La fibule

Nuit d’angoisse, je ne parviens pas à dormir… J’allais vous livrer un poème de Louise Ackermann, Le Cri, mais je me suis rappelée vous avoir promis un poème de Mririda N’Aït Attik, cette poète berbère que j’ai découverte lorsque je résidais au Maroc. Si sa poésie vous intéresse, sachez qu’il en existe un recueil par René Euloge, publié sous le titre Les Chants de la Tessaout.

Une des éditions des poèmes de Mririda n’Aït Attik

Vous ne le savez peut-être pas, mais la Tessaout, ou Tassaout, est une rivière qui descend du Haut Atlas marocain vers le fleuve dont le nom signifie « Source de Vie », l’Oum Er Bia. Eh oui, vous remarquerez que, pour une fois, la racine est identique à celle du mot grec, pour désigner la vie, « bios »… rare, mais cela arrive…

J’ai connu la Tessaout lors de mes nombreuses randonnées dans l’Atlas, dont je vous parlerai peut-être un jour.

Une partie de la Vallée de la Tessaout, et le village de Megdaz où est née Mririda N’Aït Attik

Hélas mon recueil est à Nice, et celui d’un ami qui le possède également, aux Arcs sur Argens… j’ai donc dû me contenter des quelques rares poèmes publiés sur le net pour faire mon choix ce jour. Celui que je vous propose évoque un des bijoux qui m’a fascinée et me fascine encore.

Parmi les nombreux bijoux, deux belles fibules…

La fibule

Grand-mère ! Grand-mère ! depuis qu’il est parti, 

Je ne songe qu’à lui et je le vois partout… 

Il m’a donné une belle fibule d’argent, 

Et lorsque j’ajuste mon haïk sur mes épaules, 

Lorsque j’agrafe le pan sur mes seins, 

Lorsque je l’enlève, le soir, pour dormir, 

Ce n’est pas la fibule, mais c’est lui que je vois !

 

-Ma petite fille, jette la fibule et tu l’oublieras 

Et du même coup tu oublieras tes tourments…

-…Grand-mère, depuis bien des jours, j’ai jeté la fibule, 

Mais elle m’a profondément blessé la main. 

Mes yeux ne peuvent se détacher de la rouge cicatrice, 

Quand je lave, quand je file, quand je bois… 

Et c’est encore vers lui que va ma pensée !

 

-Ma petite fille, puisse Dieu guérir ta peine ! 

La cicatrice n’est pas sur ta main, mais dans ton cœur.

Mririda N’Aït Attik, traduction René Euloge

Source

Eternelle maternelle

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est picasso_1.jpg
Mère et enfant, Picasso (1907)

Le 26 mars est une date toute particulière. J’ai vu à cette date chaque année pleurer ma mère. Et à cette même date je l’ai vu rire, s’épanouir, se réjouir.

Elle avait perdu ce jour-là sa fille aînée, ma l’ange Liliane dont je suis allée, toute mon enfance, fleurir la tombe, ma « grande soeur » qui ne fut jamais grande.

Elle avait gagné ce jour-là sa petite-fille aînée, puis, quatre ans plus tard, celui qui sera son seul petit-fils. Mes enfants. Mes enfants dont c’est aujourd’hui l’anniversaire.

Comme c’est également l’anniversaire de celle qui fut la meilleure amie des années collège et lycée, mais aussi des journées survie, des feux de camp et jeux de piste, Claire, et de l’une de mes nièces, Anne la Vosgienne.

« Ma fille », « mon fils »… Quel est le sens de ce possessif, alors que nous souhaitons aux enfants, depuis leur naissance, un belle vie en pleine autonomie?

Deux gâteaux, et combien de bouteilles, qui seront ce soir, comme chaque année, consommés, mais, cette fois, devant Skype ou un autre outil « collaboratif » (n’existe-t-il pas un mot pour désigner le partage non du savoir mais du plaisir? Il faudrait l’inventer!), pour partager un moment de bonheur familial malgré la séparation. Et la pensée des Autres, disparus ou éloignés…

J’ai cherché dans ma mémoire, puis sur le net, un poème qui leur serait dédié. Beaucoup de poèmes d’amour me paraissent mièvres. Peu de poèmes d’amour maternel ont été écrits, et ils le sont souvent aussi. C’est vers les hommes qu’il faut se tourner pour trouver les plus belles poésies dédiées à leurs enfants. Mais elles sont souvent tristes, comme celles de Victor Hugo ou de Lamartine…

Mais j’ai trouvé cette pépite, à force de chercher. Pleine de pudeur. Pleine de sensibilité. Et je la leur offre avec mon amour, en y joignant deux tableaux que j’aime. Là aussi, un étonnement : c’est un des artistes que je considère parmi les plus « machos » qui a peint le mieux, pour moi, la maternité...

Claude dessinant, Françoise et Paloma, Picasso (1954)

Elixir

Ta main
dans la mienne
Ma fille mon sens
avant que la mort n’advienne
Paris, un ange marche
sur ton bitume
suivi par son apôtre
guéri de l’amertume
de vivre
Amal espérance
ce mot que certains prétendent
illusoire
mon rai de lumière
sur mes doutes
les plus noirs
ce peu de chair
pour habiller l’immensité
de ton innocence
ne grandis pas trop vite
que le Temps trébuche
sur ton insouciance
ce miracle de l’heure
qui se désagrège

Kamal Zerdoumi

Maternité, Picasso (1909)

Nature salvatrice

Ayant la chance, contrairement à tant de personnes de par le monde en ce moment, de bénéficier d’espaces naturels pour le confinement, je renoue avec mes racines terriennes. Ces derniers jours j’ai délivré du lierre qui l’étouffait une petite statuette au pied de laquelle coule une source.

Et, bien évidemment, cela a réveillé en moi le souvenir d’un poème que j’ai toujours beaucoup aimé et que je vous livre donc aujourd’hui, comme un écho à ce que peut-être vous vivez ou avez vécu…

Après trois ans

Paul Verlaine, Poèmes saturniens

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin…
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

Velleda, Laurent Marqueste (Musée des Augustins, Toulouse)
Source

La solitude est verte

Chasseresse ou dévote ou porteuse de dons
La solitude est verte en des landes hantées
Comme chansons du vent aux provinces chantées
Comme le souvenir lié à l’abandon.

La solitude est verte.

Verte comme verveine au parfum jardinier
Comme mousse crépue au bord de la fontaine
Et comme le poisson messager des sirènes,
Verte comme la science au front de l’écolier.

La solitude est verte.

Verte comme la pomme en sa simplicité,
Comme la grenouille, cœur glacé des vacances,
Verte comme tes yeux de désobéissance,
Verte comme l’exil où l’amour m’a jeté.

La solitude est verte.

Louise de Vilmorin, 1945

Un jour Un tableau

Dans cette étrange période que nous vivons actuellement, Internet devient un média indispensable pour toutes et tous. Et les ressources se multiplient pour permettre l’accès en ligne aux Musées, aux expositions, aux concerts et récitals, aux oeuvres en général. J’y reviendrai sans doute dans les semaines qui vont suivre. Mais, aujourd’hui, c’est d’une page Facebook que je voudrais vous parler, découverte grâce à l’un de mes amis proches.

Photo page d’accueil du site
August Macke (1887 – 1914)

Publier chaque jour sur ou autour d’une oeuvre n’est pas nouveau. Mais choisir avec autant d’originalité et de délicatesse un tableau, quotidiennement, voilà qui est beaucoup plus rare, à mon sens. Et précieux.

Le jardin d’iris, Nobukazu Yosaï Watanabé (1894)
Source : L’Empereur Gallery

C’est pourquoi je ne résiste pas cette nuit à l’envie de vous envoyer visiter cette page, et, pourquoi pas, vous y abonner, afin de bénéficier de cette manne. En voici donc le lien.

Les tableaux choisis sont extrêmement variés, que ce soit dans leur provenance ou dans leur facture, mais ont en commun une forme de « pureté » qui ne me laisse pas indifférente…

Et chacun, outre sa valeur esthétique évidente, provoque une émotion forte. Pas de grands élans tragiques ni d’esthétisme outrancier, mais la trace d’une observation fine du quotidien de personnes/personnages qui entrent dans notre espace et l’envahissent en toute simplicité, depuis la petite fille tenant en sa main une pomme de terre chaude (Robert Gemmel Hutchison) à la jeune Japonaise du XIXème siècle en train de lire devant son miroir (Toyohara Kunichika), en passant par la Finlandaise assise sur un rocher (Joonas Heiska), en train de… rêvasser? observer? contempler? la mer… ou d’attendre? quoi? qui?

(Image copiée sur la page : je ne l’ai pas trouvée ailleurs)

Car s’il est des détails qui donnent vie à certains personnages, comme ce petit Japonais se retournant et montrant quelque chose derrière lui (Utagawa Hiroshige), ou ce jeune garçon se retournant lui aussi, mais pour entraîner une petite fille dans une ronde champêtre (Ettore Tito), il est au contraire d’autres oeuvres dans lesquels les personnages sont partiellement voilés, cachés ou juste ébauchés, leur visage totalement ou partiellement cachés, de manière à nous rendre acteurs de ce tableau, « peintres en imagination », si j’ose cette image. Le sujet créé semble échapper à son créateur, nous faisant à notre tour créateur/créatrice du tableau… ainsi objet nous-même de l’artiste, victime consentante d’une manipulation à laquelle nous nous prêtons bien volontiers…

Pour une fan de l’abstrait comme moi, de quoi se réconcilier avec le figuratif ! Dans l’ensemble des tableaux que j’ai vus jusqu’au moment où j’écris ces mots, il en est fort peu qui ne me « parlent » pas… et j’ai réellement découvert de nombreux peintres dont j’ignorais tout, et qui, pour certains, sont fort peu exposés, y compris sur le net, comme Hans Soltmann, au point que j’ai trouvé une hésitation sur son nom (a au lieu de o) et sa date de décès (1953 et 1955)!

Hans Soltmann, Prints
Platzregen, Hans Soltmann
Source

Un bon moyen en ce moment de voyager de par le monde, car les artistes ont des origines fort diverses. Et interculturalité garantie… poussée à l’extrême même, avec le Pique nique ukrainien dans une ferme canadienne – William Kurelek (1927-1977 Canada)! J’ai même trouvé un tableau représentant un de mes bourgs bretons préférés…

Les Halles du Faou, Lucien Dondaine

Et je vous propose un petit jeu. Pourriez-vous dire quel jeu est représenté dans la sculpture qui s’est glissée au milieu des tableaux?

Echos : de la vallée de la Tessaout à la Grèce antique

Ce matin je voyage en poésie, tant à travers l’espace qu’à travers les époques.

Je voulais vous parler de M’Ririda N’Aït Attik, mais il me faut trouver une version libre de ses poèmes… Je vais m’y atteler ce jour.

Aussitôt m’est venue en tête une autre femme, avec qui, je trouve, elle a bien des points communs : Psapphô.

C’est pourquoi aujourd’hui je vous propose la seule oeuvre d’elle qui nous soit parvenue entière, après plus de 2600 ans… et qui continue à faire chanter la voie de cette femme extraordinaire.

A Aphrodite

Toi dont le trône étincelle, ô immortelle Aphrodite, fille de Zeus, ourdisseuse de trames, je t’implore : ne laisse pas, ô souveraine, dégoûts ou chagrins affliger mon âme,

Mais viens ici, si jamais autrefois entendant de loin ma voix, tu m’as écoutée, quand, quittant la demeure dorée de ton père tu venais, Après avoir attelé ton char,

de beaux passereaux rapides t’entraînaient autour de la terre sombre,secouant leurs ailes serrées et du haut du ciel tirant droit à travers l’éther.
Vite ils étaient là. Et toi, bienheureuse, éclairant d’un sourire ton immortel visage,

tu demandais, quelle était cette nouvelle souffrance, pourquoi de nouveau j’avais crié vers toi,
Quel désir ardent travaillait mon cœur insensé : « Quelle est donc celle que, de nouveau, tu supplies la Persuasive d’amener vers ton amour ? qui,

ma Sappho, t’a fait injure ?
Parle : si elle te fuit, bientôt elle courra après toi ; si elle refuse tes présents, elle t’en offrira elle-même ; si elle ne t’aime pas, elle t’aimera bientôt, qu’elle le veuille ou non. »

Cette fois encore, viens à moi, délivre moi de mes âpres soucis, tout ce que désire mon âme exauce-le, et sois toi-même mon soutien dans le combat.

Mais pour vraiment l’apprécier, il faut le lire en grec, car les épithètes homériques dont ce texte est truffé sont toujours un peu « lourds » dans les traductions… Prenez par exemple le premier mot de ce texte, « poïkilothroné »… plus musical que « toi dont le trône étincelle », non? « dolopoké », ensuite : « ourdisseuse de trames »… Je vous suggère donc d’essayer de le lire, même si vous ne comprenez pas tous les mots, afin d’en saisir la poésie pleine et entière…

εἰς Ἀφροδίτην

Ποικιλόθρον᾽ ἀθανάτ᾽ Ἀφρόδιτα,
παῖ Δίος δολόπλοκε, λίσσομαί σε,
μή μ᾽ ἄσαισι μηδ᾽ ὀνίαισι δάμνα,
πότνια θῦμον·

ἀλλὰ τύιδ᾽ ἔλθ᾽, αἴ ποτα κἀτέρωτα
τὰς ἔμας αὔδας ἀίοισα πήλοι
ἔκλυες, πάτρος δὲ δόμον λίποισα
χρύσιον ἦλθες
ἄρμ᾽ ὐπασδεύξαισα· κάλοι δέ σ᾽ ἆγον

ὤκεες στροῦθοι περὶ γᾶς μελαίνας
πύκνα δίννεντες πτέρ᾽ ἀπ᾽ ὠράνω αἴθε-
ρος διὰ μέσσω.
αἶψα δ᾽ ἐξίκοντο, σύ δ᾽, ὦ μάκαιρα,
μειδιαίσαισ᾽ ἀθανάτωι προσώπωι

ἤρε᾽, ὄττι δηὖτε πέπονθα κὤττι
δηὖτε κάλημμι
κὤττι μοι μάλιστα θέλω γένεσθαι
μαινόλαι θύμωι. «τίνα δηὖτε Πείθω
μαῖσ᾽ ἄγην ἐς σὰν φιλότατα, τίς σ᾽, ὦ

Ψάπφ᾽, ἀδίκησι;
καὶ γὰρ αἰ φεύγει, ταχέως διώξει, αἰ δὲ δῶρα μὴ δέκετ᾽,
ἀλλὰ δώσει, αἰ δὲ μὴ φίλει, ταχέως φιλήσει
κωὐκ ἐθέλοισα.»

ἔλθε μοι καὶ νῦν, χαλέπαν δὲ λῦσον
ἐκ μερίμναν, ὄσσα δέ μοι τέλεσσαι
θῦμος ἰμέρρει, τέλεσον, σὺ δ᾽ αὔτα
σύμμαχος ἔσσο. 

Psapphô (612 av.J-C? 557 av.J-C?)

Un moment de partage musical

En ce dimanche après-midi ensoleillé, alors que nombre de personnes sont contraintes à rester chez elles, sans profiter de ce soleil ni voir leurs proches et/ou ami-e-s, et que nous ne pouvons plus nous adonner aux plaisirs culturels, j’ai eu le bonheur de voir et d’écouter un chanteur que j’avais déjà entendu à Paris.

Mathieu Salama nous a offert un « direct » sur sa page Facebook, et a interprété pour le public restreint que nous étions cinq magnifiques airs, dont je pourrai vous parler plus tard quand je les aurai tous identifiés… Il faut avouer que j’avais omis de prévoir de quoi noter leurs titres quand il a pris la peine de nous les présenter!

Une petite demi-heure de pur bonheur partagé, en écoutant cette voix superbe, et en admirant ce chanteur interpréter, dans un appartement privé (le sien?) un Ave Maria, un très bel air tragique, et trois autres arias. Tout le monde était ému, à en juger par les commentaires qui se succédaient pendant le concert. Une très belle initiative!

Post scriptum

Mathieu Salama a laissé accessible la vidéo, et j’ai pu réentendre l’ensemble.

Le premier air est de Haendel, Lasca ch’Io pianga (Laissez moi pleurer). Je l’avais déjà entendu, et c’est un air que j’adore. Dans l’acte II de Rinaldo, il est chanté par le personnage d’Almerina. Son interprétation toute en finesse par le contre-ténor m’a émue au plus haut point…

Pour les autres morceaux, je vous laisse écouter vous-même, à partir de la vidéo présente sur sa page…

Michel et Enguerrand

En une semaine sont décédés deux hommes; ils avaient vingt ans d’intervalle. L’un, à peine plus âgé que moi, un ami très proche; l’autre, l’ami d’une de mes amies… Deux hommes aux destins si différents, mais que rapprochaient l’intelligence, l’ouverture, et la capacité à vivre malgré les problèmes de santé, à apporter aux autres, à mener avec courage tous les combats…

Hier l’un a été enterré vers Montpellier. L’autre a été incinéré à Aire sur la Lys. Chacun à un bout de la France. Chacun quasi-seul, car il est interdit actuellement de se réunir pour vivre un deuil ou soutenir les proches.

Alors, bien sûr, ce jour, le poème est une offrande, non seulement pour eux, mais aussi pour celles et ceux qui les aiment et les ont aimés, sans pouvoir les accompagner jusqu’au bout du chemin…

Evocation, Pablo Picasso
Source : MAM

La mort dit à l’homme

Voici que vous avez assez souffert, pauvre homme,
Assez connu l’amour, le désir, le dégoût,
L’âpreté du vouloir et la torpeur des sommes,
L’orgueil d’être vivant et de pleurer debout…

Que voulez-vous savoir qui soit plus délectable
Que la douceur des jours que vous avez tenus,
Quittez le temps, quittez la maison et la table ;
Vous serez sans regret ni peur d’être venu.

J’emplirai votre cœur, vos mains et votre bouche
D’un repos si profond, si chaud et si pesant,
Que le soleil, la pluie et l’orage farouche
Ne réveilleront pas votre âme et votre sang.

— Pauvre âme, comme au jour où vous n’étiez pas née,
Vous serez pleine d’ombre et de plaisant oubli,
D’autres iront alors par les rudes journées
Pleurant aux creux des mains, des tombes et des lits.

D’autres iront en proie au douloureux vertige
Des profondes amours et du destin amer,
Et vous serez alors la sève dans les tiges,
La rose du rosier et le sel de la mer.

D’autres iront blessés de désir et de rêve
Et leurs gestes feront de la douleur dans l’air,
Mais vous ne saurez pas que le matin se lève,
Qu’il faut revivre encore, qu’il fait jour, qu’il fait clair.

Ils iront retenant leur âme qui chancelle
Et trébuchant ainsi qu’un homme pris de vin ;
— Et vous serez alors dans ma nuit éternelle,
Dans ma calme maison, dans mon jardin divin…


Anna de Noailles (1876-1933)

Recueil : Le cœur innombrable (1901)

« Wasserfall blond »

En choisissant de publier le poème de celui qui a peuplé mon adolescence dans une famille aux racines ardennaises, j’ai été interpellée par l’association des termes « wasserfall » et « blond »…

Loin de moi l’idée de divaguer dans un commentaire littéraire, mais envie de galoper comme une enfant au sein des forêts vierges aux chutes d’eau sauvage.

Et de me remémorer. Quand aurais-je pu qualifier de « blonde » une cascade?

Les cascades de mon enfance étaient auvergnates… Je me souviens particulièrement de celle de Saillant, que je suis allée revoir voici peu. L’eau y est toujours aussi impétueuse, mais la cascade m’a semblé bien plus petite que dans mon souvenir…

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/44/Saillant_cascade.JPG
La cascade de Saillant
Source Wikimédia

Au Maroc, la cascade d’Ouzoud procurait le plaisir d’une douche naturelle telle qu’on n’aurait pas osé la rêver…

La cascade d’Ouzoud
Je l’ai vue moins abondante !
Source : Wikipédia

Mais c’est surtout la Guinée qui m’a offert les plus belles vues de cascades. A la fin de la saison des pluies, il en surgit à chaque détour de piste, déversant du sommet des falaises des voiles d’eau denses…

Et je garde un souvenir plaisant de la cascade de Dubreka, qui était assez proche de Conakry pour que nous puissions, du temps où je résidais dans cette ville, aller pique-niquer sur ses bords ou les pieds dans l’eau, et nous baigner dans les vasques naturelles…

Cascade de la Soumba, à Dubreka
Source

Mais aucun de ces cascades, pas plus que toutes celles que j’ai vues ailleurs, ne pourrait, selon moi, être qualifiée de « blonde »…

Alors mon esprit gamberge…

Quelle chaîne d’images et de mots a provoqué cette alliance inattendue? Faut-il évoquer la lumière naissance « albérale » – pour utiliser un de mes néologismes? Ou penser aux cascades de bière jaillissant d’une bouteille trop secouée? Ou relier la puissance des flots à celle de l’amour et soupçonner des amours adolescentes? Ou…

Mais laissons à la poésie son charme, et à Rimbaud le plaisir de sculpter ses expressions selon son désir…

Aube

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombre ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

Arthur Rimbaud