Des feux de la Saint Jean en hiver?

Aujourd’hui, 27 décembre, c’est la Saint Jean. « Mais non! », me direz-vous… « La Saint Jean, c’est en juin! Vous savez, le moment où l’on allume les grands feux, au-dessus desquels jadis on s’amusait à sauter. » Et les plus intéressés par les fêtes d’ajouter : « Le 24 juin ». Mais je vous rétorquerai « Je vous assure, aujourd’hui c’est bien la Saint Jean ». Comment se fait-ce? Eh bien, tout simplement, parce qu’il y a eu deux Jean sanctifiés.

Les deux Saint Jean. Atelier de La Pasture (1475-1500). Musées Maison d’Erasme et Béguinage, Bruxelles.

En juin, c’est celui qui aurait baptisé son cousin Jésus sur les bords du Jourdain, d’où le qualificatif « Jean le Baptiste ». En décembre, c’est celui qui a écrit l’un des quatre évangiles, d’où son surnom « Jean l’Evangéliste ». Je ne résiste pas à l’envie de placer ici le tableau peint en 1614 par un de mes artistes préférés, Le Gréco.

Mais mon propos n’est pas de vous ennuyer avec un cours de religion! Il est plutôt de vous intriguer, comme souvent. Regardez les dates. Chacune est proche de deux dates remarquables de l’année. Et si je vous dis que des cérémonies diverses, mais toutes en lien, ont lieu aux alentours de ces dates… allez, cherchez!

Vous avez trouvé? Eh oui, nous sommes dans les solstices d’été et d’hiver. Au moment où les jours décroissent et/ou croissent.

Nous venons, souvenez-vous, de fêter le solstice d’hiver. Le soleil nous fait l’honneur de rallonger son temps de présence. Et cela fait du bien! J’étais avant-hier au bord du Bassin d’Arcachon, au Cap Ferret, et j’ai profiter d’un magnifique couchant à près de 17h30, en cette fin de journée de Noël, dans la réserve naturelle d’Arès.

Et, bien sûr, je ne puis m’empêcher d’évoquer ces festivités qui ne sont pas que chrétiennes, loin de là… et notamment celles d’un des endroits qui m’intéresse depuis mon enfance, Stonehenge. Voici une analyse scientifique de l’orientation du site.

Et je ne résiste pas non plus à l’envie de copier l’une des photos de l’article publié dans le National Geografic, montrant le rituel druidique autour du solstice d’hiver.

En Bretagne, on retrouve le feu à l’occasion de la célébration druidique du solstice d’hiver. Plusieurs sites la présentent. Je vous conseille de lire celui-ci, auquel j’emprunte un extrait.

« Dans la Tradition, la bûche décorée que chacun apporte lors de la cérémonie pour nourrir le feu du Solstice d’Hiver rappelle la solidarité nécessaire entre les hommes pour traverser la période parfois difficile de la Saison Sombre, qui arrive à son acmé lors du Solstice. »

Un extrait d’un autre site, sur le druidisme contemporain, « Calendrier celtique ».

Puisque nous parlons de druides et que je suis dans le Médoc, une question : le druidisme existait/existe-t-il dans cette partie de l’Aquitaine? Eh bien, oui, et des sites en sont connus, comme la fontaine de Bernos. Et l’on trouve d’autres traces de culture celtique au nord-ouest de Bordeaux… Mais c’est une autre histoire…

Eteindre ou étreindre le feu ?

J’ai été saisie par la beauté et la profondeur de quelques vers dits magnifiquement par une personne, et ai recherché le poème de Louis Aragon d’où ils sont extraits. L’oeuvre est longue, et triste… Je me suis demandé si je vous la livrerais en entier ou si je la couperais, moi aussi, et, si oui, à quel niveau. Voici donc le choix que j’ai fait. Mais si d’aucun-e-s souhaitent tout lire, ne craignez rien, vous le trouverez en ligne. Pour les autres, sachez simplement que la suite évoque l’Espagne franquiste… Le titre du poème? Le Vaste Monde

Il fait peut-être (je ne suis pas parvenue à trouver les dates des deux écrits) suite à une lettre d’Elsa Triolet qui commençait comme ceci :

« Il n’est pas facile de te parler. Tu sembles oublier que nous vivons l’épilogue de notre vie, qu’ensuite il n’y aura plus rien à dire et que l’index lui-même d’autres le liront — pas nous.

Je te reproche de vivre depuis trente-cinq ans comme si tu avais à courir pour éteindre un feu. Dans ta course, il ne faut surtout pas déranger, ni te devancer, ni t’emboîter le pas, ni te suivre — quel que soit l’ouvrage — aussi bien couper des branches sèches, il ne faut surtout pas s’aviser de faire quoi que ce soit avec toi, ensemble.« 

Où faut-il qu’on aille
Pour changer de paille
Si l’on est le feu

À moins qu’il ne faille
Si l’on est la paille
Fuir avec le feu

La paille est si tendre
Mais vouloir l’étendre Étendra le feu
Qu’on tente d’étreindre

Or il faut l’éteindre

Le long pour l’un pour l’autre est court
II y a deux sortes de gens
L’une est pour l’eau comme un barrage et l’autre fuit comme l’argent

Le mot-à-mot du mot amour à quoi bon courir à sa suite
Il est resté dans la
Dordogne avec le bruit prompt de la truite
Au détour des arbres profonds devant une maison perchée
Nous avions rêvé tout un jour d’une vie au bord d’un rocher

La barque à l’amarre
Dort au mort des mares
Dans l’ombre qui mue

Feuillards et ramures
La fraîcheur murmure
Et rien ne remue

Sauf qu’une main lasse
Un instant déplace
Un instant pas plus

La rame qui glisse

Sur les cailloux lisses
Comme un roman lu

Débats autour du kig ha farz

En ce vendredi 13, retour à la Charrette, comme prévu, pour aller goûter le kig ha farz préparé la veille quasiment sous nos yeux, et qui avait donné lieu à une discussion épique sur la manière de le préparer.


Mais peut-être ne savez-vous pas ce qu’est ce plat? Le nom pourrait vous aider… Mais il faudrait parler breton!

« kig \ˈkiːk\ masculin (pluriel kigoù)

  1. Viande.
    • En Breiz-Izel, e ver mat evit ar paour, hag en pep ti e vo evitan eun tamm bara, eun tamm kig, alïes eur skudellad soubenn. — (Fañch al Lae, Bilzig, Ad. Le Goaziou, leorier, Kemper, 1925, page 37) En Basse-Bretagne on est bon envers les pauvres, et dans chaque maison il y aura pour lui un morceau de pain, un morceau de viande, souvent une écuelle de soupe.
  2. Chair.
    • Setu poazhet ar pesk eta, debret e gig gant gwreg ar pesketaer, e galon, gant ar gazeg, hag he vouzelloù, gant ar giez. — (Fañch an Uhel, Kontadennoù ar Bobl /4, Éditions Al Liamm, 1989, page 48) Voici le poisson cuit donc, sa chair mangée par la femme du pêcheur, son cœur, par la jument, et ses boyaux, par la chienne.
  3. (Religion) Chair, opposée à l’esprit.
    • E-touez ar re bersonelañ hag ar re vravañ e lakaan ar re ma vez komzet diardoù eus cʼhoantoù ar cʼhig just a-walcʼh […]. — (Malo Bouëssel du Bourg, Petra nevez ?, in Al Liamm, niv 416, Mae-Mezheven 2016, page 95) Parmi les plus personnels et les plus beaux je mets ceux où l’on parle sans façon des désirs de la chair justement […]. »

Vous avez déjà le début, le mot qui explique ma surprise de voir ce plat réservé au vendredi en ce lieu… Le deuxième mot, vous le connaissez peut-être. On le trouve dans le nom du drapeau de la région « Gwen ha du » « Blanc et noir ». « Ha » signifie « et ». Quant à « fars », vous avez déjà sans doute mangé un dessert de ce nom, le « far » breton… En latin, « far » est employé pour désigner du blé, de l’épeautre… Le « far », en breton, est à la fois la farine et le dessert fabriqué à base de farine, avec une base de pâte à crêpe épaisse, que l’on garnit de fruits et qui est cuite dans du beurre bien doré. Le nom du plat est ainsi littéralement « viande et blé ».

Il existe, vous l’aurez compris, de nombreuses variantes de ce plat typique nord-breton (notamment Trégor). Les ingrédients sont cependant presque toujours les mêmes. Les viandes, d’abord : du boeuf (beau morceau) et du porc (jarret et lard). Auxquelles s’ajoutent les os à moëlle. Parfois on ajoute des saucisses fumées. Les légumes ensuite : chou blanc, poireaux, navet, carottes, oignons. Les « fars » enfin, de deux sortes : le salé, à base de sarrasin, et le sucré, à base de froment. Ils sont cuits dans des sacs que l’on plonge en fin de cuisson dans l’espèce de « potée » constituée par les autres ingrédients.

Ces sacs étaient autrefois faits avec des toiles blanches, de voiles ou de chemises de marins.

L’un des points de dissension est la manière de servir les fars. Pour certain-e-s, en tranches, tandis que d’autres les préfèrent émiettés, comme de la semoule de couscous.

Celui que nous avons eu la chance de déguster comporte les deux options : le far sucré, en tranche, tandis que le salé était en forme de semoule.

Un plat bien consistant, donc! D’ailleurs les poules se régalent des restes…

Aussi étais-je contente de finir par du plus léger et frais : une boule de glace à l’ortie avec un léger nappage au chocolat. La cheminée suffisait à me réchauffer!

Je ne voudrais pas finir sans revenir à l’aubergiste, cuisinier hors norme, et à sa cousine qui nous a servis avec beaucoup d’amabilité et de chaleur. Il est si rare de trouver un endroit où l’on se sent aussi bien, et où l’on sert une cuisine aussi raffinée et originale qu’authentique et faite de produits locaux et frais!

Une adresse à découvrir… vite, car le propriétaire nous a dit être en difficulté et vouloir abandonner ce qui était le rêve de sa vie… Quel dommage!

Ah! J’allais oublier! En préparant cet article, j’ai trouvé un document archivé par l’INA, où deux Bretonnes expliquent leur manière de concevoir le kig ha farz… Je vous laisse le découvrir ici.