Locavore ?

Dans l’article précédent, une photo mal prise montrait un panonceau, encourageant à devenir « locavore ». Pour un ou une latiniste, cela signifierait « qui mange un lieu »… pas le poisson, non, un « lieu » au sens géographique du terme. Et encore, avec une faute de latin!

Or, vous n’êtes peut-être pas sans savoir que cela signifie « qui mange local », qui suit les principes du « locavorisme ». A une ânerie linguistique s’en ajoute une autre. Mais nous ne sommes pas là pour parler « langue »…

Me voilà donc à nouveau plongée dans les méandres de l’Internet, à partir des questions que je me pose…

"Locavore" : Définition, Avantages / Inconvénients, Histoire... On vous dit tout !
Copié sur le site « Mangeons local« 

Bien sûr, comme tout le monde j’aime aller au marché du coin, acheter les légumes ou fruits produits sur place, discuter avec la jeune femme qui fait du fromage de chèvre, avec celle qui produit sa bière artisanale… J’encourage les AMAP et vais même jusqu’à expliquer autour de moi aux personnes qui ignore de quoi il s’agit ce que c’est… J’apprécie d’aller acheter des crevettes ou du poisson directement à la sortie du chalut… Mais suis-je pour cela « locavore »?

Revenons à la langue… Je commence à comprendre… le terme n’est pas français, il est né aux Etats-Unis.

« La première occurrence du terme est le fait d’un article, signé à trois mains, dans la rubrique alimentation du San Francisco Chronicle, « trois locavores ou trois femmes qui mangent local ». Il a surtout été rapporté à l’une d’entre elles, Jessica Prentice, dont le blog consigne les différents éléments de contexte et dresse un portrait du mouvement Local Food en Californie dans les années 2000. » (source)

Vous pouvez l’entendre prononcer le mot en anglais dans ce documentaire.

Les sites pullulent, qui argumentent pour ce mouvement, et culpabilisent les consommateurs/trices dont je suis, qui continuent à aimer les produits exotiques en tout genre, soit parce qu’ils ou elles ont été « locavores » dans un pays éloigné, soit tout simplement par goût. Certains donnent des adresses pour s’approvisionner ou aller manger, comme Le Bonbon.

Une question vient cependant à l’esprit de celle qui a vu se débattre les agriculteurs/trices, riziculteurs/trices, producteurs/trices de fruits comme les agrumes, les mangues, les avocat-e-s, les fruits de la passion… ces mêmes personnes qui sont déjà victimes de la mondialisation, de la main-mise européenne, américaine ou asiatique sur les circuits d’approvisionnement, de transport et distribution, vont-elles devoir subir les conséquences de cet engouement pour le « local ». Citoyen-ne-s du Monde, le Monde n’est-il pas notre « local »? Alors oui, bien sûr, le circuit court, toutes les fois où on peut, mais ne condamnons pas à être encore plus pauvres celles et ceux qui produisent, souvent difficilement, des aliments que nous aimons… Au contraire, aidons-les à trouver d’autres circuits pour faire venir leurs productions jusqu’à nos marchés, de la manière la plus écologique possible, certes, mais aussi la plus efficace et profitable pour elles et eux…

« Dans un pays où les alertes à la nourriture contaminée sont fréquentes et où deux tiers de la population présente une surcharge pondérale, les habitants ne touchent plus à leurs assiettes sans culpabilité. Il n’y a pas si longtemps, les Américains se moquaient de José Bové. Aujourd’hui, ils réévaluent leur mode de vie. Comme on dit à la ferme, mieux vaut tard que jamais. » (Corinne Lesnes dans Le Monde)

Les extrêmismes sont tous aussi dangereux… Et je continuerai à aimer les bons produits des régions où je suis, mais aussi à varier mon alimentation en évitant au maximum de participer à la paupérisation et à l’exclusion d’une partie de la population mondiale, en particulier africaine… et en refusant de me laisser culpabiliser et manipuler par des fanatiques et des « bien-pensant-e-s », quel-le-s qu’ils ou elles soient, locavores ou autres… sans compter que parfois, cela prend une tournure un peu « chauvine ».

Locavore d'Oc | Le Petit Agenda
Mâcon Prissé pour manger local - Locavor.fr
Locavor Alençon | locavores.fr

Un récent sondage posait ainsi la question :

« Sondage : Quel consommateur êtes vous ?

  • Un locavore parce que je privilégie les achats de produits locaux.
  • Un mondiavore parce que je veux bénéficier d’un choix plus large de produits« 

Alors qu’on sait à quel point les catégorisations provoquent des exclusions et risquent d’entraîner des conflits, pourquoi en ajouter de nouvelles? Ne sommes-nous pas capables de concevoir ce qui est nocif, nuisible et ce qui ne l’est pas?

A tire d’ailes

Etretat Interior, Matisse (1920)

J’ai reçu dernièrement un joli cadeau… Une chanson basque, que j’ai beaucoup aimée. D’où mon envie de vous la faire découvrir… Voici la vidéo reçue… La chanson est interprétée par John Kelly & Maite Itoiz. C’était en 2008, l’année de la disparition de celui qui l’a mise en musique et interprété le premier, en 1974, Mikel Laboa. Une autre version en est présentée, filmée en 2011, que je trouve moins authentique, plus « travaillée ». Mais il faut reconnaître qu’elle prend de l’ampleur avec le choeur… En 2018, la chanteuse la reprend seule, en s’accompagnant d’une harpe, avec le choeur Son Espases. Très émouvant… Et mon coeur balance entre cette dernière et la magnifique interprétation de Laura Latienda et Gaztelu Zahar (2016), avec une voix plus grave, un choeur d’hommes et un orchestre plus « populaire ». Une autre chanteuse s’en est emparée, Anne Etchegoyen. Très belle voix également…. Bref, je ne me suis pas lassée de l’écouter encore et encore…

Femme et oiseau dans la nuit, Miro (1942)

Mais je n’ai pu m’empêcher d’en rechercher les paroles… Les voici donc, en basque puis traduite en français.

Txoria txori

Hegoak ebaki banizkio
nerea izango zen,
ez zuen aldegingo.
Hegoak ebaki banizkio
nerea izango zen,
ez zuen aldegingo.

Bainan, honela
ez zen gehiago txoria izango
Bainan, honela
ez zen gehiago txoria izango
eta nik…
txoria nuen maite
eta nik…
txoria nuen maite.

L’oiseau

Si je lui avais coupé les ailes

il aurait été à moi

il ne serait jamais reparti

Si je lui avais coupé les ailes

il aurait été à moi

il ne serait jamais reparti. 

Mais, ainsi, il n’aurait plus été un oiseau,

Mais, ainsi, il n’aurait plus été un oiseau,

et moi… j’aimais l’oiseau !

et moi… j’aimais l’oiseau !

Source traduction

Hassan Massoudy (copyright)

Et, bien sûr, j’ai voulu en savoir plus, non seulement sur la chanson, mais sur ceux qui l’ont créée.

« En 1968, Mikel est allé dîner un soir avec sa femme dans un restaurant de Saint-Sébastien, ainsi qu’avec Joxean Artze. Le poème Txoria Txori de Joxean Artze (alors âgé d’environ 25 ans), a été écrit sur une serviette ce soir là ! C’était un acte de résistance contre l’interdiction faite par le régime franquiste d’utiliser la langue basque. Sa femme le lui a lu, et lui a dit que c’était un beau poème. Il l’a lu à son tour, et il lui a beaucoup plu aussi. Quand ils sont rentrés à la maison, il l’a mis en musique en très peu de temps. Mikel Laboa a présenté pour la première fois la chanson au théâtre Astoria de Saint-Sébastien. »

Voici ce qu’en dit son auteur dans un interview (source)

« J’avais 24-25 ans lorsque je l’ai écrit. Le thème de l’oiseau figure souvent dans nos vieux recueils de chants. Il m’avait semblé que l’on pouvait l’assimiler à l’image de la liberté. Ici apparaît le dilemme de la liberté de la personne proche que l’on souhaite posséder. Mais la liberté de ces personnes existe… il faut choisir . Ou vous attachez la personne et vous la possédez comme un oiseau en cage, ou vous aimez la personne telle qu’elle est, et alors, si elle souhaite partir, vous devez la laisser partir. C’est pour cela que je n’ai jamais possédé d’oiseau en cage. Je leur jette du pain par la fenêtre et s’ils viennent se nourrir, je les observe et je me contente de cette contemplation. Parce que c’est comme cela que je veux que les oiseaux soient… »

Un bel hommage a été rendu aux deux amis, décédés à dix ans d’intervalle, par Maialen Lujanbio.

Wikipédia recense 17 interprètes différents pour cette chanson, dont Joan Baez, qui l’a interprétée au Concert pour la Paix, aux arènes de Bilbao – certain-e-s se sont quelque peu amusé-e-s de sa prononciation! Totalement différente, la version d’Arraya : on passe du romantisme à la contestation forte… Un autre choeur d’hommes, Pyrénéens, Vaya con Dios, l’a reprise un peu dans le même sens. Car cette chanson a connu beaucoup d’avatars… Le mieux est de revenir à son co-créateur, Mikel Laboa. Une vidéo avec de belles images du pays et des sous-titres en espagnol, et une autre avec des photos de lui et des illustrations parlantes…

Mikel Laboa avait fondé le groupe culturel Ez Dok Amairu, dont la signification est « Il n’y a pas de treize » (pas de « malédiction ») – d’ailleurs, le chanteur avait l’habitude de numéroter ses albums, mais passe du 12 au 14…

Quelques membres de Ez Dok Amairu
Il n’y a pas de treize…

« Baisé par l’air des solitudes »…

Conseil

Eh bien ! mêle ta vie à la verte forêt !
Escalade la roche aux nobles altitudes.
Respire, et libre enfin des vieilles servitudes,
Fuis les regrets amers que ton cœur savourait.

Dès l’heure éblouissante où le matin paraît,
Marche au hasard ; gravis les sentiers les plus rudes.
Va devant toi, baisé par l’air des solitudes,
Comme une biche en pleurs qu’on effaroucherait.

Cueille la fleur agreste au bord du précipice.
Regarde l’antre affreux que le lierre tapisse
Et le vol des oiseaux dans les chênes touffus.

Marche et prête l’oreille en tes sauvages courses ;
Car tout le bois frémit, plein de rythmes confus,
Et la Muse aux beaux yeux chante dans l’eau des sources.

Théodore de Banville