Retour aux sources

Le repos au bord du ruisseau, Sisley (1872)

Il y a sept sources dans le terrain de la demeure où je suis « confinée ». Et, chaque jour, les voir jaillir, entendre sourdre l’eau claire entre bruyères et primevères me redonne confiance en la vie, me « re-source »… Je me sens nymphe, sylphide… je me vois sirène… Et je vais chaque jour dégager l’espace, nettoyer le lit, ouvrir les vannes pour que s’écoule l’eau, que coule le ruisseau, portant vers la rivière, puis le fleuve, puis la mer mes rêves d’évasion…

Les tourbillon de Naruto à Awa, Hirochige (1855)

Le Ruisseau

Du creux de la roche moussue
La petite source jaillit.
Du Grand-Salève elle est issue
Et deux brins d’herbe font son lit.

Dans l’ombre on l’entend qui bégaie
Comme un enfant sur les genoux,
Bientôt plus forte elle s’égaie
Et s’amuse avec ses cailloux.

Elle brode de cascatelles
Les blocs à remuer trop lourds,
Comme l’on coudrait des dentelles
Sur une robe de velours.

Les filles de la flore alpestre,
Prenant le frais près de ses eaux,
Écoutent son joyeux orchestre
Soutenant le chant des oiseaux.

De tous les coins de la montagne
Elles s’y donnent rendez-vous,
Chacune amène sa compagne
Et les baisers y sont plus doux.

On n’a que quatre pas à faire
Pour trouver au bord du ruisseau
Le cyclamen que Sand préfère
Et la pervenche de Rousseau.

Théophile Gautier, 1869

Cyclamen de Naples

« Un ruisseau coule dans la cannelure formée par la rencontre des deux pans. Au point où leur écartement cesse, il se précipite dans des profondeurs effrayantes, et forme, au lieu de sa chute, un petit bassin entouré de roseaux et couvert d’une fumée humide. Autour de ses rives et sur les bords du filet d’eau alimenté par le trop- plein du bassin, croissent des bananiers, des letchis et des orangers, dont le vert sombre et vigoureux tapisse l’intérieur de la gorge. C’est là que Ralph fuyait la chaleur et la société ; toutes ses promenades le ramenaient à ce but favori ; le bruit frais et monotone de la cascade endormait sa mélancolie.

Quand son cœur était agité de ces secrètes angoisses si longtemps couvées, si cruellement méconnues, c’est là qu’il dépensait, en larmes ignorées, en plaintes silencieuses, l’inutile énergie de son âme et l’activité concentrée de sa jeunesse.« 

George Sand, Indiana (1832) Source

« .. Je donnerai de ces souvenirs un seul exemple qui pourra faire juger de leur force et de leur vérité. Le premier jour que nous allâmes coucher aux Charmettes, maman était en chaise à porteurs, et je la suivais à pied. Le chemin monte ; elle était assez pesante ; et, craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié chemin pour faire le reste à pied. En marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haie, et me dit : « Voilà de la pervenche encore en fleur. » Je n’avais jamais vu de la pervenche, je ne me baissai pas pour l’examiner, et j’ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur. Je jetai seulement en passant un coup d’oeil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j’ai revu de la pervenche, ou que j’ai fait attention. En 1764, étant à Cressier avec mon ami M.du Peyrou, nous montions une petite montagne au sommet de laquelle il a un joli salon qu’il appelle avec raison Bellevue. Je commençais alors d’herboriser un peu. En montant et regardant parmi les buissons, je pousse un cri de joie : »Ah ! Voilà de la pervenche ! et c’en était en effet. »… »

Jean-Jacques Rousseau, Confessions, tome 1 (1836)

Moorgraben, Paula Mendelson-Becker (autour de 1900)

Papillonnons…

Chaque jour où je le puis, je vais me coucher dans l’herbe de la prairie, au bord de l’étang, et je lis, je rêve, je contemple les cimes des arbres… en ce moment, j’ai l’impression de « voir » l’herbe pousser, les orties s’envoler, les feuilles grandir… Et, chaque après-midi, l’aurore vient me rendre visite… L’aurore, direz-vous? en plein après-midi? Mais oui, l’aurore… qui volète autour de moi, butine les fleurs de pissenlit qui abondent, puis s’éloigne, se rapproche, voltigeant gaiement.

L’aurore

Alors ce matin, pour que volètent vers vous les ailes du bonheur, j’ai choisi de fêter ces êtres si symboliques de la vie/mort, et d’une forme de liberté… « Minuscule voilier des airs maltraité par le vent en pétale superfétatoire, il vagabonde au jardin. » (Francis Ponge)… écho donc aux voiliers d’hier… entre air et mer / air et terre… air éther…

De toutes les belles choses
Qui nous manquent en hiver,
Qu’aimez-vous mieux ? – Moi, les roses ;
– Moi, l’aspect d’un beau pré vert ;
– Moi, la moisson blondissante,
Chevelure des sillons ;
– Moi, le rossignol qui chante ;
– Et moi, les beaux papillons !

Le papillon, fleur sans tige,
Qui voltige,
Que l’on cueille en un réseau ;
Dans la nature infinie,
Harmonie
Entre la plante et l’oiseau !…

Quand revient l’été superbe,
Je m’en vais au bois tout seul :
Je m’étends dans la grande herbe,
Perdu dans ce vert linceul.
Sur ma tête renversée,
Là, chacun d’eux à son tour,
Passe comme une pensée
De poésie ou d’amour !

Gérard de Nerval, Les Papillons

Bon, d’accord, celles et ceux qui connaissent la fin du poème savent que j’ai un peu triché, et qu’elle est sinistre… Mais oublions cela… ce passage est tellement en miroir que je n’ai pas voulu m’en ni vous en priver.

Stéphane Hette, Art of butterfly (MEP)

J’ai beaucoup hésité avec un autre poème que j’aime, et qui met aussi en scène ces charmants voltigeurs. Pour ne pas alourdir le texte, mais aussi parce qu’hier j’avais déjà emprunté à Lamartine, le voici lu par une inconnue… Je l’ai choisi parce que vous y verrez le texte, mais je préfère de loin la version d’Alain Carré, même si elle est assez classique. Pour un petit moment de musique et de douceur, écoutez sa mise en musique – et en chant – par Caroline Tursun.

Bien sûr, je ne pouvais pas oublier un de mes auteurs favoris, Rûmi… A déguster sans modération…

J’ai en vain recherché de belles séquences de danse autour du papillon. Et j’ai bien trouvé la Valse du Papillon, mais sur un morceau… de Clapton. Néanmoins, à voir, si vous aimez les valses… des interprétations diverses du Papillon d’Offenbach sont accessibles sur la toile, comme celle-ci (mal filmée, mais intéressante) par le Ballet de Santiago. On aime ou on n’aime pas, mais difficile de rester indifférent-e.

Encore un papillon qui se brûle les ailes, mais, cette fois, pour permettre l’amour entre la jeune servante Farfalla et le prince Djalma!

J’avais vu dans un exposition, récemment, un film de la fin du XIXème siècle, présentant cette danse. Une photo qui « fige » la danseuse, Annabel Whitford, en 1897…

De la même époque, une autre danseuse, mais ici, statique, dans sa robe papillon, Loie Fuller.

Loie Fuller, Studio Reutlinger, 1899

Et si vous préférez imaginer en écoutant simplement la musique, pas de problème! Dans un tout autre style, Schmetterlingslieder, Vicious Beatz.

Un petit clin d’oeil à un de mes lecteurs, dont la fille est experte en Pole Dance, avec ce « Butterfly » aérien…

Un autre à mes amis basques…

«  La mariposa (signifiant papillon en espagnol) est une passe de cape inventée par Marcial Lalanda dans les années 1920 dans laquelle le toro de ne passe pas mais suit de la tête la cape que le torero tient dans son dos et la fait passer tantôt à gauche, tantôt à droite en reculant avec le revers de la cape. L’inconvénient de cette passe est d’inciter le toro à donner des coups de tête et le met sur une attitude défensive.La mariposa (signifiant papillon en espagnol) est une passe de cape inventée par Marcial Lalanda dans les années 1920 dans laquelle le toro de ne passe pas mais suit de la tête la cape que le torero tient dans son dos et la fait passer tantôt à gauche, tantôt à droite en reculant avec le revers de la cape. L’inconvénient de cette passe est d’inciter le toro à donner des coups de tête et le met sur une attitude défensive.La mariposa (signifiant papillon en espagnol) est une passe de cape inventée par Marcial Lalanda dans les années 1920 dans laquelle le toro de ne passe pas mais suit de la tête la cape que le torero tient dans son dos et la fait passer tantôt à gauche, tantôt à droite en reculant avec le revers de la cape. L’inconvénient de cette passe est d’inciter le toro à donner des coups de tête et le met sur une attitude défensive. » (source)

Et un moment de rire, avec un groupe autrichien qui a pris le nom de « papillons », « Schmetterlinge », et qui a présenté, en 1977, à l’Eurovision, une chanson satirique sur l’industrie du disque, Boom Boom Boomerang.

L’appel du large

Oeuvre de Gauchepatte

Les voiles

Quand j’étais jeune et fier et que j’ouvrais mes ailes,
Les ailes de mon âme à tous les vents des mers
Les voiles emportaient ma pensée avec elles,
Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.

Je voyais dans ce vague où l’horizon se noie
Surgir tout verdoyants de pampre et de jasmin
Des continents de vie et des îles de joie
Où la gloire et l’amour m’appelaient de la main.

J’enviais chaque nef qui blanchissait l’écume,
Heureuse d’aspirer au rivage inconnu,
Et maintenant, assis au bord du cap qui fume,
J’ai traversé ces flots et j’en suis revenu.

Et j’aime encor ces mers autrefois tant aimées,
Non plus comme le champ de mes rêves chéris,
Mais comme un champ de mort où mes ailes semées
De moi-même partout me montrent les débris.

Cet écueil me brisa, ce bord surgit funeste,
Ma fortune sombra dans ce calme trompeur ;
La foudre ici sur moi tomba de l’arc céleste
Et chacun de ces flots roule un peu de mon cœur.

Lamartine, oeuvre posthume

Pommere Jagst Hoffnung, Rostock 2013
Source

Une princesse lavandière…

L’orage gronde, le ciel est sombre… Envie de mer, de soleil, de chaleur… Alors je pense à la Méditerranée, à son bleu si profond… à la Grèce que j’aime tant… et, mettant cela en lien avec la thématique que j’ai choisie cette semaine, tant elle m’a semblé symbolique, vivante, purifiante, source de plaisir et d’évasion, je ne puis m’empêcher de revoir Nausicâ aux bras blancs, au bord du fleuve, partie rencontrer l’amour sous prétexte de laver le linge de la maisonnée (un beau passage sexiste que celui où elle évoque sa mission de fille dans une famille pleine d’hommes!). Pour celles et ceux qui lisent la belle langue d’Homère, ou veulent apprendre à la lire, je donne le texte initial. Que les autres filent directement à la traduction, qui leur permettra éventuellement de revenir par la suite essayer de reconnaître certains mots dans le texte. A cet effet, je proposerai un petit jeu de décodage à la suite des textes… Et, comme souvent, un air pour vous accompagner durant votre lecture : Nausicaa, extrait de La Moldau, par le contre-ténor Luc Arbogast.

Τοῦ μὲν ἔβη πρὸς δῶμα θεά, γλαυκῶπις Ἀθήνη,
νόστον Ὀδυσσῆι μεγαλήτορι μητιόωσα.
Βῆ δ᾽ ἴμεν ἐς θάλαμον πολυδαίδαλον, ᾧ ἔνι κούρη 15
κοιμᾶτ᾽ ἀθανάτῃσι φυὴν καὶ εἶδος ὁμοίη,
Ναυσικάα, θυγάτηρ μεγαλήτορος Ἀλκινόοιο,
πὰρ δὲ δύ᾽ ἀμφίπολοι, Χαρίτων ἄπο κάλλος ἔχουσαι,
σταθμοῖιν ἑκάτερθε· θύραι δ᾽ ἐπέκειντο φαειναί.
Ἡ δ᾽ ἀνέμου ὡς πνοιὴ ἐπέσσυτο δέμνια κούρης, 20
στῆ δ᾽ ἄρ᾽ ὑπὲρ κεφαλῆς, καί μιν πρὸς μῦθον ἔειπεν,
εἰδομένη κούρῃ ναυσικλειτοῖο Δύμαντος,
ἥ οἱ ὁμηλικίη μὲν ἔην, κεχάριστο δὲ θυμῷ.
Τῇ μιν ἐεισαμένη προσέφη γλαυκῶπις Ἀθήνη·

25 « Ναυσικάα, τί νύ σ᾽ ὧδε μεθήμονα γείνατο μήτηρ; 25
εἵματα μέν τοι κεῖται ἀκηδέα σιγαλόεντα,
σοὶ δὲ γάμος σχεδόν ἐστιν, ἵνα χρὴ καλὰ μὲν αὐτὴν
ἕννυσθαι, τὰ δὲ τοῖσι παρασχεῖν, οἵ κέ σ᾽ ἄγωνται.
Ἐκ γάρ τοι τούτων φάτις ἀνθρώπους ἀναβαίνει
ἐσθλή, χαίρουσιν δὲ πατὴρ καὶ πότνια μήτηρ. 30
Ἀλλ᾽ ἴομεν πλυνέουσαι ἅμ᾽ ἠοῖ φαινομένηφι·
καί τοι ἐγὼ συνέριθος ἅμ᾽ ἕψομαι, ὄφρα τάχιστα
ἐντύνεαι, ἐπεὶ οὔ τοι ἔτι δὴν παρθένος ἔσσεαι·
ἤδη γάρ σε μνῶνται ἀριστῆες κατὰ δῆμον
πάντων Φαιήκων, ὅθι τοι γένος ἐστὶ καὶ αὐτῇ. 35
Ἀλλ᾽ ἄγ᾽ ἐπότρυνον πατέρα κλυτὸν ἠῶθι πρὸ
ἡμιόνους καὶ ἄμαξαν ἐφοπλίσαι, ἥ κεν ἄγῃσι
ζῶστρά τε καὶ πέπλους καὶ ῥήγεα σιγαλόεντα.
Καὶ δὲ σοὶ ὧδ᾽ αὐτῇ πολὺ κάλλιον ἠὲ πόδεσσιν
ἔρχεσθαι· πολλὸν γὰρ ἀπὸ πλυνοί εἰσι πόληος. » 40

41 Ἡ μὲν ἄρ᾽ ὣς εἰποῦσ᾽ ἀπέβη γλαυκῶπις Ἀθήνη
Οὔλυμπόνδ᾽, ὅθι φασὶ θεῶν ἕδος ἀσφαλὲς αἰεὶ
ἔμμεναι. Οὔτ᾽ ἀνέμοισι τινάσσεται οὔτε ποτ᾽ ὄμβρῳ
δεύεται οὔτε χιὼν ἐπιπίλναται, ἀλλὰ μάλ᾽ αἴθρη
πέπταται ἀνέφελος, λευκὴ δ᾽ ἐπιδέδρομεν αἴγλη· 45
τῷ ἔνι τέρπονται μάκαρες θεοὶ ἤματα πάντα.
Ἔνθ᾽ ἀπέβη γλαυκῶπις, ἐπεὶ διεπέφραδε κούρῃ.

48 Αὐτίκα δ᾽ Ἠὼς ἦλθεν ἐύθρονος, ἥ μιν ἔγειρε
Ναυσικάαν ἐύπεπλον· ἄφαρ δ᾽ ἀπεθαύμασ᾽ ὄνειρον,
βῆ δ᾽ ἰέναι διὰ δώμαθ᾽, ἵν᾽ ἀγγείλειε τοκεῦσιν, 50
πατρὶ φίλῳ καὶ μητρί· κιχήσατο δ᾽ ἔνδον ἐόντας·
ἡ μὲν ἐπ᾽ ἐσχάρῃ ἧστο σὺν ἀμφιπόλοισι γυναιξὶν
ἠλάκατα στρωφῶσ᾽ ἁλιπόρφυρα· τῷ δὲ θύραζε
ἐρχομένῳ ξύμβλητο μετὰ κλειτοὺς βασιλῆας
ἐς βουλήν, ἵνα μιν κάλεον Φαίηκες ἀγαυοί. 55
Ἡ δὲ μάλ᾽ ἄγχι στᾶσα φίλον πατέρα προσέειπε·

57 « Πάππα φίλ᾽, οὐκ ἂν δή μοι ἐφοπλίσσειας ἀπήνην
ὑψηλὴν ἐύκυκλον, ἵνα κλυτὰ εἵματ᾽ ἄγωμαι
ἐς ποταμὸν πλυνέουσα, τά μοι ῥερυπωμένα κεῖται;
καὶ δὲ σοὶ αὐτῷ ἔοικε μετὰ πρώτοισιν ἐόντα. 60
Βουλὰς βουλεύειν καθαρὰ χροΐ εἵματ᾽ ἔχοντα.
Πέντε δέ τοι φίλοι υἷες ἐνὶ μεγάροις γεγάασιν,
οἱ δύ᾽ ὀπυίοντες, τρεῖς δ᾽ ἠίθεοι θαλέθοντες·
οἱ δ᾽ αἰεὶ ἐθέλουσι νεόπλυτα εἵματ᾽ ἔχοντες
ἐς χορὸν ἔρχεσθαι· τὰ δ᾽ ἐμῇ φρενὶ πάντα μέμηλεν. » 65

Ὣς ἔφατ᾽· αἴδετο γὰρ θαλερὸν γάμον ἐξονομῆναι
πατρὶ φίλῳ. ὁ δὲ πάντα νόει καὶ ἀμείβετο μύθῳ·

68 « Οὔτε τοι ἡμιόνων φθονέω, τέκος, οὔτε τευ ἄλλου.
Ἔρχευ· ἀτάρ τοι δμῶες ἐφοπλίσσουσιν ἀπήνην
ὑψηλὴν ἐύκυκλον, ὑπερτερίη ἀραρυῖαν. » 70

Ὣς εἰπὼν δμώεσσιν ἐκέκλετο, τοὶ δ᾽ ἐπίθοντο.
Οἱ μὲν ἄρ᾽ ἐκτὸς ἄμαξαν ἐύτροχον ἡμιονείην
ὥπλεον, ἡμιόνους θ᾽ ὕπαγον ζεῦξάν θ᾽ ὑπ᾽ ἀπήνῃ·
κούρη δ᾽ ἐκ θαλάμοιο φέρεν ἐσθῆτα φαεινήν.
Καὶ τὴν μὲν κατέθηκεν ἐυξέστῳ ἐπ᾽ ἀπήνῃ, 75
μήτηρ δ᾽ ἐν κίστῃ ἐτίθει μενοεικέ᾽ ἐδωδὴν
παντοίην, ἐν δ᾽ ὄψα τίθει, ἐν δ᾽ οἶνον ἔχευεν
ἀσκῷ ἐν αἰγείῳ· κούρη δ᾽ ἐπεβήσετ᾽ ἀπήνης.
Δῶκεν δὲ χρυσέῃ ἐν ληκύθῳ ὑγρὸν ἔλαιον,
ἧος χυτλώσαιτο σὺν ἀμφιπόλοισι γυναιξίν. 80
Ἡ δ᾽ ἔλαβεν μάστιγα καὶ ἡνία σιγαλόεντα,
μάστιξεν δ᾽ ἐλάαν· καναχὴ δ᾽ ἦν ἡμιόνοιιν.
Αἱ δ᾽ ἄμοτον τανύοντο, φέρον δ᾽ ἐσθῆτα καὶ αὐτήν,
οὐκ οἴην, ἅμα τῇ γε καὶ ἀμφίπολοι κίον ἄλλαι.

Αἱ δ᾽ ὅτε δὴ ποταμοῖο ῥόον περικαλλέ᾽ ἵκοντο, 85
ἔνθ᾽ ἦ τοι πλυνοὶ ἦσαν ἐπηετανοί, πολὺ δ᾽ ὕδωρ
καλὸν ὑπεκπρόρεεν μάλα περ ῥυπόωντα καθῆραι,
ἔνθ᾽ αἵ γ᾽ ἡμιόνους μὲν ὑπεκπροέλυσαν ἀπήνης.
Καὶ τὰς μὲν σεῦαν ποταμὸν πάρα δινήεντα
τρώγειν ἄγρωστιν μελιηδέα· ταὶ δ᾽ ἀπ᾽ ἀπήνης 90
εἵματα χερσὶν ἕλοντο καὶ ἐσφόρεον μέλαν ὕδωρ,
στεῖβον δ᾽ ἐν βόθροισι θοῶς ἔριδα προφέρουσαι.
Αὐτὰρ ἐπεὶ πλῦνάν τε κάθηράν τε ῥύπα πάντα,
ἑξείης πέτασαν παρὰ θῖν᾽ ἁλός, ἧχι μάλιστα
λάιγγας ποτὶ χέρσον ἀποπλύνεσκε θάλασσα. 95
Αἱ δὲ λοεσσάμεναι καὶ χρισάμεναι λίπ᾽ ἐλαίῳ
δεῖπνον ἔπειθ᾽ εἵλοντο παρ᾽ ὄχθῃσιν ποταμοῖο,
εἵματα δ᾽ ἠελίοιο μένον τερσήμεναι αὐγῇ.
Αὐτὰρ ἐπεὶ σίτου τάρφθεν δμῳαί τε καὶ αὐτή,
σφαίρῃ ταὶ δ᾽ ἄρ᾽ ἔπαιζον, ἀπὸ κρήδεμνα βαλοῦσαι· 100
τῇσι δὲ Ναυσικάα λευκώλενος ἤρχετο μολπῆς.

Homère, Odyssée, chant 6

C’est dans son palais que s’arrête Athéna, la déesse aux yeux pers, méditant en son âme le retour du courageux Ulysse. D’abord elle pénètre dans la superbe chambre où repose une jeune vierge que sa taille élégante et ses formes divines égalent aux immortelles, Nausica, la fille du magnanime Alcinoüs ; deux suivantes, qui reçurent des Grâces la beauté en partage, dorment à l’entrée de cette chambre dont les magnifiques portes sont étroitement fermées. Comme un souffle léger, Athéna s’approche du lit de la jeune vierge, se penche vers sa tête et lui parle en se montrant semblable à la fille du célèbre nautonier Dymante, compagne du même âge qu’elle et la plus chère à son cœur. Athéna aux yeux pers, sous les traits de la fille du nautonier, lui dit :

25 « Nausica, ta mère, en te donnant le jour, te rendit bien négligente ; car tes beaux vêtements sont jetés ça et là sans aucun ordre. Cependant le jour de ton mariage approche, ce jour où lu dois revêtir de riches parures, et en offrir à ceux qui te conduiront vers ton époux. Les vêtements somptueux font acquérir parmi les hommes une renommée qui rend joyeux un père et une mère vénérables. Nausica, dès que brillera la déesse Aurore, allons ensemble plonger ces vêtements dans les ondes du fleuve ; moi, je t’accompagnerai pour t’aider, afin que tout soit prêt promptement ; car tu ne seras pas longtemps vierge. Déjà les plus illustres d’entre les Phéaciens te recherchent en mariage, parce que toi, tu es aussi d’une noble origine. Ainsi donc, dès le lever de la matinale Aurore, engage ton glorieux père à faire préparer les mulets et le char qui doivent transporter tes ceintures, tes manteaux et tes riches vêtements. Il sied certainement mieux à une fille de roi d’aller sur un char plutôt que de se rendre à pied vers ce fleuve, qui est très-éloigné de la ville. »

41 En achevant ces paroles, Athéna aux regards étincelants monte vers l’Olympe où, dit-on, est l’inébranlable demeure des dieux, séjour qui n’est pas agité par les vents, qui n’est point inondé par les pluies et où la neige ne tombe jamais ; mais où circule toujours un air pur, et où règne constamment une éblouissante clarté. Athéna, après avoir donné de sages conseils à la belle Nausica, se dirige vers les célestes demeures où les dieux fortunés se réjouissent sans cesse.

48 La déesse Aurore au trône éclatant parait aussitôt, et elle réveille Nausica aux riches parures. La jeune fille, toute surprise du songe qu’elle vient de faire, se hâte de traverser les appartements pour en prévenir sa mère et son père chéris, qu’elle trouve retirés dans l’intérieur du palais. — La reine, assise près du foyer, et entourée des femmes qui la servent, filait avec des laines teintes de pourpre. Alcinoüs était sur le seuil de la porte : il se rendait, appelé par les nobles Phéaciens, au conseil des illustres chefs de l’île de Schérie. — Nausica s’approche de son père et lui dit :

57 « Père chéri, ne me feras-tu point préparer un char élevé, un char aux belles roues, afin que je puisse plonger dans les eaux du fleuve mes riches vêtements tout couverts de poussière ? Lorsque tu délibères dans le conseil avec les premiers d’entre les Phéaciens, il faut que tu sois couvert de manteaux sans souillure. Eh bien ! mon père, tu as cinq fils dans ce palais : deux sont mariés, et les trois plus jeunes ne le sont pas encore ; ceux-ci veulent toujours, tu le sais, des tuniques d’une blancheur éclatante pour se rendre dans les chœurs et dans les danses, et le soin de préparer leurs tuniques repose sur ta fille chérie. »

Elle dit. Nausica, par prudence, n’osait parler à son père de son prochain mariage. Mais Alcinoüs pénétrant la pensée de sa fille lui répond par ces mots :

68 « Mon enfant, je ne te refuserai ni mes mules, ni rien de ce que tu me demandes. Va, mes serviteurs te prépareront un chariot élevé muni d’une corbeille habilement tressée. »

Aussitôt il donne des ordres à ses esclaves, et tous s’empressent d’obéir. Les uns font sortir de la cour le chariot aux belles roues ; les autres conduisent les mules hors du palais et les attellent au chariot. La jeune fille apporte ses riches vêtements et les dépose sur l’élégant chariot. Sa mère place dans une corbeille des viandes de toute espèce, des mets délicieux, et verse du vin dans une outre de peau de chèvre ; (la jeune fille monte sur le char)

et la reine lui donne une huile ondoyante contenue dans une fiole d’or pour qu’après le bain elle puisse se parfumer avec les femmes qui l’accompagnent. Nausica saisit alors le fouet et les rênes brillantes ; elle frappe les mules pour les exciter à courir, et l’on entend aussitôt le bruit de leurs pas. Les mules s’avancent rapidement en emportant les riches vêtements de la jeune princesse suivie des femmes qui la servent.

85 Bientôt elles arrivent vers le limpide courant du fleuve ; là, dans des bassins intarissables, coule avec abondance une eau pure qui enlève rapidement toutes les souillures. Les suivantes de Nausica détellent les mules et les dirigent vers les rivages du fleuve pour qu’elles broutent les doux pâturages ; puis les femmes sortent du char les somptueux vêtements de la jeune fille, les plongent dans l’onde, et les foulent dans les bassins en luttant de vitesse les unes avec les autres. Lorsqu’elles ont ôté toutes les souillures qui couvraient ces riches étoffes, elles étendent les vêtements sur la plage en un lieu où la mer avait blanchi les cailloux ; elles se baignent ensuite, se parfument d’une huile onctueuse et prennent leur repas sur les rives du fleuve en attendant que les rayons du soleil aient séché les superbes parures de la belle Nausica.

Si vous voulez jouer… je vous propose quelques mots, autour, bien sûr, de l’eau et de la lessive, vous vous en doutiez… A vous de « remonter » au texte grec pour les retrouver, sachant que les numéros des vers sont là pour vous aider aussi!

Vous pouvez aussi préférer une traduction juxtalinéaire comme celle-ci.

Mais avant, prenez l’alphabet grec et reconnaissez les noms propres…

Facile, non? Vous pourrez remarquer que des mots assez longs sont souvent placés auprès d’eux. C’est un trait de style caractéristique des poèmes homériques. Un exemple? γλαυκῶπις Ἀθήνη = Athéna aux yeux pers.

Une difficulté toutefois : comment reconnaître « Ulysse », alors que vous ne trouverez aucun mot grec qui lui ressemble? Eh bien, il est ici : Ὀδυσσῆι μεγαλήτορι… Oui, vous l’avez compris, « Ulysse », en grec, c’est « Odysseus », comme le titre de l’oeuvre… le i dit grec n’existant justement pas en grec est un upsilon… Nouveau jeu : qui a droit en grec au même adjectif qu’Ulysse, alors que, dans le texte en français, il est traduit différemment? Et, puisqu’on y est, quel point commun entre cet adjectif et la « mégalomanie » ou une « magalopole »?

Revenons à Nausicâ…. Quels sont les qualificatifs qui lui sont donnés? Trouvez les en français, mais surtout en grec… Car malheureusement la traduction en une expression parfois un peu lourde trahit la beauté des mots grecs. Prenons cet exemple : « Ναυσικάαν ἐύπεπλον »… au passge, notez le préfixe « eu », qui signifie « bien » cf « euphémisme », et la seconde partie du mot qui peut évoquer certains mauvais films mettant un scène une Antiquité de pacotille… On retrouve le préfixe « eu » dans l’épithète liée à l’Aurore « Ἠὼς… ἐύθρονος », littéralement « au beau trône ». Avouez qu’on a plutôt l’habitude de la voir sur un char, non?

Pour rire un peu, une interprétation plus que tardive de cet épithète… sur une plaque de cheminée!

Je vous laisse poursuivre ce petit jeu, et en arrive au second. Il consiste à retrouver quelques mots en lien avec notre thème, la lessive, de l’eau à l’air… sans passer par les cendres, ici…

On lave dans le fleuve.. Si vous pensez à un gros mammifère qui vit dans l’eau douce, vous n’aurez pas de mal à trouver le terme grec dans le texte. Quant à la mer, facile! Pensez à une émission de télévision, à un bateau célèbre ou à des cures bien agréables… Ce fleuve est « plus que beau », « περικαλλέ᾽ », où vous reconnaissez peut-être le « kalos » de l’autre jour… Il a une rive escarpée « ὄχθη », et se jette dans la mer sur une belle plage de sable, « une rive en pente douce, avec du sable « θίς »…

Un très beau passage sur l’eau, je ne sais si vous l’avez remarqué? Essayez de le lire à haute voix, pour en apprécier les sonorités…

Αἱ δ᾽ ὅτε δὴ ποταμοῖο ῥόον περικαλλέ᾽ ἵκοντο, 85
ἔνθ᾽ ἦ τοι πλυνοὶ ἦσαν ἐπηετανοί, πολὺ δ᾽ ὕδωρ
καλὸν ὑπεκπρόρεεν μάλα περ ῥυπόωντα καθῆραι,
ἔνθ᾽ αἵ γ᾽ ἡμιόνους μὲν ὑπεκπροέλυσαν ἀπήνης

Maintenant que vous connaissez le terme qui désigne le fleuve, vous pouvez trouver, juste à côté, celui qui a trait à son cours, au flux… et qui est présent dans des mots français sous la forme « rhée »… dont des liquides moins limpides! Le rho n’est pas suivi d’un « h » en grec, mais surmonté d’une sorte de croissant de lune tourné vers la droite (comme lun descendante)… C’est ce qu’on appelle un « esprit », qui transcrit une aspiration, que l’on retrouve dans la graphie actuelle sous forme de « h »… Du coup, allez-vous trouvez le mot qui désigne l’eau? Vous le repérez? Pensez à tous les mots composés avec lui, en français : mesure de l’humidité, avion capable de se poser sur l’eau, choc thermique dû à la différence de température entre l’eau et la peau, etc… Il y en a bon nombre! L’eau est vive… Nous avons déjà évoqué son flux, on peut y ajouter les tourbillons « δινήεις, εντος : tourbillonnant » qui ont creusé la roche « βόθρος, ου : trou naturel, bassin ».

On trouve même un lexique très spécifique, lié à la lessive – le fait de laver ce qui est sale « πλύνω : laver, et son composé conjugué : ἀποπλύνεσκε : « lavait d’habitude »; ῥύπα : ce qui est sale » – comme στεῖβον < στείβω : fouler aux pieds du linge pour le nettoyer. Les jeunes filles foulent le linge au pied, avant de l’étendre sur des pierres blanchies par les flots et chauffées par le soleil. Elles en profitent alors pour s’adonner au plaisir du bain, puis s’oignent d’huile… Je vous laisse imaginer… ou lire… la suite… Un indice dans ce tableau (pour une iconographie assez fournie sur le héros et les Phéaciens, voir ce site)

Ulysse et Nausicaa, Bernard Buffet (1994)

De l’eau à l’air en passant par les cendres…

La brume a envahi la campagne en cette aube d’avril, et le murmure de la Pâturette se transforme en plainte, faisant écho à mes tourments. C’est le moment d’évoquer un jeune poète libertaire, Gaston Couté. Pourquoi jeune?, me direz-vous peut-être. Parce qu’il est mort à 31 ans. Eh oui, il n’a même pas atteint l’âge d’un certain Alexandre ni d’un certain Jésus… Un écrivain qui n’a pas renié ses origines, car il a parfois écrit en beauceron, ni sa famille (son père était meunier), comme en atteste la pièce choisie aujourd’hui, dans la mini-série que je consacre cette semaine au linge, à son traitement et à celles (pas trouvé de « ceux »…) qui le traitaient jadis, voire naguère…

Femme lavant du linge, Edouard Paris

Je suis parti ce matin même,
        Encor saoul de la nuit, mais pris
        Comme d’écœurement suprême,
        Crachant mes adieux à Paris.
        …Et me voilà, ma bonne femme,
        Oui, foutu comme quatre sous.
        …Mon linge est sale, aussi mon âme…
            Me voilà chez nous !

Refrain

            Ma pauvre mère est en lessive.
Maman, Maman, Maman, ton mauvais gâs arrive
            Au bon moment !…


        Voici ce linge où goutta maintes
        Et maintes fois un vin amer,
        Où des garces aux lèvres peintes
        Ont torché leurs bouches d’enfer…
        Et voici mon âme, plus grise
        Des mêmes souillures — hélas !
        Que le plastron de ma chemise
            Gris, rose et lilas…


        Au fond du cuvier, où l’on sème,
        Parmi l’eau, la cendre du four,
        Que tout mon linge de bohème
        Repose durant tout un jour…
        Et qu’enfin mon âme, pareille
        À ce déballage attristant,
        Parmi ton âme — ô bonne vieille ! —
            Repose un instant…

        Tout comme le linge confie
        Sa honte à la douceur de l’eau,
        Quand je t’aurai conté ma vie
        Malheureuse d’affreux salaud,

        Ainsi qu’on rince à la fontaine
        Le linge au sortir du cuvier,
        Mère, arrose mon âme en peine
            D’un peu de pitié !


        Et, lorsque tu viendras étendre
        Le linge d’iris parfumé,
        Tout blanc parmi la blancheur tendre
        De la haie où fleurit le Mai,
        Je veux voir mon âme, encor pure
        En dépit de son long sommeil,
        Dans la douleur et dans l’ordure,
            Revivre au Soleil !…

Gaston Couté, La Chanson d’un gâs qu’a mal tourné, 1928

Paysanne étendant du linge, Berthe Morisot (1881)

Le recueil contenant ce poème a eu un succès certain, car il a donné lieu à un nombre d’éditions impressionnant, jusqu’à une époque récente. Il faut dire que son auteur est fascinant, et d’une « épaisseur » et « profondeur » frappantes. Pour découvrir son oeuvre, un site qui lui est consacré. On y trouve aussi un article intéressant sur la langue employée, et une discographie (non exhaustive, est-il précisé). Car ses poèmes ont été interprétés par de nombreux/ses artistes, depuis 1930. Pour ne prendre que celui qui fait l’objet de cet article, on en trouve des versions diverses sur le net. Je ne suis pas parvenue à trouver celle de Brassens, en 1953. Il se trouvait classé parmi « Les poètes maudits », titre de l’album.

Echec aussi pour un certain « Francis Cover », dans l’album Panaches de 1963, dix ans plus tard. Par contre, vous allez pouvoir l’écouter, interprété, la même année, par la belle voix grave de Monique Morelli (1923-1993).

Une interprétation beaucoup plus moderne, par le groupe Le Ptit Crème (le titre figure sur un album de 1976), sera l’occasion pour vous de découvrir une iconographie intéressante sur Gaston Couté. Totalement différente est celle, à peine plus ancienne, de Gaston Pierron. Pour ma part, j’aime aussi beaucoup celle de Loïc Lantoine avec sa belle voix grave un peu éraillée… Pas trouvé celle de Rémo Gary en 2000, mais celles de Gabriel Yacoub, dont YouTube offre diverses versions en live, selon les lieux et les époques. Je terminerai cette énumération qui peut vous paraître lassante par une voix de femme, de nombreuses années après Monique Morelli, dans le disque de La Bergère (2002). Cependant, je ne voudrais pas laisser de côté ceux qui ont joué autant, sinon plus, que chanté les poèmes de Couté. Bernard Meulien a interprété le poème, mais là aussi j’ai fait chou blanc sur le net et ne puis vous proposer de l’entendre que dans une autre oeuvre, Sacré petit vin nouviau. La liste des interprètes est remarquablement longue… Et si vous voulez en savoir davantage, n’hésitez pas à aller voir le site que Bruno Daraquy a monté autour de  » Gaston Couté, l’insurrection poétique « .

Mais revenons à la lessive, de l’eau à l’air (en passant par la cendre… belle symbolique de la vie humaine!)… Plus je recherche sur le net, plus je suis étonnée du nombre incroyable d’oeuvres d’art qui ont eu pour sujet la lessive, dans toutes ses phases, depuis le transport du linge sale jusqu’au moment du repassage final (que je ne fais pas pas entrer dans cette catégorie). Et ce, dans des environnements très divers. Les cartes postales sur ce thème ne manquent pas non plus. Et que dire des affiches! Puisque le poète parle du parfum de l’iris, je vais terminer par une touche d’humour… noir pour rire jaune, avec celle-ci, qu’a peut-être utilisée sa mère, puisqu’elle date de la fin du 19ème siècle (1892).

Bugadiera/o et bugada/o…

Je ne peux pas évoquer les lavandières, laveuses et autres lingères sans parler de la bugadière, en nissart « bugadiera » évidemment!

A Nice, des bugadières privées d’eau

Si elles ont disparu, ce n’est pas uniquement dû aux inventions techniques. A l’heure actuelle, même s’il en existait encore, vous ne pourriez pas les voir à cet endroit…

Bugadières autour de 1900

Pourquoi? Tout simplement parce qu’on ne voit plus couler le Palhon, Païoun, Paillon dans Nissa la Bella… Il a été enfoui, caché, comme s’il était honteux, hideux… Lui, le ruisseau-fleuve descendu de l’arrière-pays pour rejoindre la Méditerranée en plein coeur de la ville… Lui, qui reliait les montagnards aux marins, du Mont Auri à ce qui allait devenir la Promenade des Anglais… Lui, si impétueux l’hiver mais si discret en étiage… Totalement couvert, recouvert, rendu invisible sous ce qui est devenu le haut-lieu des rencontres de toutes sortes : théâtrales, muséales, littéraires… et le site des congrés, des promenades, des jardins d’enfants aux monstres ligneux…

Tirage d’après les plaques de verre originales de Jean Giletta,
propriété de la maison d’édition éponyme fondée en 1880 à Nice

La plus célèbre des bugadières

L’héroïne de la ville, Catarina Segurana, était selon la légende une « bugadiera ».

 » Catarina Segurana es presentada souta lu trat d’una frema dóu poble, budagièra de coundicioun. L’istoria vóu qu’aurìa per cas, de l’assèdi de Nissa dóu 1543, amassat d’un còu de massòla, un pouòrta-ensigna turc li raubant, en meme temp, la bandièra desenemiga. « 

Cette « massola », c’est un battoir à linge, qu’elle aurait tenu à la main en se précipitant, en tête de quelques soldats, au-devant des envahisseurs franco-ottomans, et avec lequel elle aurait frappé violemment un janissaire dont elle aurait volé l’étendard, avant de galvaniser la résistance au point de faire reculer l’ennemi.

La bugadiera et son battoir à linge (1923)
Faula o realità, Catarina, seras toujou lou
sìmbolou dóu courage e l’image de la voulountà
de vinche, quoura lu « tiéu » soun en lou dangié, lou
poudé de magnetisà, d’afoucà lu tihoun en la
mauparàda.
Noun soun li coulou, noun soun li fourma que
pouòdon definì la bèutà…
La Beutà… es lou « plen d’estre ». Es per acò,
Catarina, que lu Nissart an toujou, embarbat en
lou couòr, lou pantai que li as laissat.
Ahì ! lu Nissart, lu Seguran…
le symbole du courage et l’image de la volonté de
vaincre, quand les « tiens » sont en danger,
le pouvoir de magnétiser, d’enflammer les tisons dans
les « mauvaises passes ».
Ni les couleurs, ni les formes peuvent définir
la beauté…
La Beauté… c’est la « plénitude d’être ».
C’est pour cela Catherine, que les Niçois ont
toujours dans le coeur le rêve que tu leur a laissé. Oui
! les Niçois, les Seguran…
Henri Land
Source : La Countea

Une chanson de 1913 met en scène la jeune femme, avec sa « massa », dans le premier couplet, et insiste sur le surnom des Niçois, issu de son nom.

Terra doun l’eroisme poussa,
Brès de Massena e de Pepin,
Tu qu’as vist fuge Barbaroussa
Davan la massa de Catin,
O Nissa, la tan bèn noumada,
Filhola dei fier Phoucean,
Escout’ ancuei dei tiéu enfan
Toui lu laut e li allegri chamada.
 Terre où l’héroïsme pousse,
Berceau de Masséna (1) et de Pépin (2),
Toi qui a vu fuir Barberousse (3)
Devant la masse (4) de Catherine,
Ô Nice, la si bien nommée (5),
Filleule des fiers Phocéens,
Écoute aujourd’hui de tes enfants
Toutes les louanges et les allègres aubades.

Refren                
Flou dòu païs ligour,
Nissa, lou nouostr’ amour,
Ti saludan
E ti cantan :
« Viva lu Seguran ! » (bis)
 Fleur du pays ligure,
Nice, notre amour,
Nous te saluons
Et te chantons :
« Vive les Séguran ! » (bis)
Innou Seguran, couplet 1 et refrain
Source : Mùsica tradiciounella de la countéa de Nissa

Une autre chanson la met en scène avec son battoir

Catarina Segurana, erouina dei bastioun,
Catarina Segurana, que desfendia maioun,
Noun pougnèt emb’un’espada,
Noun bussèt emb’un bastoun.
Manejava una massola
Per picà sus lu nemic !
Pica ! Pica ! Pica ! Pica !
Per picà sus lu nemic !
Li bandièra li escapon,
Si vé pu que li esclapa,
Es la vergougna dei nemic !
 Catherine Ségurane, héroïne des bastions,
Catherine Ségurane, qui défendait [les] maisons,
N’empoignait pas une épée,
Ne cognait pas avec un bâton.
Elle maniait un battoir
Pour frapper sur les ennemis !
Frappe ! Frappe ! Frappe ! Frappe !
Pour frapper sur les ennemis !
Les bannières leur échappent,
On ne voit plus que les [membres] éclatés,
C’est la honte des ennemis !
Ma qu’era Catarina Segura ? couplet 3
Source : Mùsica tradiciounella de la countéa de Nissa

Je n’ai trouvé ni tableaux ni chansons mettant en scène les lavandières à Nice. Par contre, on obtient sur le net un grand nombre d’informations sur la bugada et ses praticiennes en Provence.

Bugadières en Provence

La bugadiera est d’ailleurs un des santons de certaines crèches provençales.

Bugadiera, santon
La marque sur le battoir indique « M. Chave, Aubagne »
Le petit-fils de Marius Chave est toujours santonnier à Aubagne

Mistral a apporté une explication au terme « bugado » ou « bugada », selon les parlers, la « grande lessive » en Provence.

« Le mot bugado vient de bou, bouc, trou, parce que la lessive est proprement l’eau qui passe par le trou du cuvier. »

C’est lui aussi qui évoque les dictions liés aux lavandières.

« « Tan plan l’ivèr coume l’estiéu, li bugadiero van au riéu. » (Lou Tresor dóu Felibrige), dont la traduction pourrait être : « Tant l’hiver que l’été, les bugadières vont au ruisseau » ; ou le plus ironique : « Li bugadieros dóu riéu/ Manjarien soun ome viéu. » (Lou Tresor dóu Felibrige) « Les bugadières du ruisseau/ Mangeraient leur mari (tout) vif ». »

J’ai trouvé ces informations, ainsi que celles qui suivent, sur un site qui est une mine en ce domaine : Occitanica

« D’autres, au contraire, relèvent les traits généralement associés à ces femmes, et aux discussions autour du lavoir, lieu où se transmettent les informations (et les rumeurs). Tel est ainsi le cas de : « front de bugadiero, effronterie de harengère ; que bugadiero ! Quel bavard ! » (cf. Frédéric Mistral, Lou Tresor dóu Felibrige, définition de Bugadiero). C’est d’ailleurs le nom de cette profession que le Niçard J. Bessi choisit en 1871 pour baptiser son nouveau journal (La Bugadiera, Nice, 1871-1880). On dit aussi : « Lengut coma una bugadièra » (avoir la langue bien pendue comme une bugadière).

Notons enfin quelques expressions et dictons relatifs à la pratique :

« Que fai bugado entre Caremo e Carementrant/ Li bugadiero moron dins l’an. » : Qui fait sa lessive entre Carême et Carême-prenant, la bugadière meurt dans l’année. (superstition particulièrement répandue semble-t-il et relevée par de nombreux collecteurs).

« Las sorbras dal flascon de las bugadièiras garisson las fèbras » : Les restes de la gourde des lessiveuses guérissent les fièvres. Ce dicton souligne la réputation de bonne santé de ces bugadièras, solides travailleuses dont les « cueissas frescas » (Cf. ouvrage Grabels) furent également vantées. »

Enfin, au risque d’être prise en flagrant délit de copier-coller, je reprends sur le même site un extrait d’un poème sur la bugada, avec les deux graphies.

La bugado/ La bugada

Se soun lebados pla mati/ Se son levadas plan matin

Las labairos, e, per parti,/ Las lavairas e, per partir,

Biste, sans se trop escouti,/ Viste, sans se tròp escotir,

Cadunp al galop s’es coufado ;/ Caduna al galòp s’es cofada;

D’un grand pas lou pitiou troupel/ D’un grand pas lo pichon tropèl

Camino cat al ribatel ;/ Camina cap al rivatèl;

Dins de descos, sul toumbarel/ Dins de descas, sul tombarèl

Lous beus ban traina la bugado./ Los buèus van trainar la bugada.

Froment, Paul, A trabès régos : rimos d’un pitiou paysan, Villeneuve-sur-Lot ; impr.B. Delbergé, 1895. Texte original et transcription en graphie standardisée.

Il existe beaucoup de textes sur « la bugada ». En voici un récent, qui explicite la tradition en langage poétique.

Autrefois, deux fois l’an, c’était « la bugado » :
Quel tintouin, mes amis, et quel remue-ménage !
Dès l’aube du lundi tout d’abord le trempage
Dans l’eau additionnée de soude en gros cristaux ;

Un rinçage abondant ; et puis on préparait
Le cuvier tapissé d’un drap ou d’un tissu ;
On y mettait le linge, un autre drap dessus
Où l’on plaçait les vieilles cendres du foyer ;

Sur l’ensemble on versait alors de l’eau bouillante
Qui coulait dans un seau placé sous un trépied ;
Ca durait une nuit où tous se relayaient :
De l’eau, encor de l’eau, dans des vapeurs ardentes…

On empilait le linge en tas sur la brouette
Pour aller le rincer plus loin à la rivière
Ou au lavoir, selon… Et là les lavandières
Frottaient encore un coup torchons et serviettes,

Camisoles, jupons… Rinçages abondants,
Encor un et puis deux… Ensuite l’essorage…
L’étendage sur l’herbe … et la fin de l’ouvrage !
En est-il pour encor vanter  « le bon vieux temps » ? »

Vette de Fonclare

La lavandière, Alphonse Moutte (1882)

Le linge

De la laveuse aux lavandières, sans parler des lingères, nous voici arrivés au linge… qui était au départ de cette « série », car j’avais découvert un tableau qui m’avait intriguée.

Pourquoi, me direz-vous, ne pas avoir commencé dès lors par celui-ci? Tout simplement parce que je ne parvenais pas à en trouver l’auteur-e… Et je ne l’ai pas trouvé, malgré l’appel à l’aide lancé hier auprès d’un spécialiste – pour ne pas le citer, le créateur de UN jour UN tableau, qui finira, je pense, par trouver…

A ce propos, je ne sais pas si vous êtes allé-e-s voir sa page hier, mais les tableaux et textes choisis en réaction à mon article sont magnifiques et nous font voyager de la Provence (avé l’assent) à la Bretagne, « ma bro » d’adoption (de Pen Ar Bed à Mor Bihan), en passant par les bords de Seine. J’ai découvert Clotaire Breton, « Lavandières de Saint-Martin » (1979) – sur le blog indiqué, un long passage évoquant le passé, extrait de « La Lessive » in « La vie rurale dans le Mantois et le Vexin au XIXe siècle » (Bougeatre, 1971), qui m’a rappelé les récits d’une de mes grands-mères, lorsqu’elle m’expliquait à quel point les machines à laver avaient révolutionné littéralement la vie des femmes, ce que, petite fille, j’avais du mal à comprendre, et que je n’ai saisi qu’en observant la vie quotidienne dans l’Atlas, ou plus tard, en Guinée Forestière…

Voici le tableau en question. Qui se cache derrière le linge?

Titre et artistes inconnus… help!

Après l’oeuvre – un peu longue, non? – de Brassens hier, j’ai choisi un poème vietnamien, de Pham Ho, qui a été adapté en français par Pierre Gamarra (vous savez, celui qui a écrit il y a plus de dix ans un poème sur Le Microbe et le Savon – bon il a confondu microbe et virus, mais quand même! ) et publié dans Le Trésor de l’Homme. Une parenthèse à propos de ce livre méconnu : en le recherchant sur le net, j’ai découvert qu’il était en vente à la boutique de livres d’occasion d’Emmaüs. Je ne sais pas si vous connaissez « Le lien – Pages solidaires« ? Et je me permets une nouvelle parenthèse : le commentaire d’un de ses lecteurs, sur Babelio, qui peut vous donner une idée d’évasion littéraire…

 » Publié en 1978, cet assemblage de contes, fables et poèmes n’a pas pris une ride. On sort de sa lecture apaisé et plein de bonnes ondes. La plupart de ces textes se transmettent oralement entre générations et font la part belle à la faune et flore, la poésie et une certaine vision harmonieuse de la vie. Rafraîchissant ! »

Antoine Trémolières (Editions La Farandole Paris Vie, 1978)

Dans le matin frais et charmant

maman étend du linge blanc

et lorsque enfin le jour décline

maman rentre la toile fine.

Bébé demande en la palpant :

– Où donc est l’eau du linge blanc ?

– Le soleil est venu la boire.

– Vraiment, je ne peux pas le croire !dit Bébé.

Personne n’a vu Monsieur Soleil quand il a bu !

Le lendemain, Bébé transporte

une jatte d’eau près des fleurs ;

puis, caché derrière une porte,

il guette le soleil buveur.

Pham Ho, adaptation Pierre Gamarra

Manet, Le Linge (1875)
Source

Parmi les lavandières

Lavenderas de Sienna, Andres di Santamaria

Un texte de Brassens, extrait de « Les amoureux qui écrivent dans l’eau » (1954), texte que je ne connaissais pas du tout, découvert par ce beau matin d’avril alors que je recherchais des poèmes traitant de « lessive », en écho à ce que j’ai publié à l’aube. Bourré de références qu’il vous faudra décrypter, à moins que vous ne préfériez vous laisser aller à l’humour léger pour commencer (ou poursuivre) votre journée…. A déguster avec gourmandise et plaisir…

Un minuscule lavoir rudimentaire qui tombe de vétusté.
Entrent les jeunes lavandières.

Certaines portent le linge à laver sur leur tête, d’autres poussent une brouette.

Elles tournent en rond et chantent.



LE
CHŒUR
DES
LAVANDIÈRES

Maudits les pourceaux qui font
La lessive, la lessive.
Maudits les pourceaux qui font
La lessive du
Gascon.

LAVANDIÈRE
SOPRANE

La lessive, la lessive,

LE
CHŒUR
DES
LAVANDIÈRES

La lessive du
Gascon.

LAVANDIÈRE
CONTRALTE

La lessive, la lessive,

LE
CHŒUR
DES
LAVANDIÈRES

La lessive du
Gascon.





LA
NYMPHE
DE
LA
MER
BALTIQUE

Voici les jeunes lavandières,

Les manieuses de battoirs

Qui de la source à l’embouchure,

De l’étoile de l’aube à l’étoile du soir

Se chamaillent avec la crasse

D’autrui.



LE
CHŒUR
DES
LAVANDIÈRES

Maudits les pourceaux qui font
La lessive, la lessive
Maudits les pourceaux qui font
La lessive du
Gascon.

Elles ont rangé les brouettes et s’arment de leurs battoirs pour se mettre à l’ouvrage.

Entrent en grand désordre les jeunes amoureux qui écrivent sur l’eau.

Les lavandières les entourent; elles dansent en rond autour d’eux.
Elles brandissent leurs battoirs et font mine de les battre.
Elles chantent.



LE
CHŒUR
DES
LAVANDIÈRES

Voici les pourceaux qui font
La lessive, la lessive
Voici les pourceaux qui font
La lessive du
Gascon.



LA
NYMPHE
DE
LA
MER
BALTIQUE

Il serait vain de tirer le rideau,

Ce n’est pas une pierre de scandale,

Les jeunes amoureux qui écrivent sur l’eau

Ont coutume de retourner leur linge sale.



VÉNUS
HOTTENTOTE

Le donner à laver !

YAMUBA-PIED-MENU

Ils sont légers d’argent.

ÉGÉRIE
TOMAHAWK

Et trop bien élevés

Pour confier aux gens

Leurs divers soins de propreté.

LA
NYMPHE
DE
LA
MER
BALTIQUE

Quoique à leur sens les lavandières soient des garces

De fougueuses langues d’aspic.

Quant à s’en occuper eux-mêmes,

Croix de paille ; ils n’ont ni le temps

Ni le courage, ils sont des vic-

Times de la déesse
Flemme…

Le sexe de la grâce au reste

Ajoute encore à ce rustique

Et de pied en cap son costume

Relève de la botanique.

S’avance vers les nymphes
Aline.
Une courte jupe en coquelicot moule ses formes volubiles.



ALINE

Une jupe en coquelicot

«
Ami, aimons-nous au plus vite »

Une jupe en coquelicot

«
Ami, aimons-nous au plus tôt ».

Mademoiselle
Trois-Etoiles s’avance à son tour vers les nymphes.
Elle est coiffée d’un béret de lierre.



MADEMOISELLE
TROIS-ETOILES

Une coiffe en lierre pistache

«
Ami je meurs ou je m’attache »

Une coiffe en lierre pistache

«
Ami je m’attache ou je meurs ».

Entre
Fanchon.
Elle est vêtue d’un corsage en pervenche.
Un sein déborde le corsage.

FANCHON

En pervenche le canezou «
Ami c’est à vous que je rêve »
En pervenche le canezou «
Ami je ne rêve qu’à vous ».

LE
CHŒUR
DES
LAVANDIÈRES

Maudits les pourceaux qui font
La lessive, la lessive
Maudits les pourceaux qui font
La lessive du
Gascon.

LE
FACTOTUM
DES
JEUNES
AMOUREUX
De quoi vous mêlez-vous, gâteuses de rivière ?

LE
CHŒUR
DES
LAVANDIÈRES

Nous nous mêlons de nos affaires…
Que laveraient les lavandières
Si chacun suivait votre exemple !

LE
FACTOTUM

Baste, elles ne laveraient pas ;

Il y a dans le ciel d’autres choses à faire.



LE
CHŒUR
DES
GOUTTES
D’EAU

Elles nous laisseraient tranquilles.

Du pied du col de la
Furka jusqu’en
Camargue

Des
Pyrénées espagnoles jusqu’à
Royan

De
Saint-Germain source
Seine jusqu’à
Honneur

Et du mont
Gerbier-de-Jonc jusqu’à
Saint-Nazaire,

Ainsi que de n’importe où jusqu’à n’importe où

Nous nous promènerions toujours fraîches et pures.

LE
CHŒUR
DES
LAVANDIÈRES
Mais alors que mangeraient-elles ?

LE
FACTOTUM

Baste, elles ne mangeraient pas ;

Il y a sous le ciel d’autres choses à faire !

LE
COQ
BRAHMAPOUTRE suivi de la majeure partie des poules de l’endroit.

Nous pourrions conserver nos cuisses et nos ailes
Et mourir de mon naturelle.

LE
CHŒUR
DES
LAVANDIÈRES

Mais alors comment vivraient-elles ?

LE
FACTOTUM

Baste, elles cesseraient de vivre

Il y a sous le ciel d’autres choses à faire…

LE
CHŒUR
DES
MÈTRES
CUBES
D’AIR

Des poumons de moins à gaver !



LE
CHŒUR
DES
LAVANDIERES

Que deviendraient alors les demoiselles smart
Les généreuses demoiselles smart
Qui changent souvent de chemise
Et nous en confient la lessive !

LE
CHARMANT
DISCIPLE
D’APELLE

Elles feraient ce que les autres font

La lessive tout court ou celle du
Gascon.

HUON-DE-LA-SAÔNE

Et demain quand viendra l’usage
De retourner son linge sale
Pour paraître up to date on les érigerait
En élégantes d’avant-garde…

LE
CHŒUR
DES
CRASSEUX
OPINIÂTRES
Oh, l’agréable compagnie !

LE
CHŒUR
DES
LAVANDIÈRES faisant mine de battre les jeunes amoureux.

Y songez-vous, tas d’enragés
Les demoiselles smart contraintes
De décrasser leur linge
Ou de n’en pas changer.

LAVANDIÈRE
SOPRANE
Leurs purs appas couverts de malpropre linon ?

LAVANDIÈRE
CONTRALTE

Leurs phalanges rongées par la potasse ?



LE
CHŒUR
DES
LAVANDIÈRES

Ah non !

LE
CHŒUR
DES
FRÈRES
ET
SŒURS
CADETS
DES
JEUNES
LAVANDIÈRES

Ah non, car de ce fait leurs mains seraient plus dures
Et plus durs leurs va-te-laver sur nos figures…



LE
VIEUX
PROPHÈTE
DE
CORMEILLES

Elles inciteraient leurs pères cacochymes
A fabriquer plus de laveuses mécaniques.

Surgissent quatre ou cinq carrosses dorés.
Ce sont les demoiselles smart.
Leurs valets de pied s’empressent d’ouvrir les portières.

Les demoiselles descendent de voilure.
Elles sont accompagnées des meilleurs parfumeurs qui pour annihiler les effluves tenaces de la savonnette à vilain pulvérisent de l’opopanax dans leur sillage.



LE
CHŒUR
DES
DEMOISELLES
SMART aux jeunes lavandières.

A la bonne heure nécessaire,
Pour avoir pris notre défense
Contre ces personnes sans branche,
Ces personnes de basse source,
Vous laverez en récompense
Deux chemises supplémentaires
Que nous souillerons dans ce but.

Comme une seule, toutes les lavandières se jettent à plaît-il maîtresse aux pieds des généreuses demoiselles smart.



Elles font le chien couchant.
Fanatiquement elles baisent les semelles de leurs maîtresses.

LE
CHŒUR
DES
LAVANDIÈRES

Dieu vous bénisse, généreuses demoiselles,
A jamais pour vous notre zèle.

LE
FACTOTUM

Ainsi soit-il ; à votre guise
Rien n’est au reste plus grisant
Que le spectacle d’une esclave agonisant
Sous le talon d’une marquise…

LE
CHŒUR
DES
JEUNES
AMOUREUX

…………
DES
VOLATILES

…………
DES
MÈTRES
CUBES
D’AIR

…………
DES
GOUTTES
D’EAU

…………
DES
CRASSEUX
OPINIÂTRES

De-Ca-ra-bas.
De-Ca-ra-bas.
De-Ca-ra-bas.

Entre une troupe de lévriers de bourreau armés jusqu’aux dents.

Ils sont guidés par les valets de pied des généreuses demoiselles smart.

LE
VIEUX
PROPHÈTE
DE
CORMEILLES aux valets de pied.

Sycophantes à vos moments ?

LE
CHARMANT
DISCIPLE
D’APELLE
Quand les pots de chambre sont vides.



HUON-DE-LA-SAÔNE
Et que les bottes sont cirées.

ROBIN-PÉCHE-EN-EAU-DE-BOUDIN
Et les écuries nettoyées.

LES
LÉVRIERS
DE
BOURREAU

aux jeunes amoureux.

Circulez, circulez, circulez, circulez.

Ils brandissent leurs matraques.
Les jeunes amoureux s’échauffent.

LE
FACTOTUM

On leur lance des épluchures à la tête ?

Les jeunes amoureux opinent du bonnet.
Ils se munissent de cailloux et marchent vers les lévriers de bourreau.

Les nymphes s’interposent et pacifient les jeunes amoureux d’un geste.

Ils font alors des ricochets avec leurs projectiles.

LE
CHŒUR
DES
JEUNES
AMOUREUX

Les nymphes ont raison
Les nymphes ont raison.
On ne s’amuse pas à mettre
Flamberge au vent devant des sbires
Quand on a les grandes eaux de
Versailles
Dans la tête.

Entre le nain
Onguent-Miton-Mitaine.
Il va et vient en chantonnant d’un groupe à l’autre.





Parmi les lavandières, Brassens




Lavenderas de La Varenne, Martin Rico y Ortega
Source

Printemps

Au printemps nous voyons

refleurir aux fenêtres

les jolies lingeries,

et les prés sont parfois

de draps blanc embellis…

La Pâturette bruit.

La lavande endormie

Le narcisse épanoui

la berge du ruisseau

attend la lavandière…

La Pâturette bruit.

Petite laveuse (Muenier, 1910)


Parad’Islande

Auður Ava Ólafsdóttir

Je viens de terminer la lecture d’un livre qui m’a apporté une bonne dose d’évasion… Evasion par la beauté du texte. Evasion par l’originalité de l’histoire et la densité du personnage principal, une femme se réalisant dans la poésie et la nature. Evasion enfin par le pays de son auteur : l’Islande. Et puis, volcans et glace… quelle meilleure symbolique des tensions qui nous animent ?

En route vers le Nord…

Au moment où j’écrivais la légende de l’illustration précédente, je me suis rendu compte du paradoxe : j’avais écrit « vers le Nord », alors que l’héroïne du roman prend son essor en se dirigeant vers le sud, la chaleur, le soleil…
Ce matin, j’ai donc eu envie de vous emmener dans ce pays dont nous connaissons peu, je pense, la production artistique. Je ne suis pas parvenue à trouver des traductions complètes des poèmes de celui que je voulais vous présenter. Je vais continuer à chercher. En attendant, pour vous permettre de vous évader à votre tour, j’ai emprunté à Lali, une Québécoise dont je vous recommande le blog, cette oeuvre sur la mer, extraite d’un recueil de Anna Svanhildur Björnsdóttir, Sur la Côte.

Anna Svanhidur Björnsdottir
Source
Tu arrives sur une côte inconnue
mais pourtant tu reconnais tout
ce que tes yeux voient

et tes oreilles distinguent un murmure bien connu
qui t’a toujours manqué

Tu sens sous tes pieds
la douceur du rêve
et les effluves emplissent tes sens
d’une odeur salée

La mer frappe en ton cœur
par ondes régulières
le battement de cœur de la mer
est ton propre battement

et le parfum sur tes lèvres
t’attire enfin là
où tu devais aller

pour trouver
la mer en toi

la mer en moi