En visionnant toutes les photographies prises lors de cette visite au château de Dieppe, je me suis aperçue que nombre d’entre elles mettaient en scène des femmes. Pas étonnant, me direz-vous, dans un musée. Certes. Mais, cette fois, elles étaient magnifiées dans d’autres rôles que ceux qui leur sont habituellement dévolus…
J’ai eu un vrai coup de foudre pour cette femme de pêcheur et son modeste étal, sculptés par Victor Augustin Fourdrin voici 150 ans…
Et que dire de cette cueillette de coquillages sur la plage du Pollet, par un temps que l’on imagine peu clément, peinte par Antoine Vollon ?
Petite parenthèse : j’ai appris à cette occasion que le peintre avait résidé à Mers-les-Bains, ainsi que d’autres… ce dont on ne m’a jamais parlé et que la ville semble ignorer!
Beaucoup d’émotions en regardant ce groupe de femmes…
… et ces « lessiveuses », peintes par Pierre Adrien Graillon (1807-1872). La qualité est hélas mauvaise, car il s’agit de peinture en grisaille sur terre cuite, qui plus est mal éclairée. J’en ai cherché une autre sur le net, mais n’ai rien trouvé. Vous pourrez par contre découvrir d’autres oeuvres de cet artiste peu ordinaire, fils d’un vieux marchand de craie du Pollet, qui laissa très vite, sans ressources, sa femme et son fils chétif.
Mais il n’est pas que des femmes « du peuple », dans ce musée. Nous y retrouvons aussi les égéries, les modèles, les nobles…
Les femmes sont associées au parfum. Or la vallée de la Bresles, toute proche, produit les flacons qui ornent les coiffeuses de l’époque.
Associées aussi à la musique, avec cette harpiste dont je ne suis pas parvenue à trouver le nom, ayant oublié de le noter au passage. Et je ne suis pas la seule, un bloggueur qui a pris la même photo reconnaît avoir trouvé la harpe, mais pas la harpiste!
Parmi les femmes « célèbres » qui ont fréquenté Dieppe, l’une d’entre elles est particulièrement mise en valeur, dans une pièce qui lui est réservée. Ne pensant pas à l’époque vous parler d’elle, j’étais plus intéressée par les blasons qui ceignent cette rotonde. D’où une photo totalement ratée du portrait en pied de la duchesse de Berry que j’ose vous montrer.
Pourquoi l’avoir réintroduite ? me direz-vous. Eh bien, parce que j’ai découvert qu’elle adorait faire de la voile… en quelque sorte. Elle avait un côtre qui lui était réservé, le Furet, et sortait aussi souvent que possible en mer à son bord. Le voici représenté par Ambroise Louis Garneray, au large des falaises de la Côte d’Albâtre.
Une autre femme célèbre, mais moins adepte de courses marines, est venue sur cette côte. Un tableau exposé au musée figure la mésaventure qui lui est arrivée. Cela ne s’est pas passé à Dieppe, mais un peu plus au Nord, au Tréport. La reine Victoria venait rendre visite à Louis-Philippe, dans son château d’Eu. Les marins ratèrent la marée haute, nécessaire (encore aujourd’hui) pour entrer dans le port. Ils durent donc mettre à l’eau une chaloupe, puis une cabine de plage fut descendue sur le sable pour aller chercher la souveraine.
Cela en valait la peine : c’était en 1843, et la jeune reine (24 ans) venait signer l’Entente Cordiale!
Un tableau – qui n’est pas à Dieppe, je tiens à le préciser – la représente en train de visiter les tombes royales à Eu, quelques jours après cette mésaventure, au bras de Louis-Philippe.
La ville de Dieppe fut une plateforme importante dans le commerce d’ivoire. Oui, je sais, ce n’est pas bien de tuer les éléphants pour s’emparer de leurs défenses. Mais il faut reconnaître que cela a permis de créer de bien jolis bijoux et objets, comme en témoigne la collection exposée au Musée de Dieppe.
Les ivoiriers étaient nombreux dans la ville, et il en reste encore un.
« Dernier ivoirier en activité, Philippe Ragault, à Dieppe, fait essentiellement de la restauration d’art, la réglementation ayant sérieusement réduit son activité. Il dit subir des actes d’intimidation de la part de militants écologistes. » (2021, source)
D’autres ont dû cesser leur activité peu avant.
« On a supprimé mon métier du jour au lendemain. Mon stock d’ivoire, qui était le stock de cinq générations et qui était surveillé, encadré, mesuré au gramme près pour en connaître la provenance, ce stock a été mis sous scellé. Je n’ai plus le droit d’y toucher depuis. » (2017, source)
Un article de 2008 présentait l’ivoirière qui s »exprime ainsi. Elle expliquait que sa fille souhaitait poursuivre dans la même voie…
Le Musée rend hommage aux grands ivoiriers, dont certains oeuvraient en famille. Quand ils ou elles ne produisaient pas, elles ou ils devenaient les « représentant-e-s de commerce », voire les mannequins (au centre, la Dame porte les boucles d’oreille présentées sous sa photo).
Il reste donc les petites merveilles ciselées dans le passé pour témoigner de cet artisanat, voire de cet art. Ouvrons donc les coffres et secrétaires…
Je vais commencer par une énigme. Certes, la photo n’est pas excellente, mais l’objectif (c’est le cas de le dire!) n’était pas de faire une oeuvre d’art. Pour moi, c’est de garder trace d’un objet dont je n’avais jamais entendu parler… C’est à vous : que sont les objets exposés dans cette vitrine? A quoi servaient-ils?
D’autres objets ont des fonctions plus évidentes à identifier… quoique…
La vie quotidienne se laisse entrevoir sur les décors, mais aussi décrire sur des « tableaux » qui saisissent l’instant présent.
L’Histoire est là. Bien présente. Bien vivante. Comme dans cet objet qui se mire et s’admire, même si d’aucun-e-s le trouveront de mauvais goût…
Ou encore ce jeu d’échecs, devant lequel on se demande comment la Révolution acceptait un Roi et une Reine…
La musique est particulièrement bien représentée (dans les deux sens du terme!).
Les ivoiriers ne manquaient pas d’humour. En témoigne ce cochon, astucieusement (?) placé près des Amours.
Mais ils laissaient aussi exploser leur talent créatif…
Si je voulais tant revoir le Musée, c’est pour trois raisons : la première, Boudin. J’aime ce peintre, et je me souvenais qu’il y était accueilli. La seconde, ce sont les maquettes de navires, qui avaient frappé mon esprit. La troisième, l’ivoire. Je n’ai pas été déçue… Et j’ai découvert trois autres sources d’intérêt : comme à Honfleur, Boudin y côtoie Saint-Saëns; la collection de peinture évoque avec bonheur l’histoire de Dieppe; et la sculpture, avec divers matériaux, n’y est pas oubliée. Je me propose donc de reprendre tout cela dans l’ordre, avec vous.
Promenade 1. La vie à Dieppe vue par les peintres
Pour celles et ceux qui connaissent la ville, vous reconnaîtrez les quais sud et ouest. Par contre, le pont tournant et le parking ont remplacé ce que l’on peut voir au premier rang, qui donne un caractère assez champêtre à ce qui est maintenant si urbain!
Un petit clin d’oeil à « Karlhiver » : les dames sont en train d’étendre leur linge sur les barrières… Et, puisqu’on parle de lessive… J’ai découvert que les dames faisaient sécher, voire « blanchir » sur la Prairie et les galets. Peut-être les voiles?
Les vues du port ne manquent pas, mais j’en ai choisi une qui m’a rappelé mes terreurs d’enfant.
A l’époque de ce tableau comme à celle de mon enfance, les grands navires partaient vers l’ouest depuis le port qui est désormais réservé aux bateaux de plaisance. Et ils pressaient les voyageurs, puis signalaient leur départ en actionnant des sirènes, dont le son me terrorisait. Plus de voyageurs maintenant, et plus de sirènes : un port extérieur a été construit à cet effet, défendu par d’impressionnants barbelés.
La mode des bains de mer est venue bouleverser la vie des Dieppoises et des Dieppois. J’ai particulièrement été interpellée par ce tableau ovale (au fait, j’ai découvert le tondo, mais comment appelle-t-on un tableau ovale?) représentant la plage de Dieppe au moment de la Première Guerre Mondiale. Regardez bien : on y voit des soldats français, mais aussi des tirailleurs sénégalais…
Chose promise, chose due. Je ne pouvais terminer cette série de tableaux sans Boudin! Il a peint entre autres les falaises du Pollet. Le Pollet, c’est ce que vous voyez au fond quand vous regardez Dieppe depuis le château (voir article précédent). Un village autrefois, dont l’église domine le port. Rattaché à la ville, il a gardé une identité forte encore aujourd’hui.
Je me suis déjà rendue à maintes reprises dans ce château-fort qui domine Dieppe, sa « Prairie » et son port.
Mais c’est toujours un plaisir et, après un repas aux Ouvriers Réunis – un « routier » très sympa, à l’ambiance agréable et au buffet copieux – , l’envie me prit en ce week-end un peu gris d’y retourner. Ce fut à nouveau un plaisir.
Quelque peu paresseuse, c’est en voiture que j’ai gagné les hauteurs, alors que la montée pédestre est si agréable, offrant de jolies vues. Mais le parking de la falaise a ses avantages, car il permet de descendre par la table d’orientation.
Le paysage n’a guère changé depuis un siècle, époque où l’avait représenté Eva Gonzalès (il faudra que je vous parle d’elle un jour…), à un détail important près : la jetée qui protège l’entrée du port de pêche.
Une photographie ancienne montre les destructions de la seconde guerre mondiale et permet d’imaginer en partie l’histoire récente de cette « Prairie » si étonnante.
Il est temps d’entrer dans le château, par l’ancien pont-levis.
Château-fort, certes, mais pas tout à fait médiéval. En effet, l’édifice initial, datant du XIIème, a été en grande partie détruit à la fin de ce même siècle, et celui que nous voyons maintenant a été construit en grande partie au XVème.
C’est la tour « primitive », située à l’ouest, qui serait la plus ancienne partie.
Sa construction est datée des environs de 1360. Son diamètre? 11 mètres. Mais le plus impressionnant est l’épaisseur des murs : 2 mètres ! A l’époque, elle faisait partie du système de fortifications qui protégeait la ville, représentées sur le plan ci-dessous, datant du XVIIème.
Mais vous n’êtes pas ici pour lire un cours d’histoire sur la ville… Il est temps d’entrer dans le château, par l’ancien pont-levis. J’ai voulu en savoir davantage, mais me suis perdue dans les différents types de pont-levis, et n’ai trouvé aucune explication sur celui auquel appartenait celui-ci. Toujours est-il qu’il a été remplacé par un pont en pierre, qui a d’ailleurs failli s’effondrer, ce qui a valu sa fermeture de quelques mois en 2018. On voit sur la photo le morceau reconstruit avec un plancher de bois.
A l’intérieur on peut voir le système qui permettait l’ouverture et la fermeture de ce pont-levis, un peu caché derrière l’ancêtre des camions de pompiers…
Dans l’une des cours, on découvre avec étonnement un édifice bien postérieur, présentant de beaux colombages normands.
Vous avouerez que l’on ne s’attend pas à ce genre de décor dans un château-fort!
Pas plus qu’à cette étonnante « installation » à l’entrée, qui m’a bien fait rire…
L’intérieur a été retravaillé pour offrir un décor un peu plus digne d’un Musée. Mais on peut voir l’appareillage de silex, de pierres et de briques qui constitue certains murs.
Et de belles échappées s’offrent au regard des visiteurs/euses par les fenêtres plus récemment percées.
J’y suis allée bien des fois, dans ce cimetière marin, rendre visite à Braque et à ses voisin-e-s. Car l’endroit est superbe. Et l’occasion était trop belle, alors que je me trouvais à Dieppe, d’y faire un petit « saut » pour aller revoir la chapelle et ses vitraux, le cimetière et ses points de vue inégalables sur la Côte d’Albâtre.
Je vous y emmène donc, à travers quelques photos. Mais les plus malin/gne-s d’entre vous me feront remarquer qu’ils et elles en ont déjà vu une, hier. Oui, la phrase gravée provient bien de Varengeville, plus exactement du mur du cimetière.
Difficile de faire des photos réussies, car il faisait très sombre. Et prendre des vitraux relève souvent de l’exploit. Ce n’est donc qu’un petit échantillon d’images souvent ratées que je vous propose. Mais vous trouverez mieux sur le net, par exemple ici. Et un reportage ancien, archivé par l’INA, y est aussi visible.
Ce que j’ignorais, c’est qu’un autre peintre que j’aime beaucoup est l’auteur de la plupart des vitraux : Raoul Ubac.
J’ai particulièrement apprécié la profondeur des bleus et les dégradés de gris, vous l’avez deviné!
Un artiste récemment décédé, Michel Ciry, en a produit un écho dans une toile représentant Marie-Madeleine au pied de la Croix.
Varengeville a attiré et attire encore de nombreux/euses artistes.
L’église de Varengeville, Monet, 1882
Varengeville, Braque, 1959
La tombe de Braque a fait couler beaucoup d’encre, je n’en rajouterai pas. Mais il est vrai qu’elle est très émouvante.
L’histoire de ce petit village est très riche, et j’y reviendrai sans doute un jour… Bientôt, d’ailleurs, car mon amie Sylvie, qui tient une galerie d’art au Tréport, va y organiser une cérémonie en l’honneur d’une peintre que nous aimions beaucoup et qui vient de nous quitter, trop tôt… Micheline Bousquet. Trois de ses oeuvres vont rejoindre les collections d’art de Varengeville… Mais elle ne repose pas dans le cimetière marin : celui-ci menace de s’effondrer dans la mer, qui ronge les falaises avec acharnement. Un autre cimetière, juste en face, un peu plus haut, accueille donc désormais les artistes.
J’espère ne pas vous avoir lassé-e-s hier avec Montesquieu, son Esprit et ses Pensées ? Nous allons revenir à Paris, au Théâtre de Poche Montparnasse, et à cette époque.
La salle est minuscule, et ne comporte pas de scène. Spectateurs et spectatrices se trouvent ainsi au même niveau que les acteurs, tout proches. Une telle proximité entraîne une forme d’immersion dans l’univers théâtral. Nous voici donc aux Enfers.
Un homme est assis derrière un bureau, lisant et écrivant. Lequel des deux est-ce ? Montaigne ou Machiavel? Je penche pour le premier… Apparaît alors un homme, grand, fort, portant beau, à la silhouette évoquant un De Gaulle… Une tenue étrange, mixant les époques. Une cape superbe sur les épaules, couvrant un costume sombre, et un chapeau à larges bords. Cette fois, pas de doute. C’est lui, Machiavel.
Se faisant humble devant l’autre personnage, il explique qu’il est venu le rencontrer pour échanger avec lui de ce qui se passe actuellement. Actuellement ? Si vous avez lu mon précédent article, vous imaginez la mise en abîme. De quelle actualité s’agit-il ? Celle du troisième empire ? Celle de 2018 ? Ou celle de mars 2022 ? Laquelle donne, avouons-le, une autre résonance à la pièce… Surtout pour celles et ceux qui ont lu Le Prince. Certains gouvernants ne se prennent-ils pas pour Alexandre dit Le Grand et ne rêvent-ils pas de rejouer la Bataille de Gaugamèles ?
Jean Brueghel l’Ancien. La Bataille de Gaugamèles. Vers 1602
D’autres ne suivent-ils pas à la lettre les préceptes énoncés dans le livre ?
» Il est toujours bon, par exemple, de paraître, clément, fidèle, humain, religieux, sincère; il l’est même d’être tout cela en réalité : mais il faut en même temps qu’il soit assez maître de lui pour pouvoir et savoir au besoin montrer les qualités opposées. » « Tout le monde voit ce que vous paraissez; peu connaissent à fond ce que vous êtes, et ce petit nombre n’osera point s’élever contre l’opinion de la majorité. »
Et, au début de la pièce, l’acteur joue à merveille les « renards », pour devenir progressivement « lion »…
« Le Prince, devant donc agir en bête, tachera d’être tout à la fois renard et lion; car s’il n’est que lion, il n’apercevra point les pièges; s’il n’est que renard, il ne se défendra point contre les loups » « […] ce qui est absolument nécessaire, c’est de savoir bien déguiser cette nature de renard, et de posséder parfaitement l’art et de simuler et de dissimuler ».
Prestance et présence. Tels sont les mots qui me viennent pour évoquer Hervé Van der Meulen, qui interprète – vous l’aurez peut-être deviné – le rôle de Machiavel. Il joue avec finesse et puissance toute la gamme entre « renard » et « lion », tour à tour humble et prédateur.
Difficile dès lors de « faire le poids » contre lui. Et c’est ce que j’ai regretté. Montesquieu ne pèse pas lourd face à Machiavel, dans l’interprétation qui en est faite par Laurent Joffrin. En était-il de même de ses prédécesseurs ?
Durant la saison 2018-2019, c’était Pierre Santini qui interprétait Montesquieu, et Henri Briaux, Machiavel. Vous pouvez voir quelques extraits en ligne. Un entretien de Paolo Romani avec Pierre Santini, à ce moment, apporte quelques éclairages intéressants. Mais certains critiques de l’époque n’ont pas été plus tendres avec lui que je ne le suis pour la représentation à laquelle j’ai assisté.
« Dans une mise en scène sobre et frileuse, qui l’assigne d’une certaine manière aurang de monstre sacré, Pierre Santini semble gêné aux entournures et demeure peu enjoué. Hervé Briaux se révèle quant à lui captivant, inspiré. Les costumes d’époque figent le dialogue. Le décor, dépouillé, figurant des tranches de livres dessinées en fond de scène, n’évoque en rien les enfers et reste sans âme, un paradoxe pour un lieu accueillant des êtres privés de vie. On a le sentiment d’assister à une interview de Machiavel par Montesquieu. C’est que le propos de Maurice Joly, déjà simplificateur, est encore simplifié, au risque de la caricature. On sous-entend en permanence la justesse des propos du Florentin, comme pour en célébrer insidieusement la victoire. Le rôle dévolu à Pierre Santini, manquant de couleur, ne permet pas de souligner suffisamment la valeur de l’Etat de droit, ce qui peut donner un tour populiste à la représentation. » (source)
Exactement ce que j’ai ressenti, de la place accordée à Montesquieu qui apparaît de ce fait davantage comme un « faire-valoir » des idées de son protagoniste.
La mise en scène avait elle en sus desservi les acteurs? Fausse bibliothèque, bureau fait de tréteaux supportant une plaque de verre… Et l’un des personnages en pull-over… Au contraire de la plus récente : vraies étagères et livres, bureau « faisant ancien », tenues semblant moins anachroniques…
Remontons un peu dans le temps. En 2018 avait été écrit un petit historique de la pièce, accessible sur le site du Théâtre de Poche.
« Ce dernier demi-siècle a vu quatre grandes adaptations à la scène des Dialogues aux enfers. La première est due étrangement à Pierre Fresnay qui mit en scène la pièce en 1968 et la joue au Théâtre de la Michodière en compagnie de Julien Bertheau. En 1983, au Petit-Odéon, la pièce est montée par Simon Eine dans une adaptation de Pierre Franck avec Michel Etcheverry et François Chaumette. En 2005, l’adaptation de Pierre Fresnay fut reprise au Lucernaire, remaniée par Pierre Tabard, avec Jean-Paul Bordes et Jean-Pierre Andréani. Enfin, en 2018, le regretté Marcel Bluwal adapte et monte le texte de Maurice Joly avec Pierre Santini et Hervé Briaux pour ce qui restera comme sa dernière mise en scène. »
J’ai recherché ce qui avait été dit des autres adaptations et représentations. Il manque un lieu : le Ciné 13 Théâtre, où fut jouée l’adaptation de Tabard quelques années plus tard. L’un des acteurs est commun aux deux scènes, l’autre avait changé.
« Dubourjal a conçu une mise en scène dépouillée où Machiavel et Montesquieu sont vêtus de noir dans le noir. Une obscurité d’enfer, mais relative puisqu’on distingue un coffre clair où les personnages s’installent ou viennent prendre les hochets de leur pouvoir. Jean-Paul Bordes, l’un de nos plus grands acteurs, joue Machiavel tout en roueries, en détachements et en éclats sourds. Il est toujours entre la nuit du monde et la lumière des mots. Pour le personnage de Montesquieu, les hasards de la soirée font qu’il est tantôt interprété par Dubourjal, tantôt par Jean-Pierre Andréani. C’est Dubourjal que nous avons vu, acteur vif, net, coupant, s’appuyant avec une allégresse secrète sur le caractère juridique et discursif de ses répliques. Jean-Pierre Andréani, que nous avions vu il y a quelques années à la création du spectacle au Lucernaire, donne une image plus sensible, moins tranchante de l’auteur de L’Esprit des lois. Les deux comédiens sont à égalité, avec des personnalités différentes. Tous trois sont judicieusement endiablés dans ce brûlot d’antan qui reste un explosif lancé à nos trop confiantes démocraties. » (source)
Impossible de trouver quoi que ce soit sur les représentations de 1968, mais les deux acteurs aimaient jouer ensemble. On peut les voir dans Le Neveu de Rameau, ou encore dans L’Idée Fixe, dont la facture n’est pas sans rappeler le Dialogue…
1968, 1983, 2005, 2018, 2022… Des hypothèses, sans doute en émettez-vous, à propos de ces dates. Il semble que la pièce revienne sur scène lors ou à la suite d’évènements divers, avec lesquels elle entrerait en résonance. En est-il de même actuellement? C’est ce que je me propose de traiter dans le prochain épisode… à moins que je ne vous fasse encore partager mes ressentis? ou les deux? Affaire à suivre…
Que penseraient Machiavel et Montesquieu de notre univers socio-politique ? Telle est la question à laquelle tente de répondre la controverse imaginée par Maurice Joly au XIXème siècle et actualisée par Marcel Blüwal avant son décès en 2021, intitulée « Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu » ou « La politique de Machiavel au XIXème siècle, par un contemporain ».
Les Enfers, Maurice Joly va les connaître, car il sera vite reconnu comme l’auteur de ce pamphlet contre l’empereur Napoléon III et va se retrouver rapidement à la prison Sainte Pélagie, pour 15 mois, en 1866 et 1867…
Vous pourrez entendre un entretien avec Marcel Blüwal en 2018, trois ans avant son décès, ici, au moment où il a adapté le texte initial pour le théâtre, en le « modernisant » quelque peu.
« Ma première impression après lecture du texte que Philippe Tesson m’avait proposé pour que j’en fasse l’adaptation et la mise en scène a été double : stupéfaction devant la prescience politique incroyable de Maurice Joly qui écrit ce pamphlet contre Napoléon III en 1864, et ensuite difficulté du travail nécessaire pour en faire un objet théâtral visible par un public d’aujourd’hui ». Ainsi s’exprime-t-il dans la préface de l’opuscule dont j’ai photographié la couverture (ci-dessus). Un travail infernal que ce dialogue avec un auteur du siècle précédent, qui n’avait nullement cherché à écrire une oeuvre « littéraire », encore moins destinée à la représentation théâtrale ?
Pourquoi aux Enfers ? Machiavel, à la rigueur… Mais Montesquieu ? Qu’a-t-il fait de mal pour y être orienté ? Avoir publié en Suisse un ouvrage comme l’Esprit des Lois n’est pas un crime… mieux valait en 1848 éviter la censure… voire la prison… ou pire… Une petite piqûre de rappel ? Un peu de mauvaise vulgarisation ? Montesquieu aime le nombre 3. Il l’utilise pour différencier les catégories de lois :
celles qui gouvernent les relations entre les peuples : le droit des gens
celles qui régissent les rapports des gouvernants aux gouvernés : le droit politique
celles qui régissent les rapports des citoyens entre eux : le droit civil
Elles doivent, pour être efficaces, être adaptées à 3 éléments de l’environnement :
au régime politique voulu (démocratie, monarchie, despotisme, etc…)
au physique du pays (climat, qualité, grandeur du terrain…)
aux mœurs des peuples (religion, commerce, etc.)
D’où le titre de son oeuvre : « J’examinerai tous ces rapports ; ils forment tous ensemble ce que l’on appelle l’esprit des lois« . Tout ce qui vient d’être dit, plus la différence entre « état de nature » et « état social », dont je n’ai pas parlé, se trouve dans le Livre I.
Poursuivons par le Livre II, où il identifie trois types de gouvernements :
républicain « celui où le peuple (ou une partie) a la souveraine puissance«
monarchiste « celui où un seul gouverne, mais par des lois fixes »
despotique « celui où un seul, sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et ses caprices«
Il décrit dans le Livre III ce qui se passe dans une république pervertie : « On était libre avec les lois, on veut être libre contre elles. Chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître ; ce qui était maxime, on l’appelle rigueur ; ce qui était règle, on l’appelle gêne ; ce qui était attention, on l’appelle crainte. La république est une dépouille. »
NDLR. Toute référence à une actualité quelconque serait bien évidemment pure coïncidence…
Et n’oublions pas la séparation des pouvoirs en 3 branches.
« Tout serait perdu si le même homme, ou le même corps des principes, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers » (Livre VI)
Cette séparation des pouvoirs, qui est toujours censée être d’actualité aujourd’hui, est selon lui la condition essentielle pour la liberté : « Lorsque dans la même personne la puissance législatrice est réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté ; parce qu’on peut craindre que le même monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyranniques pour les exécuter tyranniquement. » (Livre VI)
Je ne vais pas continuer plus avant… Vous avez compris… L’Esprit de Montesquieu n’est pas si obsolète qu’on pourrait le penser.
A ce stade, je n’ai donc toujours pas compris pourquoi il est aux Enfers. Mais unité de lieu exige, n’est-ce pas : si l’on veut faire rencontrer deux esprits, autant qu’ils se trouvent dans le même lieu… Ah non ! J’oubliais! Les Pensées… Vous vous souvenez, cet ouvrage où il analyse les religions, explique les miracles et considère la Bible comme un livre écrit de main(s) humaine(s)… bref, de quoi aller se faire rôtir…
Rendez-vous demain pour un nouvel épisode, si vous le voulez