« Entre chien et loup »

Le chemin du retour s’effectue « entre chien et loup », ai-je écrit dans le précédent article sur la découverte d’Arès.

Vous me permettez un petit détour sur cette expression?

Je l’affectionne particulièrement car j’ai dû, lorsque je parcourais le Sud Marocain jadis, vaincre des angoisses liées au crépuscule, qui étonnaient et faisaient rire mes co-aventuriers.

Quand j’étais petite, je croyais qu’elle signifiait simplement que c’était le moment où l’on pouvait confondre un chien et un loup, par manque de lumière. Il faut dire que certains se ressemblent! A vous de jouer… Lequel des « canis » (familiaris ou lupus) est à droite? lequel à gauche?

Surtout qu’au 13ème siècle, quand l’expression est apparue, il n’y avait pas d’éclairage public! Notez qu’en préparant cet article, j’ai trouvé de nombreux récits actuels, narrant des anecdotes sur des automobilistes ayant confondu, sur la route, les deux.

Mais en réalité la signification peut en être plus profonde.

Le chien, dans de nombreuses cultures, est psychopompe. Il accompagne les morts vers le monde des ténèbres. Pensez à Anubis, par exemple.

La lutte du chien et du loup est un très ancien thème, que l’on retrouve en lien avec Orient (soleil levant) et Occident (soleil couchant)…

Lorsqu’on s’intéresse à l’Alchimie, on apprend que le chien serait lié au Mercure, et le loup au Souffre.

« EPIGRAMMA XLVII.

Du lieu où le soleil se lève un loup survient.
Un chien surgit du point où dans la mer il plonge.
Tous deux gonflés de bile et furieux, ils se mordent.
La rage et son rictus se peignent sur leur face.
Ce sont données à tous partout, toujours, pour rien,
Les deux pierres jumelles que tu dois posséder. »

Le chien « méchant », celui que l’on redoute… Cela vous rappelle-t-il quelque chose? Mais oui, bien sûr, Cerbère!

Le Gardien des Enfers, que seuls maîtrisent Héraclès avec sa force et Orphée avec sa lyre, symbole de la spiritualité…

Un autre chien garde la Porte des Enfers dans les mythologies scandinaves : Garm. Ici aussi, on retrouve la confusion possible, au travers d’un autre animal qui lui est opposé: Fenrir. On les trouve dans les Eddas, recueils de poésie scandinave du 12ème siècle, dont voici un frontispice.

L’un est une sorte de « manuel » d’initiation à la mythologie. L’autre est un recueil des grands poèmes sacrés et héroïques.

« Le loup Fenrir marchera la gueule béante, la mâchoire inférieure rasant la terre et la mâchoire supérieure touchant le ciel, et il l’ouvrirait davantage encore s’il y avait la place. Des flammes jailliront de ses yeux et de ses narines. »

Garm, lui, est un chien de chasse, qui garderait l’entrée de Hel, une sorte d’équivalent des Enfers. Mais Hel est aussi une déesse squelettique de la Mort, appartenant à la progéniture de Loki, qui avait été rejeté des dieux pour empêcher la venue de Ragnarok, fin du monde prophétique.

Les amateurs de BD, de jeux (vidéos ou non) et de musique classique (en particulier Wagner, dans Le Crépuscule des Dieux) s’y retrouveront…

Pour les autres, faites comme moi, cherchez et lisez… C’est loin d’être simple!

Et alors, me direz-vous, que déduire de tout cela?

Si j’en reviens, de manière égocentrique, sur mon cas, il est fort possible qu’il s’agisse de l’éternelle crainte de l’Homme vis-à-vis de sa « disparition », de sa mort. Mais ce peut aussi être simplement la crainte de se perdre dans la nuit et d’être en proie à des entités étranges, souvenir de l’Enfant qui demeure en nous. D’autres pourraient l’interpréter, vous l’avez compris, comme une forme d’appel à la purification, dans une lutte entre Matériel et Spirituel… Bref, toute interprétation demeure possible.

Et donc toute interprétation de l’expression dont je suis partie pour ce que certains de mes lecteurs appellent mes « divagations »… Mais j’espère ne pas vous avoir ennuyé-e-s?

Equilibration

Il y a longtemps que je n’ai écrit sur un mot, après qu’il m’eut intéressée ou plu. Or un ami m’a reprise alors que je parlais d’équilibre/équilibrage, pour utiliser le terme « équilibration ». Il n’en fallait pas plus pour m’intriguer et déclencher, comme le savent mes lecteurs/trices assidu-e-s, une recherche. En ce matin un peu gris de mi-août, je vous en livre quelques résultats, avec beaucoup de modestie…

Premier résultat, qui ne vous étonnera pas : il a plusieurs sens. Je vais donc focaliser sur celui qui m’intéresse, car concernant le corps humain. Je dis « corps » a priori, mais nous serons vite entraîné-e-s au-delà de celui-ci! Que dit donc le CNTRL?

« Ensemble des moyens permettant à un organisme vivant de trouver ou de maintenir son équilibre physique. Nécessité d’une intégrité absolue de l’appareil d’équilibration chez les candidats pilotes (Langlois, Binet dsNouv. Traité Méd.,fasc. 7, 1924, p. 164). »

Et l’Académie Française?

« 1.Ensemble des actions et des réactions qui permettent à un individu de se maintenir en équilibre.

2.Marque de domaine : physiologie.Marque de domaine : médecine.Mise en œuvre physiologique ou thérapeutique des moyens destinés à maintenir un équilibre dans le corps d’un être vivant.Un des principaux desseins de la réanimation médicale est l’équilibration du milieu intérieur. »

Tout cela renvoie donc à la notion d’ « équilibre ». Là aussi, une vraie polysémie! Mais, en adepte inconditionnelle d’Edgar Morin, je privilégie la vision systémique…

« Qu’est-ce que la complexité ? Au premier abord, la complexité était issue (complexus : ce qui est tissé ensemble) de constituants hétérogènes inséparablement associés : elle pose le paradoxe de l’un et du multiple. Au second abord, la complexité est effectivement le tissu d’événements, actions, interactions, rétroactions, déterminations, aléas, qui constituent notre monde phénoménal. Mais alors la complexité se présente avec les traits inquiétants du fouillis, de l’inextricable, du désordre, de l’ambiguïté, de l’incertitude. »

D’où l’importance de la notion d’ « équilibre », ou plutôt de « déséquilibre ».

« Deux conséquences capitales découlent donc de l’idée de système ouvert : la première est que les lois d’organisation du vivant ne sont pas des lois d’équilibre, mais de déséquilibre, rattrapé ou compensé, de dynamisme stabilisé. La seconde conséquence est que l’intelligibilité du système doit être trouvée, non seulement dans le système lui-même, mais aussi dans sa relation avec l’environnement, et que cette relation n’est pas qu’une simple dépendance, elle est constitutive du système. »

Nous allons donc trouver la notion d’ « équilibration » dans tous les domaines qui ont trait au vivant, donc à l’humain.

Un posturologue (autre terme découvert récemment, j’ignorais son existence!) travaille essentiellement cette équilibration.

« La posturologie s’intéresse au système postural qui comprend les mécanismes musculo-articulaires et nerveux. Ces mécanismes sont impliqués dans l’équilibre, que ce soit en état statique ou mobile. La posturologie accompagne les personnes qui souhaitent retrouver un bon schéma moteur afin d’éviter les déséquilibres et asymétries qui entraînent des compensations physiques et causent des douleurs. 

La posturologie cherche à comprendre, à diagnostiquer et à traiter un ensemble de pathologies en tenant compte des interactions des différents systèmes qui composent l’individu. En effet, pour se tenir debout, l’être humain doit lutter contre la gravité et continuellement rechercher l’équilibre en sollicitant notamment ses forces musculaires. Pour conserver sa verticalité, il doit sans cesse adapter son corps à son environnement en fonction des signaux extérieurs reçus par ses capteurs neurosensoriels. » (source : Ecole d’Assas)

Loin de moi l’idée de vous faire un cours sur la posturologie, j’en serais d’ailleurs bien incapable! Mais cette idée de « capteur » est captivante, non? D’autant qu’on conçoit aisément que ces « capteurs » sont en lien avec des systèmes divers et variés…

Une image, empruntée à l’ECAP (école de kinésiologie) évoque ces interactions.

Encore ne concerne-t-elle qu’un muscle!

Pour ma part, j’avais rencontré l’équilibration avec Piaget. Rien d’étonnant à cela puisque, comme vous le savez peut-être, Piaget, si exploité par les penseurs en pédagogie et didactique, était avant tout un scientifique. Voici quelques extraits empruntés au site de la Fondation Jean Piaget.

« L’équilibration est pour Piaget le processus fondamental qui permet de comprendre l’apparition de conduites et de connaissances assurant une emprise de plus en plus grande du sujet à la fois sur ses propres actions et sur les transformations de la réalité extérieure.

C’est ce processus qui explique l’apparition de systèmes cognitifs rendus de plus en plus puissants en raison des propriétés mathématiques des structures opératoires dont ils sont composés, ou qui rend compte de la façon dont les pouvoirs et les propriétés des systèmes préopératoires ou opératoires préalablement acquis s’intègrent au sein des nouveaux systèmes. »

Et de conclure un peu plus loin.

« L’universalité de fonctionnement de l’équilibration, qui s’applique aux phénomènes biologiques, psychologiques et sociaux, aussi bien que physiques, fait de la notion d’équilibration un concept explicatif de portée aussi vaste que tous les principes de la physique auxquels il se rattache d’ailleurs souvent (celui de moindre action par exemple).« 

Mais pour moi comme pour l’ami à l’origine de ces questionnements, et donc de cet article, ce n’est pas que « physique ». Ou alors, avec un sens très ouvert de ce terme.

Pourquoi ne pas se permettre de penser sa personnalité, voire sa vie, sous forme d’équilibration? Voilà qui laisse à penser, n’est-ce pas? Voire à se lancer dans une perpétuelle recherche d’un déséquilibre assumé?

Une « rencontre » intéressante, pour de belles rencontres…

J’ai découvert ce mardi soir, grâce à des ami-e-s, un superbe lieu dont j’ignorais l’existence jusqu’alors, dans un bourg peu éloigné de ma base picarde, Ault-Onival. Il s’agit de l’ancien dancing de l’ancien casino de cette station balnéaire jadis très prisée des gens du Nord-Pas-de-Calais, et toujours appréciée des habitant-e-s de ce qui est devenu « Hauts-de-France » (ne cherchez pas leur nom, ils n’en ont pas, et d’ailleurs les Picards, entre autres, se sont déchaînés en propositions humoristiques tant ils étaient en colère de voir disparaître leur région derrière cette dénomination étrange).

Une carte postale représentant le Petit Casino. Le dancing est à gauche, dans la rue perpendiculaire

Et voici ce qu’il en est aujourd’hui…

A l’intérieur, une magnifique salle avec un balcon superbement décoré et ceint de verdure.

Au sol, le souvenir des couples qui y ont dansé…

Je n’irai pas plus avant dans les photos du lieu, car il s’agit d’un domicile personnel, et, pour moi, l’intimité, même si elle est partagée le temps d’un évènement, doit être préservée. Et le lieu n’est pas l’objet de cet article! Mais, en l’occurrence, il fournit un précieux cocon pour des rencontres chaleureuses mais aussi passionnantes. Ce qui fut le cas en ce début du mois de Mai, où je fus reçue par la maîtresse de céans, qui m’expliqua plus tard ce qu’est l’association, qui est présentée en ces termes sur son site.

« C’est un lieu qui a pris naissance dans le dancing d’un ancien casino de bord de mer.
L’ailleurs… est l’emplacement unique dans lequel il se pose : entre la naissance des falaises et les marais de la baie de Somme, dans un village arrêté dans le temps, décors naturels étonnants propices à la création.
Lieu chargé d’histoires donc, et qui reprend sa route sur d’autres voies.
Petit Casino d’Ailleurs… est avant tout un regroupement d’artistes d’univers différents, de disciplines différentes, tant dans le spectacle vivant, la danse, le théâtre ou le chant, que dans les arts visuels, la photographie, la vidéo documentaire ou de fiction. »

Leur devise m’a beaucoup « parlé »: « …respect – laïcité – écoute – irrévérence – curiosité – générosité – bienveillance – détermination – vigilance…« 

Sur la page Facebook d’Hélène Busnel, notre hôtesse, vous trouverez une présentation de cette rencontre par Didier Debril, ainsi que des photos. Pour ma part, juste des impressions que je tiens à partager avec vous, en quelques mots.

Richesse, diversité et véritables échanges

Qu’il s’agisse du panel d’intervenant-e-s ou du « public », j’ai trouvé la qualité des échanges exceptionnelle. Beaucoup d’écoute, du sérieux n’excluant pas le rire, de l’expertise sans flagornerie, bref, tout ce que j’aime. Et l’on a parlé arts, mais aussi langue, vie quotidienne et oiseaux…

Energies, profondeur et expression, de l’ « inspir » à l’ « expir » médié par la langue picarde

Rien de tel qu’un extrait saisi et noté sur mon téléphone : « Exploitation d’une langue terrienne pour reproduire la pensée proche du dessin« .

Une très grande profondeur, philosophique et j’allais dire « spirituelle », dans les textes qui ont été lus par les deux artistes, dont d’ailleurs j’ai beaucoup apprécié l’harmonie au-delà des (ou grâce aux) différences, Dominique de Beir et Anne Mancaux. Différences, y compris dans la manière de lire et prononcer le picard.

Dominique De Beir
Anne Mancaux

Désolée pour Anne, dont la tête a été coupée dans cette vidéo (pourtant prise avec!!! je suis toujours aussi nulle en technique). Voici donc, pour compenser, une photo d’elle prise lors de la présentation de son Bécédaire en picard, empruntée au Courrier Picard.

Le FRAC était représenté par son directeur en personne, Pascal Neveux, qui a expliqué le « mouvement de résistance » de ce fonds plutôt spécialisé en dessin. Je ne le connaissais pas, et comme je pense qu’il en est de même pour une partie du lectorat de ce blog, voici ce que Connaissance des Arts en disait lors de sa nomination:

« Pascal Neveux, docteur en histoire de l’art, a travaillé à Art Public Contemporain et à la galerie Jean-Gabriel Mitterand avant d’intégrer, en 1992, le Crédac Centre d’art contemporain d’Ivry-sur-Seine. De 1999 à 2006, il a dirigé le Frac Alsace. En 2006, il a été nommé directeur au Frac Paca de Marseille. Président de l’association Marseille Expos depuis 2013, il laisse un bilan positif de son passage dans la cité phocéenne.
En plus de ses fonctions successives à la tête d’institutions renommées promouvant la création contemporaine, Pascal Neveux s’illustre dans le commissariat d’exposition et la publication d’écrits. Parmi ses ouvrages, Adrian Schiess : un discours sur la peinture, très banal, très traditionnel (Presses du réel, 2014). L’auteur y commente le travail de l’artiste suisse en parallèle de son exposition éponyme au Frac Paca. Il a assuré, entre autres, le commissariat de l’exposition « Life on Line – Claude Lévêque » à la Vieille Charité (2018)
. »

Il est rare que dialoguent aussi bien artistes entre eux, institutionnels et béotien-ne-s… Et c’est aussi une des facettes de cette soirée que j’ai particulièrement appréciée… En regrettant de ne pouvoir assister le samedi 10 mai à 19h à la performance dansée avec Hélène Busnel… Mais si vous lisez cet article et que vous n’êtes pas à l’autre bout de la France, allez-y et vous me raconterez?

Un dernier extrait des mots notés ?

« Une autre énergie naît de la rencontre des énergies »…

Hypocoristique

En cherchant ce matin l’explication d’un nom de famille à consonance apparemment anglaise, alors qu’il s’agit d’une famille typiquement française, de la région Grand Est, j’ai découvert un mot. J’adore. J’adore apprendre un nouveau terme. Cela remonte à mon enfance! Dès que j’ai su lire, je me suis plongée dans tous les dictionnaires possibles. Ce furent d’abord bien sûr le Larousse Illustré, puis le Larousse en 20 volumes. Le Quillet… Je passai ensuite aux dictionnaires de langues, et découvris ainsi l’écriture gothique qui m’a séduite. J’étais alors en 6ème. J’avais 9 ans. Vinrent ensuite les délices des Gaffiot et Bailly…

Bref, j’ai découvert un nouveau mot : « hypocoristique ».

Et, en plus, une énigme. Je ne trouvais pas la « racine » de ce mot, ni en grec ni en latin, parmi mes maigres connaissances.

S’il y avait eu un h entre le c et le o, j’aurais imaginé une chanteuse aussi piètre que moi, incapable d’intégrer même un mauvais choeur… Mais il n’y en a pas…

Lors de mes recherches sur le net, j’ai découvert un site où une personne, sous forme de jeu, a fait la même démarche que moi… Je cite donc intégralement ce « jeu ».

« 

JEU 48 : Hypocoristique

Hypocoristique : Adjectif du grec hypo, inférieur / en-dessous et du grec chorus signifiant chœur, chant (chorale). La lettre « h » de chorus a disparu pendant la révolution française car considéré comme une marque de noblesse…noblesse qui, rappelons-le, a été alors déchue de ses privilèges. Cet adjectif signifie donc logiquement  « en manque de chant » Mon perroquet semble déprimé, je pense qu’il est hypocoristique !Je n’aime pas aller dans ce lieu hypocoristique : c’est angoissant et triste. Par extension il qualifie toutes choses provoquées par ce manque musical. Il a des boutons hypocoristiques qui apparaissent à force de s’enfermer dans le silence.

Attention, c’est une plaisanterie… Le h n’a pas disparu… Mais j’ai beaucoup apprécié ce blog, qui s’appelle Filigrane

Je pouvais toujours chercher l’étymologie, je ne risquais pas de la trouver!

« Étymol. et Hist. 1893 (DG). Empr. au gr. υ ̔ π ο κ ο ρ ι σ τ ι κ ο ́ ς « caressant » et « propre à atténuer »; cf. l’angl. hypocoristic (1796 ds NED). » (CNRTL)

Mais alors, me direz-vous, quel rapport entre un nom de famille et ce terme?

Le plus simple est que je revienne à la source, le CNRTL.

« (Terme) qui exprime une intention caressante, affectueuse, notamment dans le langage des enfants ou ses imitations. Redoublement hypocoristique; usage, valeur hypocoristique d’un mot. Les procédés formels employés pour créer des termes hypocoristiques sont par exemple les suffixes dits « diminutifs » (fillette), le redoublement (chien-chien, fifille), l’abrègement des prénoms (Mado, Alec), ou le choix de termes conventionnellement hypocoristiques (fr. mon petit poulet, mon chou) (Mounin1974). »

Ainsi, les noms de famille tels que Colas, Collet ou Colson sont des hypocoristiques de Nicolas. Comme Clos, Closse, de Nicolaus…

Mais où est passé le « Ni »?

Nouvelle question, et un autre terme « savant »…

Eh oui, le fait de supprimer le début du mot se nomme une « aphérèse ». On enlève, on ôte, on supprime… « Toine » « Toinette », pour « Antoine » ou « Antoinette ». Et le célèbre anglais « I’m » pour « I am ».

« PHONÉT. ,,Suppression (gr. aph-airesis) d’un phonème ou groupe de phonèmes à l’initiale du mot, par exemple d’une voyelle après voyelle finale du mot précédent : angl. I am > I’m.«  (Mar. Lex. 1951), ou de la syllabe initiale dans des noms propres de personnes (Colas < Nicolas, Chardin < Richardin) ou dans des jurons (tudieu < vertu Dieu). »

Prenom ElisabethLisa - Page 4

Attention! A ne pas confondre, bien sûr, avec l’apocope… Mais ça, vous vous en doutiez, n’est-ce pas?

« Coupure qui affecte la finale d’un mot, soit par chute phonétique d’un élément, soit par abrègement arbitraire.«  (Mar. Lex. 1951) : 1. Negoti, pour Negotii, est une apocope. Les poëtes français usent quelquefois de l’apocope; ils écrivent, par exemple, Londre pour Londres, je voi pour je vois, encor pour encore, etc. On dit par apocope, Grand’messe, grand-mère, au lieu de Grande messe, grande-mère. Ac.1835. »

Notons que, si vous écoutez les enfants, vous pourrez noter qu’ils et elles sont spécialistes de l’aphérèse : « core » pour « encore », « garde », pour « regarde », « pitaine » pour « capitaine », etc.

Et, si vous ne le saviez pas encore, « chandail » provient de l’aphérèse de « marchand d’ail »… Eh oui!

« Abrév. pop. de (mar)chand d’ail, nom donné au tricot porté par les vendeurs de légumes aux Halles de Paris. Fréq. abs. littér. : 89. »

Nous voici parti-e-s bien loin! Mais ça distrait en ces temps sinistres… et la langue est notre héritage…

Notez qu’en breton on adore les suffixes hypocoristiques, « ou », « ig », « achou »… Si cela vous intéresse, je vous renvoie à un linguiste, spécialiste des hypocoristiques celtiques… ou à cet article publié dans Arbres, du CNRS.

Alors, si l’on vous nomme ou a nommé-e « Ma bichette », « mon p’tit loup », « fifille à son papa », « mon coeur », vous savez maintenant qu’on a fait des « hypocoristiques » sans forcément le savoir. Si on a déformé votre prénom comme « Nany » pour « Danièle », « Fifi », pour « Philippe », « Vavard », pour « Gérard », aussi… Et si en plus on en a supprimé la première syllabe, on a produit une aphérèse!

Épinglé sur des paroles

Si vous voulez aller plus loin et que vous avez du temps à perdre en ce dimanche d’avril confiné, vous pouvez vous initier à « la recette de l’énoncé hypocoristique à l’imparfait » (Bres, 2003), si si, je n’invente rien! Et là, vous allez vous amuser.

« Commençons par une impression : les énoncés que l’on peut qualifier d’hypocoristiques apparaissent comme échoïques, comme si le locuteur parlait à la place de son interlocuteur 3, plus précisément verbalisait un élément du comportement non verbal et/ou vocal de celui-ci. C’est particulièrement net pour (7) dans lequel les mots de l’enfant semblent être l’écho des manifestations de joie de la bête. Comme tels, les énoncés hypocoristiques me semblent relever de la classe englobante de l’énoncé dialogique (Bres et Verine 2002). »

Et voici, pour la bonne bouche, c’est le cas de le dire, la fin de cet article :

« Pareil à l’amateur de bonne chère qui, dégustant la recette perpignanaise du lièvre au chocolat, n’identifiera plus cet ingrédient, croira qu’au contact de la viande de lièvre il a perdu sa saveur cacaotée, et mettra la suavité et l’onctuosité du mets sur le compte de la viande elle-même, le linguiste court toujours le risque double d’effacer le sens ou l’instruction d’un morphème parce qu’il ne le/la reconnaît plus, et d’imputer abusivement, par déplacement métonymique, tel élément du sens produit résultatif à tel morphème, alors qu’il n’est pour rien, ou au mieux simplement partie prenante, dans sa production. Ainsi fait-on, me semble-t-il, lorsqu’on escamote les instructions temporelle et aspectuelle de l’imparfait, qu’on les troque contre la valeur hypocoristique. L’imparfait dans l’énoncé hypocoristique reste lui- même, et c’est fort de cette identité qu’il participe au renforcement de la production du sens hypocoristique. »

La représentation grammaticale du temps derrière les apparences ...

Je vous laisse donc vous distraire sainement…

Blacklister

J’ai reçu hier un courriel, sur ce que je nomme ma « boîte de dérivation », c’est-à-dire l’adresse que je réserve aux « commerces » en tout genre, d’un de mes amis, qui me demandait si je l’avais « blacklisté »…

Ce terme m’a interloquée, d’où le billet de ce matin… Interloquée, d’abord, parce que l’ami en question est un érudit, qu’il aime notre belle langue, et qu’il écrit lui-même de belles nouvelles pleines de poésie, en un français châtié. Pourquoi avoir utilisé ce mot à consonance anglophone, alors que nous avons un beau « inscrit sur la liste noire », certes un peu plus long, mais pas tant que cela (3 syllabes si les e restent muets, 2 si on remplace « inscrit » par « mis », plus courant).

Et l’idée même convoquée par son utilisation me choque. « Blacklister »… Jamais je ne fais cela, sauf dans des cas de force majeure, si je m’estime en danger. Il est si aisé d’expliquer à une personne qu’on ne souhaite pas, qu’on ne souhaite plus communiquer avec elle, et de lui en expliciter les raisons, non? Surtout quand cette personne est ouverte, vous respecte et se respecte!

Alors, pourquoi ce mot, me direz-vous? Je n’en sais rien. La seule hypothèse plausible, pour moi, sur l’instant, a été une forte émotion qui l’a poussé à enfreindre ses propres normes et à se laisser aller à un vocabulaire qui évoque la prohibition et le « milieu »… à moins qu’il ne s’agisse d’une provocation destinée à me faire réagir. Elle a réussi, puisque j’ai commis ce billet…

Du Gesu à la Sainte Trinité…

Comme souvent lorsque je suis à Nice, je me suis laissée entraîner à flâner Place du Gesu, dans le restaurant éponyme, ma « cantine » depuis des années… Mais, comme d’habitude, la voiture avait été garée au Château. Donc dilemme : prendre l’ascenseur, encore certainement bondé de touristes flemmard-e-s, ou grimper à pied? Après les gnocchi gorgonzola et le tiramisu, la seconde solution était osée, mais semblait imposée par le bon sens… Donc en route pour l’escalinada Eynaudi… Ne pas trop lever les yeux pour se décourager… quoique…

Pour les courageux/euses…

Au premier palier, une plaque commémore Eynaudi, dont le nom a été donnée à cet escalier.

A la gloire d’Eynaudi… ou de Médecin?

Mais qui était donc Eynaudi ? La plaque le présente comme « poueta nissart », poète nissart. Effectivement, il a, comme Rondelly, Rocher et tant d’autres, célébré sa ville :

« Nissa que l’ounda baia

Souta lu mount altié

L’univers si miraia

En lou tiéu souol entié « 

Je vous laisse traduire, ce n’est pas difficile…

Ce qu’il faut surtout retenir, c’est qu’il contribua à fixer la langue locale par un Dictionnaire publié entre 1931 et 1939, qui a été complété et réédité par l’Academia Nissarda en 2009.

Juli Eynaudi était un ardent défenseur de sa culture, et l’a exprimé dans des textes, mais aussi par l’animation d’associations dont ce fut l’objet.

Un palier, deux paliers… Au second, une curieuse statue de Vierge à l’Enfant. Pourquoi « curieuse »? La Vierge est toute abîmée, l’enfant est tout neuf. Ne me demandez pas pourquoi, je n’ai pas l’explication…

Je ne suis pas parvenue à trouver de quoi il s’agissait. Nous ne sommes pas loin du Malonat, oratoire qui abrite une Vierge que l’on promène en procession en souvenir de la fin de l’épidémie de choléra en 1854… Mais s’agit-il de la même image de la Vierge?

L’escalier continue à grimper, offrant de superbes vues de la Vila Vielha (alias Babazouk).

Il mène au Camin de la Villa Auta (en haut à gauche, couleur verte, sur le plan ci-dessous).

Celui-ci serpente à l’ombre des conifères et est rejoint par un autre escalier qui monte du nord de la vieille ville.
On arrive alors à la Chapelle de la Sainte Trinité, qui jouxte les deux cimetières (catholique et israëlites).

Je suis allée revisiter le cimetière israëlite, qui fera l’objet d’un prochain article… Sachez toutefois, pour aiguiser votre appétit, qu’il y avait jadis trois cimetières, ainsi que l’atteste ce plan présenté sur le blog d’un amoureux d’histoire de la ville.

A suivre…