Et si nous faisions dans la dentelle?

Je me demandais si ce type de « série » ne vous lassait pas… merci de me le faire savoir par un commentaire, si vous le voulez bien… Moi j’aime, parce que cela me permet aussi de revisiter mon passé. Mais j’avoue que ce n’est sans doute pas passionnant pour certain-e-s. Donc, dites-moi. Et, de ce fait, cela me donne une idée. Si vous ne voulez pas contribuer, ce que je puis comprendre, vous pouvez par contre me demander des thèmes, soit uniques, soit pour une série, et je répondrai autant que possible… Ce pourrait être une autre forme de partage, non? Par exemple, j’ai en préparation le thème « nuciculture », demandé par un de mes amis. Je ne sais pas si je vais y parvenir, mais c’est un challenge intéressant, non? Si vous avez des idées…

Mais revenons à nos chiffons… Aujourd’hui j’ai envie de vous parler de dentelle.

Coussin, fuseaux, épingles, carton… il suffit de faire!

Lorsque j’étais petite, nous allions en vacances en Auvergne, à Saint-Nectaire. Il y avait, sur le seuil d’une boutique près la Cure thermale fréquentée par mon petit frère une vieille dentelière avec qui j’aimais aller discuter. J’admirais la danse de ses doigts fins entre fils et fuseaux, et je ne m’en lassais pas. Pas plus que du jeu des épingles ôtées, déplacées, repiquées, des épingles aux têtes multicolores… Il m’est arrivé, depuis, de voir travailler d’autres dentelières, et j’ai retrouvé une partie de cette magie, mais il manquait la Vieille Dame de mon enfance…

De oude kantklosser, Dyckmans (1846)

La Dentellière

De son voile frêle et joli la dentellière
coquette s’ est parée , et son visage heureux
a mis sur la blancheur du tulle vaporeux
un chatoyant reflet d’aurore printanière .

Elle rit de plaisir , enfant naïve et fière ;
pour sa merveille elle a des regards amoureux
et ses petites mains lisses de doigts peureux
le réseau traversé par la blonde lumière .

Elle rit , mais songeant que l’oeuvre caressée
sera demain peut être incomprise et froissée
son front , anxieux soudain , s’incline tristement .

Car l’humble jeune fille a laissé dans la trame
ou s’enroule un feston irréel et charmant
le rêve de beauté qui visite son âme .

Paul Roussoles (1903)

De kantwerkster, Vermeer (autour de 1670)

Si vous voulez plus de littérature sur la dentelle et les dentelières, j’ai découvert un joli blog intitulé « Les Malles de Marie », plein de ressources sur ce thème. C’est là que j’ai trouvé ce poème, parmi d’autres textes, dont certains en patois.

Et comme j’adore apprendre de nouveaux mots, j’en ai appris quelques-uns, dont le charmant « couvige ». Savez-vous ce que c’est? En voici un exemple, en photo.

Un couvige en 1858 (source)

Le couvige est à l’origine auvergnat. Si l’on « remonte » dans ma région de naissance, on trouve une autre fête des dentelières, et plus largement des filtiers (elle devint progressivement la fête du textile en général) , qui porte le nom du fuseau en ch’ti : « ch broquelet » – pour en savoir davantage : .

 » Il y a cinq sortes de broquelets :

1) Les bos. Ce sont les plus communs, tous les bois y sont propres.

2) Les gros fis (un peu plus gros que les bos) il contiennent le fil le plus gros pour faire les dessins.

3) Les bos d’ chuc, en ébène ou bois de Ste Lucie, dont l’odeur est agréable ;

4) Les dés d’ivoire sont en même temps des objets de luxe et d’utilité économique. Si la grosse tête d’un broquelet vient à casser, on la remplace par un dé d’ivoire qui n’est à proprement parler qu’une tête de remplacement.

5) Les buchers qui sont faits en buis. » (source : ce site)

Fête du Broquelet, Watteau (1803)

Cette fête, née au 16ème siècle, a disparu dans la seconde moitié du 19ème.

« L’historien Alain Lottin remarque qu’Ignace Chavatte, ouvrier sayetteur à Saint-Sauveur, qui évoque d’autres fêtes (Procession de Lille, fête de la Saint-Jean) ne la mentionne pas dans sa chronique des années 1660 à 1690. Alain Lottin considère le développement de cette fête au cours du XVIIIe siècle lié à la croissance du nombre de dentellières.

La sayetterie et la bourgetterie, activités artisanes masculines de tissage d’étoffes, prospères au XVIe siècle et première moitié du XVIIe siècle, ont décliné au XVIIIe siècle à la suite de la fermeture de marchés. La suppression en 1777 du monopole de fabrication de ces étoffes à Lille acquis en 1524 (arrêt donnant le droit aux campagnes de fabriquer ces tissus) leur porta un coup fatal. Ce déclin a été compensé par le développement de la dentellerie qui aurait employé près de la moitié de la population féminine de Lille en 1789 et celle de la filterie, activité masculine de transformation du lin en fil à coudre. Les métiers de filtiers et de dentellières se sont réunis au cours du XVIIIe siècle sous le patronage de Saint-Nicolas.

A partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, la fête du Broquelet se déroulait à Wazemmes, faubourg à l’extérieur des remparts de Lille jusqu’à l’annexion de 1858, à la guinguette de la Nouvelle Aventure située à l’emplacement actuel de la place du Marché. Ce vaste établissement pouvait accueillir plusieurs milliers de personnes.

La fête durait plusieurs jours, huit jours puis trois jours. La fin du troisième jour était marqué par la translation de Saint-Nicolas consistant à noyer symboliquement le saint dans la Deûle au pont tournant du pont de la Barre

La fête déclina vers 1850 et disparut avec la fermeture de la guinguette de la Nouvelle Aventure démolie pour aménager la place du Marché. La dernière fête eut lieu du 9 au 13 mai 1861. » (Wikipedia)

J’aurais pu copier le texte d’Alexandre Desrousseaux (1820-1892), fils d’une dentelière, relatant ces festivités vues par une dentelière, dont vous connaissez peut-être une berceuse devenue célèbre – oui, bravo! Le P’tit Quinquin. Tiens, mais au fait, je viens de réaliser que celle qui chante est « eun vieil dintelière »… Souvenir d’enfance? Mais ce texte est vraiment long (et je n’ai toujours pas trouvé comment faire un texte en deux colonnes avec WordPress!). Vous le trouverez intégralement sur le même site.

Il existait des écoles pour apprendre à faire de la dentelle. Une trace en est apportée par ce tableau qui montre les différentes étapes de l’apprentissage et l’andragogie mise en oeuvre.

La scuola delle merlettaie, Gioacchino Toma (source)

Dans les héritages familiaux, la dentelle est omniprésente… A commencer par la robe de baptême. Notre robe familiale fait environ un mètre de haut, ce qui, avouez, est bien démesuré pour un nourrisson! Mais quel bel assemblage de dentelles! Cela continuait avec les gants blancs des petites filles pour la messe le dimanche, puis avec le voile et la robe de mariée, pour en arriver au voile de deuil, pour lequel le fil noir remplaçait le blanc… Et je ne parle pas du linge de maison… La dentelle est revenue par épisodes à la mode, pour un détail comme un col, ou un vêtement tel qu’un chemisier. Mais il faut reconnaître que la dentelle industrielle n’aura jamais le charme de la dentelle faite main au bruit des fuseaux s’entrecroisant et au ballet des fils autour des épingles…

Certain-e-s vont me reprocher d’avoir négligé le cinéma, et le célèbre film La Dentellière, dont le titre fait référence non à l’activité, mais à la citation finale « Il sera passé à côté d’elle, juste à côté d’elle, sans la voir parce qu’elle était de ces âmes qui ne font aucun signe, mais qu’il faut patiemment interroger, sur lesquelles il faut savoir poser le regard. Un peintre en aurait fait autrefois le sujet d’un tableau de genre. Elle aurait été lingère, porteuse d’eau ou dentellière« … Mais je préfère finir sur une note d’humour (avez-vous remarqué combien la quantité d’humour demandée ou recherchée est proportionnelle à celle du désarroi voire dés-espoir? Il n’est qu’à voir les émissions proposées sur le petit écran en ce moment…). Voici donc un moyen de faire de la dentelle durant le confinement…

2 commentaires sur “Et si nous faisions dans la dentelle?

  1. Je ne suis pas parvenu à choisir un poème sur ce thème, par chance l’activité dentellière est aussi dépeinte dans les romans. Je possède en bibliothèque (Le livre de poche) « L’Enfant » de Jules Vallès. Il y décrit l’assemblée traditionnelle des dentellières autour de la béate (pages 19-20) :  » En hiver, les béates travaillent à la boule : Elles plantent une chandelle entre quatre globes pleins d’eau, ce qui donne une lueur blanche, courte et dure, avec des reflets d’or. En été, elles portent leurs chaises dans la rue sur le pas de la porte, et les carreaux vont leur train. Avec ses bandeaux verts, ses rubans roses, ses épingles à tête de perle, avec les fils qui semblent des traînées de bave d’argent sur un bouquet, avec ses airs de corsage riche, ses fuseaux bavards, le Carreau est un petit monde vie et de gaieté… Un tapage de ruche ou de ruisseau, dès qu’elles sont seulement cinq ou six à travailler, -puis quand midi sonne,le silence! Les doigts s’arrêtent, les lèvres bougent, on dit la courte prière de l’Angélus. Quand celle qui la dit a fini, tous répondent : Amen! et les Carreaux se remettent à bavarder… »

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