En direct d’Avignon (1)

Non, je ne suis pas en Avignon. Mais certain-e-s de mes ami-e-s s’y trouvent en ce moment. Et l’un d’entre eux nous fait le plaisir de partager avec nous ses impressions et opinions relatives aux spectacles auxquels il assiste. Je vous livre donc ses commentaires, tels qu’ils me sont parvenus, avec une brève introduction de mon crû.

Camus-Casares. Une géographie amoureuse

Voici ce qu’en disent Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio:

 » Nous avons donné au montage minutieux de cette relation hors norme le titre « Camus-Casarès, une géographie amoureuse » qui nous paraît refléter la carte du Tendre chère aux amants du XVIIème siècle… géographie amoureuse, avec ses sentiers sinueux, ses vallons paisibles, ses montagnes infranchissables, ses clairières enchantées, ses impasses…
D’une très grande richesse lyrique et émotionnelle ces échanges amoureux magnifiques ont aussi la particularité de révéler un Camus surprenant : tourmenté, instable, fragile, capricieux, au comportement parfois machiste, éloigné de l’écrivain profond et grave que nous connaissons.
Les lettres de Casarès sont une révélation. Elles témoignent d’un humour ravageur qui brocarde ses contemporains, auteurs, metteurs en scènes, comédiens, politiques, avec allégresse et sans retenue aucune ! Fille sauvage de la Galice, elle témoigne d’une vitalité ahurissante, vivant le bonheur et le malheur avec la même intensité.
Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio
« 

Et maintenant, le commentaire du spectateur averti.

« Le concepteur ou l’aménageur de cette salle a juste oublié qu’un spectateur pouvait avoir des jambes articulés sur des genoux et sauf exception, il restait difficile de les laisser au vestiaire – inexistant d’ailleurs.

L’inconfort des sièges n’explique pas que l’on soit resté un peu en retrait de cet échange épistolaire. Certes les textes des lettres que Camus a échangé avec son égérie ne manquent ni de style, ni de profondeur souvent introspective, mais la froideur voulue (?) de l’interprétation dessert le propos. La prose de Casares est plus banale, mais l’actrice qui l’endosse. incarne mieux la relation passionnelle des deux icônes.
Mais c’est surtout la mise en scène qui ne s’accorde pas bien au propos voulu. Déplacements et accessoires – comme cette valise – veulent représenter le chassé-croisé de ces deux êtres perpétuellement séparés par leurs obligations journalistiques ou artistiques; mais l’ensemble ne donne plus un impression de confusion que de distance.

Le spectacle scandé par des enregistrements d’époque sortis de postes TSF d’époque disséminés sur le plateau reste cependant intéressant : dommage ! Il aurait pu être captivant. »

https://media.eterritoire.fr/?u=aHR0cDovL3BpY2FyZGllLm1lZGlhLnRvdXJpbnNvZnQuZXUvVXBsb2FkL2NhY2hlLTczNzYzNTA2LmpwZw~~
Des radios et une valise…
(Photographie prise lors d’une autre représentation, à Issoire. Source)

Matin, j’ai tout aimé

Matin, j’ai tout aimé, et j’ai tout trop aimé ;

À l’heure où les humains vous demandent la force

Pour aborder la vie accommodante ou torse,

Rendez mon cœur pesant, calme et demi-fermé.

Les humains au réveil ont besoin qu’on les hèle,

Mais mon esprit aigu n’a connu que l’excès ;

Je serais tel qu’eux tous, Matin ! s’il vous plaisait

De laisser quelquefois se reposer mon zèle.

C’est par mon étendue et mon élan sans frein

Que mon être, cherchant ses frères, les dépasse,

Et que je suis toujours montante dans l’espace

Comme le cri du coq et l’ouragan marin !

L’univers chaque jour fit appel à ma vie,

J’ai répondu sans cesse à son désir puissant

Mais faites qu’en ce jour candide et fleurissant

Je demeure sans vœux, sans voix et sans envie.

Atténuez le feu qui trouble ma raison,

Que ma sagesse seule agisse sur mon cœur,

Et que je ne sois plus cet éternel vainqueur

Qui, marchant le premier, sans prudence et sans peur,

Loin des chemins tracés, des labours, des maisons,

Semble un dieu délaissé, debout sur l’horizon.

Anna de Noailles

Lai du chèvrefeuille

Par une belle journée de printemps, hier, je coupais, taillais, rognais à loisir la glycine et le chèvrefeuille qui ornent par leurs floraisons la venelle, et repensais à l’un des poèmes que j’ai étudiés il y a fort longtemps… Encore une femme poète, oui… Il en fut plus qu’on ne le croit! Marie de France… Quel beau nom, n’est-ce pas?

Je ne pourrai pas l’accompagner du beau son de la harpe, mais vous le livre, en langue d’oïl, car je le préfère dans cette belle langue, et je fais le pari que vous parviendrez, sinon à tout comprendre (quoique…), du moins à l’apprécier.

Chevrefoil

Asez me plest e bien le voil

del lai que hum nume Chevrefoil

que la verité vus en cunt

(e) pur quei il fu fet e dunt.

Plusurs le me unt cunté e dit

e jeo l’ai trové en escrit

de Tristram e de la reïne,

de lur amur que tant fu fine,

dunt il eurent meinte dolur,

puis en mururent en un jur.

Li reis Marks esteit curucié,

vers Tristram sun nevuz irié;

de sa tere le cungea

pur la reïne qu’il ama.

En sa cuntree en est alez;

en Suhtwales, u il fu nez,

un an demurat tut entier,

ne t ariere repeirier;

mes puis se mist en abandun

de mort e de destructïun.

Ne vus esmerveilliez neent:

kar ki eime mut lëalment,

mut est dolenz e trespensez,

quant il nen ad ses volentez.

Tristram est dolent e pensis:

pur ceo se met de sun païs.

en Cornvaille vait tut dreit,

la u la reïne maneit.

En la forest tut sul se mist,

ne voleit pas que hum le veïst;

en la vespree s’en eisseit,

quant tens de herberger esteit;

od païsanz, od povre gent

perneit la nuit herbergement.

Les noveles lur enquereit

del rei cum il se cunteneit.

Ceo li dïent qu’il unt oï

que li barun erent bani,

a Tintagel deivent venir,

li reis i veolt sa curt tenir,

a pentecuste i serunt tuit;

mut i avra joie e deduit,

e la reïnë i sera.

Tristram l’oï, mut se haita:

ele ne purrat mie aler

k’il ne la veie trespasser.

Le jur que li rei fu meüz,

e Tristram est al bois venuz

sur le chemin quë il saveit

que la rute passer deveit,

une codre trencha par mi,

tute quarreie la fendi.

Quant il ad paré le bastun,

de sun cutel escrit sun nun.

Se la reïne s’aparceit,

que mut grant gardë en perneit–

quatre feiz li fu avenu

que si l’aveit aparceü–

de sun ami bien conustra

le bastun quant el le verra.

Ceo fu la summe de l’escrit

qu’il li aveit mandé e dit:

que lunges ot ilec esté

e atendu e surjurné

pur espïer e pur saver

coment il la peu&st veer,

kar ne pot nent vivre sanz li;

d’euls deus fu il (tut) autresi

cume del chevrefoil esteit

ki a la codre se perneit:

quant il s’i est laciez e pris

e tut entur le fust s’est mis,

ensemble poënt bien durer;

mes ki puis les volt desevrer,

li codres muert hastivement

e li chevrefoil ensement.

«Bele amie, si est de nus:

ne vus sanz mei, ne mei sanz vus!»

La reïne vait chevachant;

ele esgardat tut un pendant,

le bastun vit, bien l’aparceut,

tutes les lettres i conut.

Les chevalers que la menoënt,

quë ensemblë od li erroënt,

cumanda tuz (a) arester:

descendre vot e resposer.

Cil unt fait sun commandement.

Ele s’en vet luinz de sa gent;

sa meschine apelat a sei,

Brenguein, que fu de bone fei.

Del chemin un poi s’esluina;

dedenz le bois celui trova

que plus l’amot que rein vivant.

Entre eus meinent joie (mut) grant.

a li parlat tut a leisir,

E ele li dit sun pleisir;

puis li mustre cumfaitement

del rei avrat acordement,

e que mut li aveit pesé

de ceo qu’il (l)’ot si cungïé;

par encusement l’aveit fait.

Atant s’en part, sun ami lait;

mes quant ceo vient al desevrer,

dunc comenc(er)ent a plurer.

Tristram a Wales s’en rala,

tant que sis uncles le manda.

Pur la joie qu’il ot eüe

de s’amie qu’il ot veüe

e pur ceo k’il aveit escrit,

si cum la reïne l’ot dit,

pur les paroles remembrer,

Tristram, ki bien saveit harper,

en aveit fet un nuvel lai;

asez briefment le numerai:

Gotelef l’apelent en engleis,

chevrefoil le nument Franceis.

dit vus en ai la verité

del lai que j’ai ici cunté.

Marie de France

Illustration d’Anna et Elena Balbusso
Source

La fibule

Nuit d’angoisse, je ne parviens pas à dormir… J’allais vous livrer un poème de Louise Ackermann, Le Cri, mais je me suis rappelée vous avoir promis un poème de Mririda N’Aït Attik, cette poète berbère que j’ai découverte lorsque je résidais au Maroc. Si sa poésie vous intéresse, sachez qu’il en existe un recueil par René Euloge, publié sous le titre Les Chants de la Tessaout.

Une des éditions des poèmes de Mririda n’Aït Attik

Vous ne le savez peut-être pas, mais la Tessaout, ou Tassaout, est une rivière qui descend du Haut Atlas marocain vers le fleuve dont le nom signifie « Source de Vie », l’Oum Er Bia. Eh oui, vous remarquerez que, pour une fois, la racine est identique à celle du mot grec, pour désigner la vie, « bios »… rare, mais cela arrive…

J’ai connu la Tessaout lors de mes nombreuses randonnées dans l’Atlas, dont je vous parlerai peut-être un jour.

Une partie de la Vallée de la Tessaout, et le village de Megdaz où est née Mririda N’Aït Attik

Hélas mon recueil est à Nice, et celui d’un ami qui le possède également, aux Arcs sur Argens… j’ai donc dû me contenter des quelques rares poèmes publiés sur le net pour faire mon choix ce jour. Celui que je vous propose évoque un des bijoux qui m’a fascinée et me fascine encore.

Parmi les nombreux bijoux, deux belles fibules…

La fibule

Grand-mère ! Grand-mère ! depuis qu’il est parti, 

Je ne songe qu’à lui et je le vois partout… 

Il m’a donné une belle fibule d’argent, 

Et lorsque j’ajuste mon haïk sur mes épaules, 

Lorsque j’agrafe le pan sur mes seins, 

Lorsque je l’enlève, le soir, pour dormir, 

Ce n’est pas la fibule, mais c’est lui que je vois !

 

-Ma petite fille, jette la fibule et tu l’oublieras 

Et du même coup tu oublieras tes tourments…

-…Grand-mère, depuis bien des jours, j’ai jeté la fibule, 

Mais elle m’a profondément blessé la main. 

Mes yeux ne peuvent se détacher de la rouge cicatrice, 

Quand je lave, quand je file, quand je bois… 

Et c’est encore vers lui que va ma pensée !

 

-Ma petite fille, puisse Dieu guérir ta peine ! 

La cicatrice n’est pas sur ta main, mais dans ton cœur.

Mririda N’Aït Attik, traduction René Euloge

Source

Invitation au voyage

Pour initier cette promenade en poésie, c’est évidemment, pour moi, Baudelaire qui s’imposait…

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire