Racines

Il est un phénomène intéressant en ce moment : un certain nombre de personnes se penchent sur leurs racines, essaient de comprendre leur histoire et celle de leur famille… Comme je l’avais écrit sur la tombe de mes grands-parents, « le relais est transmis »… mais, en cette période incertaine, je pense que ce « relais » est questionné, que les maillons des chaînes familiales se sentent faibles, et que de ce fait chacun-e tente de se repositionner et de resituer les sien-ne-s, ascendance comme descendance.

Je dois dire que, de mon côté, le Skype familial pour l’anniversaire de mes enfants m’a réinterrogée sur ma place, comme m’a questionnée hier un reportage sur un couple très âgé (lui, 90 ans) qui a survécu à la maladie rampante, et, ce matin, un recueil de poésies de ma tante, retrouvé dans ma bibliothèque où j’étais allée chercher Verlaine…

Alors, je vous livre un de ces poèmes, qu’elle m’avait offert, manuscrit, avant qu’il ne soit publié, et qui m’avait beaucoup émue à l’époque… c’était il y a trente ans… déjà… Elle avait une soixantaine d’années, alors…

An ancient beech tree, Paul Sandby (1794)
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Un arbre

Je voudrais être un arbre,

un arbre vénéré,

un arbre de famille,

un arbre de secrets.

Je courberais mes branches

pour essuyer les pleurs.

L’ombre protègerait

les enfants du soleil

Je chanterais l’amour

des refrains des oiseaux.

Je donnerais mon souffle

pour bercer les chagrins.

Je parlerais aux fleurs,

aux nuages et au vent.

Je garderais mon âme

pour veiller au bonheur.



Micheline Vauchelet, avril 1991

Arbre généalogique de Gustave Courbet, Claude Coulet (2013)
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A l’échanson

Ce n’est pas le titre donné par Omar Khayyâm, car il ne donnait aucun titre à ses quatrains… Mais comme il s’adresse dans celui-ci à ce personnage, j’ai choisi d’intituler ainsi cet article.
Rien de tel que de relire ce poète immense pour relativiser en ces temps de cris, et retrouver sa place de « futures cendres », dont il fait remarquer astucieusement que les potiers en font de magnifiques oeuvres, tout en jouissant de la vie, de la nature et de l’amour sous toutes ses formes….

Quatrain 143

Combien de temps discuter des cinq sens et des quatre éléments?

Qu’importe échanson une difficulté ou mille?

Nous sommes tous de terre, accorde donc ta harpe,

Nous sommes tous de vent, apporte-nous du Vin!

Omar Khayyâm (1048 ? 1131)

Et je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager un des préceptes les plus célèbres…

« Sois heureux en cet instant. Cet instant, c’est ta Vie »…

La fibule

Nuit d’angoisse, je ne parviens pas à dormir… J’allais vous livrer un poème de Louise Ackermann, Le Cri, mais je me suis rappelée vous avoir promis un poème de Mririda N’Aït Attik, cette poète berbère que j’ai découverte lorsque je résidais au Maroc. Si sa poésie vous intéresse, sachez qu’il en existe un recueil par René Euloge, publié sous le titre Les Chants de la Tessaout.

Une des éditions des poèmes de Mririda n’Aït Attik

Vous ne le savez peut-être pas, mais la Tessaout, ou Tassaout, est une rivière qui descend du Haut Atlas marocain vers le fleuve dont le nom signifie « Source de Vie », l’Oum Er Bia. Eh oui, vous remarquerez que, pour une fois, la racine est identique à celle du mot grec, pour désigner la vie, « bios »… rare, mais cela arrive…

J’ai connu la Tessaout lors de mes nombreuses randonnées dans l’Atlas, dont je vous parlerai peut-être un jour.

Une partie de la Vallée de la Tessaout, et le village de Megdaz où est née Mririda N’Aït Attik

Hélas mon recueil est à Nice, et celui d’un ami qui le possède également, aux Arcs sur Argens… j’ai donc dû me contenter des quelques rares poèmes publiés sur le net pour faire mon choix ce jour. Celui que je vous propose évoque un des bijoux qui m’a fascinée et me fascine encore.

Parmi les nombreux bijoux, deux belles fibules…

La fibule

Grand-mère ! Grand-mère ! depuis qu’il est parti, 

Je ne songe qu’à lui et je le vois partout… 

Il m’a donné une belle fibule d’argent, 

Et lorsque j’ajuste mon haïk sur mes épaules, 

Lorsque j’agrafe le pan sur mes seins, 

Lorsque je l’enlève, le soir, pour dormir, 

Ce n’est pas la fibule, mais c’est lui que je vois !

 

-Ma petite fille, jette la fibule et tu l’oublieras 

Et du même coup tu oublieras tes tourments…

-…Grand-mère, depuis bien des jours, j’ai jeté la fibule, 

Mais elle m’a profondément blessé la main. 

Mes yeux ne peuvent se détacher de la rouge cicatrice, 

Quand je lave, quand je file, quand je bois… 

Et c’est encore vers lui que va ma pensée !

 

-Ma petite fille, puisse Dieu guérir ta peine ! 

La cicatrice n’est pas sur ta main, mais dans ton cœur.

Mririda N’Aït Attik, traduction René Euloge

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Eternelle maternelle

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Mère et enfant, Picasso (1907)

Le 26 mars est une date toute particulière. J’ai vu à cette date chaque année pleurer ma mère. Et à cette même date je l’ai vu rire, s’épanouir, se réjouir.

Elle avait perdu ce jour-là sa fille aînée, ma l’ange Liliane dont je suis allée, toute mon enfance, fleurir la tombe, ma « grande soeur » qui ne fut jamais grande.

Elle avait gagné ce jour-là sa petite-fille aînée, puis, quatre ans plus tard, celui qui sera son seul petit-fils. Mes enfants. Mes enfants dont c’est aujourd’hui l’anniversaire.

Comme c’est également l’anniversaire de celle qui fut la meilleure amie des années collège et lycée, mais aussi des journées survie, des feux de camp et jeux de piste, Claire, et de l’une de mes nièces, Anne la Vosgienne.

« Ma fille », « mon fils »… Quel est le sens de ce possessif, alors que nous souhaitons aux enfants, depuis leur naissance, un belle vie en pleine autonomie?

Deux gâteaux, et combien de bouteilles, qui seront ce soir, comme chaque année, consommés, mais, cette fois, devant Skype ou un autre outil « collaboratif » (n’existe-t-il pas un mot pour désigner le partage non du savoir mais du plaisir? Il faudrait l’inventer!), pour partager un moment de bonheur familial malgré la séparation. Et la pensée des Autres, disparus ou éloignés…

J’ai cherché dans ma mémoire, puis sur le net, un poème qui leur serait dédié. Beaucoup de poèmes d’amour me paraissent mièvres. Peu de poèmes d’amour maternel ont été écrits, et ils le sont souvent aussi. C’est vers les hommes qu’il faut se tourner pour trouver les plus belles poésies dédiées à leurs enfants. Mais elles sont souvent tristes, comme celles de Victor Hugo ou de Lamartine…

Mais j’ai trouvé cette pépite, à force de chercher. Pleine de pudeur. Pleine de sensibilité. Et je la leur offre avec mon amour, en y joignant deux tableaux que j’aime. Là aussi, un étonnement : c’est un des artistes que je considère parmi les plus « machos » qui a peint le mieux, pour moi, la maternité...

Claude dessinant, Françoise et Paloma, Picasso (1954)

Elixir

Ta main
dans la mienne
Ma fille mon sens
avant que la mort n’advienne
Paris, un ange marche
sur ton bitume
suivi par son apôtre
guéri de l’amertume
de vivre
Amal espérance
ce mot que certains prétendent
illusoire
mon rai de lumière
sur mes doutes
les plus noirs
ce peu de chair
pour habiller l’immensité
de ton innocence
ne grandis pas trop vite
que le Temps trébuche
sur ton insouciance
ce miracle de l’heure
qui se désagrège

Kamal Zerdoumi

Maternité, Picasso (1909)

Nature salvatrice

Ayant la chance, contrairement à tant de personnes de par le monde en ce moment, de bénéficier d’espaces naturels pour le confinement, je renoue avec mes racines terriennes. Ces derniers jours j’ai délivré du lierre qui l’étouffait une petite statuette au pied de laquelle coule une source.

Et, bien évidemment, cela a réveillé en moi le souvenir d’un poème que j’ai toujours beaucoup aimé et que je vous livre donc aujourd’hui, comme un écho à ce que peut-être vous vivez ou avez vécu…

Après trois ans

Paul Verlaine, Poèmes saturniens

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin…
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

Velleda, Laurent Marqueste (Musée des Augustins, Toulouse)
Source

La solitude est verte

Chasseresse ou dévote ou porteuse de dons
La solitude est verte en des landes hantées
Comme chansons du vent aux provinces chantées
Comme le souvenir lié à l’abandon.

La solitude est verte.

Verte comme verveine au parfum jardinier
Comme mousse crépue au bord de la fontaine
Et comme le poisson messager des sirènes,
Verte comme la science au front de l’écolier.

La solitude est verte.

Verte comme la pomme en sa simplicité,
Comme la grenouille, cœur glacé des vacances,
Verte comme tes yeux de désobéissance,
Verte comme l’exil où l’amour m’a jeté.

La solitude est verte.

Louise de Vilmorin, 1945

Echos : de la vallée de la Tessaout à la Grèce antique

Ce matin je voyage en poésie, tant à travers l’espace qu’à travers les époques.

Je voulais vous parler de M’Ririda N’Aït Attik, mais il me faut trouver une version libre de ses poèmes… Je vais m’y atteler ce jour.

Aussitôt m’est venue en tête une autre femme, avec qui, je trouve, elle a bien des points communs : Psapphô.

C’est pourquoi aujourd’hui je vous propose la seule oeuvre d’elle qui nous soit parvenue entière, après plus de 2600 ans… et qui continue à faire chanter la voie de cette femme extraordinaire.

A Aphrodite

Toi dont le trône étincelle, ô immortelle Aphrodite, fille de Zeus, ourdisseuse de trames, je t’implore : ne laisse pas, ô souveraine, dégoûts ou chagrins affliger mon âme,

Mais viens ici, si jamais autrefois entendant de loin ma voix, tu m’as écoutée, quand, quittant la demeure dorée de ton père tu venais, Après avoir attelé ton char,

de beaux passereaux rapides t’entraînaient autour de la terre sombre,secouant leurs ailes serrées et du haut du ciel tirant droit à travers l’éther.
Vite ils étaient là. Et toi, bienheureuse, éclairant d’un sourire ton immortel visage,

tu demandais, quelle était cette nouvelle souffrance, pourquoi de nouveau j’avais crié vers toi,
Quel désir ardent travaillait mon cœur insensé : « Quelle est donc celle que, de nouveau, tu supplies la Persuasive d’amener vers ton amour ? qui,

ma Sappho, t’a fait injure ?
Parle : si elle te fuit, bientôt elle courra après toi ; si elle refuse tes présents, elle t’en offrira elle-même ; si elle ne t’aime pas, elle t’aimera bientôt, qu’elle le veuille ou non. »

Cette fois encore, viens à moi, délivre moi de mes âpres soucis, tout ce que désire mon âme exauce-le, et sois toi-même mon soutien dans le combat.

Mais pour vraiment l’apprécier, il faut le lire en grec, car les épithètes homériques dont ce texte est truffé sont toujours un peu « lourds » dans les traductions… Prenez par exemple le premier mot de ce texte, « poïkilothroné »… plus musical que « toi dont le trône étincelle », non? « dolopoké », ensuite : « ourdisseuse de trames »… Je vous suggère donc d’essayer de le lire, même si vous ne comprenez pas tous les mots, afin d’en saisir la poésie pleine et entière…

εἰς Ἀφροδίτην

Ποικιλόθρον᾽ ἀθανάτ᾽ Ἀφρόδιτα,
παῖ Δίος δολόπλοκε, λίσσομαί σε,
μή μ᾽ ἄσαισι μηδ᾽ ὀνίαισι δάμνα,
πότνια θῦμον·

ἀλλὰ τύιδ᾽ ἔλθ᾽, αἴ ποτα κἀτέρωτα
τὰς ἔμας αὔδας ἀίοισα πήλοι
ἔκλυες, πάτρος δὲ δόμον λίποισα
χρύσιον ἦλθες
ἄρμ᾽ ὐπασδεύξαισα· κάλοι δέ σ᾽ ἆγον

ὤκεες στροῦθοι περὶ γᾶς μελαίνας
πύκνα δίννεντες πτέρ᾽ ἀπ᾽ ὠράνω αἴθε-
ρος διὰ μέσσω.
αἶψα δ᾽ ἐξίκοντο, σύ δ᾽, ὦ μάκαιρα,
μειδιαίσαισ᾽ ἀθανάτωι προσώπωι

ἤρε᾽, ὄττι δηὖτε πέπονθα κὤττι
δηὖτε κάλημμι
κὤττι μοι μάλιστα θέλω γένεσθαι
μαινόλαι θύμωι. «τίνα δηὖτε Πείθω
μαῖσ᾽ ἄγην ἐς σὰν φιλότατα, τίς σ᾽, ὦ

Ψάπφ᾽, ἀδίκησι;
καὶ γὰρ αἰ φεύγει, ταχέως διώξει, αἰ δὲ δῶρα μὴ δέκετ᾽,
ἀλλὰ δώσει, αἰ δὲ μὴ φίλει, ταχέως φιλήσει
κωὐκ ἐθέλοισα.»

ἔλθε μοι καὶ νῦν, χαλέπαν δὲ λῦσον
ἐκ μερίμναν, ὄσσα δέ μοι τέλεσσαι
θῦμος ἰμέρρει, τέλεσον, σὺ δ᾽ αὔτα
σύμμαχος ἔσσο. 

Psapphô (612 av.J-C? 557 av.J-C?)

Michel et Enguerrand

En une semaine sont décédés deux hommes; ils avaient vingt ans d’intervalle. L’un, à peine plus âgé que moi, un ami très proche; l’autre, l’ami d’une de mes amies… Deux hommes aux destins si différents, mais que rapprochaient l’intelligence, l’ouverture, et la capacité à vivre malgré les problèmes de santé, à apporter aux autres, à mener avec courage tous les combats…

Hier l’un a été enterré vers Montpellier. L’autre a été incinéré à Aire sur la Lys. Chacun à un bout de la France. Chacun quasi-seul, car il est interdit actuellement de se réunir pour vivre un deuil ou soutenir les proches.

Alors, bien sûr, ce jour, le poème est une offrande, non seulement pour eux, mais aussi pour celles et ceux qui les aiment et les ont aimés, sans pouvoir les accompagner jusqu’au bout du chemin…

Evocation, Pablo Picasso
Source : MAM

La mort dit à l’homme

Voici que vous avez assez souffert, pauvre homme,
Assez connu l’amour, le désir, le dégoût,
L’âpreté du vouloir et la torpeur des sommes,
L’orgueil d’être vivant et de pleurer debout…

Que voulez-vous savoir qui soit plus délectable
Que la douceur des jours que vous avez tenus,
Quittez le temps, quittez la maison et la table ;
Vous serez sans regret ni peur d’être venu.

J’emplirai votre cœur, vos mains et votre bouche
D’un repos si profond, si chaud et si pesant,
Que le soleil, la pluie et l’orage farouche
Ne réveilleront pas votre âme et votre sang.

— Pauvre âme, comme au jour où vous n’étiez pas née,
Vous serez pleine d’ombre et de plaisant oubli,
D’autres iront alors par les rudes journées
Pleurant aux creux des mains, des tombes et des lits.

D’autres iront en proie au douloureux vertige
Des profondes amours et du destin amer,
Et vous serez alors la sève dans les tiges,
La rose du rosier et le sel de la mer.

D’autres iront blessés de désir et de rêve
Et leurs gestes feront de la douleur dans l’air,
Mais vous ne saurez pas que le matin se lève,
Qu’il faut revivre encore, qu’il fait jour, qu’il fait clair.

Ils iront retenant leur âme qui chancelle
Et trébuchant ainsi qu’un homme pris de vin ;
— Et vous serez alors dans ma nuit éternelle,
Dans ma calme maison, dans mon jardin divin…


Anna de Noailles (1876-1933)

Recueil : Le cœur innombrable (1901)

Aube

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombre ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

Arthur Rimbaud

Interdit de regarder la mer…

Oui, je sais, certains d’entre vous s’en sont plaints, je n’ai pas placé de poème hier. C’est que j’ai eu le choc de ma vie : l’interdiction de regarder la mer, qui pourtant est si proche de moi… Ils ont placé des policiers pour nous en empêcher… Alors, bien sûr, en cette aube d’emprisonnement, je ne puis que vous livrer le poème de mon adolescence…

Vague, Hokusaï
Source : Wikimedia

Il ne me reste plus qu’à me réfugier dans la musique de Debussy, que j’avais particulièrement apprécié voici presque exactement un an lors d’un concert à l’Opéra de Nice

L’homme et la mer

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

Charles Baudelaire