J’ai reçu dernièrement un joli cadeau… Une chanson basque, que j’ai beaucoup aimée. D’où mon envie de vous la faire découvrir… Voici la vidéo reçue… La chanson est interprétée par John Kelly & Maite Itoiz. C’était en 2008, l’année de la disparition de celui qui l’a mise en musique et interprété le premier, en 1974, Mikel Laboa. Une autre version en est présentée, filmée en 2011, que je trouve moins authentique, plus « travaillée ». Mais il faut reconnaître qu’elle prend de l’ampleur avec le choeur… En 2018, la chanteuse la reprend seule, en s’accompagnant d’une harpe, avec le choeur Son Espases. Très émouvant… Et mon coeur balance entre cette dernière et la magnifique interprétation de Laura Latienda et Gaztelu Zahar (2016), avec une voix plus grave, un choeur d’hommes et un orchestre plus « populaire ». Une autre chanteuse s’en est emparée, Anne Etchegoyen. Très belle voix également…. Bref, je ne me suis pas lassée de l’écouter encore et encore…
Femme et oiseau dans la nuit, Miro (1942)
Mais je n’ai pu m’empêcher d’en rechercher les paroles… Les voici donc, en basque puis traduite en français.
Txoria txori
Hegoak ebaki banizkio nerea izango zen, ez zuen aldegingo. Hegoak ebaki banizkio nerea izango zen, ez zuen aldegingo.
Bainan, honela ez zen gehiago txoria izango Bainan, honela ez zen gehiago txoria izango eta nik… txoria nuen maite eta nik… txoria nuen maite.
Et, bien sûr, j’ai voulu en savoir plus, non seulement sur la chanson, mais sur ceux qui l’ont créée.
« En 1968, Mikel est allé dîner un soir avec sa femme dans un restaurant de Saint-Sébastien, ainsi qu’avec Joxean Artze. Le poème Txoria Txori de Joxean Artze (alors âgé d’environ 25 ans), a été écrit sur une serviette ce soir là ! C’était un acte de résistance contre l’interdiction faite par le régime franquiste d’utiliser la langue basque. Sa femme le lui a lu, et lui a dit que c’était un beau poème. Il l’a lu à son tour, et il lui a beaucoup plu aussi. Quand ils sont rentrés à la maison, il l’a mis en musique en très peu de temps. Mikel Laboa a présenté pour la première fois la chanson au théâtre Astoria de Saint-Sébastien. »
Voici ce qu’en dit son auteur dans un interview (source)
« J’avais 24-25 ans lorsque je l’ai écrit. Le thème de l’oiseau figure souvent dans nos vieux recueils de chants. Il m’avait semblé que l’on pouvait l’assimiler à l’image de la liberté. Ici apparaît le dilemme de la liberté de la personne proche que l’on souhaite posséder. Mais la liberté de ces personnes existe… il faut choisir . Ou vous attachez la personne et vous la possédez comme un oiseau en cage, ou vous aimez la personne telle qu’elle est, et alors, si elle souhaite partir, vous devez la laisser partir. C’est pour cela que je n’ai jamais possédé d’oiseau en cage. Je leur jette du pain par la fenêtre et s’ils viennent se nourrir, je les observe et je me contente de cette contemplation. Parce que c’est comme cela que je veux que les oiseaux soient… »
Un bel hommage a été rendu aux deux amis, décédés à dix ans d’intervalle, par Maialen Lujanbio.
Wikipédia recense 17 interprètes différents pour cette chanson, dont Joan Baez, qui l’a interprétée au Concert pour la Paix, aux arènes de Bilbao – certain-e-s se sont quelque peu amusé-e-s de sa prononciation! Totalement différente, la version d’Arraya : on passe du romantisme à la contestation forte… Un autre choeur d’hommes, Pyrénéens, Vaya con Dios, l’a reprise un peu dans le même sens. Car cette chanson a connu beaucoup d’avatars… Le mieux est de revenir à son co-créateur, Mikel Laboa. Une vidéo avec de belles images du pays et des sous-titres en espagnol, et une autre avec des photos de lui et des illustrations parlantes…
Mikel Laboa avait fondé le groupe culturel Ez Dok Amairu, dont la signification est « Il n’y a pas de treize » (pas de « malédiction ») – d’ailleurs, le chanteur avait l’habitude de numéroter ses albums, mais passe du 12 au 14…
Quelques membres de Ez Dok Amairu Il n’y a pas de treize…
C’est aujourd’hui l’anniversaire d’un de mes amis… Je me souviens du jour où il m’a parlé de ce qui a fait basculer sa vie, le suicide de son fils, jeune homme beau, brillant, intelligent, sensible. Un arbre a été planté près de sa tombe à Aix, un olivier… Zitouni… Arbre oh combien symbolique pour moi, qui avais aussi déposé un olivier sur la tombe de mon père.
Oliviers dans les Alpilles, Van Gogh (1889)
L’ami dont je vous parle est un Homme solidaire, un Ami sincère, un Etre rare qui vit et fait vivre par les liens qu’il crée, les combats qu’il mène et les chansons qu’il interprète au sein d’une chorale… C’est à lui que j’ai pensé en choisissant le poème de ce jour. Mais qui, je pense, s’adresse à chacun-e de nous.
Oliviers avec ciel jaune et soleil, Van Gogh (1889)
Encore frissonnant Sous la peau des ténèbres Tous les matins je dois Recomposer un homme Avec tout ce mélange De mes jours précédents Et le peu qui me reste De mes jours à venir. Me voici tout entier, Je vais vers la fenêtre. Lumière de ce jour, Je viens du fond des temps, Respecte avec douceur Mes minutes obscures, Épargne encore un peu Ce que j’ai de nocturne, D’étoilé en dedans Et de prêt à mourir Sous le soleil montant Qui ne sait que grandir.
Jules Supervielle, La Fable du Monde
L’Homme à la fenêtre, Henri de Braekeleer (1876)
En recherchant les tableaux de Van Gogh sur le net, j’ai assisté à une nouvelle co-incidence. Je l’ignorais, mais, en 2012, il y avait eu une double exposition Hiroshige, l’art du voyage – Van Gogh, rêves du Japon par la Pinacothèque. Hiroshige, ça vous rappelle quelque chose?
Je me plais à désigner par co-incidence tout événement qui consiste en une rencontre invraisemblable et irréaliste mais pourtant bien vraie et authentique entre deux pensées, deux appétences, deux vécus…
Et si je prends le clavier cet après-midi, pour un second (petit, promis) article, c’est que je suis encore sidérée de celle à laquelle je viens d’assister.
Vous vous souvenez peut-être que j’ai parlé voici peu d’un livre que j’avais beaucoup apprécié, Miss Islande, qui m’a fait voyager dans ce pays attirant, au milieu des amateurs/trices de volcans et de poésie. Par ailleurs, je vous ai sans doute lassé-e-s avec une série d’articles, tout récemment, sur un thème « vulgaire », le linge et les lessives…
Or voici ce qui m’est arrivé, que je m’empresse de vous narrer.
Je suis abonnée à la Newsletter (notre belle langue n’a pas créé d’équivalent hélas) d’un site que m’a recommandé un ami musicien et photographe à ses heures, loeildelaphotographie – que je vous recommande, au passage, car il y a des galeries très belles, comme celle-ci ou encore celle-là. Elle est donc arrivée tout à l’heure, et ce que j’y ai découvert m’a poussée à le partager avec vous.
L’exposition actuellement en cours (malheureusement sans public!) est intitulée… Marc Pollini : Islande, île noire. Bien sûr, je vais immédiatement la « voir »… et voici l’une des belles photographies de cet artiste.
Marc Pollini Copyright
Et voici ce que son auteur déclare.
» Au travers de ces photos j’ai voulu mettre en avant certaines particularités de cette ile. Une ile ou la rudesse de sa nature et son immensité prennent le dessus sur l’homme. Une forme d’enfermement s’exerce sur celui-ci et étant moi-même insulaire je connais cette sensation paradoxale de nature souvent synonyme de liberté et de notion d’enfermement.
C’est ce paradoxe que j’ai voulu mettre en avant dans ce travail qui a duré plus deux ans pour lequel je me suis rendu plusieurs fois en Islande en des lieux et des saisons différentes.
Bien que le cadre de cette série semble clairement défini, je l’ai conçu comme à mon habitude dans la photo telle une balade ou plutôt une errance sans jamais savoir précisément ce que je cherche, dans l’attente, dans la contemplation de cette nature ou à l’affut que quelque chose se passe, comme cette rencontre avec ce vielle homme handicapé, ou cet homme tatoué qui accepte de poser pour moi dans un lieu improbable après m’avoir indiqué mon chemin à l’extrémité nord de l’ile.
Le choix du noir et blanc c’est imposé à moi, comme une évidence. » Marc Pollini
Donc, troisième point de rencontre… Ne sommes-nous pas devenu-e-s des « insulaires malgré nous », en ces temps étonnants?
A cela s’ajoute une quatrième co-incidence… Devinez dans quelle ville, un de mes lieux favoris d’adoption, a lieu l’exposition? Au Musée de la Photographie et de l’Image… à Nice!
Il y a sept sources dans le terrain de la demeure où je suis « confinée ». Et, chaque jour, les voir jaillir, entendre sourdre l’eau claire entre bruyères et primevères me redonne confiance en la vie, me « re-source »… Je me sens nymphe, sylphide… je me vois sirène… Et je vais chaque jour dégager l’espace, nettoyer le lit, ouvrir les vannes pour que s’écoule l’eau, que coule le ruisseau, portant vers la rivière, puis le fleuve, puis la mer mes rêves d’évasion…
Les tourbillon de Naruto à Awa, Hirochige (1855)
Le Ruisseau
Du creux de la roche moussue La petite source jaillit. Du Grand-Salève elle est issue Et deux brins d’herbe font son lit.
Dans l’ombre on l’entend qui bégaie Comme un enfant sur les genoux, Bientôt plus forte elle s’égaie Et s’amuse avec ses cailloux.
Elle brode de cascatelles Les blocs à remuer trop lourds, Comme l’on coudrait des dentelles Sur une robe de velours.
Les filles de la flore alpestre, Prenant le frais près de ses eaux, Écoutent son joyeux orchestre Soutenant le chant des oiseaux.
De tous les coins de la montagne Elles s’y donnent rendez-vous, Chacune amène sa compagne Et les baisers y sont plus doux.
On n’a que quatre pas à faire Pour trouver au bord du ruisseau Le cyclamen que Sand préfère Et la pervenche de Rousseau.
Théophile Gautier, 1869
Cyclamen de Naples
« Un ruisseau coule dans la cannelure formée par la rencontre des deux pans. Au point où leur écartement cesse, il se précipite dans des profondeurs effrayantes, et forme, au lieu de sa chute, un petit bassin entouré de roseaux et couvert d’une fumée humide. Autour de ses rives et sur les bords du filet d’eau alimenté par le trop- plein du bassin, croissent des bananiers, des letchis et des orangers, dont le vert sombre et vigoureux tapisse l’intérieur de la gorge. C’est là que Ralph fuyait la chaleur et la société ; toutes ses promenades le ramenaient à ce but favori ; le bruit frais et monotone de la cascade endormait sa mélancolie.
Quand son cœur était agité de ces secrètes angoisses si longtemps couvées, si cruellement méconnues, c’est là qu’il dépensait, en larmes ignorées, en plaintes silencieuses, l’inutile énergie de son âme et l’activité concentrée de sa jeunesse.«
« .. Je donnerai de ces souvenirs un seul exemple qui pourra faire juger de leur force et de leur vérité. Le premier jour que nous allâmes coucher aux Charmettes, maman était en chaise à porteurs, et je la suivais à pied. Le chemin monte ; elle était assez pesante ; et, craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin pour faire le reste à pied. En marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haie, et me dit : « Voilà de la pervenche encore en fleur. » Je n’avais jamais vu de la pervenche, je ne me baissai pas pour l’examiner, et j’ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur. Je jetai seulement en passant un coup d’oeil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j’ai revu de la pervenche, ou que j’ai fait attention. En 1764, étant à Cressier avec mon ami M.du Peyrou, nous montions une petite montagne au sommet de laquelle il a un joli salon qu’il appelle avec raison Bellevue. Je commençais alors d’herboriser un peu. En montant et regardant parmi les buissons, je pousse un cri de joie : »Ah ! Voilà de la pervenche ! et c’en était en effet. »… »
Jean-Jacques Rousseau, Confessions, tome 1 (1836)
Moorgraben, Paula Mendelson-Becker (autour de 1900)
Chaque jour où je le puis, je vais me coucher dans l’herbe de la prairie, au bord de l’étang, et je lis, je rêve, je contemple les cimes des arbres… en ce moment, j’ai l’impression de « voir » l’herbe pousser, les orties s’envoler, les feuilles grandir… Et, chaque après-midi, l’aurore vient me rendre visite… L’aurore, direz-vous? en plein après-midi? Mais oui, l’aurore… qui volète autour de moi, butine les fleurs de pissenlit qui abondent, puis s’éloigne, se rapproche, voltigeant gaiement.
L’aurore
Alors ce matin, pour que volètent vers vous les ailes du bonheur, j’ai choisi de fêter ces êtres si symboliques de la vie/mort, et d’une forme de liberté… « Minuscule voilier des airs maltraité par le vent en pétale superfétatoire, il vagabonde au jardin. » (Francis Ponge)… écho donc aux voiliers d’hier… entre air et mer / air et terre… air éther…
De toutes les belles choses Qui nous manquent en hiver, Qu’aimez-vous mieux ? – Moi, les roses ; – Moi, l’aspect d’un beau pré vert ; – Moi, la moisson blondissante, Chevelure des sillons ; – Moi, le rossignol qui chante ; – Et moi, les beaux papillons !
Le papillon, fleur sans tige, Qui voltige, Que l’on cueille en un réseau ; Dans la nature infinie, Harmonie Entre la plante et l’oiseau !…
Quand revient l’été superbe, Je m’en vais au bois tout seul : Je m’étends dans la grande herbe, Perdu dans ce vert linceul. Sur ma tête renversée, Là, chacun d’eux à son tour, Passe comme une pensée De poésie ou d’amour !
Gérard de Nerval, Les Papillons
Bon, d’accord, celles et ceux qui connaissent la fin du poème savent que j’ai un peu triché, et qu’elle est sinistre… Mais oublions cela… ce passage est tellement en miroir que je n’ai pas voulu m’en ni vous en priver.
J’ai beaucoup hésité avec un autre poème que j’aime, et qui met aussi en scène ces charmants voltigeurs. Pour ne pas alourdir le texte, mais aussi parce qu’hier j’avais déjà emprunté à Lamartine, le voici lu par une inconnue… Je l’ai choisi parce que vous y verrez le texte, mais je préfère de loin la version d’Alain Carré, même si elle est assez classique. Pour un petit moment de musique et de douceur, écoutez sa mise en musique – et en chant – par Caroline Tursun.
Bien sûr, je ne pouvais pas oublier un de mes auteurs favoris, Rûmi… A déguster sans modération…
J’ai en vain recherché de belles séquences de danse autour du papillon. Et j’ai bien trouvé la Valse du Papillon, mais sur un morceau… de Clapton. Néanmoins, à voir, si vous aimez les valses… des interprétations diverses du Papillon d’Offenbach sont accessibles sur la toile, comme celle-ci (mal filmée, mais intéressante) par le Ballet de Santiago. On aime ou on n’aime pas, mais difficile de rester indifférent-e.
Encore un papillon qui se brûle les ailes, mais, cette fois, pour permettre l’amour entre la jeune servante Farfalla et le prince Djalma!
J’avais vu dans un exposition, récemment, un film de la fin du XIXème siècle, présentant cette danse. Une photo qui « fige » la danseuse, Annabel Whitford, en 1897…
De la même époque, une autre danseuse, mais ici, statique, dans sa robe papillon, Loie Fuller.
Loie Fuller, Studio Reutlinger, 1899
Et si vous préférez imaginer en écoutant simplement la musique, pas de problème! Dans un tout autre style, Schmetterlingslieder, Vicious Beatz.
Un petit clin d’oeil à un de mes lecteurs, dont la fille est experte en Pole Dance, avec ce « Butterfly » aérien…
Un autre à mes amis basques…
« La mariposa (signifiant papillon en espagnol) est une passe de cape inventée par Marcial Lalanda dans les années 1920 dans laquelle le toro de ne passe pas mais suit de la tête la cape que le torero tient dans son dos et la fait passer tantôt à gauche, tantôt à droite en reculant avec le revers de la cape. L’inconvénient de cette passe est d’inciter le toro à donner des coups de tête et le met sur une attitude défensive.La mariposa (signifiant papillon en espagnol) est une passe de cape inventée par Marcial Lalanda dans les années 1920 dans laquelle le toro de ne passe pas mais suit de la tête la cape que le torero tient dans son dos et la fait passer tantôt à gauche, tantôt à droite en reculant avec le revers de la cape. L’inconvénient de cette passe est d’inciter le toro à donner des coups de tête et le met sur une attitude défensive.La mariposa (signifiant papillon en espagnol) est une passe de cape inventée par Marcial Lalanda dans les années 1920 dans laquelle le toro de ne passe pas mais suit de la tête la cape que le torero tient dans son dos et la fait passer tantôt à gauche, tantôt à droite en reculant avec le revers de la cape. L’inconvénient de cette passe est d’inciter le toro à donner des coups de tête et le met sur une attitude défensive. » (source)
Et un moment de rire, avec un groupe autrichien qui a pris le nom de « papillons », « Schmetterlinge », et qui a présenté, en 1977, à l’Eurovision, une chanson satirique sur l’industrie du disque, Boom Boom Boomerang.
Quand j’étais jeune et fier et que j’ouvrais mes ailes, Les ailes de mon âme à tous les vents des mers Les voiles emportaient ma pensée avec elles, Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.
Je voyais dans ce vague où l’horizon se noie Surgir tout verdoyants de pampre et de jasmin Des continents de vie et des îles de joie Où la gloire et l’amour m’appelaient de la main.
J’enviais chaque nef qui blanchissait l’écume, Heureuse d’aspirer au rivage inconnu, Et maintenant, assis au bord du cap qui fume, J’ai traversé ces flots et j’en suis revenu.
Et j’aime encor ces mers autrefois tant aimées, Non plus comme le champ de mes rêves chéris, Mais comme un champ de mort où mes ailes semées De moi-même partout me montrent les débris.
Cet écueil me brisa, ce bord surgit funeste, Ma fortune sombra dans ce calme trompeur ; La foudre ici sur moi tomba de l’arc céleste Et chacun de ces flots roule un peu de mon cœur.
Le bujour et la bujée, photo P. Collinot (1907). Source
Baguenauder sur la toile entraîne souvent des découvertes inattendues, telle que celle-ci. Quadruple fut-elle, comme je vais vous le narrer, si vous le permettez…
La première est d’ordre linguistique. Nous étions l’autre jour dans le Comté de Nice et en Provence (surtout ne confondez pas les deux, vous vous feriez assassiner par les Nissarts!) à la rencontre de la bugadiera, la lavandière. Continuons donc à visiter la France, en guise de « vacances » (c’est d’ailleurs ce qui risque de nous arriver!)… Aujourd’hui nous sommes en Saintonge, pour découvrir la bujour, ou, plus exactement, dans la langue locale, la « bujhour ». Vous le constatez, la racine est identique, avec une simple déformation. Vous avez donc le choix, en revenant au tableau ci-dessus, pour deviner ce qu’est un bujour… Alors, quelle est votre hypothèse?
La seconde concerne un objet. Il est la vedette de ce tableau, bien mis en valeur, au premier plan à droite. Qu’est-ce? Un « cuvier à lessive en terre cuite, de forme ronde. La selle est son support pour le tenir stable. », selon le Glossaire des Mots Oubliés.
Le texte dans lequel j’ai trouvé cette image désigne nettement l’objet comme un bujour fabriqué en Saintonge. Il indique aussi que ce genre d’objets est désigné ailleurs par le terme « ponne ». Devinez ce que j’ai fait? Eh oui, je suis repartie dans Lilo (mon moteur de recherche, pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas ce moteur permettant de financer des associations) et ai trouvé cette autre photo.
Une ponne ?
Ne trouvez-vous pas qu’ils se ressemblent étrangement? La ponne photographiée est située à Marsais (une cinquantaine de kilomètres au nord). Alors je regarde plus en détail sous la photo, et trouve cette description : « AV Ponne ancienne saintongeaise tres décorative h 70 l 92 bon état 650 euros ». Et voilà la clef du mystère… c’est bien un bujour!
Un bujour pouvait contenir de 100 à 200 litres d’eau. Il était souvent entreposé dans une pièce attenant à la maison.
La troisième concerne les hommes. Ceux qui fabriquaient les bujours. Les bujoliers. Ils étaient installés à Saint-Bris-des-Bois, non loin de Saint-Césaire. Pourquoi là? Tout simplement parce qu’à Saint Césaire il y avait des mines d’argile, exploitées depuis le Moyen-Age. De l’argile, du charbon de bois et des cendres, de l’eau… on peut faire de la poterie!
Je ne résiste pas à l’envie d’un copier-coller concernant l’auto-présentation (pour ne pas dire propagande) de la petite ville.
» Le bonheur est une petite chose que l’on grignote, assis par terre, au soleil…«
Au coeur de la Saintonge, bordant la vallée du Coran, affluent de la Charente, découvrez Saint Bris des Bois. D’à peine 500 habitants, ce véritable écrin entre vignes et forêts, abrite de nombreux joyaux.
Habité depuis le néolithique par l’homme de Néandertal, Saint Bris des Bois a su conserver ses origines. Ses nombreuses sources et sentiers, son abbaye d’inspiration romane, son église dominant la vallée, en font un paradis pour randonneurs.
Vous qui recherchez la douceur de vivre, la nature à l’état pur, arrêtez-vous à Saint Bris des Bois et observez l’authenticité d’un village paisible et calme. Vous y serez toujours les bienvenus. »
Et, à côté de Saint Bris des Bois, un hameau se nomme… Les Bujoliers!
Pour façonner un bujour, le bujolier utilise une technique très particulière : un montage en 3 fois et en trois parties distinctes. En raison de leur grande taille et de leur poids considérable, ces pièces étaient fabriquées à partir de boudins d’argile crue, superposés en spirale les uns sur les autres à partir d’une galette circulaire formant le fond de la pièce.La base ou cul du bujour était érigée jusqu’au tiers de sa hauteur, la partie ventrue pour le 2ème tiers et enfin le col. Entre chaque opération,un temps de séchage s’imposait pour éviter que l’édifice ne s’effondre.Ils recevaient un décor,estampé à l’aide d’une roulette,en bandes verticales sur la panse et une horizontale à la jonction du col-panse. Une fois séchés naturellement, les bujours et autres poteries étaient montés dans un grenier ouvert au moyen d’un brancard appelé « boyard » pour terminer le séchage pendant une semaine, avant d’accéder au four tunnel où la cuisson allait se poursuivre durant une dizaine de jours à haute température de manière à obtenir du grès. »
A Saint Césaire, ce sont les héros, ces bujoliers! Outre le Musée qui leur est consacré, ils ont donné le nom à une école, un restaurant, une pharmacie..
Reste la quatrième… C’est celle du Musée des Bujoliers, un petit musée présenté sur cette gazette, et sur le site Saintonge-Mérine. Et devinez dans quel hameau il est situé?
Bujours au Musée des Bujoliers
Où l’on retrouve l’iris…
Selon les sources d’histoire locale,
« La Bujée se faisait sur 4 jours : – 1er jour …..on asseoit la bujhée – 2ème jour… on coule la bujhée – 3ème jour… on rince la bujhée au lavoir ou dans le cours d’eau proche de la maison. – 4ème jour… Le séchage : Le linge est étendu sur l’herbe ou les buissons. Une fois sec, il sera repassé empesé, plié; puis rangé dans le cabinet (armoire à linge). »
Le cabinet saintongeais
« Le linge sale était d’abord entreposé dans les greniers. Deux fois par an environ, à des dates qui ne devaient pas contrarier les saints du calendrier, on passait à l’action. Entre les draps et autres pièces déposées dans le bujour, on intercalait des racines d’iris coupées en dés, destinées à parfumer et blanchir le linge, ainsi que de la cendre, contenue dans des sachets de toile, pour enlever les taches. » (source: Nicole Bertin Info)
Je croyais qu’il s’agissait des fleurs… Mais apparemment, non, il s’agit des racines, des rhizomes. Leur usage était semble-t-il répandu sur tout le territoire, car j’en ai aussi trouvé des exemples en Dordogne-Périgord, sur ce site qui explicite fort bien, à mon sens, les techniques de la « bugada », « bujée » ou « buée » – troisième nom dérivé de la racine commune. J’y ai appris que les trois grandes étapes de cet événement bisannuel (printemps-automne) étaient surnommées « Enfer » « Purgatoire » et « Paradis ». Dans l’illustration suivante, nous sommes donc au Purgatoire…
« Les amis de mes amis sont mes amis »… Nous avons toutes et tous entendu cela, à un moment de notre vie… En ces temps d’enfermement collectif, c’est plus vrai que jamais. On voit ressurgir la figure des « collabo », dénonciateurs de tout poil ou faiseurs de fric sur le dos des autres, mais aussi celle des « résistants », aux réseaux souterrains plus forts que tout. Temps de « guerre »… enfin, c’est ce que l’On dit…
Mais il est vrai que des réseaux sont en train de se tisser réellement, bien que « virtuels », selon l’expression consacrée. Et, parmi ceux-ci, la musique est un des « fils » invisibles mais efficaces. J’en ai encore eu plusieurs exemples en cet après-midi de dimanche…
D’abord, les artistes qui nous offrent spontanément leurs productions. Pour ce qui me concerne, je ne rate pas un rendez-vous de Mathieu Salama, à 16 h. Un régal en cet après-midi gris d’avril! Quand j’ai le temps, j’enchaîne avec L’organiste Frédéric Deschamps… Il joue sur des orgues virtuels, différents à chaque fois. La semaine dernière, c’était l’orgue classique de Rotterdam. Cette semaine, suite au choix des auditeurs/trices, c’est celui de Saint Omer (1867) qui est exploité… depuis Albi où se situe le jeune musicien. Musique romantique aujourd’hui… et dimanche prochain, il promet de nous emmener « en Italie ». A écouter donc…
En dehors de ces « cadeaux » d’artistes, une mise en réseau par des amis. L’un, Steven Decraene, chef d’orchestre, m’envoie des liens vers ce qu’il produit lui-même en ligne, mais aussi sur ce que son frère met en ligne. Un autre, depuis l’Allemagne, me parle d’une de ses amies, Claire Lefilliâtre… On trouve de nombreuses interprétations de cette soprano spécialisée dans le baroque sur le net, et notamment pas mal de podcasts sur France Musique.
Ce matin, c’est un ami bourguignon qui me faisait part de son plaisir à écouter Bach sur France Musique, dans une émission inédite du Bach du dimanche…. Bref, la musique nous relie… c’est un vrai bonheur partagé… N’hésitez pas à donner vos pistes, pour que je les transmette à mon tour aux autres…
Je repense avec nostalgie à la dernière performance peinture / musique à laquelle j’ai assisté un dimanche après-midi au Ground Control… Dire que je n’ai pas trouvé le temps d’écrire cet article…
Petites histoires sur des partitions de musique, un régal… La Boite verte
Des parents gaullistes excédés envoient leur ado révolutionnaire en RDA (en allemand, DDR) : « Tu vas voir ce que c’est, le communisme! » Elle y va, elle y retourne, encore une fois… jusqu’à ce que la vie en décide autrement.
Un témoin de cette époque, son ami de l’époque, vient de réapparaître dans sa vie, bien, bien, bien longtemps après. Pas tout à fait « réapparaître », car il n’avait jamais disparu réellement, et elle avait notamment pensé à lui lors de la chute du mur de Berlin, puis l’avais cherché sur le net quand celui-ci a commencé à se densifier – en vain, son nom était si fréquent!, et l’avait trouvé, quelques temps auparavant, découvrant qu’il était devenu expert de littérature… française!
Et voici que lui-même s’est mis à la rechercher, et l’a contactée…
Réminiscences obligent, j’ai envie de partager ce matin quelques airs qu’il et elle aimaient écouter ensemble, parfois en compagnie d’autres jeunes, dont la jeune fille de la famille qui l’hébergea une année, ou Klaus, l’étudiant d’Erfurt…
Deux noms surgissent à sa mémoire, en premier : Ferrat et Reggiani. Des airs entendus et réentendus, chantés, des paroles connues par coeur… J’ignore pourquoi, ce ne sont que des airs sombres, tristes, effrayants… qui correspondent à l’ambiance morose de ce triste jour gris de confinement. Mais en même temps, qui évoquent des souvenirs d’affects forts, d’amour et d’amitié, de chaleur partagée, d’une interculturalité dont nous ne connaissions pas le nom. Je vous laisse imaginer 2, 3, 4 ou plus… selon les jours… adolescent-e-s allemand-e-s et une jeune Française – dont ils et elles adoraient se moquer de l’accent dans leur langue – discutant pendant des heures, échangeant leurs idées, refaisant le monde, se révoltant en permanence, et écoutant, chantant, fredonnant…
Jean Ferrat
1965-1966
Dé Ferrat, c’est Nuit et Brouillard qui vient en premier. Peut-être par écho à l’histoire et au quotidien de cette « Allemagne de l’Est » où mes ami-e-s vivaient si mal le manque de liberté et la pression des envahisseurs? Le film d’Alain Resnais était pourtant déjà ancien… Vous le savez sans doute, Nacht und Nebel est le nom de code des directives « Richtlinien für die Verfolgung von Straftaten gegen das Reich oder die Besatzungsmacht in den besetzten Gebieten » qui ont entraîné la déportation et l’extermination de toutes les personnes représentant « un danger pour la sécurité de l’armée allemande » (saboteurs, résistants, opposants ou réfractaires à la politique ou aux méthodes du Troisième Reich). Enfants nés pourtant bien après la fin de la guerre, c’était un groupe d’ados révoltés, qui portaient en eux les stigmates d’une histoire propre aux générations précédentes… Trois générations, pour trois guerres redoutables, chacune dans son style. Et des ados allemands et français, qui plus est, uni-e-s dans cette même haine de la dictature, de la stigmatisation, de la guerre et des violences.
Même symbole des combats qui étaient menés, tout au moins par les idées et dans les échanges, à ce moment, que la chanson Potemkine, et tout ce que véhiculait l’histoire de cette mutinerie mise en image par Eisenstein…
En particulier la haine contre les Soviétiques. Non pour l’idéologie de base, mais pour l’interprétation politique qui en avait été faite, et qui s’était traduite en invasions, ingérences, ou autres violences qui n’étaient pas que symboliques.
La troisième chanson écoutée quasiment en boucle était La Montagne. On ne parlait pas encore d’écologie, à cette époque, ou fort peu… Mais c’était une bande d’écologistes avant l’heure… Et la désertification des campagnes et montagnes les inquiétaient profondément. Et puis, écouter cette évocation des sommets, dans une chambre un peu sombre en plein mois de juillet, leur permettait de « respirer » l’air pur qu’elle insuffle à qui l’entend.
1964
Serge Reggiani
1965
Un autre chanteur apprécié du groupe d’ami-e-s était Serge Reggiani. 1965, c’est l’année où il interprète Le Déserteur. En bons antimilitaristes à tout crin, ils et elles ne pouvaient pas ne pas aimer cette chanson, mise en musique du poème de Boris Vian. La version de l’époque était précédée par la lecture du poème de Rimbaud, Le Dormeur du Val, qui en quelque sorte « introduisait » le second texte, en le contextualisant tout en montrant son universalité.
Album 2, 1967
L’année suivante, nouvelle attaque contre la guerre et ses ravages, cette fois au travers de « Les loups« . Les loups, qui ont tout de suite étaient vus comme des symboles de ces envahisseurs qu’étaient, en 1940… les Allemands… (alors que les paroles, signées Vitalie, parlaient de véritables loups qui avaient envahi Madrid). Cette chanson va devenir emblématique pour les soixante-huitards… jusqu’à ce que son titre soit repris, bien des années plus tard, par un philosophe français pour dénoncer l’élection du président actuel… Mais c’est une autre histoire…
L’orage gronde, le ciel est sombre… Envie de mer, de soleil, de chaleur… Alors je pense à la Méditerranée, à son bleu si profond… à la Grèce que j’aime tant… et, mettant cela en lien avec la thématique que j’ai choisie cette semaine, tant elle m’a semblé symbolique, vivante, purifiante, source de plaisir et d’évasion, je ne puis m’empêcher de revoir Nausicâ aux bras blancs, au bord du fleuve, partie rencontrer l’amour sous prétexte de laver le linge de la maisonnée (un beau passage sexiste que celui où elle évoque sa mission de fille dans une famille pleine d’hommes!). Pour celles et ceux qui lisent la belle langue d’Homère, ou veulent apprendre à la lire, je donne le texte initial. Que les autres filent directement à la traduction, qui leur permettra éventuellement de revenir par la suite essayer de reconnaître certains mots dans le texte. A cet effet, je proposerai un petit jeu de décodage à la suite des textes… Et, comme souvent, un air pour vous accompagner durant votre lecture : Nausicaa, extrait de La Moldau, par le contre-ténor Luc Arbogast.
C’est dans son palais que s’arrête Athéna, la déesse aux yeux pers, méditant en son âme le retour du courageux Ulysse. D’abord elle pénètre dans la superbe chambre où repose une jeune vierge que sa taille élégante et ses formes divines égalent aux immortelles, Nausica, la fille du magnanime Alcinoüs ; deux suivantes, qui reçurent des Grâces la beauté en partage, dorment à l’entrée de cette chambre dont les magnifiques portes sont étroitement fermées. Comme un souffle léger, Athéna s’approche du lit de la jeune vierge, se penche vers sa tête et lui parle en se montrant semblable à la fille du célèbre nautonier Dymante, compagne du même âge qu’elle et la plus chère à son cœur. Athéna aux yeux pers, sous les traits de la fille du nautonier, lui dit :
25 « Nausica, ta mère, en te donnant le jour, te rendit bien négligente ; car tes beaux vêtements sont jetés ça et là sans aucun ordre. Cependant le jour de ton mariage approche, ce jour où lu dois revêtir de riches parures, et en offrir à ceux qui te conduiront vers ton époux. Les vêtements somptueux font acquérir parmi les hommes une renommée qui rend joyeux un père et une mère vénérables. Nausica, dès que brillera la déesse Aurore, allons ensemble plonger ces vêtements dans les ondes du fleuve ; moi, je t’accompagnerai pour t’aider, afin que tout soit prêt promptement ; car tu ne seras pas longtemps vierge. Déjà les plus illustres d’entre les Phéaciens te recherchent en mariage, parce que toi, tu es aussi d’une noble origine. Ainsi donc, dès le lever de la matinale Aurore, engage ton glorieux père à faire préparer les mulets et le char qui doivent transporter tes ceintures, tes manteaux et tes riches vêtements. Il sied certainement mieux à une fille de roi d’aller sur un char plutôt que de se rendre à pied vers ce fleuve, qui est très-éloigné de la ville. »
41 En achevant ces paroles, Athéna aux regards étincelants monte vers l’Olympe où, dit-on, est l’inébranlable demeure des dieux, séjour qui n’est pas agité par les vents, qui n’est point inondé par les pluies et où la neige ne tombe jamais ; mais où circule toujours un air pur, et où règne constamment une éblouissante clarté. Athéna, après avoir donné de sages conseils à la belle Nausica, se dirige vers les célestes demeures où les dieux fortunés se réjouissent sans cesse.
48 La déesse Aurore au trône éclatant parait aussitôt, et elle réveille Nausica aux riches parures. La jeune fille, toute surprise du songe qu’elle vient de faire, se hâte de traverser les appartements pour en prévenir sa mère et son père chéris, qu’elle trouve retirés dans l’intérieur du palais. — La reine, assise près du foyer, et entourée des femmes qui la servent, filait avec des laines teintes de pourpre. Alcinoüs était sur le seuil de la porte : il se rendait, appelé par les nobles Phéaciens, au conseil des illustres chefs de l’île de Schérie. — Nausica s’approche de son père et lui dit :
57 « Père chéri, ne me feras-tu point préparer un char élevé, un char aux belles roues, afin que je puisse plonger dans les eaux du fleuve mes riches vêtements tout couverts de poussière ? Lorsque tu délibères dans le conseil avec les premiers d’entre les Phéaciens, il faut que tu sois couvert de manteaux sans souillure. Eh bien ! mon père, tu as cinq fils dans ce palais : deux sont mariés, et les trois plus jeunes ne le sont pas encore ; ceux-ci veulent toujours, tu le sais, des tuniques d’une blancheur éclatante pour se rendre dans les chœurs et dans les danses, et le soin de préparer leurs tuniques repose sur ta fille chérie. »
Elle dit. Nausica, par prudence, n’osait parler à son père de son prochain mariage. Mais Alcinoüs pénétrant la pensée de sa fille lui répond par ces mots :
68 « Mon enfant, je ne te refuserai ni mes mules, ni rien de ce que tu me demandes. Va, mes serviteurs te prépareront un chariot élevé muni d’une corbeille habilement tressée. »
Aussitôt il donne des ordres à ses esclaves, et tous s’empressent d’obéir. Les uns font sortir de la cour le chariot aux belles roues ; les autres conduisent les mules hors du palais et les attellent au chariot. La jeune fille apporte ses riches vêtements et les dépose sur l’élégant chariot. Sa mère place dans une corbeille des viandes de toute espèce, des mets délicieux, et verse du vin dans une outre de peau de chèvre ; (la jeune fille monte sur le char)
et la reine lui donne une huile ondoyante contenue dans une fiole d’or pour qu’après le bain elle puisse se parfumer avec les femmes qui l’accompagnent. Nausica saisit alors le fouet et les rênes brillantes ; elle frappe les mules pour les exciter à courir, et l’on entend aussitôt le bruit de leurs pas. Les mules s’avancent rapidement en emportant les riches vêtements de la jeune princesse suivie des femmes qui la servent.
85 Bientôt elles arrivent vers le limpide courant du fleuve ; là, dans des bassins intarissables, coule avec abondance une eau pure qui enlève rapidement toutes les souillures. Les suivantes de Nausica détellent les mules et les dirigent vers les rivages du fleuve pour qu’elles broutent les doux pâturages ; puis les femmes sortent du char les somptueux vêtements de la jeune fille, les plongent dans l’onde, et les foulent dans les bassins en luttant de vitesse les unes avec les autres. Lorsqu’elles ont ôté toutes les souillures qui couvraient ces riches étoffes, elles étendent les vêtements sur la plage en un lieu où la mer avait blanchi les cailloux ; elles se baignent ensuite, se parfument d’une huile onctueuse et prennent leur repas sur les rives du fleuve en attendant que les rayons du soleil aient séché les superbes parures de la belle Nausica.
Si vous voulez jouer… je vous propose quelques mots, autour, bien sûr, de l’eau et de la lessive, vous vous en doutiez… A vous de « remonter » au texte grec pour les retrouver, sachant que les numéros des vers sont là pour vous aider aussi!
Vous pouvez aussi préférer une traduction juxtalinéaire comme celle-ci.
Mais avant, prenez l’alphabet grec et reconnaissez les noms propres…
Facile, non? Vous pourrez remarquer que des mots assez longs sont souvent placés auprès d’eux. C’est un trait de style caractéristique des poèmes homériques. Un exemple? γλαυκῶπις Ἀθήνη = Athéna aux yeux pers.
Une difficulté toutefois : comment reconnaître « Ulysse », alors que vous ne trouverez aucun mot grec qui lui ressemble? Eh bien, il est ici : Ὀδυσσῆι μεγαλήτορι… Oui, vous l’avez compris, « Ulysse », en grec, c’est « Odysseus », comme le titre de l’oeuvre… le i dit grec n’existant justement pas en grec est un upsilon… Nouveau jeu : qui a droit en grec au même adjectif qu’Ulysse, alors que, dans le texte en français, il est traduit différemment? Et, puisqu’on y est, quel point commun entre cet adjectif et la « mégalomanie » ou une « magalopole »?
Revenons à Nausicâ…. Quels sont les qualificatifs qui lui sont donnés? Trouvez les en français, mais surtout en grec… Car malheureusement la traduction en une expression parfois un peu lourde trahit la beauté des mots grecs. Prenons cet exemple : « Ναυσικάαν ἐύπεπλον »… au passge, notez le préfixe « eu », qui signifie « bien » cf « euphémisme », et la seconde partie du mot qui peut évoquer certains mauvais films mettant un scène une Antiquité de pacotille… On retrouve le préfixe « eu » dans l’épithète liée à l’Aurore « Ἠὼς… ἐύθρονος », littéralement « au beau trône ». Avouez qu’on a plutôt l’habitude de la voir sur un char, non?
Pour rire un peu, une interprétation plus que tardive de cet épithète… sur une plaque de cheminée!
Je vous laisse poursuivre ce petit jeu, et en arrive au second. Il consiste à retrouver quelques mots en lien avec notre thème, la lessive, de l’eau à l’air… sans passer par les cendres, ici…
On lave dans le fleuve.. Si vous pensez à un gros mammifère qui vit dans l’eau douce, vous n’aurez pas de mal à trouver le terme grec dans le texte. Quant à la mer, facile! Pensez à une émission de télévision, à un bateau célèbre ou à des cures bien agréables… Ce fleuve est « plus que beau », « περικαλλέ᾽ », où vous reconnaissez peut-être le « kalos » de l’autre jour… Il a une rive escarpée « ὄχθη », et se jette dans la mer sur une belle plage de sable, « une rive en pente douce, avec du sable « θίς »…
Un très beau passage sur l’eau, je ne sais si vous l’avez remarqué? Essayez de le lire à haute voix, pour en apprécier les sonorités…
Maintenant que vous connaissez le terme qui désigne le fleuve, vous pouvez trouver, juste à côté, celui qui a trait à son cours, au flux… et qui est présent dans des mots français sous la forme « rhée »… dont des liquides moins limpides! Le rho n’est pas suivi d’un « h » en grec, mais surmonté d’une sorte de croissant de lune tourné vers la droite (comme lun descendante)… C’est ce qu’on appelle un « esprit », qui transcrit une aspiration, que l’on retrouve dans la graphie actuelle sous forme de « h »… Du coup, allez-vous trouvez le mot qui désigne l’eau? Vous le repérez? Pensez à tous les mots composés avec lui, en français : mesure de l’humidité, avion capable de se poser sur l’eau, choc thermique dû à la différence de température entre l’eau et la peau, etc… Il y en a bon nombre! L’eau est vive… Nous avons déjà évoqué son flux, on peut y ajouter les tourbillons « δινήεις, εντος : tourbillonnant » qui ont creusé la roche « βόθρος, ου : trou naturel, bassin ».
On trouve même un lexique très spécifique, lié à la lessive – le fait de laver ce qui est sale « πλύνω : laver, et son composé conjugué : ἀποπλύνεσκε : « lavait d’habitude »; ῥύπα : ce qui est sale » – comme στεῖβον < στείβω : fouler aux pieds du linge pour le nettoyer. Les jeunes filles foulent le linge au pied, avant de l’étendre sur des pierres blanchies par les flots et chauffées par le soleil. Elles en profitent alors pour s’adonner au plaisir du bain, puis s’oignent d’huile… Je vous laisse imaginer… ou lire… la suite… Un indice dans ce tableau (pour une iconographie assez fournie sur le héros et les Phéaciens, voir ce site)…