La Velléda

Le grand jeu lors de ma dernière promenade au Luxembourg (dont je ne vous ai pas encore parlé…) était d’observer les statues… Pour diverses raisons que je n’évoquerai point ici, cela risque de vous ennuyer.

Source de la photo

L’une de celle-ci représente la Velléda… ce qui aussitôt m’a fait remémorer le poème de Verlaine que j’aime tant, avec cette statue végétant dans le fond du « petit jardin » des souvenirs de l’artiste. Si ma mémoire est bonne, je vous en ai déjà dit un mot, mais, tant pis, parfois bis repetita placent…

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle. Rien n’a changé.

J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin…
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent, comme avant
Les grands lis orgueilleux se balancent au vent.
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même, j’ai retrouvé debout la Velléda
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

Mais la Velléda a-t-elle existé? Voilà ma curiosité aiguisée… Jolies jambes bien que des chevilles un peu épaisses, superbe poitrine, air pensif imitant l’oeuvre de Rodin…
Dans la statuaire, elle est souvent représentée avec cet air pensif… Mais rien d’étonnant, si l’on sait que c’est le même sculpteur qui est à l’origine des bronzes conservés en France et de la statue dont je parle…

Maindron, Hippolyte (1801-1884) Velléda. vers vers 1838 . Bronze. H. 45,8 x L. 15,7 x P. 18 cm.

Qui était-elle donc, disais-je? Tacite en parle dans La Germanie. »Vidimus sub divo Vespasiano Veledam diu apud plerosque numinis loco habitam; sed et olim Albrunam et complures alias venerati sunt, non adulatione nec tanqua facerent deas. »

L’historien l’aurait peut-être vue comme l’évoque le « vidimus » du début de la phrase ? C’est possible, car elle a été amenée à Rome en tant que prisonnière, selon Stace, Sylv., I, 4, 90: « Captivæque preces Veledæ« .

S’il l’a vue, me direz-vous, c’est qu’il et elles vivaient à la même époque… ça se précise! Et, comme vous savez que Tacite est né en 53 ou 54 après Jésus-Christ… et ce devait être une personnalité extraordinaire, si l’on en croit les récits historiques.

 » Munius Lupercus, commandant d’une légion, fut envoyé en présent à Veleda. (4) Cette fille, de la nation des Bructères, jouissait au loin d’une grande autorité, fondée sur une ancienne opinion des Germains, qui attribue le don de prophétie à la plupart des femmes, et, par un progrès naturel à la superstition, arrive à les croire déesses. (5) Veleda vit alors croître son influence, pour avoir prédit les succès des Germains et la ruine des légions. (6) Lupercus fut tué en chemin. (7) Un petit nombre de centurions et de tribuns, nés en Gaule, restèrent comme otages entre les mains de Civilis. (8) Les quartiers des cohortes, de la cavalerie, des légions, furent saccagés et brûlés; on ne conserva que ceux de Mayence et de Vindonissa. »

Image illustrative de l’article Bructères

Après l’avoir située dans le temps, vous pouvez désormais la situer dans l’espace… Vous voyez où sont les Bructères, à l’ouest de la Germanie, bien loin des Goths et autres Vandales?

Elle a joué un rôle diplomatique entre les Romains et les Germains, et, lors de la défaite en 77 (ou 78, n’ergotons pas), elle fut effectivement amenée à Rome pour le « triomphe ». Car oui, il y avait des Germains dans les limites du « limes », et d’autres qui étaient restés libres, comme les Bataves… Mais tout ceci est bien compliqué.
Donc, célèbre, courageuse, diplomate… Quoi d’autre?

On la dit « prophétesse »… En tout cas, on a retrouvé une stèle qui se rit de cet aspect de Velléda… En voici un extrait de la présentation dans la Revue des Etudes Grecques en 1948.

L’inscription a été trouvée près d’un grand temple, construit à partir du vie s. av. J.-C. au S.-E. et à peu de distance de l’acropole d’ Ardéa et dont il reste le soubassement. C’est « un fragment d’une mince plaque de marbre pentélique, qui mesure 0 m. 165 de largeur, autant de hauteur, 0 m. 025. d’épaisseur, brisée de tous côtés sauf à la partie inférieure. Les lettres, gravées assez grossièrement et hautes de 11 ou 12 mm., semblent appartenir à la fin du Ier ou au début du IIème siècle de notre ère. En négligeant une première ligne, dont il reste des vestiges indéchiffrables, on lit» (P. 164.
— Βελήδαν vac.
— ]λευητις έδει ποιευχ[θαι
— μακρης περί παρθενο[
— ην οι ‘Ρηνοπόταΐ σέβουσι —
5 — φρίσσοντες χρυτέης κερα[ —
— ]ν αργή ν « να μή τρεο[ —
— ]αι γαλκοϋν απο[Αυσσέτω —

Si vous voulez en lire davantage, c’est ici... Et voici la traduction proposée dans ce texte :

« Oracle concernant Vèléda.

Tu te demandes ce qu’il te faut faire de la vierge à la
haute taille que les buveurs de Rhin révèrent en tremblant ?
Qu’avec des pinces d’or maintenant, pour n’avoir pas à la
nourrir oisive, elle mouche un nez (?) tout de bronze »

D’accord, cela reste bien hermétique, mais on a une idée de sa stature et de son aura… pour ne pas dire de son statut… sans jeu de mots aucun!

Pas étonnant dès lors que des écrivains nourris aux lettres grecques et latines s’en soient emparées… Chateaubriand la fait revivre dans le récit d’Eudore, dans les Martyrs. Celui-ci tomba amoureux de la belle Gauloise.

« Sa taille était haute ; une tunique noire, courte et sans manches, servait à peine de voile à sa nudité. […] La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds qui flottaient épars, annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient, par leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage. Elle chantait d’une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s’abaissait et s’élevait comme l’écume des flots. » (source)

L’auteur a puisé à des sources littéraires et historiques les bases de la création de son héroïne, comme il l’explique lui-même dans les Remarques : Strabon, Denys le Voyageur et Pomponius Mela. Il semble que ce soit ce dernier qui lui a inspiré l’idée de situer Velléda parmi les prêtresses d’une île que j’aime beaucoup : l’île de Sein. C’est d’elle dont il est question dans l’exhortation de Velléda, au livre IX.

« O île de Sayne, île vénérable et sacrée ! je suis demeurée seule des neuf vierges qui desservaient votre sanctuaire. Bientôt Teutatès n’aura plus ni prêtres ni autels. Mais pourquoi perdrions-nous l’espérance ? J’ai à vous annoncer les secours d’un allié puissant : auriez-vous besoin qu’on vous retraçât le tableau de vos souffrances, pour vous faire courir aux armes ? Esclaves en naissant, à peine avez-vous passé le premier âge, que des Romains vous enlèvent. Que devenez-vous ? Je l’ignore. Parvenus à l’âge d’homme, vous allez mourir sur la frontière pour la défense de vos tyrans, ou creuser le sillon qui les nourrit. Condamnés aux plus rudes travaux, vous abattez vos forêts, vous tracez avec des fatigues inouïes les routes qui introduisent l’esclavage jusque dans le coeur de votre pays : la servitude, l’oppression et la mort, accourent sur ces chemins en poussant des cris d’allégresse, aussitôt que le passage est ouvert. Enfin, si vous survivez à tant d’outrages, vous serez conduits à Rome : là, renfermés dans un amphithéâtre, on vous forcera de vous entre-tuer, pour amuser par votre agonie une populace féroce. Gaulois, il est une manière plus digne de vous de visiter Rome ! Souvenez-vous que votre nom veut dire voyageur. Apparaissez tout à coup au Capitole, comme ces terribles voyageurs vos aïeux et vos devanciers. On vous demande à l’amphithéâtre de Titus ? Partez : obéissez aux illustres spectateurs qui vous appellent. Allez apprendre aux Romains à mourir, mais d’une tout autre façon qu’en répandant votre sang dans leurs fêtes : assez longtemps ils ont étudié la leçon, faites-la-leur pratiquer. Ce que je vous propose n’est point impossible. Les tribus des Francs qui s’étaient établis en Espagne retournent maintenant dans leur pays ; leur flotte est à la vue de vos côtes ; ils n’attendent qu’un signal pour vous secourir. Mais si le ciel ne couronne pas vos efforts, si la fortune des Césars doit l’emporter encore, eh bien ! nous irons chercher avec les Francs un coin du monde où l’esclavage soit inconnu. Que les peuples étrangers nous accordent ou nous refusent une patrie, terre ne peut nous manquer pour y vivre ou pour y mourir. » (source)

Pomponia avait en effet fait état de la présence de neuf (novem) vierges pour l’oracle de Sein.

« Sena in Britannico mari, Osismicis adversa littoribus, Galici numinis oraculo insignis est : cujus antistites, perpetua virginitate sanctae, numero novem esse traduntur : Barrigenas vocant, putantque ingeniis singularibus praeditas, maria ac ventos concitare carminibus, seque in quae velint animalia vertere, sanare quae apud alios insanabilia sunt, scire ventura et praedicare : sed non nisi deditas navigantibus, et in id tantum ut se consulerent profectis. » — Pomponius Mela, Chorographie, III, 6.

Chateaubriand savait qu’il existait une controverse à ce sujet, mais peu lui importait (je cherche désespérément l’imparfait de « challoir » : « peu lui chaulait »?)…

« “ Strabon diffère de ce récit, en ce qu’il dit que les prêtresses passaient sur le continent pour habiter avec des hommes. J’avais, d’après quelques autorités, pris cette île de Sayne pour Jersey ; mais Strabon la place vers l’embouchure de la Loire. Il est plus sûr de suivre Bochart (Géograph. sacr., pag. 740), et d’Anville (Notice de la Gaule, pag. 595), qui retrouvent l’île de Sayne dans l’île des Saints, à l’extrémité du diocèse de Quimper, en Bretagne. ” — “ Les Martyrs ”, Remarques sur le Livre IX, p. 155.

Permettez-moi une petite parenthèse historique?

Eudore est l’archétype de l’interculturel. D’origine grecque, et j’ose dire illustre, puisque descendant du héros de la guerre de Troyes Philipoemen, il est né en Arcadie, qui est devenue province romaine. Il sert donc l’armée de Dioclétien, mais connaît le poids de la colonisation. Si l’on ajoute à cela qu’il est chrétien…

Des parallèles ont été faits entre les périodes historiques. Ainsi, Paul Bénichou y voit un argumentaire pour la vision sociale de la religion chrétienne source de Liberté à la veille de la Révolution de 1789. Jean Marin, lui, rapproche cet épisode de la période où il était, en 1940, avec De Gaulle en Angleterre…

Mais revenons au roman…

Les amours réciproques d’Eudore et de la Gauloise Velléda appartiennent au Panthéon des Amours Impossibles. Il fallait donc que l’un-e des deux mourût… Devinez qui? Mais oui, bien sûr, la Femme… (notez que c’est souvent le cas!)

Et le romantique en lui se délecte à décrire le sacrifice de celle-ci. L’épisode se déroule au cours d’une bataille qui met en danger de mort Ségenax, qui n’est autre que le père de Velléda. Eudore cherche à le sauver, et y parvient.

« Dans ce moment, un char paraît à l’ extrémité de la plaine. Penchée sur les coursiers, une femme échevelée excite leur ardeur, et semble vouloir leur donner des ailes. Velléda n’ avait point trouvé son père. Elle avait appris qu’ il assemblait les gaulois pour venger l’ honneur de sa fille. La druidesse voit qu’ elle est trahie, et connaît toute l’ étendue de sa faute. Elle vole sur les traces du vieillard, arrive dans la plaine où se donnait le combat fatal, pousse ses chevaux à travers les rangs, et me découvre gémissant sur son père étendu mort à mes pieds. Transportée de douleur, Velléda arrête ses coursiers, et s’ écrie du haut de son char :
 » Gaulois, suspendez vos coups. C’ est moi qui ai causé vos maux, c’ est moi qui ai tué mon père. Cessez d’ exposer vos jours pour une fille criminelle. Le romain est innocent. La vierge de Sayne n’ a point été outragée : elle s’ est livrée elle-même, elle a violé volontairement ses voeux. Puisse ma mort rendre la paix à ma patrie ! « 
Alors, arrachant de son front sa couronne de verveine, et prenant à sa ceinture sa faucille d’ or, comme si elle allait faire un sacrifice à ses dieux :
 » Je ne souillerai plus, dit-elle, ces ornements d’ une vestale ! « 
Aussitôt elle porte à sa gorge l’ instrument sacré : le sang jaillit. Comme une moissonneuse qui a fini son ouvrage, et qui s’ endort fatiguée au bout du sillon, Velléda s’ affaisse sur le char ; la faucille d’ or échappe à sa main défaillante, et sa tête se penche doucement sur son épaule. Elle veut prononcer encore le nom de celui qu’ elle aime, mais sa bouche ne fait entendre qu’ un murmure confus : déjà je n’ étais plus que dans les songes de la fille des Gaules, et un invincible sommeil avait fermé ses yeux.
 » (source)

En lisant ce passage, j’ai compris une erreur que j’avais commise lors de mon observation des statues. Je ne m’étais, à vrai dire, pas posé de questions. Pour moi, ce qui figurait à la ceinture de la Dame était un croissant de lune! Mais non, bien sûr, c’est la faucille des Druides et Druidesses…

Ainsi, dans la simple évocation de la statue endormie dans « le petit jardin », c’est tout un univers que réveille Verlaine… La fureur des armes et la sagesse des mots, l’ardeur d’une héroïne et la passion d’une humaine, la Terre et la Mer… Le feu et l’eau… et l’histoire de peuples vaincus qui ne peuvent se soumettre.

On comprend pourquoi cette figure légendaire a inspiré tant de plumes et de pinceaux, tant de marteaux et de couteaux… En voici un petit florilège, choisi non pour l’esthétique mais pour la diversité des interprétations.

Un air de ressemblance, me direz-vous? Certes, puisqu’elles sont les oeuvres du même sulpteur, Laurent Honoré Marqueste. Je ne vais pas vous ennuyer avec leur histoire, mais sachez qu’elles datent des environs de 1875 et que vous pouvez en voir à Paris comme à Toulouse…

François Lepère, Velléda, autour de 1871 (source)

Dix ans plus tard, Louis Edouard Paul Fournier dessinait « La dernière prophétie de Velléda », visible au musée de Morlaix.

C’était alors une véritable mode, à laquelle cédèrent aussi des peintres.

André Charles Voillemot , Velléda (vers 1869) (source)

Un petit détour humoristique, pour montrer l’exploitation qui en fut faite par un publiciste qui avait pu voir certaines de ces oeuvres, car il a vécu dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Lucien Baylac, illustrateur (1851-1911) (source)

Je suis immédiatement allée chercher ce qu’était « Acatène »…

« Acatène » est le nom d’une marque de bicyclette commercialisée par la compagnie parisienne La Métropole à partir du milieu des années 1890. Ce terme décrit littéralement le système de transmission « sans chaîne » appliqué au cycle. À cette période, les constructeurs se livrent à une véritable « guerre des chaînes », depuis que Henry J. Lawson a présenté en 1879 une bicyclette à traction arrière par chaîne. Mais la solidité fait encore défaut à ce type de transmission et les fabricants réfléchissent à d’autres solutions comme sur ce modèle Acatène où la roue arrière est entraînée par un jeu d’engrenages coniques. Le système obtient un certain succès dans les courses en 1897 et 1898, mais il s’avère cependant moins efficace au démarrage et en côte que les bicyclettes à chaîne, technologie encore utilisée sur les cycles modernes en raison de sa facilité d’entretien et de sa robustesse. » (source)

J’aurais pu le deviner : a (sans) catena (chaîne). Mais alors, quel lien avec Velléda? Aucune idée!!! et vous?

Un opéra porte le nom de la célèbre Gauloise, comme en atteste cette autre affiche.

La partition est en ligne ici.

« L’opéra Velléda a également été représenté à Rouen le 18 avril 1891, où il était impatiemment attendu. Malgré les succès de Velléda à Londres en 1882 et à Rouen en 1891, ce fut la seule œuvre Lyrique du compositeur normand représentée au Théâtre des Arts. » (source)http://www.musimem.com/lenepveu.htm

Je ne suis pas parvenue à en trouver les paroles… Vous pouvez m’y aider?

Du coup, j’ai appris qu’en réalité l’Italie s’était amourachée de Velléda bien avant la France. Pas mois de trois opéras entre 1820 et 1840, comme l’atteste cette histoire des opéras, pardon, ce dictionnaire.

De fil en aiguille, j’ai appris que Dukas avait aussi composé une Velléda…

« La musique de Dukas est si rare qu’on ne saurait trop se réjouir de la redécouverte d’une de ses œuvres oubliées. Le compositeur d’Ariane et Barbe-bleue, très exigeant envers lui-même, avait en effet la fâcheuse habitude de détruire toutes les partitions dont il n’était pas satisfait. Heureusement, grâce à l’honorable institution du Prix de Rome, une de ses œuvres de jeunesse a été préservée et, sous les auspices du Palazzetto Bru Zane, elle a revu le jour en 2011 à Venise. Ayant obtenu en 1888 le second grand prix avec sa cantate Velléda (le jury lui a préféré la version de Camille Erlanger), Dukas ne parvint pas à remporter le Premier Prix l’année suivante comme on pouvait l’espérer : en 1889, sa Sémélé ne lui valut aucune récompense. Justement, plutôt que de proposer une énième enregistrement de L’Apprenti sorcier, n’aurait-il pas été judicieux de graver cette cantate malheureuse, pour accompagner Velléda ? La musique composée par l’impétrant en 1888 est d’une telle finesse, d’une telle originalité, qu’on en aurait bien repris une dose. Chantal Santon est une magnifique prêtresse gauloise, aux côtés d’un Julien Dran vaillant mais éprouvé par une tessiture très tendue. Jean-Manuel Candenot leur donne une réplique plus qu’adéquate dans le plus bref rôle de Ségénax. L’ouverture Polyeucte, composée peu après, est moins éblouissante que les premières pages de Velléda, mais elle vient elle aussi compléter notre connaissance du trop perfectionniste Dukas. [Laurent Bury] » (source)

Une partie est en ligne sur YouTube (prélude) ou encore ici (acte 3).

Je ne puis achever cette liste sans rendre hommage à la vision dépouillée et très anachronique de l’illustre Corot, visible au Louvre.

Les liens avec la Bretagne vous sont aussi, je l’espère, tout aussi désormais compréhensibles.

Jules-Eugène Lenepveu (1819-1898), Velléda, effet de lune, 1883. (source)

Voici le commentaire du Musée de Bretagne :

« Dans ce tableau, à la suite de Corot ou de Cabanel, il a choisi d’illustrer le thème de Velléda, la druidesse de l’île de Sein, qui souleva son peuple contre la domination romaine et qui a été immortalisé par Chateaubriand dans Les Martyrs. Velléda apparaît au romain Eudore qui s’en éprend.

La celtomanie ambiante en fit un thème à la mode dans la peinture, la sculpture ainsi que dans la musique à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.
La composition particulièrement théâtrale, avec une vue de Velléda en contreplongée qui se détache en clair-obscur sur le fond d’un paysage baigné d’une lumière crépusculaire, témoigne des activités parisiennes du peintre de décors. L’ensemble de la toile est traitée dans une facture académique à l’aide d’une matière lisse et onctueuse dans une gamme colorée relativement monochrome : un camaïeu de bleu, de gris, de vert et de brun qui s’estompe dans le lointain dans un effet de brume, à peine rehaussé d’une pointe d’un blanc plus épais dans le traitement des vagues et de l’écume, seule touche impressionniste dans une peinture romantique héroïque et lyrique
. »

On voit comment ce qui ne constitue que des hypothèses liées aux lectures de textes anciens est ici interprétée comme une « vérité » servant la cause…


Un peu de musique dans ce monde absurde…

Je ne sais pas si vous avez fait comme moi hier soir, à savoir vous réjouir d’un programme musical, « pour une fois »!, en début de soirée sur la une, et si vous avez tenté de le suivre jusqu’au bout. Personnellement, je n’y suis pas parvenue, malgré la participation de musiciens célèbres, comme Gauthier Capuçon. Mais même lui n’est pas parvenu à sauver cette émission, et j’oserai même dire que, bien que je sois loin d’être fan de Johny Halliday, sa tentative de substituer son instrument à la voix du chanteur m’a paru pitoyable. Et que dire de Claudio Cappello tentant de reproduire Caruso? Ou encore Dany Brillant singeant Aznavour! Bref, impossible pour moi d’aller plus loin… Sans doute dommage, car la programmation était alléchante, mais le caritatif ne justifie pas la médiocrité.

Ce n’est donc pas de cela que je vous parlerai aujourd’hui, mais d’un air que j’ai entendu par hasard un matin en démarrant ma voiture alors que la radio était branchée sur France Musique. Un air que chantait ma mère, qui jouissait, jeune, d’une voix lui permettant d’interpréter des opéras, opérettes… et chants d’église… Quand j’ai cherché à le retrouver sur le net, je me suis aperçue qu’il avait été interprété, et l’était encore, par des couples parfois improbables. Je vous propose donc en ce matin frigorifique de nous réchauffer au moins le coeur en découvrant quelques-uns d’entre eux.

Avant d’en arriver à l’interprétation, arrêtons-nous sur les paroles.

Belle nuit, ô nuit d’amour,
Souris à nos ivresses,
Nuit plus douce que le jour,
Ô belle nuit d’amour!Le temps fuit et sans retour
Emporte nos tendresses,
Loin de cet heureux séjour
Le temps fuit sans retour.

Zéphyrs embrasés,
Versez-nous vos caresses,
Zéphyrs embrasés,
Donnez-nous vos baisers!
Vos baisers! vos baisers! Ah!Belle nuit, ô nuit d’amour,
Souris à nos ivresses,
Nuit plus douce que le jour,
Ô belle nuit d’amour!
Ah! Souris à nos ivresses!
Nuit d’amour, ô nuit d’amour!
Ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah!

Vous avez reconnu – ou pas – les paroles de La Barcarolle (source). Je croyais naïvement (je suis néophyte en opéra!) que c’était un chant d’amour évoquant des plaisirs indicibles, mais ai découvert qu’il n’en est rien, et qu’en réalité elles reliaient au fantastique puisqu’elles avaient été initialement écrites pour Les Fées du Rhin, en tant que Chant des Elfes, qui fut leur premier titre. Nous sommes donc passés du Rhin de légendes au Grand Canal de Venise… Quels écarts! J’ai aussi appris que le terme même « barcarolle » venait de « barque », et que le rythme ternaire de la musique évoquait le balancement des embarcations sur les flots – ce qui m’a fait saisir la plaisanterie d’un des binômes dont je vais vous parler… D’une barque rhénane, nous voici donc transporté-e-s sur une gondole à Venise… pour y rejoindre la courtisane Giuletta, avec qui le Poète tente d’oublier ses amours malheureuses, en compagnie du / de la transgenre de l’histoire, La Muse devenue Nicklausse, le/la même qui, à la fin, le « consolera » (???) par ces mots : « Des cendres de ton cœur, réchauffe ton génie, / Dans la sérénité, souris à tes douleurs ! / La muse apaisera ta souffrance bénie, / On est grand par l’amour, et plus grand par les pleurs ! » (source) – pour ma part je préfère la première option!

Mais revenons à ce qui est le thème de cet article, à savoir les binômes de chanteurs/euses qui ont interprété le « couple » courtisane / Muse déguisée en homme.

Celui que j’ai entendu en ce matin glacé de février, de manière tout à fait inattendue mais bienvenue, était interprété par deux mezzo-soprano, Anne Sofie von Otter et Stéphanie d’Oustrac.

Je ne résiste pas à l’envie d’opposer à leur sérieux lors de l’entrée en scène et du début le « personnage » de Montserrat Caballe, d’abord dans cette représentation de 2011 (elle avait alors 78 ans), mais surtout ses rires et sa connivence avec Marilyne Horne en 1990 – le second étant pour moi un enregistrement inoubliable à tout point de vue. Les deux femmes se connaissent de longue date, je l’ai découvert en lisant la biographie de « La Superba ».

« Le premier succès international de Montserrat Caballé survient en 1965, quand elle remplace Marilyn Horne, enceinte, pour une Lucrezia Borgia en version de concert au Carnegie Hall de New York, où elle fait sensation : le New-York Times titre « Callas + Tebaldi = Caballé » ». (source Wikipedia)

La soprano à la large tessiture et la mezzo-soprano sont nées à la même époque, l’une en 33 et l’autre en 34, et cela fait donc, à ce moment, 25 ans qu’elles se connaissent, ce qui permet de comprendre le véritable « dialogue » de leurs voix.

Très différente, selon moi, la version suivante, chantée par Anna Netrebko (soprano) et Elina Garança (mezzo-soprano). Je suis très partagée à ce sujet. De belles voix, certes, avec une amplitude remarquable, et qui se complètent à merveille. Mais l’air résonne tout autrement… Je les préfère dans la Norma, lors de ce concert.

Bien moins connues, deux jeunes femmes lors d’un concours en Pologne, en 2014 : Julia Pietrusewicz (soprano) et Katarzyna Radon (mezzo-soprano).

J’apprécie l’interprétation plus sobre de Kristina Bitenc (soprano) et Monika Bohinec (mezzo-soprano), bien que la prestation de l’orchestre me plaise moins que les autres – vous remarquerez au passage l’attirance du preneur / de la preneuse de vue pour les jeunes femmes!

Les chanteuses des pays de l’Europe « orientale » (par rapport à la France) sont visiblement attirées par ce morceau, à en juger par leur quantité sur la toile… En voici un autre exemple, avec des « roulades »… Il y a un autre enregistrement du duo, avec un son de piètre qualité, mais remarquable par l’absence d’orchestre. Une autre particularité : Irina (soprano) et Cristina (mezzo-soprano) Lordachescu sont soeurs.

Si vous poursuivez la recherche sur You Tube, Spotify ou autre, vous observerez comme moi la grande variété d’interprétations de ce morceau si bref… D’orchestres et accompagnements musicaux divers, de voix et de « jeux » entre celles-ci, de formes d’appropriation de l’oeuvre aussi…

Je me suis demandé si la Callas avait été enregistrée, chantant cet air. Oui, mais il m’est inaccessible. Si vous êtes abonné-e à Deezer, partagez-le?

Pour finir, une de mes versions préférées, celle de Natalie Dessay et Philippe Jaroussky – mais j’avoue ne pas être totalement impartiale, car je suis fervente admiratrice de ce dernier, comme de beaucoup de contreténors…

Forsythe à l’Opéra Garnier

J’avais vu et revu les ballets de Forsythe en Avignon jadis, et il en est un annoncé à Paris à un moment où je m’y trouve… L’occasion est trop belle… Me voici donc à l’Opéra… saisie d’entrée de jeu, c’est le cas de le dire… par des pneus… ce n’est pourtant pas le Salon de l’Agriculture en ce moment!

Les pneus de Claude Lévêque

Apparemment je ne suis pas la seule à trouver vraiment très décalées ces « oeuvres d’art », à savoir des pneus de tracteur recouverts de doré… Mais je ne suis pas critique d’art ni même experte… D’après mes recherches a posteriori sur le net, ils ont fait polémique ! Ils font partie des installations imaginées par l’artiste pour le 350ème anniversaire de l’Opéra Garnier.

Me séduisent davantage les somptueux vêtements portés par les artistes à diverses époques…

Après avoir visité l’étage, me voici installée pour le spectacle, avide de revoir un de mes chorégraphes préférés… Mais il n’est prévu que dans la seconde partie.

Le premier ballet présenté est un mixte condensé de théâtre nô et de légendes celtes… Etonnant, n’est-ce pas? Et déroutant, il faut l’avouer. Un peu long, parfois. Hésitant entre le statique et la danse, entre deux mondes, entre des mythologies et cultures si opposées que l’on a du mal à en apprécier la rencontre… Voici ce qu’en dit le site officiel.

« Invité pour la première fois à l’Opéra national de Paris, le chorégraphe Alessio Silvestrin revient sur sa rencontre avec Hiroshi Sugimoto et la naissance d’At the Hawk’s Well. Création pour les danseurs du Ballet de l’Opéra national de Paris, cette pièce s’inspire d’un texte du poète irlandais W.B. Yeats et du théâtre nô. Œuvre totale, réunissant également le compositeur Ryoji Ikeda et le couturier Rick Owens, elle sonde notre rapport au temps, à la mort et à l’identité. »

Bien sûr je n’ai pas pris de photos autres que celle de la fin, un peu floue comme vous pourrez le constater… Mais vous pourrez lire un article à ce sujet ici. En voir des extraits ici, ici et , avec un entretien avec Alessio Silvestrin, le chorégraphe, qui parle de sa collaboration avec Hiroshi Sugimoto: « un grand exercice d’assemblage », comme il le qualifie lui-même. Et aller le voir, pour vous faire votre propre idée… Certains passages m’ont séduite, mais d’autres m’ont ennuyée… Manque de culture asiatique, peut-être? Mais aussi trop faible connaissance de la littérature irlandaise, en particulier de Yeats... et du poème concerné, dont je n’ai pas trouvé la traduction.

J’ai découvert de nombreuses versions de l’interprétation du texte de Yeats, à travers le monde et les époques. En voici une à Sao Paulo en 2015, une version de Nigeal Keay en 2012, et une traduction dans une langue asiatique que je n’ai pas identifiée (japonais?).

A l’entracte, visite des différents espaces de l’Opéra, une coupe à la main… des plafonds à faire tourner la tête…

… des rideaux comme on ne voudrait pas avoir chez soi… mais qui n’en sont pas moins somptueux…

… et des tableaux plus qu’évocateurs…

Un petit salut aux Maîtres dont les bustes sont disséminés dans les espaces…

… et il est grand temps de regagner l’orchestre, pour la suite du spectacle, tant attendue!

Pas de déception, si ce n’est la brièveté du ballet. Le grand Forsythe n’a pas changé, et magnifie toujours autant les corps de ses danseuses et surtout danseurs. Puissance et grâce unies pour le plus grand plaisir des spectateurs… et spectatrices dont je suis! Un pur moment de bonheur… ou plutôt des moments, en fonction des « tableaux »…

On peut voir sur le net un teaser sur la préparation du spectacle, et des extraits de Blake works ici et .

Une soirée donc pleine d’intérêt, mettant en question l’interculturalité, et confortant mes goûts anciens, pour la chorégraphie et les danseurs de Forsythe…

Blake works est un ballet à voir absolument, comme tant d’oeuvres du chorégraphe!