Un moment de partage musical

En ce dimanche après-midi ensoleillé, alors que nombre de personnes sont contraintes à rester chez elles, sans profiter de ce soleil ni voir leurs proches et/ou ami-e-s, et que nous ne pouvons plus nous adonner aux plaisirs culturels, j’ai eu le bonheur de voir et d’écouter un chanteur que j’avais déjà entendu à Paris.

Mathieu Salama nous a offert un « direct » sur sa page Facebook, et a interprété pour le public restreint que nous étions cinq magnifiques airs, dont je pourrai vous parler plus tard quand je les aurai tous identifiés… Il faut avouer que j’avais omis de prévoir de quoi noter leurs titres quand il a pris la peine de nous les présenter!

Une petite demi-heure de pur bonheur partagé, en écoutant cette voix superbe, et en admirant ce chanteur interpréter, dans un appartement privé (le sien?) un Ave Maria, un très bel air tragique, et trois autres arias. Tout le monde était ému, à en juger par les commentaires qui se succédaient pendant le concert. Une très belle initiative!

Post scriptum

Mathieu Salama a laissé accessible la vidéo, et j’ai pu réentendre l’ensemble.

Le premier air est de Haendel, Lasca ch’Io pianga (Laissez moi pleurer). Je l’avais déjà entendu, et c’est un air que j’adore. Dans l’acte II de Rinaldo, il est chanté par le personnage d’Almerina. Son interprétation toute en finesse par le contre-ténor m’a émue au plus haut point…

Pour les autres morceaux, je vous laisse écouter vous-même, à partir de la vidéo présente sur sa page…

Michel et Enguerrand

En une semaine sont décédés deux hommes; ils avaient vingt ans d’intervalle. L’un, à peine plus âgé que moi, un ami très proche; l’autre, l’ami d’une de mes amies… Deux hommes aux destins si différents, mais que rapprochaient l’intelligence, l’ouverture, et la capacité à vivre malgré les problèmes de santé, à apporter aux autres, à mener avec courage tous les combats…

Hier l’un a été enterré vers Montpellier. L’autre a été incinéré à Aire sur la Lys. Chacun à un bout de la France. Chacun quasi-seul, car il est interdit actuellement de se réunir pour vivre un deuil ou soutenir les proches.

Alors, bien sûr, ce jour, le poème est une offrande, non seulement pour eux, mais aussi pour celles et ceux qui les aiment et les ont aimés, sans pouvoir les accompagner jusqu’au bout du chemin…

Evocation, Pablo Picasso
Source : MAM

La mort dit à l’homme

Voici que vous avez assez souffert, pauvre homme,
Assez connu l’amour, le désir, le dégoût,
L’âpreté du vouloir et la torpeur des sommes,
L’orgueil d’être vivant et de pleurer debout…

Que voulez-vous savoir qui soit plus délectable
Que la douceur des jours que vous avez tenus,
Quittez le temps, quittez la maison et la table ;
Vous serez sans regret ni peur d’être venu.

J’emplirai votre cœur, vos mains et votre bouche
D’un repos si profond, si chaud et si pesant,
Que le soleil, la pluie et l’orage farouche
Ne réveilleront pas votre âme et votre sang.

— Pauvre âme, comme au jour où vous n’étiez pas née,
Vous serez pleine d’ombre et de plaisant oubli,
D’autres iront alors par les rudes journées
Pleurant aux creux des mains, des tombes et des lits.

D’autres iront en proie au douloureux vertige
Des profondes amours et du destin amer,
Et vous serez alors la sève dans les tiges,
La rose du rosier et le sel de la mer.

D’autres iront blessés de désir et de rêve
Et leurs gestes feront de la douleur dans l’air,
Mais vous ne saurez pas que le matin se lève,
Qu’il faut revivre encore, qu’il fait jour, qu’il fait clair.

Ils iront retenant leur âme qui chancelle
Et trébuchant ainsi qu’un homme pris de vin ;
— Et vous serez alors dans ma nuit éternelle,
Dans ma calme maison, dans mon jardin divin…


Anna de Noailles (1876-1933)

Recueil : Le cœur innombrable (1901)

« Wasserfall blond »

En choisissant de publier le poème de celui qui a peuplé mon adolescence dans une famille aux racines ardennaises, j’ai été interpellée par l’association des termes « wasserfall » et « blond »…

Loin de moi l’idée de divaguer dans un commentaire littéraire, mais envie de galoper comme une enfant au sein des forêts vierges aux chutes d’eau sauvage.

Et de me remémorer. Quand aurais-je pu qualifier de « blonde » une cascade?

Les cascades de mon enfance étaient auvergnates… Je me souviens particulièrement de celle de Saillant, que je suis allée revoir voici peu. L’eau y est toujours aussi impétueuse, mais la cascade m’a semblé bien plus petite que dans mon souvenir…

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/44/Saillant_cascade.JPG
La cascade de Saillant
Source Wikimédia

Au Maroc, la cascade d’Ouzoud procurait le plaisir d’une douche naturelle telle qu’on n’aurait pas osé la rêver…

La cascade d’Ouzoud
Je l’ai vue moins abondante !
Source : Wikipédia

Mais c’est surtout la Guinée qui m’a offert les plus belles vues de cascades. A la fin de la saison des pluies, il en surgit à chaque détour de piste, déversant du sommet des falaises des voiles d’eau denses…

Et je garde un souvenir plaisant de la cascade de Dubreka, qui était assez proche de Conakry pour que nous puissions, du temps où je résidais dans cette ville, aller pique-niquer sur ses bords ou les pieds dans l’eau, et nous baigner dans les vasques naturelles…

Cascade de la Soumba, à Dubreka
Source

Mais aucun de ces cascades, pas plus que toutes celles que j’ai vues ailleurs, ne pourrait, selon moi, être qualifiée de « blonde »…

Alors mon esprit gamberge…

Quelle chaîne d’images et de mots a provoqué cette alliance inattendue? Faut-il évoquer la lumière naissance « albérale » – pour utiliser un de mes néologismes? Ou penser aux cascades de bière jaillissant d’une bouteille trop secouée? Ou relier la puissance des flots à celle de l’amour et soupçonner des amours adolescentes? Ou…

Mais laissons à la poésie son charme, et à Rimbaud le plaisir de sculpter ses expressions selon son désir…

Aube

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombre ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

Arthur Rimbaud

Interdit de regarder la mer…

Oui, je sais, certains d’entre vous s’en sont plaints, je n’ai pas placé de poème hier. C’est que j’ai eu le choc de ma vie : l’interdiction de regarder la mer, qui pourtant est si proche de moi… Ils ont placé des policiers pour nous en empêcher… Alors, bien sûr, en cette aube d’emprisonnement, je ne puis que vous livrer le poème de mon adolescence…

Vague, Hokusaï
Source : Wikimedia

Il ne me reste plus qu’à me réfugier dans la musique de Debussy, que j’avais particulièrement apprécié voici presque exactement un an lors d’un concert à l’Opéra de Nice

L’homme et la mer

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !

Charles Baudelaire

Les baisers selon Louise Labé…

Aujourd’hui je ne résiste pas à l’envie de vous faire (re?) découvrir une de mes poètes préférées, Louise Labé (1520 – 1566). Si osée pour son époque… et qui est décédée le jour de la Saint Marc, jour de ma naissance… à quelques siècles près!

Régalez-vous donc en lisant cette belle oeuvre enflammée, sans oublier qu’à l’époque « baiser » n’est pas grossier comme il l’est parfois aujourd’hui, et n’évoque que le « French kiss »…

Baise m’encor, rebaise-moi et baise

Baise m’encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

Las ! te plains-tu ? Çà, que ce mal j’apaise,
En t’en donnant dix autres doucereux.
Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux,
Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.

Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m’Amour penser quelque folie :

Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement
Si hors de moi ne fais quelque saillie.

Louise Labé, Sonnets

Henri de Toulouse-Lautrec, Dans le Lit, le Baiser, 1892
Henri de Toulouse-Lautrec,
Dans le Lit, le Baiser, 1892

Invitation au voyage

Pour initier cette promenade en poésie, c’est évidemment, pour moi, Baudelaire qui s’imposait…

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire

La poésie comme clef…

En ces nouveaux temps, où les un-e-s vont être débordé-e-s, y compris de responsabilités, et les autres dépossédés de leur travail, de leur art, de leur public, je choisis de me servir de ce blog pour que nous partagions les poèmes que nous aimons, afin que, chaque jour, ils ouvrent une clef sur l’espoir, la liberté, l’amour.

N’hésitez donc pas à contribuer, je voudrais que cet espace soit celui de toutes et tous…

Rendez-vous donc dans la partie « Plaisirs de la lecture ».

Et, comme je ne peux désormais plus aller admirer les expositions, voyager, me prélasser dans des bars, me régaler dans des restaurants ni assister à des spectacles, la source va se tarir. Heureusement, j’ai de nombreux articles non achevés (voire non commencés) sur ce que j’ai vécu ces derniers mois. Je vais pouvoir « me remettre à jour ».

Et je tenterai de vous envoyer un peu d’air marin et de vous faire entendre et/ou voir les limicoles et autres oiseaux marins… à l’exception de l’albatros… pour en revenir à la poésie. Où sont les hommes que leurs ailes de géant empêchent de marcher???

La séduction perdure…

Je traitais hier dans ce blog de la découverte d’un endroit idyllique dans l’ouest parisien, le Cravan… Co-incidence (orthographe choisie consciemment), j’y suis retournée hier soir à l’issue d’un beau concert du choeur de Radio France. Avec plaisir. J’allais même écrire « avec émotion ». Il y avait peu de monde, et j’ai eu le plaisir de pouvoir converser avec le Maître de ces lieux, venu s’asseoir convivialement près de moi pour prendre la commande, autour de la « mixologie » et de ses propres choix, ou tout au moins de ce qu’il a bien voulu en partager.

Après le Yellow au subtil goût empreint d’amertume dont je m’étais délectée la semaine précédente, ce fut le Gin Collin’s (je ne suis pas sûre de l’orthographe) dans lequel la saveur du gingembre est exaltée par le citron… Le tout accompagné d’une petite assiette de Parisienne : tranches de champignons de Paris délicatement recouvertes de truffe noire… un régal pour les papilles!

J’ai pu aussi feuilleter le livre dont je vous parlais hier.

Il est hélas en anglais, et aucune traduction n’en est apparemment prévue… Peut-être serait-ce à faire?

Il rassemble des textes reliant la mixologie à l’histoire des années 20 à 30, en présentant un grand nombre de recettes de l’époque, en explicitant la composition de certains qui servent de « bases » (j’ignore le terme technique, il va falloir que je me renseigne!) à la composition des cocktails, comme la Chartreuse ou la Bénédictine (merci, les moines de tout poil!).

Mais il présente aussi un autre intérêt, car il est abondamment illustré. Des photos, relatives à la production des alcools et à l’activité des barmen, dont certains célèbres à l’époque. Des reproductions d’affiches qui nous rappellent, s’il en était besoin, qu’à cette époque elles étaient pour la plupart de véritables oeuvres d’art.

Les affiches de cet article
ne sont pas extraites du livre
Source

Enfin, des photocopies de journaux de l’époque, avec des articles annonçant par exemple des concours de cocktails.

Une question m’est venue à l’esprit, qui résonne encore plus depuis l’annonce d’hier soir : sommes-nous en train de « reproduire » – en transposant, bien sûr, dans notre contexte actuel – les fastes de ces années étranges qui ont succédé à une guerre et en ont précédé une autre?

Source : ForGeorges

Les attentats derrière nous et les risques écologiques et épidémiques devant nous… comme deux guerres perdues ou risquant de l’être… S’étourdir en se délectant, en « bonne compagnie »… Excusez-moi, je ne sais pas ce qui m’arrive ce matin, mais « quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle »… Donc soulevons-le, ce couvercle, pour laisser s’exhaler les parfums des cocktails et de la truffe noire… Merci à ceux, dont notre hôte hier soir, qui nous en offrent l’opportunité.

Séduite… par un bar à cocktail

A la sortie du concert auquel j’ai assisté à l’auditorium de Radio France – oui, je sais, je ne vous en ai pas encore parlé! -, la question s’est posée « Où aller boire un verre dans un endroit sympa? ». Direction : la rue où était garée ma voiture. Et, en route, le coup de chance que j’apprécie un soir très frais sous la pluie hivernale : LE bar dont je n’osais rêver…

La façade, d’abord, m’a attirée par son style Art Déco remarquable. Le propriétaire m’expliquera un peu plus tard qu’il est dû au célèbre architecte touche-à-tout Hector Guimard. Et en surfant par la suite, je découvrirai qu’il fait partie de tout un ensemble d’immeubles construits dans cette rue (la rue Jean de la Fontaine, qui vit naître Proust) et dans la rue Agar toute proche.

J’ai alors jeté un coup d’oeil à l’intérieur, m’attendant à trouver un espace aussi impressionnant que celui des Bouillons ou d’autres brasseries de ce style. Mais non. Un tout petit bar, peuplé de quelques jeunes femmes parfois accompagnées. Une fois entrée, je fus séduite par l’atmosphère très « cocooning » de cet espace bien clos sur lui-même, ouvert seulement sur les fresques des murs et du plafond, presque disproportionnées par rapport à la taille de cette pièce unique.

Et, clin d’oeil à un ami décédé trop jeune, un bar en zinc ! Cravan s’ajoute donc à la liste des « zincs » parisiens…

L’accueil du barman et chaleureux, tout en étant extrêmement professionnel. Il choisit avec soin la table qui conviendrait, s’enquiert des goûts, et explicite la différence entre deux cocktails qui me font hésiter. La carte des cocktails est riche, qualitativement plus que quantitativement, ce que j’apprécie. Je choisis d’en déguster un qui m’est totalement inconnu… et qui me ravira.

Désolée pour le flou. je reprendrai la
photo la prochaine fois!

Des « petits plats » sont aussi proposés. Hélas plus de truffes, mais les deux choisis se révèleront très fins, vraiment délicieux.

Et ce fut un véritable plaisir de regarder officier le barman jonglant avec ses cocktails ou discutant amicalement avec ses client-e-s, et de se faire servir par un jeune cuisinier fort sympathique. Bref, je me suis promis d’y retourner!

Ah! J’allais oublier de vous donner les coordonnées… et, en les recherchant sur le net, je m’aperçois que je ne suis pas la seule à apprécier cet endroit… ni son barman, dont j’ai découvert en préparant cet article qu’il en est en réalité le fondateur, Franck Audoux, un authentique et passionné mixologue! Un article de Paris Match à ce sujet… et le livre qui vient d’être publié chez Rizzoli USA : French Moderne : Cocktails from the 1920’s 1930′ présenté entre autres ici.

Dernière minute. En cherchant la page Facebook de Franck Audoux, j’ai trouvé cette annonce passée en janvier, qui m’aide à comprendre pourquoi j’ai tout de suite « flashé » sur le lieu : »Pour cette nouvelle décennie, Cravan recherche un/une serveur/serveuse aimant l’amertume et l’équilibre, JC et JLG, la UK drill et Monteverdi, Socrate et les kebabs… Au choix! »