La brume a envahi la campagne en cette aube d’avril, et le murmure de la Pâturette se transforme en plainte, faisant écho à mes tourments. C’est le moment d’évoquer un jeune poète libertaire, Gaston Couté. Pourquoi jeune?, me direz-vous peut-être. Parce qu’il est mort à 31 ans. Eh oui, il n’a même pas atteint l’âge d’un certain Alexandre ni d’un certain Jésus… Un écrivain qui n’a pas renié ses origines, car il a parfois écrit en beauceron, ni sa famille (son père était meunier), comme en atteste la pièce choisie aujourd’hui, dans la mini-série que je consacre cette semaine au linge, à son traitement et à celles (pas trouvé de « ceux »…) qui le traitaient jadis, voire naguère…

Je suis parti ce matin même,
Encor saoul de la nuit, mais pris
Comme d’écœurement suprême,
Crachant mes adieux à Paris.
…Et me voilà, ma bonne femme,
Oui, foutu comme quatre sous.
…Mon linge est sale, aussi mon âme…
Me voilà chez nous !
Refrain
Ma pauvre mère est en lessive.
Maman, Maman, Maman, ton mauvais gâs arrive
Au bon moment !…
Voici ce linge où goutta maintes
Et maintes fois un vin amer,
Où des garces aux lèvres peintes
Ont torché leurs bouches d’enfer…
Et voici mon âme, plus grise
Des mêmes souillures — hélas !
Que le plastron de ma chemise
Gris, rose et lilas…
Au fond du cuvier, où l’on sème,
Parmi l’eau, la cendre du four,
Que tout mon linge de bohème
Repose durant tout un jour…
Et qu’enfin mon âme, pareille
À ce déballage attristant,
Parmi ton âme — ô bonne vieille ! —
Repose un instant…
Tout comme le linge confie
Sa honte à la douceur de l’eau,
Quand je t’aurai conté ma vie
Malheureuse d’affreux salaud,
Ainsi qu’on rince à la fontaine
Le linge au sortir du cuvier,
Mère, arrose mon âme en peine
D’un peu de pitié !
Et, lorsque tu viendras étendre
Le linge d’iris parfumé,
Tout blanc parmi la blancheur tendre
De la haie où fleurit le Mai,
Je veux voir mon âme, encor pure
En dépit de son long sommeil,
Dans la douleur et dans l’ordure,
Revivre au Soleil !…
Gaston Couté, La Chanson d’un gâs qu’a mal tourné, 1928

Le recueil contenant ce poème a eu un succès certain, car il a donné lieu à un nombre d’éditions impressionnant, jusqu’à une époque récente. Il faut dire que son auteur est fascinant, et d’une « épaisseur » et « profondeur » frappantes. Pour découvrir son oeuvre, un site qui lui est consacré. On y trouve aussi un article intéressant sur la langue employée, et une discographie (non exhaustive, est-il précisé). Car ses poèmes ont été interprétés par de nombreux/ses artistes, depuis 1930. Pour ne prendre que celui qui fait l’objet de cet article, on en trouve des versions diverses sur le net. Je ne suis pas parvenue à trouver celle de Brassens, en 1953. Il se trouvait classé parmi « Les poètes maudits », titre de l’album.

Echec aussi pour un certain « Francis Cover », dans l’album Panaches de 1963, dix ans plus tard. Par contre, vous allez pouvoir l’écouter, interprété, la même année, par la belle voix grave de Monique Morelli (1923-1993).
Une interprétation beaucoup plus moderne, par le groupe Le Ptit Crème (le titre figure sur un album de 1976), sera l’occasion pour vous de découvrir une iconographie intéressante sur Gaston Couté. Totalement différente est celle, à peine plus ancienne, de Gaston Pierron. Pour ma part, j’aime aussi beaucoup celle de Loïc Lantoine avec sa belle voix grave un peu éraillée… Pas trouvé celle de Rémo Gary en 2000, mais celles de Gabriel Yacoub, dont YouTube offre diverses versions en live, selon les lieux et les époques. Je terminerai cette énumération qui peut vous paraître lassante par une voix de femme, de nombreuses années après Monique Morelli, dans le disque de La Bergère (2002). Cependant, je ne voudrais pas laisser de côté ceux qui ont joué autant, sinon plus, que chanté les poèmes de Couté. Bernard Meulien a interprété le poème, mais là aussi j’ai fait chou blanc sur le net et ne puis vous proposer de l’entendre que dans une autre oeuvre, Sacré petit vin nouviau. La liste des interprètes est remarquablement longue… Et si vous voulez en savoir davantage, n’hésitez pas à aller voir le site que Bruno Daraquy a monté autour de » Gaston Couté, l’insurrection poétique « .
Mais revenons à la lessive, de l’eau à l’air (en passant par la cendre… belle symbolique de la vie humaine!)… Plus je recherche sur le net, plus je suis étonnée du nombre incroyable d’oeuvres d’art qui ont eu pour sujet la lessive, dans toutes ses phases, depuis le transport du linge sale jusqu’au moment du repassage final (que je ne fais pas pas entrer dans cette catégorie). Et ce, dans des environnements très divers. Les cartes postales sur ce thème ne manquent pas non plus. Et que dire des affiches! Puisque le poète parle du parfum de l’iris, je vais terminer par une touche d’humour… noir pour rire jaune, avec celle-ci, qu’a peut-être utilisée sa mère, puisqu’elle date de la fin du 19ème siècle (1892).

Le Lavoir de Pierre Dupont (1821-1870 : Poète et chansonnier lyonnais, il a écrit des pastorales, des chants politiques. Il fut déporté suite à la parution en 1849 de son livre « Le chant des paysans », hostile à Napoléon III) :
1
Une rigole en vieux chêne
Au lavoir à même l’eau
De la colline prochaine
Où se tient caché l’écho,
L’écho qui jase et babille
Et redit tous nos lazzis ;
Car nous lavons en famille
Tout le linge du pays.
au Refrain
2
La margelle est une pierre
Aussi lisse qu’un miroir ;
Un vieux toit fourni le lierre
Tient à l’abri de lavoir ;
De l’iris les feuilles vives
Y dardent leurs dards pointus ;
Pour embaumer nos lessives,
Sa racine a des vertus.
au Refrain
3
La vieille branlant mâchoire,
Qui se souvient de cent ans,
Conte aux jeunes quelque histoire
Aussi vieille que le temps :
C’est Satan qui se démène
Dans le corps d’un vieux crapaud,
Ou bien c’est quelqu’âme en peine
Qui, la nuit, vient troubler l’eau.
au Refrain
4
Tout en jasant, la sorcière
Tord son linge à tour de bras ;
Auprès fume une chaudière,
C’est comme aux anciens sabbats.
Mais dans un coin la fillette
Qui veut plaire à son galant,
Mire dans l’eau sa cornette,
Sa ceinture et son bras blanc.
au Refrain
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Merci de cette belle découverte d’un poète sur lequel nous reviendrons sans doute… et, par la même occasion, d’un site sur les lavoirs de Sarthe qui propose plusieurs textes et des oeuvres d’art sur ce thème : https://lavoirs-en-sarthe.fr/autour-du-lavoir/poemes-et-peintures/
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Et le refrain! : « refrain
Tous les jours, moins le dimanche,
on entend on entend le gai battoir
battre la lessive blanche
dans l’eau verte du lavoir «
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