas propose, jusqu’en décembre, une exposition sur l’Amour. Voilà qui est doublement alléchant, car j’aime ce site et son environnement proche, le fond de la rade de Brest…

En route donc vers Daoulas, par cet après-midi de grisaille – le soleil des jours précédents s’est enfui sous les nuages… Aucune idée de ce qui m’attend, car le site officiel est peu explicite, et je n’ai pas recherché, comme je le fais parfois, les articles sur cet événement. Je découvre l’affiche en arrivant. Surprenante. Peu esthétique, à mon goût. Ce rouge et ce jaune, pourquoi? Par contre, le sous-titre fait énigme « Récits d’Orient, récits d’Occident »… Et le « sur-titre » (si j’ose ce néologisme) aussi : que signifie le terme écrit en langue arabe? Il ne reste qu’à entrer pour en savoir davantage. A l’accueil, une charmante jeune fille offre un plan de l’abbaye (ignorant que j’y suis déjà venue maintes fois) et n’en dit pas davantage sur l’exposition.

Un projet d’une ambition délirante

Des affiches dès l’entrée apportent quelques explications, en une introduction didactique de la visite.

Le projet semble bien ambitieux : couvrir tous les siècles depuis l’Ancien testament, et ce, pour deux contrées aussi différentes… Le tout dans un espace relativement restreint. Une sacrée gageure!

Et c’est tout le problème de cette exposition, il faut bien l’avouer.

Un atout : l’optimisation des espaces

Malgré une belle muséographie, dont voici quelques illustrations.

A droite, des affiches du XIXème… Au fond, des gravures et tableaux… et, au milieu, des »biscuits » ou autres statuettes…
Tableau, statuette en bois et marionnettes
Pour regarder non par la serrure, mais par le trou… des gravures, films ou photos allant de l’érotisme au porno, en passant par l’humour…

Dans chaque salle, à l’exception de celle où figure ce « mur à trous », Orient et Occident sont rapprochés, pour mieux montrer les différences et invariants. Mais les supports sont extrêmement variés, ainsi que les objets exposés. Trop, peut-être?

Des Testaments à aujourd’hui, que d’époques « survolées »…

La première salle, bien sûr, est consacrée au couple infernal… Adam et Eve, tels que vus dans la Bible et interprétés en Islam. On y apprend notamment que, comme la notion de « péché » est absente de cette religion, la pomme « Malus » n’apporte pas le mal « Malum »…

Adam et Eve, version orientale

On parcourt ensuite les débuts de l’Islam et le soufisme, puis le Moyen Age et l’Amour courtois, avant d’en arriver aux époques plus récentes…

Un hymne à l’Islam éclairé, et une réflexion sur la « tentation »

L’Islam éclairé est mis en valeur, sous forme de textes qui montrent combien il était ouvert, et d’enluminures et dessins divers.

Non seulement l’Islam apparaît, au fil de l’exposition, comme beaucoup plus ouvert qu’on ne le pense généralement, mais en outre les moeurs des époques concernées sont représentées comme libres, toute source de plaisir étant acceptée, qu’il s’agisse de couples hétéro- ou homosexuels.

L’exposition tend à démontrer que chacune des civilisations a eu des périodes d’ouverture et des périodes de rejet des plaisirs et des amours.
Ainsi en fut-il, par exemple, pour l’homosexualité, considérée dans la Grèce Antique comme une des voies de l’Education, avec des Maîtres comme Socrate et leurs disciples, jeunes gens qu’ils éveillaient aussi physiquement. En Orient aussi, l’homosexualité a été à certaines époques vécue comme ordinaire. Peut-être davantage pour les jeunes femmes que pour les jeunes hommes? Ou a-t-on fait davantage silence pour ces derniers?

A ces périodes admissives s’opposent les restrictions diverses. Celles qui notamment sont liées à l’idée du « péché de chair », de la « luxure », contrôlées par l’Eglise à partir du Moyen Age, et par la bourgeoisie après la Révolution.

Ainsi est né le concept de « Tentation ». Je n’ai pas photographié celle de Saint Antoine, et ai été plutôt séduite par l’image qui suit…

Cette réflexion s’achève sur des notes plutôt tristes, avec notamment les morts d’amant-e-s célèbres (j’y reviendrai), mais aussi positives, avec des oeuvres presque iconoclastes de jeunes femmes artistes dans des pays bridant les libertés, comme celle-ci…

Une extrême diversité d’objets, de sons et d’images

Vous l’avez compris, malgré un aspect très pédagogique/andragogique et une volonté de narration muséographique, on ressent quelque peu une impression d’assemblage hétéroclites d’objets, de sons et d’images.

Mais je ne nierai pas que certains des objets exposés sont très intéressants, et souvent très esthétiques. Cela va des poteries aux tableaux, en passant par les statuettes et une collection de récipients contenant toutes les « potions » pour l’amour…

Coupe aux amoureux, Chypre, 14ème siècle

Omniprésence de la littérature, de la musique, des beaux-arts et du 7ème art

Disséminés à divers endroits, de confortables espaces pour regarder, voir, entendre… des oeuvres d’art, des poèmes, de la musique, et beaucoup de films.

La mort d’Atala
Une des nombreuses illustrations des
Mille et Une Nuits

Vous ne verrez ici aucun extrait des films projetés, mais sachez qu’ils ont fait revivre Fernandel admirant une danseuse orientale, Jean Marais en séducteur de dame, et des acteurs/actrices du cinéma muet dont je ne me rappelle plus le nom, sans oublier les couples célèbres comme ceux de West Side Story et, bien évidemment, Roméo et Juliette dans des versions très différentes, mais toujours aussi émouvantes.

Un autre écran, interactif, pour choisir parmi les plus célèbres chansons d’amour… Dont celle-ci, qui vous rappellera peut-être quelque chose?

Dans ce foisonnement, le visiteur/la visiteuse peut choisir, jouer, élire, se prendre en photo, et même raconter une histoire d’amour, parler de ses amours, de ses expériences sentimentales ou érotiques… pour ensuite être entendu par les autres…

Et la Bretagne, dans tout ça?

Bien sûr, elle était déjà présente dans la partie « Amour courtois » et dans la légende de Tristan et Yseult… Mais elle a droit à une vitrine entière, avec à nouveau statuettes et images..

J’ai beaucoup aimé la série de cartes postales anciennes, mais aussi une série de bijoux dont j’ignorais l’existence : les épingles de pardon, Ar spilhenn Pardon. Je précise que nous « sortons » de l’exposition, car j’ai raté la photographie, et vous en propose donc d’autres, pour mieux comprendre de quoi il s’agit, concernant ce bijou qui préludait à l’amour, pardon, à « karantez« …

… Je lui faisais signe,
Elle ne venait pas.
Je lui offrais des noix,
Elle ne venait pas.
Je lui achetais une belle épingle,
Elle vint alors.
Ai-je bien fait ma mère?
– Oui, mon garçon,
Ton père faisait ainsi avec moi.
(Entendu à Scaër) (source)

« 

L’usage des épingles de pardon était fort local, puisqu’il est attesté dans les limites de la Cornouaille et du pays pagan ; un petit débordement par le sud sur le pays vannetais est envisageable, si l’on en croit notre malicieuse paludière. Malgré tout, ces jolies fantaisies étaient un produit d’importation, fabriquées jusqu’en Bohême et peut-être même en Afrique du Nord, comme semblent en témoigner certains ornement très arabisants.

Elles mesurent de 8 à 12 centimètres et sont constituées d’une tige surmontée d’une perle de tête assez volumineuse, autour de laquelle sont attachées des chaînettes elles-mêmes agrémentées de perles de taille plus réduites et de breloques. Ces pendeloques étaient en nombre variable, de une pour les acheteurs les plus modestes et jusqu’à trois pour ceux qui avaient les moyens. » (source)

Pour finir, il faut… une chanson d’amour, non? En voici une très belle… et une autre, qui nécessite que vous sachiez dire « je t’aime » en langue bretonne : « da garan ».

Le jeu d’Anatole

Le Lucernaire propose souvent des spectacles intéressants, originaux, voire drôles. C’est le cas en ce moment, avec ce que je ne sais comment la désigner, la « pièce » intitulée « Le jeu d’Anatole ou Les Manèges de l’Amour ».

Imaginez une scène exigüe, sur laquelle trois à quatre personnages tiennent à peine ensemble.

Et une mise en scène permettant de la transformer en salon, en restaurant, en salle de spectacle, et en belvédère… Une vraie gageure, un pari réussi pour le metteur en scène, Hervé Lewandowski.

Anatole est le stéréotype de l’homme assoiffé de conquêtes. Il se heurte, durant sa vie, à d’autres stéréotypes, de femmes, cette fois. Femmes diverses, tant par la condition sociale que par le style et par le caractère, par les choix de vie aussi. De la « cocotte » pseudo-artiste à la femme bourgeoise, elles se succèdent dans sa vie – et dans son lit – sans qu’il parvienne à les comprendre. Pour les interpréter, une seule actrice.

Mélodie Molinaro est surprenante, inattendue, enjouée, terriblement vivante, et impressionnante dans les diverses facettes de « la femme idéale », qui sont ainsi représentées successivement, jusqu’au dénouement inattendu. Elle chante, danse, virevolte, mais aussi pense, joue et se joue de l’Homme, et émeut…

L’ami fidèle, qui observe, commente, enregistre les méandres des amours d’Anatole, est interprété par Yann Sebile, terriblement séduisant avec sa redingote et son chapeau haut-de-forme…

Quant au troisième homme, il change de costume, de rôle, de ton, tout au long de la pièce, dans une succession incroyable de « seconds rôles ». Tous les personnes incarnés par Guillaume Sorel contribuent à « créer le décor », rendre compte de l’époque et du lieu… et faire rire les spectateurs/trices…

Enfin, proche de la scène, un acteur « invisible » mais pourtant très présent : le pianiste, qui est parfois « convoqué » par les autres, comme un des personnages. Son jeu permet d’évoquer les époques, par des interprétations situées de la musique d’Offenbach, qui accompagne les chansons ou devient fond sonore.

Car la musique est omniprésente et nous entraîne ailleurs, encore ailleurs, dans l’espace comme dans le temps.

Bref, vous l’avez compris, j’ai aimé ce spectacle, qui fait voyager, chantonner, danser sur son siège, et qui fait rire tout en étant au final très profond…

Pour en découvrir davantage, vous pouvez regarder ceci. Mais je vous le déconseille si vous envisagez d’aller voir la pièce… Mieux vaut se laisser surprendre, non?

En direct d’Avignon (1)

Non, je ne suis pas en Avignon. Mais certain-e-s de mes ami-e-s s’y trouvent en ce moment. Et l’un d’entre eux nous fait le plaisir de partager avec nous ses impressions et opinions relatives aux spectacles auxquels il assiste. Je vous livre donc ses commentaires, tels qu’ils me sont parvenus, avec une brève introduction de mon crû.

Camus-Casares. Une géographie amoureuse

Voici ce qu’en disent Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio:

 » Nous avons donné au montage minutieux de cette relation hors norme le titre « Camus-Casarès, une géographie amoureuse » qui nous paraît refléter la carte du Tendre chère aux amants du XVIIème siècle… géographie amoureuse, avec ses sentiers sinueux, ses vallons paisibles, ses montagnes infranchissables, ses clairières enchantées, ses impasses…
D’une très grande richesse lyrique et émotionnelle ces échanges amoureux magnifiques ont aussi la particularité de révéler un Camus surprenant : tourmenté, instable, fragile, capricieux, au comportement parfois machiste, éloigné de l’écrivain profond et grave que nous connaissons.
Les lettres de Casarès sont une révélation. Elles témoignent d’un humour ravageur qui brocarde ses contemporains, auteurs, metteurs en scènes, comédiens, politiques, avec allégresse et sans retenue aucune ! Fille sauvage de la Galice, elle témoigne d’une vitalité ahurissante, vivant le bonheur et le malheur avec la même intensité.
Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio
« 

Et maintenant, le commentaire du spectateur averti.

« Le concepteur ou l’aménageur de cette salle a juste oublié qu’un spectateur pouvait avoir des jambes articulés sur des genoux et sauf exception, il restait difficile de les laisser au vestiaire – inexistant d’ailleurs.

L’inconfort des sièges n’explique pas que l’on soit resté un peu en retrait de cet échange épistolaire. Certes les textes des lettres que Camus a échangé avec son égérie ne manquent ni de style, ni de profondeur souvent introspective, mais la froideur voulue (?) de l’interprétation dessert le propos. La prose de Casares est plus banale, mais l’actrice qui l’endosse. incarne mieux la relation passionnelle des deux icônes.
Mais c’est surtout la mise en scène qui ne s’accorde pas bien au propos voulu. Déplacements et accessoires – comme cette valise – veulent représenter le chassé-croisé de ces deux êtres perpétuellement séparés par leurs obligations journalistiques ou artistiques; mais l’ensemble ne donne plus un impression de confusion que de distance.

Le spectacle scandé par des enregistrements d’époque sortis de postes TSF d’époque disséminés sur le plateau reste cependant intéressant : dommage ! Il aurait pu être captivant. »

https://media.eterritoire.fr/?u=aHR0cDovL3BpY2FyZGllLm1lZGlhLnRvdXJpbnNvZnQuZXUvVXBsb2FkL2NhY2hlLTczNzYzNTA2LmpwZw~~
Des radios et une valise…
(Photographie prise lors d’une autre représentation, à Issoire. Source)

Matin, j’ai tout aimé

Matin, j’ai tout aimé, et j’ai tout trop aimé ;

À l’heure où les humains vous demandent la force

Pour aborder la vie accommodante ou torse,

Rendez mon cœur pesant, calme et demi-fermé.

Les humains au réveil ont besoin qu’on les hèle,

Mais mon esprit aigu n’a connu que l’excès ;

Je serais tel qu’eux tous, Matin ! s’il vous plaisait

De laisser quelquefois se reposer mon zèle.

C’est par mon étendue et mon élan sans frein

Que mon être, cherchant ses frères, les dépasse,

Et que je suis toujours montante dans l’espace

Comme le cri du coq et l’ouragan marin !

L’univers chaque jour fit appel à ma vie,

J’ai répondu sans cesse à son désir puissant

Mais faites qu’en ce jour candide et fleurissant

Je demeure sans vœux, sans voix et sans envie.

Atténuez le feu qui trouble ma raison,

Que ma sagesse seule agisse sur mon cœur,

Et que je ne sois plus cet éternel vainqueur

Qui, marchant le premier, sans prudence et sans peur,

Loin des chemins tracés, des labours, des maisons,

Semble un dieu délaissé, debout sur l’horizon.

Anna de Noailles

Lai du chèvrefeuille

Par une belle journée de printemps, hier, je coupais, taillais, rognais à loisir la glycine et le chèvrefeuille qui ornent par leurs floraisons la venelle, et repensais à l’un des poèmes que j’ai étudiés il y a fort longtemps… Encore une femme poète, oui… Il en fut plus qu’on ne le croit! Marie de France… Quel beau nom, n’est-ce pas?

Je ne pourrai pas l’accompagner du beau son de la harpe, mais vous le livre, en langue d’oïl, car je le préfère dans cette belle langue, et je fais le pari que vous parviendrez, sinon à tout comprendre (quoique…), du moins à l’apprécier.

Chevrefoil

Asez me plest e bien le voil

del lai que hum nume Chevrefoil

que la verité vus en cunt

(e) pur quei il fu fet e dunt.

Plusurs le me unt cunté e dit

e jeo l’ai trové en escrit

de Tristram e de la reïne,

de lur amur que tant fu fine,

dunt il eurent meinte dolur,

puis en mururent en un jur.

Li reis Marks esteit curucié,

vers Tristram sun nevuz irié;

de sa tere le cungea

pur la reïne qu’il ama.

En sa cuntree en est alez;

en Suhtwales, u il fu nez,

un an demurat tut entier,

ne t ariere repeirier;

mes puis se mist en abandun

de mort e de destructïun.

Ne vus esmerveilliez neent:

kar ki eime mut lëalment,

mut est dolenz e trespensez,

quant il nen ad ses volentez.

Tristram est dolent e pensis:

pur ceo se met de sun païs.

en Cornvaille vait tut dreit,

la u la reïne maneit.

En la forest tut sul se mist,

ne voleit pas que hum le veïst;

en la vespree s’en eisseit,

quant tens de herberger esteit;

od païsanz, od povre gent

perneit la nuit herbergement.

Les noveles lur enquereit

del rei cum il se cunteneit.

Ceo li dïent qu’il unt oï

que li barun erent bani,

a Tintagel deivent venir,

li reis i veolt sa curt tenir,

a pentecuste i serunt tuit;

mut i avra joie e deduit,

e la reïnë i sera.

Tristram l’oï, mut se haita:

ele ne purrat mie aler

k’il ne la veie trespasser.

Le jur que li rei fu meüz,

e Tristram est al bois venuz

sur le chemin quë il saveit

que la rute passer deveit,

une codre trencha par mi,

tute quarreie la fendi.

Quant il ad paré le bastun,

de sun cutel escrit sun nun.

Se la reïne s’aparceit,

que mut grant gardë en perneit–

quatre feiz li fu avenu

que si l’aveit aparceü–

de sun ami bien conustra

le bastun quant el le verra.

Ceo fu la summe de l’escrit

qu’il li aveit mandé e dit:

que lunges ot ilec esté

e atendu e surjurné

pur espïer e pur saver

coment il la peu&st veer,

kar ne pot nent vivre sanz li;

d’euls deus fu il (tut) autresi

cume del chevrefoil esteit

ki a la codre se perneit:

quant il s’i est laciez e pris

e tut entur le fust s’est mis,

ensemble poënt bien durer;

mes ki puis les volt desevrer,

li codres muert hastivement

e li chevrefoil ensement.

«Bele amie, si est de nus:

ne vus sanz mei, ne mei sanz vus!»

La reïne vait chevachant;

ele esgardat tut un pendant,

le bastun vit, bien l’aparceut,

tutes les lettres i conut.

Les chevalers que la menoënt,

quë ensemblë od li erroënt,

cumanda tuz (a) arester:

descendre vot e resposer.

Cil unt fait sun commandement.

Ele s’en vet luinz de sa gent;

sa meschine apelat a sei,

Brenguein, que fu de bone fei.

Del chemin un poi s’esluina;

dedenz le bois celui trova

que plus l’amot que rein vivant.

Entre eus meinent joie (mut) grant.

a li parlat tut a leisir,

E ele li dit sun pleisir;

puis li mustre cumfaitement

del rei avrat acordement,

e que mut li aveit pesé

de ceo qu’il (l)’ot si cungïé;

par encusement l’aveit fait.

Atant s’en part, sun ami lait;

mes quant ceo vient al desevrer,

dunc comenc(er)ent a plurer.

Tristram a Wales s’en rala,

tant que sis uncles le manda.

Pur la joie qu’il ot eüe

de s’amie qu’il ot veüe

e pur ceo k’il aveit escrit,

si cum la reïne l’ot dit,

pur les paroles remembrer,

Tristram, ki bien saveit harper,

en aveit fet un nuvel lai;

asez briefment le numerai:

Gotelef l’apelent en engleis,

chevrefoil le nument Franceis.

dit vus en ai la verité

del lai que j’ai ici cunté.

Marie de France

Illustration d’Anna et Elena Balbusso
Source

La fibule

Nuit d’angoisse, je ne parviens pas à dormir… J’allais vous livrer un poème de Louise Ackermann, Le Cri, mais je me suis rappelée vous avoir promis un poème de Mririda N’Aït Attik, cette poète berbère que j’ai découverte lorsque je résidais au Maroc. Si sa poésie vous intéresse, sachez qu’il en existe un recueil par René Euloge, publié sous le titre Les Chants de la Tessaout.

Une des éditions des poèmes de Mririda n’Aït Attik

Vous ne le savez peut-être pas, mais la Tessaout, ou Tassaout, est une rivière qui descend du Haut Atlas marocain vers le fleuve dont le nom signifie « Source de Vie », l’Oum Er Bia. Eh oui, vous remarquerez que, pour une fois, la racine est identique à celle du mot grec, pour désigner la vie, « bios »… rare, mais cela arrive…

J’ai connu la Tessaout lors de mes nombreuses randonnées dans l’Atlas, dont je vous parlerai peut-être un jour.

Une partie de la Vallée de la Tessaout, et le village de Megdaz où est née Mririda N’Aït Attik

Hélas mon recueil est à Nice, et celui d’un ami qui le possède également, aux Arcs sur Argens… j’ai donc dû me contenter des quelques rares poèmes publiés sur le net pour faire mon choix ce jour. Celui que je vous propose évoque un des bijoux qui m’a fascinée et me fascine encore.

Parmi les nombreux bijoux, deux belles fibules…

La fibule

Grand-mère ! Grand-mère ! depuis qu’il est parti, 

Je ne songe qu’à lui et je le vois partout… 

Il m’a donné une belle fibule d’argent, 

Et lorsque j’ajuste mon haïk sur mes épaules, 

Lorsque j’agrafe le pan sur mes seins, 

Lorsque je l’enlève, le soir, pour dormir, 

Ce n’est pas la fibule, mais c’est lui que je vois !

 

-Ma petite fille, jette la fibule et tu l’oublieras 

Et du même coup tu oublieras tes tourments…

-…Grand-mère, depuis bien des jours, j’ai jeté la fibule, 

Mais elle m’a profondément blessé la main. 

Mes yeux ne peuvent se détacher de la rouge cicatrice, 

Quand je lave, quand je file, quand je bois… 

Et c’est encore vers lui que va ma pensée !

 

-Ma petite fille, puisse Dieu guérir ta peine ! 

La cicatrice n’est pas sur ta main, mais dans ton cœur.

Mririda N’Aït Attik, traduction René Euloge

Source

Invitation au voyage

Pour initier cette promenade en poésie, c’est évidemment, pour moi, Baudelaire qui s’imposait…

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire