Date oblige, comme j’ai décidé de vous distraire chaque jour de ce « confinement »… Voici un poème ichtyophile… rires… et un mauvais néologisme, en plus! Vous êtes gâté-e-s!
Turner, La Baie d’Uri sur le lac de Lucerne
Les Animaux et leurs hommes
Les poissons, les nageurs, les bateaux Transforment l’eau. L’eau est douce et ne bouge Que pour ce qui la touche.
Le poisson avance Comme un doigt dans un gant, Le nageur danse lentement Et la voile respire.
Mais l’eau douce bouge Pour ce qui la touche, Pour le poisson, pour le nageur, pour le bateau Qu’elle porte Et qu’elle emporte.
J’ai le plaisir depuis quelques temps de voir ce blog enrichi par les commentaires d’un inconnu, dont j’avais découvert voici peu le blog « Un jour Un tableau », blog que j’ai évoqué ici.
En relation avec le poème de Théodore de Banville publié ce matin, il m’a proposé d’aller voir les tableaux d’un peintre dont j’ignorais le nom, Jules Bastien Lepage.
Les foins (1877)
Je me suis donc documentée sur cet artiste, et ai découvert son originalité, qui m’a fait comprendre pourquoi il plaisait à mon mentor…
Il n’a fallu qu’une dizaine d’années pour que ce peintre, décédé à 36 ans, marque son époque. Il faut dire que le graphisme est étonnant, innovant. L’alliance d’une forme de classicisme, de touches d’impressionnismes et d’un dessin très pur et lisse parfois est déroutante, intrigante.
Comme si l’artiste trahissait dans ses oeuvres les tensions à la fois internes et externes… La passion et la paix ? Le bonheur et la souffrance ? Le corps et l’âme ?
J’ai glissé dans cet article quelques oeuvres que j’ai particulièrement appréciées, mais il en est d’autres tout aussi intéressantes et/ou touchantes, à vous de les découvrir… Je n’ai notamment pas traité des portraits, parfois tout aussi surprenants.
Si vous voulez en découvrir davantage, voici un diaporama sur fond de Gymnopédie…
Eh bien ! mêle ta vie à la verte forêt ! Escalade la roche aux nobles altitudes. Respire, et libre enfin des vieilles servitudes, Fuis les regrets amers que ton cœur savourait.
Dès l’heure éblouissante où le matin paraît, Marche au hasard ; gravis les sentiers les plus rudes. Va devant toi, baisé par l’air des solitudes, Comme une biche en pleurs qu’on effaroucherait.
Cueille la fleur agreste au bord du précipice. Regarde l’antre affreux que le lierre tapisse Et le vol des oiseaux dans les chênes touffus.
Marche et prête l’oreille en tes sauvages courses ; Car tout le bois frémit, plein de rythmes confus, Et la Muse aux beaux yeux chante dans l’eau des sources.
La qualité littéraire est-elle ce qui prime dans un poème? Ne peut-on lui accorder une valeur autre, quand elle relie les émotions et les plaisirs?
C’est pourquoi ce jour j’ai choisi le poème d’un amateur… de motos. Rien de tel pour s’évader de nos prisons que de rêver de balades en moto, n’est-ce pas, pour qui aime cela… les autres imagineront d’autres balades.
Mais cet article est dédié à une amie qui va souffler ses bougies, ou nettoyer celles de sa moto, à Marseille, isolée dans le confinement de son appartement, reliée au monde par les TIC… Alors ce poème a été choisi pour elle, pour qu’elle puisse se souvenir de ses folles équipées et rêver aux futures…
Il est un phénomène intéressant en ce moment : un certain nombre de personnes se penchent sur leurs racines, essaient de comprendre leur histoire et celle de leur famille… Comme je l’avais écrit sur la tombe de mes grands-parents, « le relais est transmis »… mais, en cette période incertaine, je pense que ce « relais » est questionné, que les maillons des chaînes familiales se sentent faibles, et que de ce fait chacun-e tente de se repositionner et de resituer les sien-ne-s, ascendance comme descendance.
Je dois dire que, de mon côté, le Skype familial pour l’anniversaire de mes enfants m’a réinterrogée sur ma place, comme m’a questionnée hier un reportage sur un couple très âgé (lui, 90 ans) qui a survécu à la maladie rampante, et, ce matin, un recueil de poésies de ma tante, retrouvé dans ma bibliothèque où j’étais allée chercher Verlaine…
Alors, je vous livre un de ces poèmes, qu’elle m’avait offert, manuscrit, avant qu’il ne soit publié, et qui m’avait beaucoup émue à l’époque… c’était il y a trente ans… déjà… Elle avait une soixantaine d’années, alors…
Ce n’est pas le titre donné par Omar Khayyâm, car il ne donnait aucun titre à ses quatrains… Mais comme il s’adresse dans celui-ci à ce personnage, j’ai choisi d’intituler ainsi cet article. Rien de tel que de relire ce poète immense pour relativiser en ces temps de cris, et retrouver sa place de « futures cendres », dont il fait remarquer astucieusement que les potiers en font de magnifiques oeuvres, tout en jouissant de la vie, de la nature et de l’amour sous toutes ses formes….
Quatrain 143
Combien de temps discuter des cinq sens et des quatre éléments?
Qu’importe échanson une difficulté ou mille?
Nous sommes tous de terre, accorde donc ta harpe,
Nous sommes tous de vent, apporte-nous du Vin!
Omar Khayyâm (1048 ? 1131)
Et je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager un des préceptes les plus célèbres…
« Sois heureux en cet instant. Cet instant, c’est ta Vie »…
Nuit d’angoisse, je ne parviens pas à dormir… J’allais vous livrer un poème de Louise Ackermann, Le Cri, mais je me suis rappelée vous avoir promis un poème de Mririda N’Aït Attik, cette poète berbère que j’ai découverte lorsque je résidais au Maroc. Si sa poésie vous intéresse, sachez qu’il en existe un recueil par René Euloge, publié sous le titre Les Chants de la Tessaout.
Une des éditions des poèmes de Mririda n’Aït Attik
Vous ne le savez peut-être pas, mais la Tessaout, ou Tassaout, est une rivière qui descend du Haut Atlas marocain vers le fleuve dont le nom signifie « Source de Vie », l’Oum Er Bia. Eh oui, vous remarquerez que, pour une fois, la racine est identique à celle du mot grec, pour désigner la vie, « bios »… rare, mais cela arrive…
J’ai connu la Tessaout lors de mes nombreuses randonnées dans l’Atlas, dont je vous parlerai peut-être un jour.
Une partie de la Vallée de la Tessaout, et le village de Megdaz où est née Mririda N’Aït Attik
Hélas mon recueil est à Nice, et celui d’un ami qui le possède également, aux Arcs sur Argens… j’ai donc dû me contenter des quelques rares poèmes publiés sur le net pour faire mon choix ce jour. Celui que je vous propose évoque un des bijoux qui m’a fascinée et me fascine encore.
Parmi les nombreux bijoux, deux belles fibules…
La fibule
Grand-mère ! Grand-mère ! depuis qu’il est parti,
Je ne songe qu’à lui et je le vois partout…
Il m’a donné une belle fibule d’argent,
Et lorsque j’ajuste mon haïk sur mes épaules,
Lorsque j’agrafe le pan sur mes seins,
Lorsque je l’enlève, le soir, pour dormir,
Ce n’est pas la fibule, mais c’est lui que je vois !
-Ma petite fille, jette la fibule et tu l’oublieras
Et du même coup tu oublieras tes tourments…
-…Grand-mère, depuis bien des jours, j’ai jeté la fibule,
Mais elle m’a profondément blessé la main.
Mes yeux ne peuvent se détacher de la rouge cicatrice,
Quand je lave, quand je file, quand je bois…
Et c’est encore vers lui que va ma pensée !
-Ma petite fille, puisse Dieu guérir ta peine !
La cicatrice n’est pas sur ta main, mais dans ton cœur.
Le 26 mars est une date toute particulière. J’ai vu à cette date chaque année pleurer ma mère. Et à cette même date je l’ai vu rire, s’épanouir, se réjouir.
Elle avait perdu ce jour-là sa fille aînée, ma l’ange Liliane dont je suis allée, toute mon enfance, fleurir la tombe, ma « grande soeur » qui ne fut jamais grande.
Elle avait gagné ce jour-là sa petite-fille aînée, puis, quatre ans plus tard, celui qui sera son seul petit-fils. Mes enfants. Mes enfants dont c’est aujourd’hui l’anniversaire.
Comme c’est également l’anniversaire de celle qui fut la meilleure amie des années collège et lycée, mais aussi des journées survie, des feux de camp et jeux de piste, Claire, et de l’une de mes nièces, Anne la Vosgienne.
« Ma fille », « mon fils »… Quel est le sens de ce possessif, alors que nous souhaitons aux enfants, depuis leur naissance, un belle vie en pleine autonomie?
Deux gâteaux, et combien de bouteilles, qui seront ce soir, comme chaque année, consommés, mais, cette fois, devant Skype ou un autre outil « collaboratif » (n’existe-t-il pas un mot pour désigner le partage non du savoir mais du plaisir? Il faudrait l’inventer!), pour partager un moment de bonheur familial malgré la séparation. Et la pensée des Autres, disparus ou éloignés…
J’ai cherché dans ma mémoire, puis sur le net, un poème qui leur serait dédié. Beaucoup de poèmes d’amour me paraissent mièvres. Peu de poèmes d’amour maternel ont été écrits, et ils le sont souvent aussi. C’est vers les hommes qu’il faut se tourner pour trouver les plus belles poésies dédiées à leurs enfants. Mais elles sont souvent tristes, comme celles de Victor Hugo ou de Lamartine…
Mais j’ai trouvé cette pépite, à force de chercher. Pleine de pudeur. Pleine de sensibilité. Et je la leur offre avec mon amour, en y joignant deux tableaux que j’aime. Là aussi, un étonnement : c’est un des artistes que je considère parmi les plus « machos » qui a peint le mieux, pour moi, la maternité...
Claude dessinant, Françoise et Paloma, Picasso (1954)
Elixir
Ta main dans la mienne Ma fille mon sens avant que la mort n’advienne Paris, un ange marche sur ton bitume suivi par son apôtre guéri de l’amertume de vivre Amal espérance ce mot que certains prétendent illusoire mon rai de lumière sur mes doutes les plus noirs ce peu de chair pour habiller l’immensité de ton innocence ne grandis pas trop vite que le Temps trébuche sur ton insouciance ce miracle de l’heure qui se désagrège
Ayant la chance, contrairement à tant de personnes de par le monde en ce moment, de bénéficier d’espaces naturels pour le confinement, je renoue avec mes racines terriennes. Ces derniers jours j’ai délivré du lierre qui l’étouffait une petite statuette au pied de laquelle coule une source.
Et, bien évidemment, cela a réveillé en moi le souvenir d’un poème que j’ai toujours beaucoup aimé et que je vous livre donc aujourd’hui, comme un écho à ce que peut-être vous vivez ou avez vécu…
Après trois ans
Paul Verlaine, Poèmes saturniens
Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, Je me suis promené dans le petit jardin Qu’éclairait doucement le soleil du matin, Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.
Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle De vigne folle avec les chaises de rotin… Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.
Les roses comme avant palpitent ; comme avant, Les grands lys orgueilleux se balancent au vent, Chaque alouette qui va et vient m’est connue.
Même j’ai retrouvé debout la Velléda, Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue, – Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.
Velleda, Laurent Marqueste (Musée des Augustins, Toulouse) Source
Chasseresse ou dévote ou porteuse de dons La solitude est verte en des landes hantées Comme chansons du vent aux provinces chantées Comme le souvenir lié à l’abandon.
La solitude est verte.
Verte comme verveine au parfum jardinier Comme mousse crépue au bord de la fontaine Et comme le poisson messager des sirènes, Verte comme la science au front de l’écolier.
La solitude est verte.
Verte comme la pomme en sa simplicité, Comme la grenouille, cœur glacé des vacances, Verte comme tes yeux de désobéissance, Verte comme l’exil où l’amour m’a jeté.