Un kilomètre à l’ouest… mais un peu plus d’une heure !

En ce 11 novembre, comme je vous le disais, j’avais décidé de me promener, comme j’aime tant à le faire, dans les rues de la capitale. D’habitude, il règne, les dimanches et jours fériés, une joyeuse atmosphère, empreinte d’affection familiale, d’amitié, d’amour… Sans compter la curiosité des touristes, leur air ravi en découvrant les trésors tant convoités, leurs sourires pour les selfies et photos de groupe… Ce jour-là, c’était sinistre. Des fantômes ambulants, masqués, s’éloignant de l’autre lorsqu’ils se croisent, déambulant plus que musant…

Pas moyen d’aller, comme j’aime tant à le faire, explorer en détail un petit bout de quartier un peu éloigné. Je suis donc repassée là dans des endroits déjà bien connus, et ai revu des lieux que je connais déjà bien. Quelques détails cependant ont changé…
Je vous propose donc de suivre cette balade, et de partager avec moi cette tristesse ambiante, que ne rompent que la beauté des édifices et quelques détails plus ou moins artistiques…

Le Pont de la Tournelle m’a conduite sur l’Ile Saint Louis. Personne sur les berges, dont ne profitent que les goélands et les canards.

Pas de file devant Berthillon. On n’a plus droit aux glaces. Pas de musiciens sur le pont qui mène à l’arrière de Notre Dame… le silence n’est rompu que par un hors bord de la police, filant sur la Seine désertée par les bateaux-mouche. Et par le bruit des grues. Car les travaux, eux, continuent, comme je vous l’ai montré dans une photo récemment publiée ici et comme le montre celle-ci.

Me revoici rive gauche… « ma » rive! La rareté des voitures est surprenante à cette heure, et je m’amuse à traverser et retraverser la large rue… Vais-je prendre la rue de Bièvre? Une nouvelle oeuvre l’orne, plutôt inattendue à cet endroit…

J’imagine l’artiste en train de la créer! Comme a-t-il ou elle fait pour déjouer les rondes policières, si fréquentes dans ce coin?

La suite est bien triste… Tout est fermé, déserté, voire grillagé… Les plaisirs sont abandonnés…

La culture est interdite (vous avez déjà vu le magasin de musique Avanti la Musica sis à cet endroit), et les galeries ne peuvent plus jouer leur rôle de promotion de l’art et des jeunes artistes… un beau projet pourtant ?

Et finalement, ce sont les traces du passé qui donnent un peu de « couleur » et de « gaieté » – oh, bien relatives! – à toute cette grisaille… Je retrouve avec plaisir la boutique de calicot qui me ravit, à chacun de mes passages…

Et l’ancienne « Tonnellerie centrale » voisine rappelle à quel point il a pu y avoir de commerces de vins depuis ce lieu jusqu’à Bercy…

Nous sommes 5, rue des Grands Degrés. Peut-être ne savez-vous pas que le bois pour les constructions et productions de tout genre était débarqué tout près de là, comme l’atteste le nom d’une rue proche, la rue de la Bûcherie? (merci au site que je viens de découvrir en recherchant l’origine de cette enseigne, site qui porte un nom qui me correspond « Parislenezenlair« …

En face, les péniches, peu nombreuses, restent sagement amarrées face aux travaux gigantesques de la réfection de la vieille dame.

Me voici arrivée au Square René Viviani – dont le nom rend hommage à celui qui fut au début de sa carrière député socialiste élu deux fois dans le 5ème arrondissement -, square où j’ai passé jadis des heures en attendant que le service des urgences de l’Hôtel Dieu veuille bien me recevoir… Il a changé depuis, car une statue y a été placée en 1996, en hommage à Saint Julien… Elle a remplacé la pelouse sur laquelle je me reposais…

J’en ai fait plusieurs fois le tour, tant pour prendre des photos que pour essayer de comprendre ce qu’elle représentait… Car elle allie des airs de monument aux morts à des tonalités de statues évoquant les plaisirs…

J’ai bien sûr cherché par la suite à en savoir plus sur cette statue. En réalité, c’est une fontaine… je ne suis pas perspicace! L’artiste se nommait Georges Jeankelowitsch et l’a créée peu de temps avant sa mort, alors qu’il avait 63 ans. Vous ne le trouverez pas sous ce nom dans les plaquettes touristiques. En effet, il avait modifié son patronyme en « Jeanclos », et, les dernières années, en hommage à sa mère, avait ajouté le patronyme de celle-ci, Mossé. D’où la signature de ses dernières oeuvres « Georges Jeanclos-Mossé ». Un personnage étonnant, visiblement ouvert à différentes cultures, que je me promets de découvrir un peu mieux plus tard… Mais revenons square Viviani…

Ce qui a peu changé, au regard de sa longévité, c’est le célèbre robinier qui va bientôt fêter ses 420 ans.

Bon, d’accord, il n’existait pas encore lorsque Dante ou encore Pétrarque sont venus à l’église voisine… mais quand même, ce n’est pas mal, non? A propos d’église voisine, elle a eu une histoire plus que mouvementée, dont je vous parlerai peut-être un jour où je pourrai y entrer… car en ce moment, elle est aussi victime des interdictions, dont celles de célébrer ensemble en un lieu consacré un culte quel qu’il soit. En l’occurrence, il s’agit de l’Eglise grecque-melkite-catholique. Pour celles et ceux qui seraient comme moi béotiens en matière de religions, je décrypte, grâce à ce que j’ai lu sur un site qui présente la multitude incroyable de rites orientaux. Grec, car les Pères de cette église ont écrit en grec. Melkite (du terme désignant un « empereur »), car lors du Concile de Chalcédoine, en 451, il y eut schisme avec les Monophysites (alors là, ne m’en demandez pas plus pour l’instant!) qui leur donnèrent ce nom. Enfin, catholique, car un nouveau schisme se produisit au XVIIIème siècle et une partie se rattacha à Rome, tandis que d’autres sont orthodoxes. En bref, un culte byzantin mais catholique, dont les textes fondateurs sont en langue grecque, qui se pratique dans ces lieux depuis 1889.

Impossible d’y entrer, disais-je. J’enchaîne donc par la rue Galande, ordinairement si gaie et vivante avec ses boutiques exotiques, ses restaurants qui le sont tout autant – un vrai tour du monde en quelques mètres! – et le fameux studio de cinéma, lui aussi actuellement condamné. Pas un chat. Je suis seule. Comme diraient certain-e-s, c’en est même « flippant »! Et cela perdure jusqu’à la Place Maubert ! Même la boutique Tahnh Binh, où j’allais autrefois acheter mon sac de riz avant de repartir au Maroc, est déserte! pourtant, elle est ouverte, elle! Au passage, je m’interroge à nouveau sur la Société d’Instruction élémentaire. Voici un bon nombre de fois que je me promets de rechercher de quoi il s’agit, mais je ne l’ai toujours pas fait!

M’engageant à nouveau à mener cette enquête, je poursuis ma route et m’aperçois que certains immeubles ont pris des couleurs qui tranchent sur la grisaille environnante…

L’heure est dépassée, et il me reste encore un peu de chemin à faire… Vite, pressons-nous! Ah non, pas tant que cela, car la devanture du traiteur grec m’appelle… Echo à l’église admirée un peu plus tôt? Et… c’est ouvert, en ce 11 novembre à 17h… devinez ce que j’ai fait ? Je suis allée échanger un peu avec le charmant jeune Grec qui tient cette alléchante boutique au nom évocateur, Le Pirée !

Eh oui, délices de l’Hellas… vrai taboulé, hommos et pain azyme, tiropites, aubergine farcie, gâteaux mielleux à souhait… sans oublier vin de Crète et Néméa… tout y est passé… et je dois avouer que ce fut un régal par la suite, en écoutant de la musique grecque, bien sûr. Non, non, pas le sirtaki, mais les Chants traditionnels grecs, interprétés par Vivi Kassou. On s’échappe comme on peut!

Une princesse lavandière…

L’orage gronde, le ciel est sombre… Envie de mer, de soleil, de chaleur… Alors je pense à la Méditerranée, à son bleu si profond… à la Grèce que j’aime tant… et, mettant cela en lien avec la thématique que j’ai choisie cette semaine, tant elle m’a semblé symbolique, vivante, purifiante, source de plaisir et d’évasion, je ne puis m’empêcher de revoir Nausicâ aux bras blancs, au bord du fleuve, partie rencontrer l’amour sous prétexte de laver le linge de la maisonnée (un beau passage sexiste que celui où elle évoque sa mission de fille dans une famille pleine d’hommes!). Pour celles et ceux qui lisent la belle langue d’Homère, ou veulent apprendre à la lire, je donne le texte initial. Que les autres filent directement à la traduction, qui leur permettra éventuellement de revenir par la suite essayer de reconnaître certains mots dans le texte. A cet effet, je proposerai un petit jeu de décodage à la suite des textes… Et, comme souvent, un air pour vous accompagner durant votre lecture : Nausicaa, extrait de La Moldau, par le contre-ténor Luc Arbogast.

Τοῦ μὲν ἔβη πρὸς δῶμα θεά, γλαυκῶπις Ἀθήνη,
νόστον Ὀδυσσῆι μεγαλήτορι μητιόωσα.
Βῆ δ᾽ ἴμεν ἐς θάλαμον πολυδαίδαλον, ᾧ ἔνι κούρη 15
κοιμᾶτ᾽ ἀθανάτῃσι φυὴν καὶ εἶδος ὁμοίη,
Ναυσικάα, θυγάτηρ μεγαλήτορος Ἀλκινόοιο,
πὰρ δὲ δύ᾽ ἀμφίπολοι, Χαρίτων ἄπο κάλλος ἔχουσαι,
σταθμοῖιν ἑκάτερθε· θύραι δ᾽ ἐπέκειντο φαειναί.
Ἡ δ᾽ ἀνέμου ὡς πνοιὴ ἐπέσσυτο δέμνια κούρης, 20
στῆ δ᾽ ἄρ᾽ ὑπὲρ κεφαλῆς, καί μιν πρὸς μῦθον ἔειπεν,
εἰδομένη κούρῃ ναυσικλειτοῖο Δύμαντος,
ἥ οἱ ὁμηλικίη μὲν ἔην, κεχάριστο δὲ θυμῷ.
Τῇ μιν ἐεισαμένη προσέφη γλαυκῶπις Ἀθήνη·

25 « Ναυσικάα, τί νύ σ᾽ ὧδε μεθήμονα γείνατο μήτηρ; 25
εἵματα μέν τοι κεῖται ἀκηδέα σιγαλόεντα,
σοὶ δὲ γάμος σχεδόν ἐστιν, ἵνα χρὴ καλὰ μὲν αὐτὴν
ἕννυσθαι, τὰ δὲ τοῖσι παρασχεῖν, οἵ κέ σ᾽ ἄγωνται.
Ἐκ γάρ τοι τούτων φάτις ἀνθρώπους ἀναβαίνει
ἐσθλή, χαίρουσιν δὲ πατὴρ καὶ πότνια μήτηρ. 30
Ἀλλ᾽ ἴομεν πλυνέουσαι ἅμ᾽ ἠοῖ φαινομένηφι·
καί τοι ἐγὼ συνέριθος ἅμ᾽ ἕψομαι, ὄφρα τάχιστα
ἐντύνεαι, ἐπεὶ οὔ τοι ἔτι δὴν παρθένος ἔσσεαι·
ἤδη γάρ σε μνῶνται ἀριστῆες κατὰ δῆμον
πάντων Φαιήκων, ὅθι τοι γένος ἐστὶ καὶ αὐτῇ. 35
Ἀλλ᾽ ἄγ᾽ ἐπότρυνον πατέρα κλυτὸν ἠῶθι πρὸ
ἡμιόνους καὶ ἄμαξαν ἐφοπλίσαι, ἥ κεν ἄγῃσι
ζῶστρά τε καὶ πέπλους καὶ ῥήγεα σιγαλόεντα.
Καὶ δὲ σοὶ ὧδ᾽ αὐτῇ πολὺ κάλλιον ἠὲ πόδεσσιν
ἔρχεσθαι· πολλὸν γὰρ ἀπὸ πλυνοί εἰσι πόληος. » 40

41 Ἡ μὲν ἄρ᾽ ὣς εἰποῦσ᾽ ἀπέβη γλαυκῶπις Ἀθήνη
Οὔλυμπόνδ᾽, ὅθι φασὶ θεῶν ἕδος ἀσφαλὲς αἰεὶ
ἔμμεναι. Οὔτ᾽ ἀνέμοισι τινάσσεται οὔτε ποτ᾽ ὄμβρῳ
δεύεται οὔτε χιὼν ἐπιπίλναται, ἀλλὰ μάλ᾽ αἴθρη
πέπταται ἀνέφελος, λευκὴ δ᾽ ἐπιδέδρομεν αἴγλη· 45
τῷ ἔνι τέρπονται μάκαρες θεοὶ ἤματα πάντα.
Ἔνθ᾽ ἀπέβη γλαυκῶπις, ἐπεὶ διεπέφραδε κούρῃ.

48 Αὐτίκα δ᾽ Ἠὼς ἦλθεν ἐύθρονος, ἥ μιν ἔγειρε
Ναυσικάαν ἐύπεπλον· ἄφαρ δ᾽ ἀπεθαύμασ᾽ ὄνειρον,
βῆ δ᾽ ἰέναι διὰ δώμαθ᾽, ἵν᾽ ἀγγείλειε τοκεῦσιν, 50
πατρὶ φίλῳ καὶ μητρί· κιχήσατο δ᾽ ἔνδον ἐόντας·
ἡ μὲν ἐπ᾽ ἐσχάρῃ ἧστο σὺν ἀμφιπόλοισι γυναιξὶν
ἠλάκατα στρωφῶσ᾽ ἁλιπόρφυρα· τῷ δὲ θύραζε
ἐρχομένῳ ξύμβλητο μετὰ κλειτοὺς βασιλῆας
ἐς βουλήν, ἵνα μιν κάλεον Φαίηκες ἀγαυοί. 55
Ἡ δὲ μάλ᾽ ἄγχι στᾶσα φίλον πατέρα προσέειπε·

57 « Πάππα φίλ᾽, οὐκ ἂν δή μοι ἐφοπλίσσειας ἀπήνην
ὑψηλὴν ἐύκυκλον, ἵνα κλυτὰ εἵματ᾽ ἄγωμαι
ἐς ποταμὸν πλυνέουσα, τά μοι ῥερυπωμένα κεῖται;
καὶ δὲ σοὶ αὐτῷ ἔοικε μετὰ πρώτοισιν ἐόντα. 60
Βουλὰς βουλεύειν καθαρὰ χροΐ εἵματ᾽ ἔχοντα.
Πέντε δέ τοι φίλοι υἷες ἐνὶ μεγάροις γεγάασιν,
οἱ δύ᾽ ὀπυίοντες, τρεῖς δ᾽ ἠίθεοι θαλέθοντες·
οἱ δ᾽ αἰεὶ ἐθέλουσι νεόπλυτα εἵματ᾽ ἔχοντες
ἐς χορὸν ἔρχεσθαι· τὰ δ᾽ ἐμῇ φρενὶ πάντα μέμηλεν. » 65

Ὣς ἔφατ᾽· αἴδετο γὰρ θαλερὸν γάμον ἐξονομῆναι
πατρὶ φίλῳ. ὁ δὲ πάντα νόει καὶ ἀμείβετο μύθῳ·

68 « Οὔτε τοι ἡμιόνων φθονέω, τέκος, οὔτε τευ ἄλλου.
Ἔρχευ· ἀτάρ τοι δμῶες ἐφοπλίσσουσιν ἀπήνην
ὑψηλὴν ἐύκυκλον, ὑπερτερίη ἀραρυῖαν. » 70

Ὣς εἰπὼν δμώεσσιν ἐκέκλετο, τοὶ δ᾽ ἐπίθοντο.
Οἱ μὲν ἄρ᾽ ἐκτὸς ἄμαξαν ἐύτροχον ἡμιονείην
ὥπλεον, ἡμιόνους θ᾽ ὕπαγον ζεῦξάν θ᾽ ὑπ᾽ ἀπήνῃ·
κούρη δ᾽ ἐκ θαλάμοιο φέρεν ἐσθῆτα φαεινήν.
Καὶ τὴν μὲν κατέθηκεν ἐυξέστῳ ἐπ᾽ ἀπήνῃ, 75
μήτηρ δ᾽ ἐν κίστῃ ἐτίθει μενοεικέ᾽ ἐδωδὴν
παντοίην, ἐν δ᾽ ὄψα τίθει, ἐν δ᾽ οἶνον ἔχευεν
ἀσκῷ ἐν αἰγείῳ· κούρη δ᾽ ἐπεβήσετ᾽ ἀπήνης.
Δῶκεν δὲ χρυσέῃ ἐν ληκύθῳ ὑγρὸν ἔλαιον,
ἧος χυτλώσαιτο σὺν ἀμφιπόλοισι γυναιξίν. 80
Ἡ δ᾽ ἔλαβεν μάστιγα καὶ ἡνία σιγαλόεντα,
μάστιξεν δ᾽ ἐλάαν· καναχὴ δ᾽ ἦν ἡμιόνοιιν.
Αἱ δ᾽ ἄμοτον τανύοντο, φέρον δ᾽ ἐσθῆτα καὶ αὐτήν,
οὐκ οἴην, ἅμα τῇ γε καὶ ἀμφίπολοι κίον ἄλλαι.

Αἱ δ᾽ ὅτε δὴ ποταμοῖο ῥόον περικαλλέ᾽ ἵκοντο, 85
ἔνθ᾽ ἦ τοι πλυνοὶ ἦσαν ἐπηετανοί, πολὺ δ᾽ ὕδωρ
καλὸν ὑπεκπρόρεεν μάλα περ ῥυπόωντα καθῆραι,
ἔνθ᾽ αἵ γ᾽ ἡμιόνους μὲν ὑπεκπροέλυσαν ἀπήνης.
Καὶ τὰς μὲν σεῦαν ποταμὸν πάρα δινήεντα
τρώγειν ἄγρωστιν μελιηδέα· ταὶ δ᾽ ἀπ᾽ ἀπήνης 90
εἵματα χερσὶν ἕλοντο καὶ ἐσφόρεον μέλαν ὕδωρ,
στεῖβον δ᾽ ἐν βόθροισι θοῶς ἔριδα προφέρουσαι.
Αὐτὰρ ἐπεὶ πλῦνάν τε κάθηράν τε ῥύπα πάντα,
ἑξείης πέτασαν παρὰ θῖν᾽ ἁλός, ἧχι μάλιστα
λάιγγας ποτὶ χέρσον ἀποπλύνεσκε θάλασσα. 95
Αἱ δὲ λοεσσάμεναι καὶ χρισάμεναι λίπ᾽ ἐλαίῳ
δεῖπνον ἔπειθ᾽ εἵλοντο παρ᾽ ὄχθῃσιν ποταμοῖο,
εἵματα δ᾽ ἠελίοιο μένον τερσήμεναι αὐγῇ.
Αὐτὰρ ἐπεὶ σίτου τάρφθεν δμῳαί τε καὶ αὐτή,
σφαίρῃ ταὶ δ᾽ ἄρ᾽ ἔπαιζον, ἀπὸ κρήδεμνα βαλοῦσαι· 100
τῇσι δὲ Ναυσικάα λευκώλενος ἤρχετο μολπῆς.

Homère, Odyssée, chant 6

C’est dans son palais que s’arrête Athéna, la déesse aux yeux pers, méditant en son âme le retour du courageux Ulysse. D’abord elle pénètre dans la superbe chambre où repose une jeune vierge que sa taille élégante et ses formes divines égalent aux immortelles, Nausica, la fille du magnanime Alcinoüs ; deux suivantes, qui reçurent des Grâces la beauté en partage, dorment à l’entrée de cette chambre dont les magnifiques portes sont étroitement fermées. Comme un souffle léger, Athéna s’approche du lit de la jeune vierge, se penche vers sa tête et lui parle en se montrant semblable à la fille du célèbre nautonier Dymante, compagne du même âge qu’elle et la plus chère à son cœur. Athéna aux yeux pers, sous les traits de la fille du nautonier, lui dit :

25 « Nausica, ta mère, en te donnant le jour, te rendit bien négligente ; car tes beaux vêtements sont jetés ça et là sans aucun ordre. Cependant le jour de ton mariage approche, ce jour où lu dois revêtir de riches parures, et en offrir à ceux qui te conduiront vers ton époux. Les vêtements somptueux font acquérir parmi les hommes une renommée qui rend joyeux un père et une mère vénérables. Nausica, dès que brillera la déesse Aurore, allons ensemble plonger ces vêtements dans les ondes du fleuve ; moi, je t’accompagnerai pour t’aider, afin que tout soit prêt promptement ; car tu ne seras pas longtemps vierge. Déjà les plus illustres d’entre les Phéaciens te recherchent en mariage, parce que toi, tu es aussi d’une noble origine. Ainsi donc, dès le lever de la matinale Aurore, engage ton glorieux père à faire préparer les mulets et le char qui doivent transporter tes ceintures, tes manteaux et tes riches vêtements. Il sied certainement mieux à une fille de roi d’aller sur un char plutôt que de se rendre à pied vers ce fleuve, qui est très-éloigné de la ville. »

41 En achevant ces paroles, Athéna aux regards étincelants monte vers l’Olympe où, dit-on, est l’inébranlable demeure des dieux, séjour qui n’est pas agité par les vents, qui n’est point inondé par les pluies et où la neige ne tombe jamais ; mais où circule toujours un air pur, et où règne constamment une éblouissante clarté. Athéna, après avoir donné de sages conseils à la belle Nausica, se dirige vers les célestes demeures où les dieux fortunés se réjouissent sans cesse.

48 La déesse Aurore au trône éclatant parait aussitôt, et elle réveille Nausica aux riches parures. La jeune fille, toute surprise du songe qu’elle vient de faire, se hâte de traverser les appartements pour en prévenir sa mère et son père chéris, qu’elle trouve retirés dans l’intérieur du palais. — La reine, assise près du foyer, et entourée des femmes qui la servent, filait avec des laines teintes de pourpre. Alcinoüs était sur le seuil de la porte : il se rendait, appelé par les nobles Phéaciens, au conseil des illustres chefs de l’île de Schérie. — Nausica s’approche de son père et lui dit :

57 « Père chéri, ne me feras-tu point préparer un char élevé, un char aux belles roues, afin que je puisse plonger dans les eaux du fleuve mes riches vêtements tout couverts de poussière ? Lorsque tu délibères dans le conseil avec les premiers d’entre les Phéaciens, il faut que tu sois couvert de manteaux sans souillure. Eh bien ! mon père, tu as cinq fils dans ce palais : deux sont mariés, et les trois plus jeunes ne le sont pas encore ; ceux-ci veulent toujours, tu le sais, des tuniques d’une blancheur éclatante pour se rendre dans les chœurs et dans les danses, et le soin de préparer leurs tuniques repose sur ta fille chérie. »

Elle dit. Nausica, par prudence, n’osait parler à son père de son prochain mariage. Mais Alcinoüs pénétrant la pensée de sa fille lui répond par ces mots :

68 « Mon enfant, je ne te refuserai ni mes mules, ni rien de ce que tu me demandes. Va, mes serviteurs te prépareront un chariot élevé muni d’une corbeille habilement tressée. »

Aussitôt il donne des ordres à ses esclaves, et tous s’empressent d’obéir. Les uns font sortir de la cour le chariot aux belles roues ; les autres conduisent les mules hors du palais et les attellent au chariot. La jeune fille apporte ses riches vêtements et les dépose sur l’élégant chariot. Sa mère place dans une corbeille des viandes de toute espèce, des mets délicieux, et verse du vin dans une outre de peau de chèvre ; (la jeune fille monte sur le char)

et la reine lui donne une huile ondoyante contenue dans une fiole d’or pour qu’après le bain elle puisse se parfumer avec les femmes qui l’accompagnent. Nausica saisit alors le fouet et les rênes brillantes ; elle frappe les mules pour les exciter à courir, et l’on entend aussitôt le bruit de leurs pas. Les mules s’avancent rapidement en emportant les riches vêtements de la jeune princesse suivie des femmes qui la servent.

85 Bientôt elles arrivent vers le limpide courant du fleuve ; là, dans des bassins intarissables, coule avec abondance une eau pure qui enlève rapidement toutes les souillures. Les suivantes de Nausica détellent les mules et les dirigent vers les rivages du fleuve pour qu’elles broutent les doux pâturages ; puis les femmes sortent du char les somptueux vêtements de la jeune fille, les plongent dans l’onde, et les foulent dans les bassins en luttant de vitesse les unes avec les autres. Lorsqu’elles ont ôté toutes les souillures qui couvraient ces riches étoffes, elles étendent les vêtements sur la plage en un lieu où la mer avait blanchi les cailloux ; elles se baignent ensuite, se parfument d’une huile onctueuse et prennent leur repas sur les rives du fleuve en attendant que les rayons du soleil aient séché les superbes parures de la belle Nausica.

Si vous voulez jouer… je vous propose quelques mots, autour, bien sûr, de l’eau et de la lessive, vous vous en doutiez… A vous de « remonter » au texte grec pour les retrouver, sachant que les numéros des vers sont là pour vous aider aussi!

Vous pouvez aussi préférer une traduction juxtalinéaire comme celle-ci.

Mais avant, prenez l’alphabet grec et reconnaissez les noms propres…

Facile, non? Vous pourrez remarquer que des mots assez longs sont souvent placés auprès d’eux. C’est un trait de style caractéristique des poèmes homériques. Un exemple? γλαυκῶπις Ἀθήνη = Athéna aux yeux pers.

Une difficulté toutefois : comment reconnaître « Ulysse », alors que vous ne trouverez aucun mot grec qui lui ressemble? Eh bien, il est ici : Ὀδυσσῆι μεγαλήτορι… Oui, vous l’avez compris, « Ulysse », en grec, c’est « Odysseus », comme le titre de l’oeuvre… le i dit grec n’existant justement pas en grec est un upsilon… Nouveau jeu : qui a droit en grec au même adjectif qu’Ulysse, alors que, dans le texte en français, il est traduit différemment? Et, puisqu’on y est, quel point commun entre cet adjectif et la « mégalomanie » ou une « magalopole »?

Revenons à Nausicâ…. Quels sont les qualificatifs qui lui sont donnés? Trouvez les en français, mais surtout en grec… Car malheureusement la traduction en une expression parfois un peu lourde trahit la beauté des mots grecs. Prenons cet exemple : « Ναυσικάαν ἐύπεπλον »… au passge, notez le préfixe « eu », qui signifie « bien » cf « euphémisme », et la seconde partie du mot qui peut évoquer certains mauvais films mettant un scène une Antiquité de pacotille… On retrouve le préfixe « eu » dans l’épithète liée à l’Aurore « Ἠὼς… ἐύθρονος », littéralement « au beau trône ». Avouez qu’on a plutôt l’habitude de la voir sur un char, non?

Pour rire un peu, une interprétation plus que tardive de cet épithète… sur une plaque de cheminée!

Je vous laisse poursuivre ce petit jeu, et en arrive au second. Il consiste à retrouver quelques mots en lien avec notre thème, la lessive, de l’eau à l’air… sans passer par les cendres, ici…

On lave dans le fleuve.. Si vous pensez à un gros mammifère qui vit dans l’eau douce, vous n’aurez pas de mal à trouver le terme grec dans le texte. Quant à la mer, facile! Pensez à une émission de télévision, à un bateau célèbre ou à des cures bien agréables… Ce fleuve est « plus que beau », « περικαλλέ᾽ », où vous reconnaissez peut-être le « kalos » de l’autre jour… Il a une rive escarpée « ὄχθη », et se jette dans la mer sur une belle plage de sable, « une rive en pente douce, avec du sable « θίς »…

Un très beau passage sur l’eau, je ne sais si vous l’avez remarqué? Essayez de le lire à haute voix, pour en apprécier les sonorités…

Αἱ δ᾽ ὅτε δὴ ποταμοῖο ῥόον περικαλλέ᾽ ἵκοντο, 85
ἔνθ᾽ ἦ τοι πλυνοὶ ἦσαν ἐπηετανοί, πολὺ δ᾽ ὕδωρ
καλὸν ὑπεκπρόρεεν μάλα περ ῥυπόωντα καθῆραι,
ἔνθ᾽ αἵ γ᾽ ἡμιόνους μὲν ὑπεκπροέλυσαν ἀπήνης

Maintenant que vous connaissez le terme qui désigne le fleuve, vous pouvez trouver, juste à côté, celui qui a trait à son cours, au flux… et qui est présent dans des mots français sous la forme « rhée »… dont des liquides moins limpides! Le rho n’est pas suivi d’un « h » en grec, mais surmonté d’une sorte de croissant de lune tourné vers la droite (comme lun descendante)… C’est ce qu’on appelle un « esprit », qui transcrit une aspiration, que l’on retrouve dans la graphie actuelle sous forme de « h »… Du coup, allez-vous trouvez le mot qui désigne l’eau? Vous le repérez? Pensez à tous les mots composés avec lui, en français : mesure de l’humidité, avion capable de se poser sur l’eau, choc thermique dû à la différence de température entre l’eau et la peau, etc… Il y en a bon nombre! L’eau est vive… Nous avons déjà évoqué son flux, on peut y ajouter les tourbillons « δινήεις, εντος : tourbillonnant » qui ont creusé la roche « βόθρος, ου : trou naturel, bassin ».

On trouve même un lexique très spécifique, lié à la lessive – le fait de laver ce qui est sale « πλύνω : laver, et son composé conjugué : ἀποπλύνεσκε : « lavait d’habitude »; ῥύπα : ce qui est sale » – comme στεῖβον < στείβω : fouler aux pieds du linge pour le nettoyer. Les jeunes filles foulent le linge au pied, avant de l’étendre sur des pierres blanchies par les flots et chauffées par le soleil. Elles en profitent alors pour s’adonner au plaisir du bain, puis s’oignent d’huile… Je vous laisse imaginer… ou lire… la suite… Un indice dans ce tableau (pour une iconographie assez fournie sur le héros et les Phéaciens, voir ce site)

Ulysse et Nausicaa, Bernard Buffet (1994)

Kalos k’agathos

Kouros de Volomandra

J’ai retrouvé dans ma bibliothèque les livres que j’utilisais jadis pour préparer mes interventions. L’un d’entre eux est un de ces « guides » relatifs à une thématique donnée. Devinez laquelle? L’évasion. D’actualité, n’est-ce pas? Et j’ai cherché le texte qui me « parlait » le plus. Celui que j’ai retenu est d’un écrivain qui peut paraître un peu suranné, mais que j’ai beaucoup aimé autrefois, et qui me « parle » encore aujourd’hui, Joachim du Bellay. J’en profite pour évoquer le souvenir d’une personne avec qui j’ai eu beaucoup de plaisir et d’intérêt à travailler, qui portait ce prénom devenu rare de nos jours, mon « binôme » guinéen. Fin de la parenthèse.

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Si notre vie est moins qu’une journée

En l’éternel, si l’an qui fait le tour

Chasse nos jours sans espoir de retour,

Si périssable est toute chose née,

Que songes-tu, mon âme emprisonnée ?

Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,

Si, pour voler en un plus clair séjour,

Tu as au dos l’aile bien empennée ?

Là est le bien que tout esprit désire,

Là le repos où tout le monde aspire,

Là est l’amour, là le plaisir encore.

Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,

Tu y pourras reconnaître l’Idée

De la beauté, qu’en ce monde j’adore.

Du Bellay (1550)

L’amour et la quête de la Beauté seraient les clefs de la Liberté?

Beauté physique (kalos), beauté morale (agathos)…

C’est ce qui m’a fait revenir à mes premières amours sculpturales, les Kouroï. J’avais 20 ans. Je suis restée littéralement béate, en émoi, devant Cléobis et Biton, au Musée de Delphes, plus anciens d’une trentaine d’années de celui que j’ai choisi aujourd’hui pour illustrer cet article.

Comme je le fus, beaucoup plus tard, devant l’Odalisque d’Ingres…

Echos : de la vallée de la Tessaout à la Grèce antique

Ce matin je voyage en poésie, tant à travers l’espace qu’à travers les époques.

Je voulais vous parler de M’Ririda N’Aït Attik, mais il me faut trouver une version libre de ses poèmes… Je vais m’y atteler ce jour.

Aussitôt m’est venue en tête une autre femme, avec qui, je trouve, elle a bien des points communs : Psapphô.

C’est pourquoi aujourd’hui je vous propose la seule oeuvre d’elle qui nous soit parvenue entière, après plus de 2600 ans… et qui continue à faire chanter la voie de cette femme extraordinaire.

A Aphrodite

Toi dont le trône étincelle, ô immortelle Aphrodite, fille de Zeus, ourdisseuse de trames, je t’implore : ne laisse pas, ô souveraine, dégoûts ou chagrins affliger mon âme,

Mais viens ici, si jamais autrefois entendant de loin ma voix, tu m’as écoutée, quand, quittant la demeure dorée de ton père tu venais, Après avoir attelé ton char,

de beaux passereaux rapides t’entraînaient autour de la terre sombre,secouant leurs ailes serrées et du haut du ciel tirant droit à travers l’éther.
Vite ils étaient là. Et toi, bienheureuse, éclairant d’un sourire ton immortel visage,

tu demandais, quelle était cette nouvelle souffrance, pourquoi de nouveau j’avais crié vers toi,
Quel désir ardent travaillait mon cœur insensé : « Quelle est donc celle que, de nouveau, tu supplies la Persuasive d’amener vers ton amour ? qui,

ma Sappho, t’a fait injure ?
Parle : si elle te fuit, bientôt elle courra après toi ; si elle refuse tes présents, elle t’en offrira elle-même ; si elle ne t’aime pas, elle t’aimera bientôt, qu’elle le veuille ou non. »

Cette fois encore, viens à moi, délivre moi de mes âpres soucis, tout ce que désire mon âme exauce-le, et sois toi-même mon soutien dans le combat.

Mais pour vraiment l’apprécier, il faut le lire en grec, car les épithètes homériques dont ce texte est truffé sont toujours un peu « lourds » dans les traductions… Prenez par exemple le premier mot de ce texte, « poïkilothroné »… plus musical que « toi dont le trône étincelle », non? « dolopoké », ensuite : « ourdisseuse de trames »… Je vous suggère donc d’essayer de le lire, même si vous ne comprenez pas tous les mots, afin d’en saisir la poésie pleine et entière…

εἰς Ἀφροδίτην

Ποικιλόθρον᾽ ἀθανάτ᾽ Ἀφρόδιτα,
παῖ Δίος δολόπλοκε, λίσσομαί σε,
μή μ᾽ ἄσαισι μηδ᾽ ὀνίαισι δάμνα,
πότνια θῦμον·

ἀλλὰ τύιδ᾽ ἔλθ᾽, αἴ ποτα κἀτέρωτα
τὰς ἔμας αὔδας ἀίοισα πήλοι
ἔκλυες, πάτρος δὲ δόμον λίποισα
χρύσιον ἦλθες
ἄρμ᾽ ὐπασδεύξαισα· κάλοι δέ σ᾽ ἆγον

ὤκεες στροῦθοι περὶ γᾶς μελαίνας
πύκνα δίννεντες πτέρ᾽ ἀπ᾽ ὠράνω αἴθε-
ρος διὰ μέσσω.
αἶψα δ᾽ ἐξίκοντο, σύ δ᾽, ὦ μάκαιρα,
μειδιαίσαισ᾽ ἀθανάτωι προσώπωι

ἤρε᾽, ὄττι δηὖτε πέπονθα κὤττι
δηὖτε κάλημμι
κὤττι μοι μάλιστα θέλω γένεσθαι
μαινόλαι θύμωι. «τίνα δηὖτε Πείθω
μαῖσ᾽ ἄγην ἐς σὰν φιλότατα, τίς σ᾽, ὦ

Ψάπφ᾽, ἀδίκησι;
καὶ γὰρ αἰ φεύγει, ταχέως διώξει, αἰ δὲ δῶρα μὴ δέκετ᾽,
ἀλλὰ δώσει, αἰ δὲ μὴ φίλει, ταχέως φιλήσει
κωὐκ ἐθέλοισα.»

ἔλθε μοι καὶ νῦν, χαλέπαν δὲ λῦσον
ἐκ μερίμναν, ὄσσα δέ μοι τέλεσσαι
θῦμος ἰμέρρει, τέλεσον, σὺ δ᾽ αὔτα
σύμμαχος ἔσσο. 

Psapphô (612 av.J-C? 557 av.J-C?)