Soulages au bagne…

Une nouvelle salle d’exposition à Nice : le bagne a été rénové, et propose un espace réduit et sombre, certes, mais propice à l’intimité de la découverte artistique.

C’est lui qui accueille cette année une exposition dédiée à Soulages, qui, pour moi, faisait écho à celle que j’avais vue au Louvre cet hiver. Très différente pourtant, tant pas le contenant que par le contenu.

Autant au Louvre les vastes et hautes salles accueillaient des tableaux aux dimensions exceptionnelles, autant celle-ci concerne certes quelques peintures – de moindre taille – mais surtout les autres techniques explorées et exploitées par le peintre, ainsi que son univers artistique.

Le bagne et la Tour de l’Horloge, au Port de Nice

Elle s’ouvre sur un dialogue entre la peinture de Soulages et l’écriture de Léopold Sédar Senghor.

Les débuts de l’Outrenoir sont évoqués dans la première salle, qui abrite des peintures.

Puis on passe dans une petite « chambrée » encore plus contingentée que le reste de l’édifice…

Celle-ci abrite un ensemble d’oeuvres picturales et sculpturales qui ont pour objectif annoncé de restituer l’environnement artistique de Soulages. Picasso et Miro y côtoient des statues africaines…

… et Victor Hugo rencontre la statue-menhir de la Verrière…

Burg, Victor Hugo
Statue-menhir de La Verrière (Aveyron)

La visite côté bagne s’achève sur une nouvelle série de peintures de Soulages, noir et brou de noix dominants. Il faut alors sortir sur le port, pour gagner la Tour de l’Horloge toute proche, monter deux étages et entrer dans ce bâtiment dont les fenêtres ont été occultées. Vous ne verrez pas beaucoup de photos de cette seconde partie de l’exposition, car la lumière faible n’a pas permis de réussir autre chose que des flous (non artistiques!) dans la plupart des cas…

La première salle est consacrée essentiellement à des lithogravures et eaux fortes.

On y voit aussi une affiche consacrée aux jeux olympiques de Münich, pour laquelle le peintre avait été pressenti. Au centre, une vitrine présente presque pêle-mêle des objets et des ouvrages… J’ai tenté d’en saisir la logique… Apparemment, ils auraient été rassemblés autour de la thématique « couleurs ». On y trouve par exemple la palette de Chagall.

Salle suivante, nouvel assemblage assez hétéroclite…

Une partie de la salle présente les « élégies », accompagnées d’une oeuvre de Soulages, de textes de Léopold Sédar Senghor, avec mise en écho de tableaux d’autres peintres.

Elégie de Carthage, illustrée par Soulages
La collection des Elégies illustrées

Un des murs est consacré à des photographies de détails d’oeuvres, prises par deux artistes.

Une vitrine au centre de la pièce présente un aspect moins connu de l’artiste : ses critiques d’oeuvres d’autres époques et d’autres auteur-e-s.

Sur une table, près de la sortie, quelques-uns des « instruments » du peintre.

Il est temps de regagner la pleine lumière et le soleil méditerranéen, non sans un dernier regard sur l’oeuvre qui clôt l’exposition, en un sublime jeu d’ombres et de lumières si spécifique à Soulages…

Quand on m’a demandé ce que je pensais de cette exposition, mes premières réponses étaient enthousiastes. Découverte d’un nouveau lieu, plaisir de regarder tranquillement des oeuvres parfois moins connues, résonances avec l’Afrique… Toutefois un certain questionnement, qui perdure… Pourquoi n’avoir pas cherché à être plus explicite, et à permettre aux visiteur-e-s de mieux comprendre les choix et la logique des pièces exposées? Cela reste néanmoins une belle collection d’oeuvres à apprécier sereinement…

« Plage dynamique »…

Au pied de la falaise de Mers-les-Bains

« Plage dynamique »… Mais elle l’a toujours été, la plage, dynamique!

Avec le flux et le reflux de la mer…

Avec le sable se mouvant sous les vagues… blessé par les pelles des enfants et des pêcheurs de verre… transformé en oeuvre d’art ou en édifices et bateaux plus ou moins réussis par les parents retrouvant leur puérilité…
Avec les montagnes de galets sans cesse modifiées par la puissance des flots ou les pieds des baigneuses et baigneurs…

Avec toute cette vie qui grouille en elle et autour d’elle…

Alors, pourquoi cette expression ?

Contraindre les personnes à « bouger »… Facile pour les enfants! Moins pour celle ou celui qui a travaillé durement les jours précédents… et encore moins pour les personnes qui ont des difficultés à se mouvoir. Si ma mère était encore de ce monde, il lui serait interdit de rester à admirer la mer? Et l’enfant à la jambe cassée doit aussi marcher sans cesse s’il veut en profiter?

Vous l’avez compris, retrouver hier soir un de mes sites favoris dans ces conditions a déclenché une vraie colère contre les aberrations actuelles! D’autant plus que les galets sont jonchés d’énormes engins : les travaux printaniers, habituellement finis à cette époque, n’ont pas été réalisés. Des monstres métalliques embellissent le paysage. Bien statiques, eux!

Alors les personnes font ce qu’elles peuvent. Les bancs étant interdits, bardés de cordon en plastique rouge et blanc (combien de déchets toxiques indestructibles pour ce faire, au niveau national?), elles s’asseoient sur la digue ou sur les épis, le temps d’avaler leur sandwich. Car on tend nettement à la « mauvaise bouffe »: droit d’acheter frites, hamburgers et glaces pour les manger officiellement debout en marchant, alors que les restaurants qui proposent poissons et salades à des client-e-s détendu-e-s, bien assis-e-s, restent clos. Je pense aux jeunes qui ont racheté les Mouettes cette année, anciens salarié-e-s du patron qui leur a vendu le fond… à la famille qui tient l’Octopussy et à son personnel, qui m’accueillent quelle que soit l’heure quand j’arrive de Paris le vendredi soir…

Les personnes font ce qu’elles peuvent, disais-je. On « marchotte », on s’appuie, on fait quelques pas puis on s’assied avant de repartir. Un manège étonnant… Et à l’heure du dîner, c’est un concours d’inventions pour rester en famille ou entre ami-e-s sans que cela ne se remarque trop… Certain-e-s « craquent » et sont quand même « en grappes » assis par ci par là, sauf sur les bancs, les galets et le sable…

Et les oiseaux narguent ces pauvres humains…

Mouettes rieuses et goélands fanfaronnent…

Interdit !
Conversation à la plage, Louis Valtat (autour de 1910)

« Homme libre, toujours tu chériras la mer…

La mer est ton miroir… »

Etats d’âme

Je m’étais dit que la fin du confinement marquerait la fin de la série « poème »… Mais j’ai envie de continuer… et les commentaires des un-e-s et des autres m’y poussent aussi, je dois le dire…

En me promenant sur le net pour chercher qui est ce José Ramon Ripoll dont « Karlhiver » nous a transmis un très beau poème, je suis tombée par hasard ou par algorithme sur un autre poète, qui écrit aussi en langue espagnole, car il est Cubain : José Marti. Je ne suis pas à même de le traduire, mais je pense que, comme moi, vous pourrez en sentir la saveur dans le texte original.

Yo soy un hombre sincero
De donde crece la palma.
Y antes de morirme quiero
Echar mis versos del alma.

Yo vengo de todas partes,
Y hacia todas partes voy:
Arte soy entre las artes,
En los montes, monte soy.

Yo sé los nombres extraños
De las yerbas y las flores,
Y de mortales engaños,
Y de sublimes dolores.

Yo he visto en la noche oscura
Llover sobre mi cabeza
Los rayos de lumbre pura
De la divina belleza.

Alas nacer vi en los hombros
De las mujeres hermosas:
Y salir de los escombros,
Volando las mariposas.

He visto vivir a un hombre
Con el puñal al costado,
Sin decir jamás el nombre
De aquélla que lo ha matado.

Rápida como un reflejo,
Dos veces vi el alma, dos:
Cuando murió el pobre viejo,
Cuando ella me dijo adiós.

Temblé una vez -en la reja,
A la entrada de la viña,-
Cuando la bárbara abeja
Picó en la frente a mi niña.

Gocé una vez, de tal suerte
Que gocé cual nunca: cuando
La sentencia de mi muerte
Leyó el alcalde llorando.

Oigo un suspiro, a través
De las tierras y la mar,
Y no es un suspiro. -es
Que mi hijo va a despertar.

Si dicen que del joyero
Tome la joya mejor,
Tomo a un amigo sincero
Y pongo a un lado el amor.

Yo he Visto al águila herida
Volar al azul sereno,
Y morir en su guarida
La víbora del veneno.

Yo sé bien que cuando el mundo
Cede, lívido, al descanso,
Sobre el silencio profundo
Murmura el arroyo manso.

Yo he puesto la mano osada
De horror y júbilo yerta,
Sobre la estrella apagada
Que cayó frente a mi puerta.

Oculto en mi pecho bravo
La pena que me lo hiere:
El hijo de un pueblo esclavo
Vive por él, calla y muere.

Todo es hermoso y constante,
Todo es música y razón,
Y todo, como el diamante,
Antes que luz es carbón.

Yo sé que el necio se entierra
Con gran lujo y con gran llanto, –
Y que no hay fruta en la tierra
Como la del camposanto.

Callo, y entiendo, y me quito
La pompa del rimador:
Cuelgo de un árbol marchito
Mi muceta de doctor.

Au pays où sont les tombes des héros, Antanas Zmuidzinavicius (1911)

Juste pour ajouter un mot sur José Marti, si vous ne le connaissez pas : il a été tué à 42 ans lors de la guerre d’indépendance de 1895, au cours de la première bataille contre les Espagnols, lui qui avait été le fondateur du Parti Révolutionnaire.

José Marti

PS : en recherchant les illustrations de cet article, je viens de découvrir un blog très intéressant, qui présente notamment des tableaux de pays dont l’art m’est moins familier que d’autres. Voici la page dont est extraite celui qui nous vient de Lituanie. Et voici l’adresse du blog qui m’a mise sur la piste de José Marti.

Kristall / Crystal… Rencontre d’une photographe actuelle et d’une jeune écrivaine du siècle dernier

Peinture de guérison, Aude Rémery

Abonnée à une Lettre qui me nourrit chaque matin de magnifiques images, j’ai eu le bonheur de découvrir en cette aube ensoleillée une étoile disparue trop vite et une photographe qui, elle, est bien vivante. Alors que le travail m’attend, je ne résiste pas à l’envie de vous le faire partager…

La photographe est Allemande, elle s’appelle Miriam Tölke, a 43 ans et vit à Stuttgart.

L’écrivaine est… je ne sais quoi dire… Jugez un peu. Elle est née en 1924 à Czernowitz. Cette ville était alors située en Bucovine, province longtemps autrichienne, devenue roumaine en 1920, aujourd’hui en Ukraine. Donc… elle est Autrichienne si l’on considère sa famille? Roumaine pour les historiens? Ukrainienne pour les politiques?
Cela vous rappelle peut-être quelque chose, un autre écrivain… Paul Celan, de son nom de naissance Paul Pessach Antschel (en allemand) ou Ancel (en roumain). Il était né en 1920 à Cernauti, dans la même province. Ce poète (et traducteur) est devenu, lui, Français, en 1955, par naturalisation. Lui a eu la chance de connaître « l’après-guerre ». Ce ne fut pas le cas de la jeune Selma Meerbaum – Eisinger, qui mourut du typhus dans un camp de travail ukrainien en 1942. Vous avez bien lu… Elle n’avait que 18 ans… Vous avez deviné pourquoi… Ajoutons qu’elle avait un lien de cousinage éloigné avec Paul Celan, dont les parents sont d’ailleurs décédés dans le même camp.

Les vivres des morts pour les vivants, David Olère

Un Musée de la Famille nous parle de sa jeunesse et présente, en anglais, le poème dont il est question dans cet article, Crystal (je ne l’ai trouvé écrit ni en allemand ni en français, désolée!). Mais vous pouvez entendre Kristall déclamé par Ole Irenäus Wieröd.

Crystal

        All’s calm. And many withered leaves here lie
        like brown gold dipped in sunshine.
        The sky is very blue
        white clouds are rocking by.
        Hoar-frost blows brightness on the pine.

        Firs are standing fresh and green
        lofty tops rising into the height.
        The red beeches, slender and keen,
        listen to the eagle calling in his flight
        and dare go ever higher as heaven were.
        Lonely benches standing here and there
        and here a patch of grass, now half-frozen,
        the sun as its own darling had is chosen.
 
        Selma Meerbaum-Eisinger, 8 décembre 1940

Issak Levitan (Source à aller visiter!)

Il nous reste d’elle un recueil de 51 poèmes, en langue allemande. Certains de ses poèmes ont été traduits en français par Paul Segnol.

Pour écouter sa poésie dans la langue d’origine : Fritz Stavenhagen.

J’ai beaucoup aimé aussi, pour ma part, Traüme (« Rêves »), en allemand par le même lecteur, et chanté en yiddish par Ruth Levin, et cette superbe vidéo sur Ich bin der Regen (« Je suis la pluie ») alliant musique, chanson et acrobatie/danse, par Nadine Maria Schmidt & Frühmorgens am Meer.

Edvard Munch

Je disais donc au début de ce texte que je venais de la découvrir grâce à un article sur une exposition qui devait se dérouler dans une galerie -qui n’a réouvert qu’aujourd’hui12 mai, Bildhalle à Zürich. La galerie a eu la bonne idée de présenter l’exposition en ligne, ce qui nous permet d’en profiter… Voici donc l’oeuvre que son auteure met en lien avec la jeune fille, un collage.

Third Eye (le Troisième Oeil), Myriam Tölke, 2020 (Source)

« Je prends tout hors contexte, le réorganise, reconfigure les pièces détachées, mélange les matériaux et les techniques, crée un nouvel ordre hors du chaos de l’abondance. Je suis une randonneuse, je passe la plupart de mon temps en ville et j’adore étudier les gens, les lieux, les gestes et les mouvements. La nature me donne l’horizon devant lequel toutes les parties se rejoignent. » Miriam Tölke, 2019 (Source)

Essence, Miriam Tölke (2019)

Se révolter ou accepter ?

Ryan Heywett

En ce matin du 11 mai, beaucoup de personnes autour de moi hésitent et ne savent plus que penser. Alors que la sphère commerciale, à l’exception des secteurs encore interdits d’activités, comme bars, restaurants… et culture, pousse à se réjouir, les citoyen-ne-s qui réfléchissent se demandent comment agir et réagir… L’heure est aussi aux bilans. Deux mois, si brefs dans une vie, mais si importants quand il n’en reste plus beaucoup à vivre… Qu’en avons-nous fait? En quoi nous ont-ils modifiés et ont-ils ou vont-ils changer le cours de notre vie ? Mais cessons là. Comme vous l’avez remarqué, depuis deux mois j’ai tenté au travers de ce blog de « survivre intellectuellement » et de distraire celles et ceux d’entre vous qui étaient isolé-e-s, découragé-e-s, parfois en manque de « société » tout simplement. Aujourd’hui, je vais consacrer mon dernier article « quotidien » – mais peut-être le resteront-ils, qui sait? – à l’un des « cadeaux » qui m’ont été offerts par les un-e-s et les autres, au travers des échanges qui se sont multipliés grâce à Internet.

Lasar Segall

Le poème du jour, qui sera le dernier de la séquence « La Poésie pour clef« , m’a été transmis par une amie, qui l’a enregistré et m’a envoyé une vidéo… que je ne parviens pas à placer ici pour l’instant. Promis, dès que je le pourrai, je le ferai.

Emiliano di Cavalcanti

Acceptation

É mais fácil pousar o ouvido nas nuvens

e sentir passar as estrelas

do que prendê-lo à terra e alcançar o rumor dos teus passos.

É mais fácil, também, debruçar os olhos nos oceanos

e assistir, lá no fundo, ao nascimento mudo das formas,

que desejar que apareças, criando com teu simples gesto

o sinal de uma eterna esperança.

Não me interessam mais nem as estrelas, nem as formas do mar, /nem tu.

Desenrolei de dentro do tempo a minha canção :

não tenho inveja às cigarras : também vou morrer de cantar.

Cecilia Meireles

Comme vous ne lisez peut-être pas couramment le portugais, en voici la « traduction » en français – si vous me lisez souvent, vous savez ce que je pense de ces interprétations, même si elles sont très bien pensées… d’où la présence du texte original…

Il est plus facile deposer l’oreillesur les nuages

et sentir se déplacer les étoiles

que la fixer au sol et percevoir le son de tes pas.

Il est plus facile, aussi, de plonger les yeux dans les océans

et d’assister, là, au fond, à la naissance silencieuse des formes,

que vouloir que tu apparaisses, créantavec ton simple geste

le signe d’une espérance éternelle.

Je ne m’intéresse plus aux étoiles ni aux formes de la mer, ni à toi.

J’ai déroulé de l’intérieur du temps ma chanson :

Je n’envie pas les cigales : je vais, moi aussi, mourir d’avoir trop chanté.

Traduction Jacky Lavauzelle

A luna, Tarsilo di Amaral (1928)

Je ne connais pas bien la littérature brésilienne, c’est un doux euphémisme. Et j’ai ainsi découvert l’écrivaine remarquable qu’a été Cecília Benevides de Carvalho Meireles, décédée en 1964 à 63 ans. Sa poésie est vivante et forte, trace de la personnalité de cette femme qui s’est adonnée non seulement à la poésie, mais aussi à l’enseignement et au journalisme. Vous pourrez trouver quelques oeuvres traduites ici.

J’ai aimé entendre ses poèmes lus, comme Retrato par Paulo Autran, sans fond musical ou avec, ou encore Recado aos amigos distantes par José-António Moreira. D’autres ont été mis en musique et chantés, comme Motivo par Fagner. D’autres enfin ont donné lieu à une mise en images avec accompagnement musical (à l’esthétisme plus ou moins réussie), comme Nem tudo é facile ou O Tempo. On en trouve même dansés en un lent tango, comme le même O Tempo. A voir absolument!

Renova-te, Cecilia Meireles (source)

Point de tige

Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye,
Et s’est vestu de brouderie,
De soleil luyant, cler et beau.

    Il n’y a beste, ne oyseau,
Qu’en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissié son manteau !

    Riviere, fontaine et ruisseau
Portent, en livree jolie,
Gouttes d’argent, d’orfaverie,
Chascun s’abille de nouveau :
Le temps a laissié son manteau !

Charles d’Orléans (1394-1465)

Plusieurs voix l’ont déclamé. Parmi celles-ci, j’ai retenu pour vous celle d’Alain Bashung. Le Trio Selima en fait une très belle interprétation musicale et vocale. Mais j’ai aussi apprécié, dans son authenticité, la chorale d’enfants / jeunes Les Evolènards. Enfin, on ne peut oublier l’oeuvre de Debussy, la première des 3 Chansons de France.

Primavera, Botticelli (autour de 1480)

Je sais que certain-e-s d’entre vous commencent à se lasser des articles tournant autour du tissu et du linge. Mais je ne pouvais terminer cette « série » de confinement sans aborder ce qui me permit une relation privilégiée avec une de mes grands-mères et une occupation durant mes maladies… la broderie…

Yuri Yakovlevitch Leman

Son apprentissage correspondait à un véritable parcours initiatique.
Au début était le petit canevas, sur lequel nous croisions les fils pour… le point de croix. Le canevas pouvait être vierge. Mais, le plus souvent, il représentait un animal ou un paysage, comme les fonds sur lesquels, petit-e-s, nous organisions les cubes pour représenter ce qui y figurait, et, plus tard, ceux qui guidaient l’assemblage de nos premiers puzzles. Il ne fallait pas se tromper, et croiser toujours dans le même ordre…

Comment résister à la magie des couleurs des échevettes?

A ma grande surprise, j’ai découvert hier en tête de gondole d’un supermarché… des écheveaux de fils et des canevas pour enfants… Occupation de confinement? Et je viens de découvrir, en faisant les recherches pour cet article, que la maison DMC, marque des fils de mon enfance, existe toujours… Elle date de 1746…

Un meuble à échevettes encore vendu actuellement sur le site de DMC

Je ne suis pas de ces générations de femmes qui ont appris à broder l’alphabet avec toutes sortes d’ornements, pour préparer leurs trousseaux ou ceux de leurs filles. Mais je possède encore nombre de draps, serviettes, mouchoirs qui offrent au regard les initiales familiales, depuis les RP des mes grands parents jusqu’aux miennes, en passant pas les HR de mes parents. Et voici peu, le jour de Pâques, la petite voisine a adoré la belle nappe brodée par ma grand-mère…

Et je viens aussi de découper la bordure à mes initiales d’un drap plus qu’usé dans sa quasi-totalité. J’ai jeté le reste, mais gardé « pieusement » le motif brodé.

Mme Arthur peinte par Odilon Redon (1901)

Ah! Le point de tige! Je ne sais pourquoi, mais il m’emballait – beaucoup plus que le point de chaînette, allez savoir pourquoi… Et, lorsqu’à 14 ans j’ai fait une longue maladie, dite « du baiser » (si, si!), c’est ce point qui m’a distraite. J’ai toujours, sagement enfermé dans un coffre, le long napperon brodé de fils colorés sur une toile écrue, au motif floral apuré mais aux couleurs trop vives, souvenir de mes souffrances et de l’apprentissage de la patience.

Après le point de croix, j’ai appris à ourler. Qu’est-ce que j’ai pu passer de temps à ourler des torchons faits à partir de draps anciens que ma grand-mère découpait! Et je détestais cela. je trouvais ces points en U affreux et le processus répétitif. Mais cela m’a permis aussi d’apprendre le point de tige.

Source

Le « tambour » me fascinait, mais je ne l’ai, pour ma part, jamais utilisé… Dommage!

La période de confinement se termine… Le blog va pouvoir progressivement reprendre ses thèmes plus ancrés dans la Vie quotidienne et les plaisirs qu’elle procure. Une dernière image pour clore ce chapitre…

Natasha Milashevich /Наталья Милашевич, 1967
Source

Contre l’absurdité, la musique…

Hier soir superbe lever de pleine lune sur le village et la forêt…

En quête de lune se levant à l’Orient…
Ah! Voici la coquine…

Et ce matin, le soleil brille sur la campagne picarde. Après avoir évoqué le rendez-vous raté cher à Trenet, je me suis mise à écouter une de mes « voix » préférées, celle d’Alfred Deller.

Je ne connaissais pas la pièce intitulée « Solitude », qui convient si bien à ces tristes moments… mais you Tube m’a proposé ensuite cet air que je veux partager avec vous, tant je le trouve beau : The Plaint from « The Faeries Queene« .

Melakoli, Edvard Münch (1894)

La musique, avec l’écriture, est ce qui m’aide à « tenir » pendant la durée interminable de cette privation de libertés et surtout de « société en présence ». Car la communication à distance, médiée par les TIC (un clin do’eil à Jorry et Eric…), ne remplace pas tout…

J’ai lancé dernièrement un « relais musical » sur une application que je me refusais à utiliser jusqu’au début du confinement, et je suis ravie de tout ce qui est proposé par les un-e-s et les autres. Mais comme le « jeu » consiste à ne rien dire des choix, je ne puis m’empêcher de revenir sur quelques-uns dans ce blog. Comme aujourd’hui.

Pour mon anniversaire, des ami-e-s m’ont offert des « morceaux » à distance, beau cadeau s’il en est en ces temps de retraite forcée. Cela m’a amenée à écouter avec délice et amertume les Rückert Lieder, parmi lesquels Ich bin der Welt abhanden gekommen, magnifique… et en résonnance absolue avec certains de mes états d’âme actuels…

Ich bin der Welt abhangen gekommen,
mir der ich sonst viele Zeit verdorben,
sie hat so lange nichts von mir vernommen,
sie mag wohl glauben, ich sei gestorben !


Es ist mir auch gar nichts daran gelegen,
ob sie mich für gestorben hält,
ich kann auch gar nichts sagen dagegen,
denn wirklich bin ich gestorben der Welt.


Ich bin gestorben dem Weltgetümmel,
und ruh in einem stillen Gebiet.
Ich leb allein in meinem Himmel
in meinem Lieben, in meinem Lied.

Emil Nolde

Comme vous ne comprenez peut-être pas tout, et que je ne sais toujours pas faire deux colonnes (quelqu’un-e peut m’aider, en commentaire ou courriel?), voici une traduction proposée en français sur ce site intéressant.

Me voilà coupé du monde
dans lequel je n’ai que trop perdu mon temps;
il n’a depuis longtemps plus rien entendu de moi,
il peut bien croire que je suis mort !

Et peu importe, à vrai dire,
si je passe pour mort à ses yeux.
Et je n’ai rien à y redire,
car il est vrai que je suis mort au monde.

Je suis mort au monde et à son tumulte
et je repose dans un coin tranquille.
Je vis solitaire dans mon ciel,
dans mon amour, dans mon chant
.

Parmi les interprétations vocales, je vous en propose deux très différentes : celle du baryton Dietrich Fiescher-Diskau, parce qu’elle est réputée (sous-entendu je l’aime moins), et celle de Jessie Norman (un peu trop « suave » à mon goût). Pour ma part, je préfère celle d’Elisabeth Schwartzkopf, que je trouve plus « profonde », ou encore la splendide version de Kathleen Ferrier, si riche et émouvante.

Kinder Toten Lieder, Jacques Darras (2004) (source)
Inspiré par une autre oeuvre de Mahler, mais qui pour moi fait aussi écho à celle-ci

Cela m’a permis aussi de me laisser envoûter par la violoncelliste Sonia Wieder Atherton avec par exemple ce morceau, Prière Juive, ou entraîner par des airs plus dansants, comme dans cette vidéo A l’est.

« Je voudrais que des sons, des récits, des chants, tout ce que je n’imagine pas encore vienne peupler mon Odyssée et rencontre la voix de mon violoncelle. Je voudrais que des évènements cachés quelque part dans la mémoire, des rêves éveillés ou endormis, des sensations ou des émotions soient dits, et que ces paroles soient protégées et hébergées par l’Odyssée » (site SWA).

D’autres me proposent chaque jour des airs ou chansons à écouter. Pour certains, c’est un retour dans le passé. J’ai ainsi pu réentendre des airs en toile de fond d’histoires de ma vie, précieusement conservés par d’Autres. Mais je découvre aussi des univers musicaux inconnus ou peu connus de moi…

Le dimanche, j’ai rendez-vous avec un chanteur que j’admire, Mathieu Salama, et avec un jeune organiste, Frédéric Deschamps, qui nous fait découvrir, de sa demeure, les orgues de différentes églises et cathédrales… Je vous en ai déjà parlé, je ne vais donc pas y revenir.

Bref, la musique est, avec la nature et l’écriture, ce qui permet de survivre à l’absurdité… Voilà qui me fait penser à la compositrice Michèle Reverdy et à son oeuvre « De l’ironie contre l’absurdité d’un monde », dont voici le texte de présentation sur le site babelscores.

« Ces poèmes posent les questions sans réponse qui accompagnent notre vie tout en exprimant l’absurdité apparente de notre existence dans ce monde étrange où nous avons échoué comme par mégarde…

Mieux vaut chanter comme Du Bellay plutôt que se laisser dévorer par « l’importun souci qui sans fin nous tourmente ».

Mieux vaut s’extasier devant la simple beauté d’une scène quotidienne magnifiée par l’écriture sobre et belle de Sandro Penna.

Cette vie n’est-elle qu’un rêve – demande sans cesse à travers ses livres Lewis Carroll -?

Nous pensons naïvement que nos pauvres divertissements auront le pouvoir de nous distraire de la finitude inéluctable…

L’ombre gagne. C’est déjà le soir dans le jardin de Hans Werner Henze à Marino, où j’ai rencontré il y a longtemps – et si peu de temps – Hans Ulrich Treichel.Reste le papier à musique!

Alors, finissons sur une chanson bien rythmée de Federico Garcia Lorca, avec accompagnement de cloches! »

Raccommodages

La raccommodeuse, Louis Tiffoli (1970)

L’autre jour, l’auteur du blog UN jour UN tableau m’a fait souvenir de l’art du raccommodage… Que ce soit une activité intime ou une activité d’extérieure, elle m’a toujours fascinée. Je m’explique.

Femme reprisant un bas, Vincent Van Gogh (1881)

Qui d’entre vous a vu un jour un-e de ses grands-parents se saisir d’un de ces superbes oeufs en bois ou en onyx, pour le glisser dans une vieille chaussette et ensuite, patiemment, en boucher le trou en croisant les fils me comprendra.

On vend encore de ces oeufs à repriser

Cela, pour « l’intime »… Quoique…

Un soldat de l’Union répare un uniforme dans ce stéréogramme de la vie quotidienne dans un campement pendant la Guerre civile américaine. [Library of Congress 1s02987] (source)

« La chaussette à l’endroit, mettre un “œuf”
(une grenade ferait tout aussi bien l’affaire)
en dessous du trou. »Instructions pour repriser
une chaussette dans l’article « Needle Pointers »
(« Brodeurs », NDT),
Yank, The Army Weekly, février 1943.

Soit dit entre parenthèses, n’hésitez pas à vous référer à la source indiquée en légende de la photo, c’est succulent! On y découvre que les soldats canadiens aimaient recevoir leur trousse de couture… Mais en recherchant davantage, je me suis aperçue que la trousse à couture faisait partie du paquetage des soldats, déjà lors de la Première Guerre Mondiale.

Raccommoder, repriser et recoudre les boutons… 1914-1918

Qui d’entre vous a observé un jour des marins en train de raccommoder des filets de pêche ou une voile abîmée me comprendra. Cela, pour « l’extérieur ». Quoique…

Pêcheur réparant son filet, Gabriel Augizeau

Partir !
Aller n’importe où,
vers le ciel
ou vers la mer,
vers le montagne
ou vers la plaine !
Partir !
Aller n’importe où,
vers le travail
vers la beauté,
ou vers l’amour !
Mais que ce soit avec une âme pleine
de rêves et de lumières,
avec une âme pleine
de bonté, de force et de pardon !

S’habiller de courage et d’espoir,
et partir,
malgré les matins glacés,
les midis de feu,
les soirs sans étoiles.
Raccommoder, s’il le faut,                                                        
nos cœurs
comme des voiles trouées,
arrachées
au mât des bateaux.
Mais partir !
Aller n’importe où
et malgré tout !

Mais accomplir une œuvre !
Et que l’œuvre choisie
soit belle,
et qu’on y mette tout son cœur,
et qu’on lui donne toute la vie.

Cécile Chabot

J’ai déjà vu des tableaux et/ou photographies expliquant comment autrefois on réparait les voiles de ces merveilles des ondes, mais impossible d’en retrouver sur le net…

Un métier oublié que celui de raccommodeur… de porte-monnaies, par exemple. Si, si, ça existait! Le voici, peint par celui qui avait représenté aussi une touchante raccommodeuse de filet.

Le raccommodeur de porte-monnaie, Adolphe-Félix Cals

Dans certains cas, les parapluies aussi étaient raccommodées, comme en témoigne cet intéressant site sur Saint Sulpice Laurière.

Voilà qui fait écho au tableau suivant.

Le raccommodeur de parapluies, François Roeder (1879)

On raccommodait aussi la vaisselle cassée. Ainsi, on pouvait rencontrer dans la rue le raccommodeur de faïences.

Une chanson a été consacrée à ce métier, interprétée par Berthe Sylva.

Raccommoder, repriser, réparer… les limites sont floues, comme on l’a vu. N’oublions pas le désuet « rapiécer », qui a valu à la génération de 68 de faire du faux rapiéçage, lorsqu’il était de mode d’avoir des vêtements avec des « pièces ». Mais on est alors bien loin du raccommodage!

Et le langage figuré s’est emparé des verbes pour nourrir les analogies, comparaisons ou métaphores… Un mot donc, bien d’actualité, pour que « Gardarem lou moral »!

 » La présence réelle raccommode en quelques minutes ce qu’a gâté l’absence.« 
Henri-Frédéric Amiel, Les fragments d’un journal intime

Et si nous faisions dans la dentelle?

Je me demandais si ce type de « série » ne vous lassait pas… merci de me le faire savoir par un commentaire, si vous le voulez bien… Moi j’aime, parce que cela me permet aussi de revisiter mon passé. Mais j’avoue que ce n’est sans doute pas passionnant pour certain-e-s. Donc, dites-moi. Et, de ce fait, cela me donne une idée. Si vous ne voulez pas contribuer, ce que je puis comprendre, vous pouvez par contre me demander des thèmes, soit uniques, soit pour une série, et je répondrai autant que possible… Ce pourrait être une autre forme de partage, non? Par exemple, j’ai en préparation le thème « nuciculture », demandé par un de mes amis. Je ne sais pas si je vais y parvenir, mais c’est un challenge intéressant, non? Si vous avez des idées…

Mais revenons à nos chiffons… Aujourd’hui j’ai envie de vous parler de dentelle.

Coussin, fuseaux, épingles, carton… il suffit de faire!

Lorsque j’étais petite, nous allions en vacances en Auvergne, à Saint-Nectaire. Il y avait, sur le seuil d’une boutique près la Cure thermale fréquentée par mon petit frère une vieille dentelière avec qui j’aimais aller discuter. J’admirais la danse de ses doigts fins entre fils et fuseaux, et je ne m’en lassais pas. Pas plus que du jeu des épingles ôtées, déplacées, repiquées, des épingles aux têtes multicolores… Il m’est arrivé, depuis, de voir travailler d’autres dentelières, et j’ai retrouvé une partie de cette magie, mais il manquait la Vieille Dame de mon enfance…

De oude kantklosser, Dyckmans (1846)

La Dentellière

De son voile frêle et joli la dentellière
coquette s’ est parée , et son visage heureux
a mis sur la blancheur du tulle vaporeux
un chatoyant reflet d’aurore printanière .

Elle rit de plaisir , enfant naïve et fière ;
pour sa merveille elle a des regards amoureux
et ses petites mains lisses de doigts peureux
le réseau traversé par la blonde lumière .

Elle rit , mais songeant que l’oeuvre caressée
sera demain peut être incomprise et froissée
son front , anxieux soudain , s’incline tristement .

Car l’humble jeune fille a laissé dans la trame
ou s’enroule un feston irréel et charmant
le rêve de beauté qui visite son âme .

Paul Roussoles (1903)

De kantwerkster, Vermeer (autour de 1670)

Si vous voulez plus de littérature sur la dentelle et les dentelières, j’ai découvert un joli blog intitulé « Les Malles de Marie », plein de ressources sur ce thème. C’est là que j’ai trouvé ce poème, parmi d’autres textes, dont certains en patois.

Et comme j’adore apprendre de nouveaux mots, j’en ai appris quelques-uns, dont le charmant « couvige ». Savez-vous ce que c’est? En voici un exemple, en photo.

Un couvige en 1858 (source)

Le couvige est à l’origine auvergnat. Si l’on « remonte » dans ma région de naissance, on trouve une autre fête des dentelières, et plus largement des filtiers (elle devint progressivement la fête du textile en général) , qui porte le nom du fuseau en ch’ti : « ch broquelet » – pour en savoir davantage : .

 » Il y a cinq sortes de broquelets :

1) Les bos. Ce sont les plus communs, tous les bois y sont propres.

2) Les gros fis (un peu plus gros que les bos) il contiennent le fil le plus gros pour faire les dessins.

3) Les bos d’ chuc, en ébène ou bois de Ste Lucie, dont l’odeur est agréable ;

4) Les dés d’ivoire sont en même temps des objets de luxe et d’utilité économique. Si la grosse tête d’un broquelet vient à casser, on la remplace par un dé d’ivoire qui n’est à proprement parler qu’une tête de remplacement.

5) Les buchers qui sont faits en buis. » (source : ce site)

Fête du Broquelet, Watteau (1803)

Cette fête, née au 16ème siècle, a disparu dans la seconde moitié du 19ème.

« L’historien Alain Lottin remarque qu’Ignace Chavatte, ouvrier sayetteur à Saint-Sauveur, qui évoque d’autres fêtes (Procession de Lille, fête de la Saint-Jean) ne la mentionne pas dans sa chronique des années 1660 à 1690. Alain Lottin considère le développement de cette fête au cours du XVIIIe siècle lié à la croissance du nombre de dentellières.

La sayetterie et la bourgetterie, activités artisanes masculines de tissage d’étoffes, prospères au XVIe siècle et première moitié du XVIIe siècle, ont décliné au XVIIIe siècle à la suite de la fermeture de marchés. La suppression en 1777 du monopole de fabrication de ces étoffes à Lille acquis en 1524 (arrêt donnant le droit aux campagnes de fabriquer ces tissus) leur porta un coup fatal. Ce déclin a été compensé par le développement de la dentellerie qui aurait employé près de la moitié de la population féminine de Lille en 1789 et celle de la filterie, activité masculine de transformation du lin en fil à coudre. Les métiers de filtiers et de dentellières se sont réunis au cours du XVIIIe siècle sous le patronage de Saint-Nicolas.

A partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, la fête du Broquelet se déroulait à Wazemmes, faubourg à l’extérieur des remparts de Lille jusqu’à l’annexion de 1858, à la guinguette de la Nouvelle Aventure située à l’emplacement actuel de la place du Marché. Ce vaste établissement pouvait accueillir plusieurs milliers de personnes.

La fête durait plusieurs jours, huit jours puis trois jours. La fin du troisième jour était marqué par la translation de Saint-Nicolas consistant à noyer symboliquement le saint dans la Deûle au pont tournant du pont de la Barre

La fête déclina vers 1850 et disparut avec la fermeture de la guinguette de la Nouvelle Aventure démolie pour aménager la place du Marché. La dernière fête eut lieu du 9 au 13 mai 1861. » (Wikipedia)

J’aurais pu copier le texte d’Alexandre Desrousseaux (1820-1892), fils d’une dentelière, relatant ces festivités vues par une dentelière, dont vous connaissez peut-être une berceuse devenue célèbre – oui, bravo! Le P’tit Quinquin. Tiens, mais au fait, je viens de réaliser que celle qui chante est « eun vieil dintelière »… Souvenir d’enfance? Mais ce texte est vraiment long (et je n’ai toujours pas trouvé comment faire un texte en deux colonnes avec WordPress!). Vous le trouverez intégralement sur le même site.

Il existait des écoles pour apprendre à faire de la dentelle. Une trace en est apportée par ce tableau qui montre les différentes étapes de l’apprentissage et l’andragogie mise en oeuvre.

La scuola delle merlettaie, Gioacchino Toma (source)

Dans les héritages familiaux, la dentelle est omniprésente… A commencer par la robe de baptême. Notre robe familiale fait environ un mètre de haut, ce qui, avouez, est bien démesuré pour un nourrisson! Mais quel bel assemblage de dentelles! Cela continuait avec les gants blancs des petites filles pour la messe le dimanche, puis avec le voile et la robe de mariée, pour en arriver au voile de deuil, pour lequel le fil noir remplaçait le blanc… Et je ne parle pas du linge de maison… La dentelle est revenue par épisodes à la mode, pour un détail comme un col, ou un vêtement tel qu’un chemisier. Mais il faut reconnaître que la dentelle industrielle n’aura jamais le charme de la dentelle faite main au bruit des fuseaux s’entrecroisant et au ballet des fils autour des épingles…

Certain-e-s vont me reprocher d’avoir négligé le cinéma, et le célèbre film La Dentellière, dont le titre fait référence non à l’activité, mais à la citation finale « Il sera passé à côté d’elle, juste à côté d’elle, sans la voir parce qu’elle était de ces âmes qui ne font aucun signe, mais qu’il faut patiemment interroger, sur lesquelles il faut savoir poser le regard. Un peintre en aurait fait autrefois le sujet d’un tableau de genre. Elle aurait été lingère, porteuse d’eau ou dentellière« … Mais je préfère finir sur une note d’humour (avez-vous remarqué combien la quantité d’humour demandée ou recherchée est proportionnelle à celle du désarroi voire dés-espoir? Il n’est qu’à voir les émissions proposées sur le petit écran en ce moment…). Voici donc un moyen de faire de la dentelle durant le confinement…

Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage…

Le retour d’Ulysse, Pinturicchio (1508-1509)

Petit clin d’oeil à Monsieur Boileau, et, en passant, à Pénélope qui défaisait chaque nuit ce qu’elle produisait le jour, pour aborder la suite du filage, à savoir le tissage. Cette activité m’a intéressée tellement, à un moment de ma vie, que j’avais acheté un métier à tisser. Par la suite, j’ai eu l’occasion de voir l’art si particulier des tisserands guinéens… Tisserands, oui… Vous avez bien vu… du masculin. Car, comme toutes les activités qui touchent à l’habillement, nous retrouvons des questions de genre dans celle-ci. Parfois réservée aux femmes, parfois aux hommes, ou parfois connotée en fonction de ce que l’on tisse, elle est devenue affaire de « famille » à l’époque des Canuts. Mais avançons pas à pas, avant d’en arriver à Lyon…

Atelier de tisserand, Cornelis Guerritz Decker

Le tisserand

La cave est froide et sombre. Un escalier glissant.
Envahi par l’ortie et la mousse, y descend…
Dans le cadre béant de la vitre éborgnée,
Depuis le jour naissant, une grise araignée
Va, vient, croise ses fils, tourne sans se lasser,
Et déjà l’on peut voir les brins s’entrelacer,
Et dans l’air s’arrondir une frêle rosace,
Chef-d’oeuvre délicat de souplesse et de grâce.
Parfois, dans son travail, l’insecte s’interrompt,
Son regard inquiet plonge au caveau profond.
Là, dans un angle obscur, un compagnon de peine,
Un maigre tisserand, pauvre araignée humaine,
Façonne aussi sa toile et lutte sans merci.
Le lourd métier, par l’âge et la fraîcheur noirci,
Tressaille et se débat sous la main qui le presse ;
Sans cesse l’on entend sa clameur, et sans cesse
La navette de bois que lance l’autre main
Entre les fils tendus fait le même chemin…

Du métier qui gémit le tisserand est l’âme
Et l’esclave à la fois : tout courbé sur la trame,
Les pieds en mouvement, le corps en deux plié,
A sa tâche, toujours la même, il est lié
Comme à la glèbe un serf. Les fuyantes années
Pour lui n’ont pas un cours de saisons alternées ;
Dans son caveau rempli d’ombre et d’humidité,
Il n’est point de printemps, d’automne, ni d’été ;
Il ne sait même plus quand fleurissent les roses,
Car, dans l’air comprimé sous ces voûtes moroses,
Jamais bouton de fleur ne s’est épanoui…
Quand il sort, c’est le soir, pour rendre à la fabrique
Sa toile, et recevoir un salaire modique ;
Puis il rentre ployé sous son faix de coton.
Le dur métier l’attend ; les lames de laiton
Se partagent les fils dont la chaîne est formée
A l’oeuvre maintenant ! La famille affamée,
Si la navette hésite ou s’arrête en chemin,
La famille n’aura rien à manger demain.
O maigre tisserand, ô chétive araignée,
Vous avez même peine et même destinée,
Et, dans le même cercle aride, votre sort,
Pénible et résigné, tourne jusqu’à la mort.

André Theuriet

Le tisserand, Paul Sérusier (1888)
*

On remarque que le tisserand est représenté de face ou de côté sur presque tous les tableaux qui en représentent un. Il est toutefois des cas où on le voit de dos, ce qui trahit une volonté de représenter, au-delà du geste, l’environnement de la personne, pourtant déjà si présent dans les oeuvres ci-dessus – en particulier par le nombre impressionnant d’objets qui traînent à terre !

Je ne puis prouver l’existence effective de ces oeuvres, dont il n’y a à ma connaissance qu’un témoignage sur Internet, mais je ne résiste pas à l’envie de les publier. D’un côté, une peinture. De l’autre, une lithographie dont il est dit qu’elle est « tirée de mon tableau ». Quoi qu’il en soit, une curiosité que l’atelier de Jean-Baptiste Malézieux.

Il est une chose que j’ai apprise lors de ma vie en Afrique, alors qu’elle est d’une banalité affligeante : combien le matériel contraint l’artisan et l’artiste. Ainsi, que la largeur des bandes tissées dépendait… de la taille du métier! Je n’y avais jamais songé. Et maintenant, quand je regarde mes rideaux faits de bandes cousues, aux bleux d’indigo plus ou moins clairs, je revois les tisserands qui oeuvrent dans certains villages guinéens. Ce n’est pas l’un de ceux-là que représente la photo ci-dessous, car je ne leur ai jamais demandé le droit de diffuser la photo faite d’eux (dont je leur offrais, bien sûr, un exemplaire papier), mais un de leurs collègues pris sur une banque libre de droits.

Tisserand de Waranieni, village proche de Korhogo en Côte d’Ivoire

Voilà qui me donne une furieuse envie de vous parler une autre fois de teintures, un des autres arts que j’ai admirés au Maroc, en Guinée et en Côte d’Ivoire…

Pour revenir dans nos contrées, et à une époque qui m’est chère, le tissage fut au Moyen-Age affaire de femmes. En témoigne l’un de mes auteurs fétiches, Chrétien de Troyes…

Complainte des tisseuses de soie

Il vit jusqu’à trois cents jeunes filles,
Occupées à divers travaux.
Elles travaillaient des fils d’or et de soie
Chacune de son mieux,
Mais dans une telle misère
Que beaucoup étaient sans coiffe et sans ceinture…
Leurs robes étaient déchirées,
Et leurs chemises sales dans le dos.
De faim et de mal elles avaient
Cous grêles et visages pâles.

Nous tisserons toujours des étoffes de soie
Et n’en serons jamais mieux vêtues.
Toujours nous serons pauvres et nues
Et toujours nous aurons faim et soif ;
Jamais nous ne saurons gagner
Assez pour avoir à manger.
Nous avons du pain à grand-peine,
Un peu le matin, moins le soir ;
Car jamais du travail de ses mains,
Chacune n’aura pour vivre
Plus de quatre deniers à la livre.
Avec cela nous ne pouvons pas
Avoir assez de nourriture et d’étoffe ;
Car qui gagne chaque semaine
Vingt sols n’est pas hors de peine.
Sachez-le bien :
Il n’y a aucune de nous
Qui gagne vingt sous ou davantage.
Un duc serait riche avec cela !
Notre pauvreté est grande
Et il est riche de notre misère
Celui pour qui nous peinons.
Nous veillons une grande partie de la nuit
Et tout le jour pour avoir un gain ;

Mais que vous raconterai-je ?
Nous avons tant de mal et de honte
Que je ne puis vous en dire le cinquième.

Le « il » du début, c’est Yvain, dit « Le Chevalier au Lion ». Chrétien de Troyes, dans ses romans, allie le merveilleux du monde médiéval à l’Histoire des Chevaliers de la Table Ronde, mais n’oublie jamais d’évoquer de manière très réaliste la vie du peuple au 12ème siècle. C’est ce qui avait poussé la jeune étudiante que j’étais en Sorbonne jadis à faire un mémoire – qui devait constituer une partie d’une thèse – à « La réalité historique et sociale dans Erec et Enide de Chrétien de Troyes« …

Etrangement, pas de représentations d’ateliers trouvées dans les enluminures, mais le plus souvent, des Dames seules ou accompagnées d’autres gentes dames ou d’enfants…

Le poème a été mis en musique et interprété par la suite, notamment par Jacques Douai. La voici par l’ensemble Aelis, qui, soit dit en passant, s’est trompé en l’attribuant à Marie de France!

La misère observée par Yvain est telle qu’il croit ces ouvrières captives du Diable!

Le Chevalier au Lion combattant le Diable

De là à faire un saut de plusieurs siècles pour arriver dans la cité où l’on tissait la soie, il n’y a qu’un pas… Nous voici donc arrivé chez les Canuts, bien sûr! Vous vous y attendiez, je pense? Commençons donc par la chanson d’Aristide Bruant, merveilleusement interprétée par Yves Montand.

Intérieur d’un atelier de canuts de la rue des Epies, attribué à Balthazar Alexis (19ème)

Je finirai par la Bretagne. J’ai trouvé, sur un blog très intéressant, Le Lien Tissé, la carte postale ancienne que j’ai reproduite en fin, et une vidéo sur le métier de Tisserand à Locronan, un village devenu hélas un peu trop touristique mais qui garde son charme hors saison… Vous pourrez ensuite continuer à découvrir le métier de tisserand dans différents milieux. Les Landes, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, où vous retrouverez le village dont nous traitions plus haut. Et vous pourrez finir par la modernisation racontée par ce descendant d’une entreprise de tissage en Pays Basque. Bon visionnement!

Et un dernier mot… J’ai appris à tisser, vous pouvez donc le faire. D’abord, en tissant la laine sur des carcasses d’abat-jour (que je ne puis hélas vous montrer, ils sont loin et on ne peut se déplacer…). Puis en apprenant à me servir d’un petit métier… Un plaisir simple, loin des contraintes des ouvrières du Moyen-Age…

A la femme le rouet, à l’homme le métier… Bretagne, 19ème