Dialogue aux Enfers. Episode 1

Que penseraient Machiavel et Montesquieu de notre univers socio-politique ? Telle est la question à laquelle tente de répondre la controverse imaginée par Maurice Joly au XIXème siècle et actualisée par Marcel Blüwal avant son décès en 2021, intitulée « Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu » ou « La politique de Machiavel au XIXème siècle, par un contemporain ».

Les Enfers, Maurice Joly va les connaître, car il sera vite reconnu comme l’auteur de ce pamphlet contre l’empereur Napoléon III et va se retrouver rapidement à la prison Sainte Pélagie, pour 15 mois, en 1866 et 1867…

Vous pourrez entendre un entretien avec Marcel Blüwal en 2018, trois ans avant son décès, ici, au moment où il a adapté le texte initial pour le théâtre, en le « modernisant » quelque peu.

« Ma première impression après lecture du texte que Philippe Tesson m’avait proposé pour que j’en fasse l’adaptation et la mise en scène a été double : stupéfaction devant la prescience politique incroyable de Maurice Joly qui écrit ce pamphlet contre Napoléon III en 1864, et ensuite difficulté du travail nécessaire pour en faire un objet théâtral visible par un public d’aujourd’hui ». Ainsi s’exprime-t-il dans la préface de l’opuscule dont j’ai photographié la couverture (ci-dessus). Un travail infernal que ce dialogue avec un auteur du siècle précédent, qui n’avait nullement cherché à écrire une oeuvre « littéraire », encore moins destinée à la représentation théâtrale ?

Pourquoi aux Enfers ? Machiavel, à la rigueur… Mais Montesquieu ? Qu’a-t-il fait de mal pour y être orienté ? Avoir publié en Suisse un ouvrage comme l’Esprit des Lois n’est pas un crime… mieux valait en 1848 éviter la censure… voire la prison… ou pire… Une petite piqûre de rappel ? Un peu de mauvaise vulgarisation ? Montesquieu aime le nombre 3. Il l’utilise pour différencier les catégories de lois :

  • celles qui gouvernent les relations entre les peuples : le droit des gens
  • celles qui régissent les rapports des gouvernants aux gouvernés : le droit politique
  • celles qui régissent les rapports des citoyens entre eux : le droit civil

Elles doivent, pour être efficaces, être adaptées à 3 éléments de l’environnement :

  • au régime politique voulu (démocratie, monarchie, despotisme, etc…)
  • au physique du pays (climat, qualité, grandeur du terrain…)
  • aux mœurs des peuples (religion, commerce, etc.)

D’où le titre de son oeuvre : « J’examinerai tous ces rapports ; ils forment tous ensemble ce que l’on appelle l’esprit des lois« . Tout ce qui vient d’être dit, plus la différence entre « état de nature » et « état social », dont je n’ai pas parlé, se trouve dans le Livre I.

Poursuivons par le Livre II, où il identifie trois types de gouvernements :

  • républicain « celui où le peuple (ou une partie) a la souveraine puissance« 
  • monarchiste « celui où un seul gouverne, mais par des lois fixes »
  • despotique « celui où un seul, sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et ses caprices« 

Il décrit dans le Livre III ce qui se passe dans une république pervertie : « On était libre avec les lois, on veut être libre contre elles. Chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître ; ce qui était maxime, on l’appelle rigueur ; ce qui était règle, on l’appelle gêne ; ce qui était attention, on l’appelle crainte. La république est une dépouille. »

NDLR. Toute référence à une actualité quelconque serait bien évidemment pure coïncidence…

Et n’oublions pas la séparation des pouvoirs en 3 branches.

« Tout serait perdu si le même homme, ou le même corps des principes, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers » (Livre VI)

Cette séparation des pouvoirs, qui est toujours censée être d’actualité aujourd’hui, est selon lui la condition essentielle pour la liberté : « Lorsque dans la même personne la puissance législatrice est réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté ; parce qu’on peut craindre que le même monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyranniques pour les exécuter tyranniquement. » (Livre VI)

Je ne vais pas continuer plus avant… Vous avez compris… L’Esprit de Montesquieu n’est pas si obsolète qu’on pourrait le penser.

A ce stade, je n’ai donc toujours pas compris pourquoi il est aux Enfers. Mais unité de lieu exige, n’est-ce pas : si l’on veut faire rencontrer deux esprits, autant qu’ils se trouvent dans le même lieu… Ah non ! J’oubliais! Les Pensées… Vous vous souvenez, cet ouvrage où il analyse les religions, explique les miracles et considère la Bible comme un livre écrit de main(s) humaine(s)… bref, de quoi aller se faire rôtir…

Rendez-vous demain pour un nouvel épisode, si vous le voulez

Mardi Gras, t’en va pas…

Travaillant toute la journée hier, j’avais oublié que c’était jour de fête… Et, à Paris, on ne connaît pas le Carnaval.

Pas comme dans ma région de naissance ou ses environs. Les Gilles de Binche ont dansé sans moi (non, même pas… le Carnaval a été une nouvelle fois annulé…).

Pas comme dans ma région d’adoption. Les carnavals des quartiers de Nice (je ne parle pas de la prétendue « fête » commerciale!) ne m’auront pas vue comme spectatrice. Bref, hier, c’était Mardi Gras. Personne à qui faire les crêpes, comme le veut la chanson. Je ne les ai pas fait sauter, une pièce dans l’autre main (ah non, pardon, ça, c’est à la Chandeleur!)…

Alors je me suis consolée en allant me régaler chez un expert de la krampouz, non loin de mon home parisien, à la Contrescarpe.

Source de la photo : page Facebook de Les Crêpes de Louis-Marie

Au numéro 1 de la rue de l’Arbalète, on est accueilli-e par Louis-Marie, grand jeune homme très souriant, ravi de servir à ses client-e-s, dont une bonne part de « fidèles » des crêpes originales, toujours différentes. Ce n’est plus lui à la billig, car il a recruté dernièrement un cuisinier. Mais c’est toujours lui aux manettes de la cuisine!


N’y allez pas si vous voulez « faire » votre composition, ou retrouver les garnitures habituelles sur les galettes. Seule quelques crêpes satisfont à l’ordinaire, et, même dans ce cas, elles ne sont pas ordinaires. La crêpe « caramel beurre salé » – expression qui fait tordre de rire les Bretonnes, car tous les beurres étaient salés autrefois dans leur pays, c’est donc pour elles un pléonasme – était un vrai délice!

Par contre, si vous voulez tester les autres galettes et crêpes, allez-y sans modération… et que dire des boissons? On y trouve des cocktails au cidre, du poiré au gingembre, et une carte de cidres à faire pâlir d’envie toute la profession. J’ai goûté un cru bio extrêmement sec, d’une rare originalité. Mais suis revenue à un plus fruité, finalement. Eh oui, on peut « goûter » les cidres…

On peut aussi lire, car un petit coin bibliothèque borde l’entrée. Je ne vous ferai pas d’analyse de son contenu, pas eu le temps de regarder…

L’ambiance est détendue, chaleureuse, pas trop bruyante. Et les murs gardent trace de la satisfaction des personnes qui s’y sont régalées.

Archipop

Non, ne craignez rien, je suis et reste profondément laïque, et ne ferai donc pas de prosélytisme religieux ! Donc je ne parlerai pas ici de la hiérarchie orthodoxe : il faut décomposer, certes, en « archi » et « pop », mais pour « archives » et « populaires ».

Ancien logo : depuis, ce n’est plus « Picardie », mais « Hauts-de-France »!

« Archipop est une association régionale qui a pour mission de collecter, sauvegarder, conserver et valoriser les archives cinématographiques et audiovisuelles sur les Hauts de France.« 

J’ai découvert en ce dimanche à l’aube un site qui collecte des archives, et en particulier des archives familiales.

« Archipop rassemble aujourd’hui plus de 1 403 heures de films issues de plus de 609 collections soit plus de 7 679 bobines sauvegardées.

Archipop fonctionne principalement grâce à :

  • des dépôts spontanés
  • des projets mis en place sur un territoire donné et co-financés par les collectivités et les institutions
  • des collectes thématiques ciblées et à notre initiative. »

On y trouve donc un peu de tout. C’est parfois drôle, parfois ennuyeux, parfois émouvant… Mais ça « parle ». Les films notamment parlent de la vie d’autrefois, souvent en occultant les aspects laborieux et difficiles. Mais ils permettent d’imaginer les moments forts vécus par nos aïeux.

J’ai trouvé ce matin, par exemple, un film sur une fête que je connais et que j’ai moi-même filmée l’an dernier. La fête de Jeanne d’Arc au Crotoy. Il y avait dix fois plus de participant-e-s que maintenant! Autant dans le défilé lui-même que dans la foule.

Statue de Jeanne d’Arc au Crotoy

On y constate par contre le peu de différences entre la vie des enfants en 1935 et celle d’aujourd’hui, si l’on excepte les tenues, comme dans ce film familial tourné à Mers-les-Bains, une station qui m’est chère.

C’est aussi l’occasion de découvrir ce qui étonnait, surprenait, dans l’actualité, comme dans ce film de 1937 sur les conséquences des perturbations météorologiques à Montreuil sur Mer.

On y trouve des petits bijoux, comme ce film étonnant et très émouvant autour de la seconde guerre mondiale et de l’évacuation, qui en dit plus que tous les livres d’histoire…

Je ne sais pas s’il s’agit de la même famille, mais en recherchant des informations sur son auteur, Paul Bertrand, je suis arrivée à ce site qui ouvre sur les archives et la généalogie d’une famille…

Une belle découverte, donc, qu’Archipop, et une excellente idée, que de préserver toutes ces « petites » archives qui valent bien les grandes! Et, pour occuper les enfants, des jeux… Si vous connaissez un équivalent pour une autre région, n’hésitez pas, parlez-en!

La Cité du Couvent

Ce soir-là, j’ai rendez-vous à la « Cité du Couvent ». « Cité du Couvent »? Voilà qui me surprend. Un lieu dont je n’ai jamais entendu parler. J’ai eu bien du mal à trouver des informations… un vrai jeu de piste. D’abord trouvé « Dames de Saint Benoît ». Donc cherché « Bénédictines ». Il y a eu plusieurs couvents de Bénédictines à Paris jadis. Mais l’usage de « Dames » me faisait penser davantage à la Charité, à un Hospice. Je finis par trouver un Couvent des Bénédictines du Bon Secours… ça correspond. Mais pas à l’adresse attendue. Enfin, pas loin… je vérifie. Eh oui, c’est bien cela ! Donc recherche plus ciblée…

Je découvre un « prieuré », et non un « couvent ». Nouvelle recherche. Quelle différence ?

« Au sens strict, un couvent est un établissement où vit une communauté religieuse, mais qui n’est ni une abbaye ni un monastère. Les couvents ne sont pas des abbayes parce qu’ils ne sont pas gouvernés par des abbés. Ce ne sont pas non plus des monastères, car non composés demoines ou de moniales. Qui habite alors dans les couvents ?

Vous ne rencontrerez pas de moines ou de nonnes dans les couvents, mais des frères ou des sœurs (au sens religieux bien sûr). À la manière des chanoines, ils restent au contact de la population. Ils enseignent, ils soignent, ils confessent, ils prêchent. Cela dépend de la vocation de leur ordre. »

Il me restait à comprendre ce qu’est un « prieur ».

« [Dans l’ordre de St Benoît] Supérieur(e) d’un couvent d’hommes ou de femmes détaché(e) d’une abbaye; moine ou moniale venant immédiatement après l’abbé ou l’abbesse. » (CNTRL)

Résumons-nous. Une communauté. Œuvrant, ouverte sur la Cité, organisée. Et une hiérarchie : l’abbé, puis le/la grand-e prieur-e, puis le/la prieur-e claustral-e, puis le/la sous-prieur-e.

La fondation du Prieuré

Situons-nous en 1648. Année bien mouvementée ! Louis XIV règne déjà, mais il n’a que 10 ans et c’est Anne d’Autriche, sa mère, qui gouverne, avec Mazarin. Tous deux s’opposent au Parlement, qui crée le Lit de Justice. Condé, Turenne et tant d’autres continuent à guerroyer. La Sorbonne condamne la pratique initiatique du Compagnonnage. En été, la situation s’envenime. Le peuple s’agite, et, le 27 août a lieu la Journée des barricades. A ce moment commence la Fronde parlementaire. En septembre, la famille royale quitte Paris, soi-disant pour laisser faire le grand nettoyage du Palais Royal. Elle n’y revient que le 31 octobre, une semaine après la capitulation de Mazarin devant la Fronde. Cette année voit la montée en puissance de Bossuet, qui lance ses sermons, de Colbert, qui devient conseiller du roi en décembre, et de La Rochefoucauld, qui rejoint les frondeurs.

Beaucoup de difficultés pour relier l’histoire à ce qui en est dit sur le net. Et pour cause : partout, le nom de « Viguier », qualifié de « conseiller du roi ». Or il s’agissait de « Vignier ». Jacques de Vignier, pour être plus précise. Baron de Ricey et conseiller des Finances du roi. Et Chevalier de l’Ordre de Saint-Esprit, selon la liste publiée en 1710 dans « Recherches historiques de l’Ordre de Saint-Esprit », tome 2. Il avait épousé Claude de Bouchavanne. L’année qui nous intéresse, celle-ci a 48 ans, et il lui restera encore de nombreuses années à vivre, car son testament (conservé à la BNF) date de 1671, année de sa mort. Elle est alors veuve, Depuis peu, car j’ai trouvé dans les archives notariales une quittance datant de 1645 où il est encore présent. Elle a acheté une propriété dans ce qui est maintenant la rue de Charonne, et va fonder avec sa sœur le Couvent Notre Dame de Bon Secours (source).. Madeleine-Emmanuelle de Bouchavanne était alors au Monastère de Soissons. Elle revint à Paris, avec deux de ses consoeurs, et devint prieure de Notre-Dame de Bon-Secours (source).

Embellissements et agrandissements du Prieuré

Le bâtiment a subi des transformations au fil du temps. Jusqu’à présent, on ne trouve que des femmes dans son histoire, si l’on excepte le fantôme de Jacques de Vignier. Avec les travaux, on les voit arriver. Et pas n’importe lesquels…

Victor Louis

Victor Louis… L’architecte du Grand Théâtre de Bordeaux, l’inventeur de ce que l’on a nommé le « Clou de Louis », et le concepteur de la galerie du Palais-Royal (entre autres édifices).

« Sa (= celle du Théâtre de Bordeaux, NDLR) façade principale est marquée par un imposant portique composé de 12 colonnes corinthiennes avec un entablement surmonté d’une balustrade en pierre décorée par douze statues. Ces dernières, œuvres de Pierre-François Berruer et de son assistant Van den Drix, représentent trois déesses et les neuf muses. Ce portique, dont la galerie est couverte par une voûte plate à caissons en pierre, pose tout de même des questions structurelles, car une telle masse ne pouvait tenir sans la construction de contreforts aux angles pour contenir les poussées vers l’extérieur. La solution trouvée par Victor Louis, fut l’emploi d’une armature en fer (sorte de tirants métalliques) dans les deux caissons d’angle, non visible et reliant les colonnes et l’architrave au mur de la façade. Ce principe qui est le même que celui du béton armé, a été surnommé le « clou de Louis ». Il faut dire que cet architecte était un adepte des innovations et de l’usage du fer en architecture, notamment pour la charpente et les structures intérieures du théâtre du Palais-Royal à Paris, qu’il construira quelques années plus tard. » (source).

Or les travaux entrepris au Couvent le furent en 1770 et 1780… ils sont donc contemporains de la construction du Théâtre de Bordeaux (inauguré le 7 avril 1780).

« Il sera initié à la franc-maçonnerie de Bordeaux et sera un membre éminent de la loge maçonnique la Française Élue à l’Orient d’Aquitaine. Il répond par la suite à de nombreuses commandes de châteaux dans le Bordelais. Philippe d’Orléans,Grand Maître de la franc-maçonnerie, rencontré à Bordeaux en 1776 alors que ce dernier vient poser la première pierre du Grand Théâtre, lui demande de réaliser les premiers aménagements de la galerie du Palais Royal.
Entre 1764 et 1772 et même 1779, Victor Louis est en contact avec la commande polonaise (le roi Stanislas Auguste Poniatovski) et certaines de ses oeuvres sont réalisées à
Varsovie. »

Une filature de coton

Bien sûr, le Couvent ne fut pas épargné par la Révolution, et il ferme en 1790. La propriété a une superficie de plus de 13 hectares… Voilà qui ferait rêver nos promoteurs actuels ! Devenue bien national, elle est divisée en deux lots.

La destinée des bâtiments est intéressante.

En 1802, ils deviennent… une filature de coton. Deuxième « homme » de l’histoire. En réalité, ils sont deux : Richard et Lenoir. Mais accompagnés d’une armée de femmes…

François Richard, devenu, après la mort prématuré de son associé,
François Richard-Lenoir

François Richard, né en 1765, fils de fermiers pauvres du Calvados, avait gagné Paris pour y apprendre le commerce. Il commence à réussir lorsqu’il est emprisonné. Un incendie le rend à la liberté. Sans argent, il constitue progressivement une fortune, entre autres par le commerce de basins anglais. En 1797, c’est la rencontre décisive dans sa vie, celle d’un jeune négociant d’Alençon, Joseph Lenoir-Dufresne. Ils vont s’associer.

« Une des branches les plus lucratives de leur négoce consistant en basins anglais, qui fait alors fureur, Richard recherche avec ardeur le secret de la fabrication de ces tissus. Le hasard le lui ayant révélé, il se procure aussitôt cent livres de coton ; un prisonnier anglais du nom de Browne lui monte quelques métiers dans une guinguette de la rue de Bellefonds. Les premières pièces fabriquées sont des basins anglais ; Lenoir trouve ensuite le moyen d’en obtenir le gauffrage.

Richard loue au gouvernement l’hôtel Thorigny, dans le Marais. Mais la demande se fait de plus en plus grande : il lui faut donc chercher un emplacement plus vaste. Richard demande alors l’autorisation d’occuper le couvent de Bon-Secours, rue de Charonne. L’autorisation se faisant attendre, il vient un matin à la tête de ses ouvrières s’emparer du couvent abandonné, où il installe, avec son associé, la mule-jenny, métier à filer d’invention anglaise ». (source)

On imagine cette troupe d’ouvrières venant squatter avec leur patron l’ancien couvent ! C’est ainsi qu’il devint l’une des 6 filatures de coton possédées par les deux compères, dont l’un disparut prématurément. Et Richard prit son nom, devenant « Richard-Lenoir ».

« François Richard, à la mort, prématurée, de son associé Joseph Lenoir-Dufresne, décida d’en perpétuer le souvenir en accolant son nom au sien pour s’appeler désormais François Richard-Lenoir. Il mourut ruiné par la Restauration qui avait supprimé les droits de douane sur les produits anglais. C’est peut-être pourquoi, à l’inauguration d’un boulevard, en décembre 1862, alors qu’on lui proposait pourtant de rendre hommage à sa mère, la reine Hortense, Napoléon III avait insisté pour que lui fût attribué le nom « d’un ancien ouvrier » qu’avait apprécié son oncle. » (source)

Impossible de trouver des traces de cette filature, alors que les plans d’autres sont visibles sur le net. Dommage !

L’Ecole des Arts Industriels et du Commerce

Après la ruine du manufacturier, la filature devint une Ecole. Voici ce qu’on peut lire à ce sujet, dans le Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments, paru en 1844.

« Dans les bâtiments jadis occupés par la belle filature dont nous venons de parler, existe depuis quelques années une institution dont la nature et l’importance ne sont pas sans quelque analogie avec ce qui précédait : nous voulons parler de l’École des arts industriels et du commerce, fondée en 1832 par M. Pinel-Grandchamp et dirigée par lui avec un zèle et une habileté qui ont imprimé à cette création un caractère remarquable d’utilité publique. Grâce à l’enseignement de toutes les sciences qui se rattachent à la haute industrie, comme aussi par la force des études, par la distinction des professeurs et la composition du conseil de perfectionnement où figurent les sommités de la science, cette institution a pris rang parmi les établissements qui répondent le mieux aux besoins de l’époque actuelle. — La galerie magnifique où fut donnée la fête impériale a été conservée presque dans son état primitif ; elle forme aujourd’hui une espèce d’académie de dessin. Ce respect, cette religion des souvenirs, honorent le fondateur de cet établissement. Il a senti qu’il existait entre la pratique des arts industriels et leur enseignement des rapports si intimes que la gloire de la première se reflète sur l’autre ; et puis c’est une heureuse manière de stimuler le zèle des élèves que d’honorer la mémoire des hommes qui ont, comme Richard-Lenoir, si noblement concouru aux progrès de notre industrie nationale. » (source)

Mésaventures, destructions et sauvegarde

Et l’histoire continue. Hospice, puis propriété de Madame Ledru-Rollin – née Harriet Sharpe – l’ensemble est vendu à la ville de Paris, qui loue à une église protestante. L’aventure devient mésaventures, avec la démolition de la chapelle en 1937 et du porche de Victor Louis en 1971. Bref, il ne reste presque plus rien d’origine, ou même d’historique. Mais on peut espérer que le peu qui perdure sera sauvegardé grâce à son inscription aux Monuments Historiques.

« Les façades et toitures sur rues et sur cour du bâtiment de l’aile ouest, 101 rue de Charonne, et celles du bâtiment C, 99 rue de Charonne, en bordure de l’impasse du Bon-Secours ; les deux parquets en marqueterie au premier étage du bâtiment C : inscription par arrêté du 17 septembre 1973 »

Des lieux chargés d’histoire mais bien vivants

La Grande Loge Féminine de France est abritée dans ces bâtiments chargés d’histoire. Lors de la Journée du Patrimoine 2021, une partie en a été ouverte au public, qui a pu découvrir les locaux de la GLFF. Ils l’avaient déjà été en 2017, car une blogueuse a publié à leur sujet…

Les lieux abritent aussi d’autres associations, comme celle qui est destinée à « promouvoir le travail artistique du peintre et musicien Jean-Rémy Papleux« .

Mais il y a aussi des habitant-e-s qui ont la chance de vivre dans ce havre de paix…

Tondo… Kezako?

Encore un mo.. pardon, un mot, que j’ai découvert récemment et que, depuis, je rencontre sans cesse au détour des chemins, pourtant variés, que j’emprunte.

Je suppose que vous êtes moins ignare(s) que moi?

Sinon, peut-être une définition? Ou une illustration?

Voici donc un tondo…

Celui-là, je l’ai photographié à Art Capital. Et me suis d’ailleurs demandé s’il s’agissait réellement d’un tondo. Pourquoi? Si je vous le dis, je vous donne un indice… Parce que sa forme n’est pas parfaite. Puce à l’oreille?

En voici un autre, plus « classique ».

Tondo Doni, Michel-Ange

Vous y êtes? Alors je puis vous dire que c’est une aphérèse du mot italien « rotondo ». Et nous voici de nouveau parti-e-s pour une chaîne de recherches lexicales… Rions donc un peu… « Aphérèse » ? « retranchement (action ou résultat) d’un ou plusieurs phonèmes au commencement d’un mot »… « Phonème » ? « Le plus petit segment phonique (dépourvu de sens, car s’il en avait un ce serait un sème, Note de la rédactrice morte de rire) permettant seul ou en combinaison avec d’autres phonèmes de constituer des signifiants ou de les distinguer entre eux«  (D. D. L. 1976)… « Phonique » ? « relatif au son, à la voix » ex « Des écritures dont les signifiants graphiques représentent des signifiants oraux, articulés parallèlement en unités graphiques et phoniques qui se correspondent entre elles (Langage, 1968, p.523). » (CNTRL)… « Signifiant »? « Partie formelle, matérielle et sensible du signe. » Ex: « Le lien qui unit signifiant et signifié est nécessaire: dans la conscience du sujet parlant français, le signifiant bœuf (c’est-à-dire l’image acoustique du groupe de sons böf) évoque nécessairement le concept de bœuf et le concept déclenche nécessairement l’image acoustique böf. « Le signifiant est la traduction phonique du concept; le signifié est la contrepartie mentale du signifiant » (E. Benveniste ds Perrot, Ling., 1953, p. 112). » (CNTRL). Ne vous énervez pas, je ne vais pas continuer ainsi, car, comme vous l’avez très justement remarqué, ce n’est nullement le sujet de cet article.

Faisons donc simple : à « rotondo », on a retiré « ro », tout en gardant le sens du mot, « mot italien signifiant « forme ronde » et désignant un tableau de forme circulaire très en vogue au xve siècle en Italie. » (Encyclopedia Universalis).

A l’époque de la Renaissance, « Le tondo est généralement constitué par un panneau de bois entouré d’un cadre d’assez large dimension qui évoque les guirlandes « à l’antique » entourant la même forme circulaire en sculpture : peinture de la Vierge du Magnificat de Botticelli (1485 env., Offices, Florence) et sculpture de la Vierge à l’Enfant d’Antonio Rossellino pour la tombe du cardinal de Portugal à San Miniato al Monte, à Florence (1460-1466 env.). » (Encyclopedia Universalis)

Madone du Magnificat de Botticelli

Un tondo peut être un tableau, mais aussi une sculpture, comme c’est le cas pour ce tondo de Michel-Ange.

Tondo pitti, Michelangelo

Pourquoi cette forme ronde? A l’époque, elle est essentiellement choisie pour sa symbolique : la perfection. Sans début ni fin, le cercle évoque l’infini, l’éternité, la complétude. Il existe dans la nature, où sphères et globes nous abritent et nous éclairent. Contrairement au carré, invention de l’Homme. On l’associe donc au divin et à l’Harmonie. Il est aussi souvent relié au féminin.

C’est pourquoi le tondo a été si fréquemment exploité pour des sujets religieux, en particulier lorsque le personnage principal est une femme… ou la Vierge, comme c’est le cas ci-dessus.

Mais des artistes plus récents l’ont exploité avec d’autres visées. En particulier, rompre avec les formats plus classiques, rectangulaires, carrés, voire ovales.

Vous reconnaissez, je suppose? Eh oui, Les Nymphéas de Claude Monnet, version tondo, en 1908, exposé au Musée de Vernon.

Un peintre s’est beaucoup intéressé au tondo : Alechinsky.

« C’est le rond et rien que le rond que Pierre Alechinsky a choisi pour nouvel Eden, berceau moderne de ses dernières peintures à l’acrylique et à l’encre. Mais à l’inverse des célébrissimes tondi de Fra Angelico (L’Adoration des Mages), ou de Botticelli (La Madone du Magnificat), confinées dans leurs cercles, tels des reflets d’images pieuses dans des boules de Noël, les tableaux d’Alechinsky respirent, gagnent en liberté, profitent à la ligne qui ne connaît plus de limite, exultent. Le rêve s’organise en spirales imparfaites à partir d’un centre qui n’est pas forcément au milieu. Le visiteur entre dans un jeu subtil de perspectives où le regard prend de la vitesse, tandis qu’à la périphérie s’organise un langage de signes, univers abstrait ou figuratif en mouvement permanent. » (source)

Alechinsky a même fait un jeu de mots, en nommant cette toile « Dernier tondo à Paris »…

Une artiste allemande, Katarina Grosse, a joué sur le contraste cercle / lignes, comme en une recherche de l’impossible quadrature… Sa toile a été achetée par le Centre Pompidou.

Pour finir, je reviens à Art Capital, avec ces deux oeuvres exposées en « installation ». En était-ce une? Je l’ignore…

Du dessin à la pochette…

Voici deux jours, j’évoquais l’injustice vécue par un ami peintre, qui s’était vu accepter une toile au Salon de Versailles, puis refuser celle-ci, au tout dernier moment, sous prétexte qu’elle était « trop grande », alors que d’autres avaient des dimensions bien plus importantes… Comme je lui demandais l’autorisation de publier cette anecdote sur ce blog (ce que je fais toujours avec mes sources), il a complété l’histoire. Je vous la livre donc aujourd’hui.

Un galeriste installé près de Bastille avait organisé une exposition Brassens et réuni les oeuvres de 30 peintres pour ce faire, parmi lesquels l’ami dont il est question. Un jour, le galeriste l’appelle, lui demandant de venir car une personne souhaitait acheter le tableau représentant Brassens et « Le Chat« . Il refuse, car ne veut pas se démunir du tableau. Mais se rend à la galerie. Où l’attend l’acheteur potentiel et une dame. Le premier s’appelle Thomas Sertillanges. La seconde, Kathia David.

J’ignore si ces noms vous disent quelque chose, car les gloires radiophoniques sont souvent éphémères et s’envolent avec les générations.

Pour ce qui concerne le premier, je vous livre une biographie publiée sur Babelio.

« Thomas Sertillanges est passé par le théâtre, la radio officielle à France-Inter, la radio libre avec la création de « Génération 2000″, la première radio pirate commerciale en 1978, le monde de l’entreprise où il a fondé et dirigé une société de conseil en communication événementielle.

Il a ensuite été consultant pour de grands groupes tout en s’adonnant à deux passions, Tintin et Edmond Rostand.

Administrateur des Amis de Hergé pendant quelques années, il a écrit « La Vie quotidienne à Moulinsart », de nombreux articles et donné fréquemment des conférences. Il est à l’origine, avec le député Dominique Bussereau du débat à l’Assemblée nationale, « Tintin est-il de droite ou de gauche ».

À propos d’Edmond Rostand, il réunit la collection la plus complète sur Cyrano de Bergerac, organise des expositions, participe à des conférences, crée le site cyranodebergerac.fr. En 2018, il crée le Festival Edmond Rostand et publie en 2020 la première biographie illustrée du poète.« 

Un sacré personnage ! Que vous pourrez découvrir sur son site

Quant à Kathia David, elle est surtout connue pour avoir longtemps animé « L’Oreille en coin« .

 » L’émission mythique et multifacettes, occupe les auditeurs tous les week-ends de 1968 à 1990. Elle s’étale sur trois demies-journées. Le dimanche matin était consacré aux chansonniers et les samedis et dimanches après-midi étaient plutôt expérimental avec, entre autres, de longs reportages, des canulars élaborés, des jeux d’identité, récits d’aventuriers.« 

Kathia David a fait du théâtre et du journalisme, avant de devenir consultante et formatrice. Mais à l’époque, elle est essentiellement sur France Inter dans une émission à laquelle Thomas Sertillanges n’est pas étranger.

La voici sur une photo empruntée au site de Thomas Sertillanges.

Bref, voici notre peintre face à ces deux personnes, dont l’une veut absolument le dessin original. Il refuse, ne voulant pas s’en défaire, et, ce faisant, suscite la colère du galeriste qui l’accuse de ne pas l’aider à gagner sa vie… Lequel l’emportera quelques temps plus tard, et le dessin sera vendu à Sertillanges. Entretemps, des lithos et des gravures avaient été produits à partir de ce dessin.

Pour la petite histoire, le même galeriste fera plus tard une exposition consacrée à Brel. Le même peintre y exposera un tableau. Le même collectionneur en achètera le dessin original…

Bref, le dessin se trouve maintenant chez Sertillanges. Celui-ci reçoit un jour un certain Monsieur Bourgeois, qui vient de faire graver un disque « Une petite fille chante Brassens » (dont je vous ai déjà parlé).

Chez son hôte, il voit le dessin… et aussitôt le veut pour la pochette du disque. Sertillanges organise une rencontre entre Monsieur Bourgeois et le peintre… et l’affaire est conclue. Pour la petite histoire, le disque a eu une certaine renommée, car il a remporté le Prix Charles Cros en 1985….

Et voilà comment un dessin se retrouve en pochette de disque…

Un corbeau sur scène

Source: site de la Compagnie Baro d’Evel

Un corbeau sur scène, voilà qui n’est guère courant, si l’on excepte les représentations de fin d’année dans les écoles maternelles, où les enfants représentent parfois les Fables de La Fontaine… Or c’est ce qu’il m’a été donné de voir, hier soir, lors d’un spectacle aux Bouffes du Nord.

Un ami m’avait recommandé d’aller voir ce qu’il considérait comme le plus original et « décoiffant » de tous ceux auxquels il avait eu l’occasion d’assister dans sa vie…

Pas de lever de rideau. Dès son arrivée, la spectatrice découvre une scène totalement blanche, constituée de trois panneaux de toile vierge et d’un sol tout aussi immaculé. Comme j’ai raté la photo dans ma précipitation avant le début du spectacle, je ne puis vous la montrer vierge. Par contre, voici la même scène une heure et quart plus tard…

Sur le côté droit, vous apercevez, au bout, en bas, une fente horizontale… C’est par là qu’est entré en scène le premier acteur. Nous vîmes apparaître d’abord un pied chaussé, puis un second, puis des jambes… et enfin l’entièreté du corps d’un grand escogriffe, tenant en main un support de micro. Il se relève, costume noir taché de blanc, et joue un moment en tirant sur le fil du micro, qui finit par entourer le devant de la scène. Le tout accompagné d’un monologue sur le « vide ». Il sort un papier de sa poche, censé être le contenu de son discours.

Surgit alors un corbeau, qui s’en empare et le déchiquète consciencieusement… puis va et vient de bord en bord sur la scène, côté cour, côté jardin et ainsi de suite.

Le monologue reprend, quand un pied nu traverse le même côté droit. Cette fois, dans la fente verticale que vous voyez vers le devant. Il est suivi d’un second pied, de jambes nues, et d’un corps de femme, aux cheveux abondants cachant le visage.

Le ton est donné. Je ne vais pas vous narrer la suite, car cela nuirait à une découverte que je vous conseille de faire. Même s’il y a parfois quelques longueurs – mais sans doute voulues, pour faire prendre conscience du temps qui passe -, les surprises se succèdent dans ce spectacle que je ne puis qualifier, entre danse, acrobatie, peinture, chant, pantomime et théâtre…

Et les applaudissements nourris des personnes présentes étaient bien mérités de ces deux (pardon, corbeau, trois) artistes qui ont montré des facettes très variées de leur talent dans un rythme souvent lent, mais parfois endiablé.

De l’émotion, de l’esthétique, du rire, tout y est pour passer un bon moment malgré l’inconfort des sièges de ce vieux théâtre.

Si vous voulez en savoir davantage, un beau film de présentation ici, un second , et un entretien avec Baro d’Evel ici.

Le temps passe, les inégalités demeurent… Salons, suite et fin

Dans les trois précédents articles de cette série, vous avez visité les trois quarts environ du Salon… enfin, je ne suis pas sûre de la proportion, qui est peut-être moindre. Si vous vous reportez à la photo d’ensemble du premier, il reste le petit coin, au bout, à droite, c’est-à-dire, en entrant, tout au fond à gauche. Là se cachent – ou sont cachés? – d’une part les « invités » étrangers, et d’autre part l’un des quatre Salons, qui eut autrefois son heure de gloire, le Salon des Indépendants.

Pour ce qui concerne les pays étrangers invités, ils ont droit chacun à un tout petit espace. A titre d’exemple, voici celui du Salvador.

C’est ce que l’on pourrait désigner par « recoin », n’est-ce pas? Bon, d’accord, ils et elles ne sont pas « des Artistes Français »…. Par contre, les autres « remisés » dans cette partie quasi déserte le sont bien, eux.

Le premier article écrit pour relater ma visite ce samedi 12 février 2022 au Grand Palais Ephémère était intitulé « Salons » au pluriel. En effet, il y a 4 salons dans cette exposition. Et il faut dire que les deux premiers, consacré à ladite Société et le second, aux « Comparaisons », étaient ce jour-là beaucoup plus fréquentés que les deux autres. Le troisième, « Dessin et peinture à l’eau », accueillait encore quelques visiteurs/euses. Mais le dernier, « Salon des Indépendants », était quasi vide. Il faut dire qu’il était situé à gauche de l’entrée, alors que tout poussait les personnes entrantes à aller vers la droite : foule, musique, déambulation de mannequins superbes et étonnants.

Pourquoi cet ostracisme? J’ai découvert une hypothèse explicative en regardant une vidéo proposée dans un petit espace de moins de 20 m2, meublé d’une grande télévision et d’un petit banc pouvant accueillir au maximum 4 personnes (pas trop larges !). Inutile de vous dire que j’ai eu le plaisir de visionner avec seulement entre 1 et 3 autres spectateurs/trices cette vidéo, qui expliquait ce qu’était le Salon des Indépendants.

« Ni jury, ni récompense ».

Voilà qui caractérise ce salon. Certes, à l’heure actuelle, cela peut vous sembler dérisoire. Mais il n’en était pas de même lorsque fut créée en 1884 la Société des Artistes Indépendants. Pourquoi? Je parlais précédemment d’ostracisme. C’est de cela dont il s’agit. Pour exposer au Salon (le vrai, l’unique, à cette époque), il fallait y être accepté. Notez que cent ans plus tard, c’était toujours le cas dans d’autres salons, tels que celui de Versailles. L’un de mes amis, actuellement peintre renommé et côté, m’a raconté à ce propos une anecdote, cette semaine. Il avait été accepté au Salon, et en était ravi, pour l’une de ses toiles, représentant Brassens – qui venait de décéder, peu de temps avant, ce qui justifiait l’abandon provisoire de ses thématiques courantes – ambiances du quotidien, vie du et au Pays Basque. Peu de temps avant l’ouverture, il reçoit un courrier lui apprenant que sa toile n’avait pu être accrochée, car elle était « trop grande », et qu’il devait venir la récupérer. Il se rend donc à l’endroit indiqué, où des personnes lui expriment leurs regrets, visiblement très sincères. Au moment de signer la décharge, il aperçoit, bien placé et bien visible, une immense toile représentant une sorte de gâteau à la crème, dans de vilains tons de rose et de blanc. Il exprime son étonnement à la personne qui le recevait, sans mâcher ses mots concernant la « croûte », mais surtout en demandant pourquoi celle-là n’avait pas été refusée. Explication : « Je n’ai pas à vous le dire. Et cette oeuvre est de moi. » Belle gaffe de sa part, certes, mais aussi expression d’une injustice qui le poussa par la suite à ne plus jamais penser exposer au Salon des Artistes Français. Mais, dans ces années-là, ladite toile put quand même être vue dans d’autres salons, comme je l’ai découvert en recherchant sur le net (source de la reproduction).

BRASSENS ET LE CHAT

Soit dit en passant, le tableau a été retenu pour figurer sur la couverture d’un disque, en 1985 ; Une petite fille chante Brassens.

Les sentiments éprouvés et émotions ressenties par cet ami, on imagine qu’il en fut de même pour les artistes qui étaient refusés par la Société organisatrice du Salon des Beaux-Arts, ainsi que par ceux qui voyaient les prix décernés aller à des « croûtes », ou en tout cas à des tableaux reproduisant les goûts « classiques », et rejetant toutes les innovations. Vous allez me dire : « peut-être simplement manquaient-ils de talent? ». Il suffit, pour vous convaincre du contraire, que je vous cite quelques noms – ou plutôt, non, je vais copier ce qu’il en est dit sur leur site.

« Un petit groupe d’artistes novateurs, nos pères précurseurs Paul Cézanne, Paul Gauguin, Henri de Toulouse-Lautrec, Camille Pissarro et fondateurs Albert Dubois-Pillet, Odilon Redon, Georges Seurat, Paul Signac, décident de créer le Salon des Indépendants.

« Sous l’impulsion d’Odilon Redon, la Société des Artistes Indépendants est fondée le 29 juillet 1884 ; Guimard est élu président ; elle a désormais une existence légale.« 

« C’est par un froid sibérien que le 1er Salon des Artistes Indépendants fut inauguré par Lucien Boué, président du Conseil municipal de Paris le 1er décembre 1884. Installé au Pavillon polychrome situé à proximité du Palais de l’Industrie, il devint le refuge des « Refusés ». Parmi les œuvres exposées, «La Baignade à Asnières » de Seurat refusé au Salon ;

Baignade à Asnières, Seurat (1884)

le « Pont d’Austerlitz » de Signac,

Pont d’Austerlitz, Signac (1910)

puis des œuvres de Cross, Redon, Dubois-Pillet, Valtat, Guillaumin, Angrand… Rien de surprenant à ce que la Société des Artistes Indépendants ait fait siennes les couleurs de la capitale, le bleu et le rouge, ceci en reconnaissance du soutien apporté aux artistes novateurs.« 

Un documentaire très intéressant était projeté, retraçant l’histoire de ce Salon des Indépendants. Par combien de personnes a-t-il été vu durant les quatre jours qu’a duré Art Capital? On y apprend que trois personnalités ont, parmi beaucoup d’autres, marqué cette histoire.

La première a une fonction inattendue : officier de la Garde Républicaine. Et d’ailleurs, sa carrière (courte, car il est mort à 43 ans) pâtit de son rôle dans l’histoire des Artistes Indépendants.

Il était aussi peintre, et a exposé lors du premier salon, en 1884.

L’Enfant mort, Dubois-Pillet, 1884

Pour celles et ceux d’entre vous qui sont fanas de Zola, cela doit vous rappeler quelque chose, non?

« Claude s’était mis à marcher, dans un besoin nerveux de changer de place. La face convulsée, il ne pleurait que de grosses larmes rares, qu’il essuyait régulièrement, d’un revers de main. Et, quand il passait devant le petit cadavre, il ne pouvait s’empêcher de lui jeter un regard. Les yeux fixes, grands ouverts, semblaient exercer sur lui une puissance. D’abord, il résista, l’idée confuse se précisait, finissait par être une obsession. Il céda enfin, alla prendre une petite toile, commença une étude de l’enfant mort. Pendant les premières minutes, ses larmes l’empêchèrent de voir, noyant tout d’un brouillard : il continuait de les essuyer, s’entêtait d’un pinceau tremblant. Puis, le travail sécha ses paupières, assura sa main ; et bientôt, il n’y eut plus là son fils glacé, il n’y eut qu’un modèle, un sujet dont l’étrange intérêt le passionna. Ce dessin exagéré de la tête, ce ton de cire des chairs, ces yeux pareils à des trous sur le vide, tout l’excitait, le chauffait d’une flamme. Il se reculait, se complaisait, souriait vaguement à son œuvre.

Émile Zola, L’Œuvre, 1886. »

Zola s’est effectivement inspiré du tableau qu’il connaissait pour ce passage émouvant. Dubois-Pillet menait de front sa carrière et son amour de la peinture. Ce Saint-Cyrien devint ami avec Seurat et Signac, et c’est à lui que l’on doit la structuration de la Société. Une plaque apposée sur le quai Saint-Michel rappelle son

Le second personnage de cette histoire est Odilon Redon.

Mon portrait, Odilon Redon, 1867

« Le jury du Salon de 1884 s’est montré une nouvelle fois hostile à la nouvelle peinture. Quelques artistes courageux, emmenés par Signac et Seurat décident alors de créer un salon libre. Une exposition libre ! C’est la ruée, mais aussi une déception.
Le jour du vernissage, la toile de Signac n’est même pas accrochée ! Emus par la situation qu’ils jugent scandaleuse, quarante exposants réagissent et sous la présidence de Odilon Redon créent la Société des Artistes Indépendants (4 juin 1884).
 » (source)

Je ne puis illustrer avec l’oeuvre qu’il a présentée au Salon, car je ne sais ce qu’elle était, dommage!

Le troisième enfin est Jean Monneret, qui a été plusieurs fois élu Président entre 1977 et 2001. Une rétrospective de ses oeuvres a été organisée en 1997.

« Au cours de sa carrière de peintre et, surtout, à partir de l’arrivée d’André Malraux aux commandes d’un ministère de la Culture, Jean Monneret ne cessera de défendre la liberté d’expression en matière d’arts plastiques contre toute forme de dirigisme institutionnel. En 1999, dans le catalogue raisonné du Salon des indépendants, il publie un violent manifeste contre l’« art d’État » qualifié, selon lui, d’« art contemporain » par des fonctionnaires qui dépenseraient l’argent public pour imposer cet art à la population, alors que celle-ci le rejette. » (Wikipedia)

Pour en savoir plus sur les affiliations des artistes, vous pouvez voir la Galerie, en ligne ici.

Tout cela pour en arriver, en ce mois de février 2022, à un « strapontin » dans Art Capital… Mais à qui doit-on cela? Si j’en crois l’histoire, c’est la Ville de Paris qui est chargée des lieux d’exposition. « Art Capital » ou « Art Capitale »? Que s’est-il donc passé cette année? Toujours est-il qu’on pouvait quasiment compter sur les doigts les badaud-e-s qui s’esbaudissaient devant les quelques oeuvres offertes au regard dans ce coin du Grand Palais… L’histoire se répèterait-elle? Et l’ostracisme demeurerait-il de mise?