Hypocoristique

En cherchant ce matin l’explication d’un nom de famille à consonance apparemment anglaise, alors qu’il s’agit d’une famille typiquement française, de la région Grand Est, j’ai découvert un mot. J’adore. J’adore apprendre un nouveau terme. Cela remonte à mon enfance! Dès que j’ai su lire, je me suis plongée dans tous les dictionnaires possibles. Ce furent d’abord bien sûr le Larousse Illustré, puis le Larousse en 20 volumes. Le Quillet… Je passai ensuite aux dictionnaires de langues, et découvris ainsi l’écriture gothique qui m’a séduite. J’étais alors en 6ème. J’avais 9 ans. Vinrent ensuite les délices des Gaffiot et Bailly…

Bref, j’ai découvert un nouveau mot : « hypocoristique ».

Et, en plus, une énigme. Je ne trouvais pas la « racine » de ce mot, ni en grec ni en latin, parmi mes maigres connaissances.

S’il y avait eu un h entre le c et le o, j’aurais imaginé une chanteuse aussi piètre que moi, incapable d’intégrer même un mauvais choeur… Mais il n’y en a pas…

Lors de mes recherches sur le net, j’ai découvert un site où une personne, sous forme de jeu, a fait la même démarche que moi… Je cite donc intégralement ce « jeu ».

« 

JEU 48 : Hypocoristique

Hypocoristique : Adjectif du grec hypo, inférieur / en-dessous et du grec chorus signifiant chœur, chant (chorale). La lettre « h » de chorus a disparu pendant la révolution française car considéré comme une marque de noblesse…noblesse qui, rappelons-le, a été alors déchue de ses privilèges. Cet adjectif signifie donc logiquement  « en manque de chant » Mon perroquet semble déprimé, je pense qu’il est hypocoristique !Je n’aime pas aller dans ce lieu hypocoristique : c’est angoissant et triste. Par extension il qualifie toutes choses provoquées par ce manque musical. Il a des boutons hypocoristiques qui apparaissent à force de s’enfermer dans le silence.

Attention, c’est une plaisanterie… Le h n’a pas disparu… Mais j’ai beaucoup apprécié ce blog, qui s’appelle Filigrane

Je pouvais toujours chercher l’étymologie, je ne risquais pas de la trouver!

« Étymol. et Hist. 1893 (DG). Empr. au gr. υ ̔ π ο κ ο ρ ι σ τ ι κ ο ́ ς « caressant » et « propre à atténuer »; cf. l’angl. hypocoristic (1796 ds NED). » (CNRTL)

Mais alors, me direz-vous, quel rapport entre un nom de famille et ce terme?

Le plus simple est que je revienne à la source, le CNRTL.

« (Terme) qui exprime une intention caressante, affectueuse, notamment dans le langage des enfants ou ses imitations. Redoublement hypocoristique; usage, valeur hypocoristique d’un mot. Les procédés formels employés pour créer des termes hypocoristiques sont par exemple les suffixes dits « diminutifs » (fillette), le redoublement (chien-chien, fifille), l’abrègement des prénoms (Mado, Alec), ou le choix de termes conventionnellement hypocoristiques (fr. mon petit poulet, mon chou) (Mounin1974). »

Ainsi, les noms de famille tels que Colas, Collet ou Colson sont des hypocoristiques de Nicolas. Comme Clos, Closse, de Nicolaus…

Mais où est passé le « Ni »?

Nouvelle question, et un autre terme « savant »…

Eh oui, le fait de supprimer le début du mot se nomme une « aphérèse ». On enlève, on ôte, on supprime… « Toine » « Toinette », pour « Antoine » ou « Antoinette ». Et le célèbre anglais « I’m » pour « I am ».

« PHONÉT. ,,Suppression (gr. aph-airesis) d’un phonème ou groupe de phonèmes à l’initiale du mot, par exemple d’une voyelle après voyelle finale du mot précédent : angl. I am > I’m.«  (Mar. Lex. 1951), ou de la syllabe initiale dans des noms propres de personnes (Colas < Nicolas, Chardin < Richardin) ou dans des jurons (tudieu < vertu Dieu). »

Prenom ElisabethLisa - Page 4

Attention! A ne pas confondre, bien sûr, avec l’apocope… Mais ça, vous vous en doutiez, n’est-ce pas?

« Coupure qui affecte la finale d’un mot, soit par chute phonétique d’un élément, soit par abrègement arbitraire.«  (Mar. Lex. 1951) : 1. Negoti, pour Negotii, est une apocope. Les poëtes français usent quelquefois de l’apocope; ils écrivent, par exemple, Londre pour Londres, je voi pour je vois, encor pour encore, etc. On dit par apocope, Grand’messe, grand-mère, au lieu de Grande messe, grande-mère. Ac.1835. »

Notons que, si vous écoutez les enfants, vous pourrez noter qu’ils et elles sont spécialistes de l’aphérèse : « core » pour « encore », « garde », pour « regarde », « pitaine » pour « capitaine », etc.

Et, si vous ne le saviez pas encore, « chandail » provient de l’aphérèse de « marchand d’ail »… Eh oui!

« Abrév. pop. de (mar)chand d’ail, nom donné au tricot porté par les vendeurs de légumes aux Halles de Paris. Fréq. abs. littér. : 89. »

Nous voici parti-e-s bien loin! Mais ça distrait en ces temps sinistres… et la langue est notre héritage…

Notez qu’en breton on adore les suffixes hypocoristiques, « ou », « ig », « achou »… Si cela vous intéresse, je vous renvoie à un linguiste, spécialiste des hypocoristiques celtiques… ou à cet article publié dans Arbres, du CNRS.

Alors, si l’on vous nomme ou a nommé-e « Ma bichette », « mon p’tit loup », « fifille à son papa », « mon coeur », vous savez maintenant qu’on a fait des « hypocoristiques » sans forcément le savoir. Si on a déformé votre prénom comme « Nany » pour « Danièle », « Fifi », pour « Philippe », « Vavard », pour « Gérard », aussi… Et si en plus on en a supprimé la première syllabe, on a produit une aphérèse!

Épinglé sur des paroles

Si vous voulez aller plus loin et que vous avez du temps à perdre en ce dimanche d’avril confiné, vous pouvez vous initier à « la recette de l’énoncé hypocoristique à l’imparfait » (Bres, 2003), si si, je n’invente rien! Et là, vous allez vous amuser.

« Commençons par une impression : les énoncés que l’on peut qualifier d’hypocoristiques apparaissent comme échoïques, comme si le locuteur parlait à la place de son interlocuteur 3, plus précisément verbalisait un élément du comportement non verbal et/ou vocal de celui-ci. C’est particulièrement net pour (7) dans lequel les mots de l’enfant semblent être l’écho des manifestations de joie de la bête. Comme tels, les énoncés hypocoristiques me semblent relever de la classe englobante de l’énoncé dialogique (Bres et Verine 2002). »

Et voici, pour la bonne bouche, c’est le cas de le dire, la fin de cet article :

« Pareil à l’amateur de bonne chère qui, dégustant la recette perpignanaise du lièvre au chocolat, n’identifiera plus cet ingrédient, croira qu’au contact de la viande de lièvre il a perdu sa saveur cacaotée, et mettra la suavité et l’onctuosité du mets sur le compte de la viande elle-même, le linguiste court toujours le risque double d’effacer le sens ou l’instruction d’un morphème parce qu’il ne le/la reconnaît plus, et d’imputer abusivement, par déplacement métonymique, tel élément du sens produit résultatif à tel morphème, alors qu’il n’est pour rien, ou au mieux simplement partie prenante, dans sa production. Ainsi fait-on, me semble-t-il, lorsqu’on escamote les instructions temporelle et aspectuelle de l’imparfait, qu’on les troque contre la valeur hypocoristique. L’imparfait dans l’énoncé hypocoristique reste lui- même, et c’est fort de cette identité qu’il participe au renforcement de la production du sens hypocoristique. »

La représentation grammaticale du temps derrière les apparences ...

Je vous laisse donc vous distraire sainement…

Saisir l’instant

Une petite fille courant dans le jardin, ramassant des branchages, s’élançant sur le champ…

Un groupe de jeunes femmes, sur des écrans, échangeant, travaillant, réfléchissant, discutant, se soutenant…

Un jeune chef d’orchestre privé de musiciens, de spectateurs, de concerts, avec ses petits jouant…

Un peintre isolé, penché sur l’oeuvre en cours, créant, créant, créant…

Un couple et son enfant, apportant oeufs, brioche, sourires, et l’apéritif partageant…

Un ami comprenant le désespoir profond, sans retard appelant…

Ce que j’ai vécu hier, et qui permet, jour après jour, de « tenir » dans ce confinement.

Alors, en cette pré-aube où brille un beau croissant montant, un poème d’une écrivaine qui a vécu d’autres confinements, bien plus dramatiques, car juive née en 1927, dont la famille avait décidé de résider en France, et qui a été sauvée par des familles belges : Esther Granek.

Alexi Zaitsev, un peintre à découvrir!
Merci à « Rosalie dans tous ses états« 
Un beau diaporama sur ce peintre ici

Saisir l’instant

Saisir l’instant tel une fleur
Qu’on insère entre deux feuillets
Et rien n’existe avant après
Dans la suite infinie des heures.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. S’y réfugier.
Et s’en repaître. En rêver.
À cette épave s’accrocher.
Le mettre à l’éternel présent.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. Construire un monde.
Se répéter que lui seul compte
Et que le reste est complément.
S’en nourrir inlassablement.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant tel un bouquet
Et de sa fraîcheur s’imprégner.
Et de ses couleurs se gaver.
Ah ! combien riche alors j’étais !
Saisir l’instant.

Saisir l’instant à peine né
Et le bercer comme un enfant.
A quel moment ai-je cessé ?
Pourquoi ne puis-je… ?

Dés-espoir

J’écrivais l’autre jour à l’un de mes amis sur ce que je voyais dans la nature autour de moi, en ce moment… Il s’est gentiment (quoique…) moqué de moi, et m’a qualifiée de « poète ». Ces derniers jours, pourtant, j’ai l’impression que la Nature se rit des Hommes, qu’elle triomphe de leur « science », comme si elle était la seule à Savoir, Savoir-faire et Savoir-être, pour reprendre le trinôme usagé…

Alors, j’ai pensé à ce poème de Marie Krysinska. Oui, d’accord, encore une femme! Mais il faut le dire et le répéter, il y a eu autant d’auteures que d’auteurs, donc… CQFD.

https://i0.wp.com/personal.colby.edu/~ampaliye/poetes/images/krysinska.gif
Une icône ?
Source

« Mme Marie Krysinska, dans la littèrature, occupera une place toute particulière, car personne, à moins de la plagier, ne pourra l’imiter. »

– Fernand Hauser, Simple Revue, 1894

Elle me plaît bien, cette petite Polonaise adoptée par Paris – ou adoptant Paris? – qui devient la seule femme « membre actif » des cercles littéraires des Hydropathes, des Zutiques, des Hirsutes et des Jemenfoutistes qui se réunissent au cabaret du Chat Noir.

https://litteratureportesouvertes.files.wordpress.com/2017/11/640px-album_zutique_page_de_titre_fac-simile.jpg?w=300&h=194

Elle accompagne au piano les chansons et les poèmes qu’on y déclame. Elle participe aux soirées de la Goguette du Chat Noir.

Malgré sa mort relativement précoce (50 ans), elle a laissé une littérature abondante et diverse, dont des critiques… et là, il faut bien avouer que la proportion de critiques « femmes » est moins importante, n’est-ce pas?

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/b3/Chat_noir.jpg

Ronde du printemps

À Charles de Sivry.

Dans le Parc, dans le Parc les glycines frissonnent,
Etirant leurs frêles bras –
Ainsi que de jeunes filles
Qui se réveillent d’un court sommeil
Après la nuit dansée au bal,
Les boucles de leurs cheveux
Tout en papillotes
Pour de prochaines fêtes –
Dans le Parc.
Dans les Prés, dans les Prés les marguerites blanches
S’endimanchent, et les coquelicots
Se pavanent dans leurs jupes
Savamment fripées,
Mais les oiseaux, un peu outrés,
Rient et se moquent des coquettes
Dans les Prés.
Dans les Bois, dans les Bois les ramures s’enlacent:
Voûte de Cathédrale aux Silences
Où le pas des Visions se fait pieux et furtif,
Parmi les poses adorantes des Hêtres
Et les blancs surplis des Bouleaux –
Sous les vitraux d’émeraude qui font
Cette lumière extatique –
Dans les Bois.
Dans l’Eau, dans l’Eau près de joncs somnolents
Tremblent les étoiles plues du soleil
Dans l’Eau,
Et la Belle tout en pleurs
Tombe parmi les joncs somnolents,
Et la Belle
Meurt parmi la torpeur lumineuse des flots:
La Belle Espérance
S’est noyée, et cela fait des ronds
Dans l’Eau.

Marie Krysinska, 1889

Lai du chèvrefeuille

Par une belle journée de printemps, hier, je coupais, taillais, rognais à loisir la glycine et le chèvrefeuille qui ornent par leurs floraisons la venelle, et repensais à l’un des poèmes que j’ai étudiés il y a fort longtemps… Encore une femme poète, oui… Il en fut plus qu’on ne le croit! Marie de France… Quel beau nom, n’est-ce pas?

Je ne pourrai pas l’accompagner du beau son de la harpe, mais vous le livre, en langue d’oïl, car je le préfère dans cette belle langue, et je fais le pari que vous parviendrez, sinon à tout comprendre (quoique…), du moins à l’apprécier.

Chevrefoil

Asez me plest e bien le voil

del lai que hum nume Chevrefoil

que la verité vus en cunt

(e) pur quei il fu fet e dunt.

Plusurs le me unt cunté e dit

e jeo l’ai trové en escrit

de Tristram e de la reïne,

de lur amur que tant fu fine,

dunt il eurent meinte dolur,

puis en mururent en un jur.

Li reis Marks esteit curucié,

vers Tristram sun nevuz irié;

de sa tere le cungea

pur la reïne qu’il ama.

En sa cuntree en est alez;

en Suhtwales, u il fu nez,

un an demurat tut entier,

ne t ariere repeirier;

mes puis se mist en abandun

de mort e de destructïun.

Ne vus esmerveilliez neent:

kar ki eime mut lëalment,

mut est dolenz e trespensez,

quant il nen ad ses volentez.

Tristram est dolent e pensis:

pur ceo se met de sun païs.

en Cornvaille vait tut dreit,

la u la reïne maneit.

En la forest tut sul se mist,

ne voleit pas que hum le veïst;

en la vespree s’en eisseit,

quant tens de herberger esteit;

od païsanz, od povre gent

perneit la nuit herbergement.

Les noveles lur enquereit

del rei cum il se cunteneit.

Ceo li dïent qu’il unt oï

que li barun erent bani,

a Tintagel deivent venir,

li reis i veolt sa curt tenir,

a pentecuste i serunt tuit;

mut i avra joie e deduit,

e la reïnë i sera.

Tristram l’oï, mut se haita:

ele ne purrat mie aler

k’il ne la veie trespasser.

Le jur que li rei fu meüz,

e Tristram est al bois venuz

sur le chemin quë il saveit

que la rute passer deveit,

une codre trencha par mi,

tute quarreie la fendi.

Quant il ad paré le bastun,

de sun cutel escrit sun nun.

Se la reïne s’aparceit,

que mut grant gardë en perneit–

quatre feiz li fu avenu

que si l’aveit aparceü–

de sun ami bien conustra

le bastun quant el le verra.

Ceo fu la summe de l’escrit

qu’il li aveit mandé e dit:

que lunges ot ilec esté

e atendu e surjurné

pur espïer e pur saver

coment il la peu&st veer,

kar ne pot nent vivre sanz li;

d’euls deus fu il (tut) autresi

cume del chevrefoil esteit

ki a la codre se perneit:

quant il s’i est laciez e pris

e tut entur le fust s’est mis,

ensemble poënt bien durer;

mes ki puis les volt desevrer,

li codres muert hastivement

e li chevrefoil ensement.

«Bele amie, si est de nus:

ne vus sanz mei, ne mei sanz vus!»

La reïne vait chevachant;

ele esgardat tut un pendant,

le bastun vit, bien l’aparceut,

tutes les lettres i conut.

Les chevalers que la menoënt,

quë ensemblë od li erroënt,

cumanda tuz (a) arester:

descendre vot e resposer.

Cil unt fait sun commandement.

Ele s’en vet luinz de sa gent;

sa meschine apelat a sei,

Brenguein, que fu de bone fei.

Del chemin un poi s’esluina;

dedenz le bois celui trova

que plus l’amot que rein vivant.

Entre eus meinent joie (mut) grant.

a li parlat tut a leisir,

E ele li dit sun pleisir;

puis li mustre cumfaitement

del rei avrat acordement,

e que mut li aveit pesé

de ceo qu’il (l)’ot si cungïé;

par encusement l’aveit fait.

Atant s’en part, sun ami lait;

mes quant ceo vient al desevrer,

dunc comenc(er)ent a plurer.

Tristram a Wales s’en rala,

tant que sis uncles le manda.

Pur la joie qu’il ot eüe

de s’amie qu’il ot veüe

e pur ceo k’il aveit escrit,

si cum la reïne l’ot dit,

pur les paroles remembrer,

Tristram, ki bien saveit harper,

en aveit fet un nuvel lai;

asez briefment le numerai:

Gotelef l’apelent en engleis,

chevrefoil le nument Franceis.

dit vus en ai la verité

del lai que j’ai ici cunté.

Marie de France

Illustration d’Anna et Elena Balbusso
Source

Poisson d’avril…

Date oblige, comme j’ai décidé de vous distraire chaque jour de ce « confinement »… Voici un poème ichtyophile… rires… et un mauvais néologisme, en plus! Vous êtes gâté-e-s!

Turner, La Baie d’Uri sur le lac de Lucerne

Les Animaux et leurs hommes


Les poissons, les nageurs, les bateaux
Transforment l’eau.
L’eau est douce et ne bouge
Que pour ce qui la touche.

Le poisson avance
Comme un doigt dans un gant,
Le nageur danse lentement
Et la voile respire.

Mais l’eau douce bouge
Pour ce qui la touche,
Pour le poisson, pour le nageur, pour le bateau
Qu’elle porte
Et qu’elle emporte.

Jules Bastien Lepage

J’ai le plaisir depuis quelques temps de voir ce blog enrichi par les commentaires d’un inconnu, dont j’avais découvert voici peu le blog « Un jour Un tableau », blog que j’ai évoqué ici.

En relation avec le poème de Théodore de Banville publié ce matin, il m’a proposé d’aller voir les tableaux d’un peintre dont j’ignorais le nom, Jules Bastien Lepage.

Hay Making - Jules Bastien-Lepage
Les foins (1877)

Je me suis donc documentée sur cet artiste, et ai découvert son originalité, qui m’a fait comprendre pourquoi il plaisait à mon mentor…

La récolte des pommes de terre
Source

Il n’a fallu qu’une dizaine d’années pour que ce peintre, décédé à 36 ans, marque son époque. Il faut dire que le graphisme est étonnant, innovant. L’alliance d’une forme de classicisme, de touches d’impressionnismes et d’un dessin très pur et lisse parfois est déroutante, intrigante.

Comme si l’artiste trahissait dans ses oeuvres les tensions à la fois internes et externes… La passion et la paix ? Le bonheur et la souffrance ? Le corps et l’âme ?

J’ai glissé dans cet article quelques oeuvres que j’ai particulièrement appréciées, mais il en est d’autres tout aussi intéressantes et/ou touchantes, à vous de les découvrir… Je n’ai notamment pas traité des portraits, parfois tout aussi surprenants.

Si vous voulez en découvrir davantage, voici un diaporama sur fond de Gymnopédie…

« Baisé par l’air des solitudes »…

Conseil

Eh bien ! mêle ta vie à la verte forêt !
Escalade la roche aux nobles altitudes.
Respire, et libre enfin des vieilles servitudes,
Fuis les regrets amers que ton cœur savourait.

Dès l’heure éblouissante où le matin paraît,
Marche au hasard ; gravis les sentiers les plus rudes.
Va devant toi, baisé par l’air des solitudes,
Comme une biche en pleurs qu’on effaroucherait.

Cueille la fleur agreste au bord du précipice.
Regarde l’antre affreux que le lierre tapisse
Et le vol des oiseaux dans les chênes touffus.

Marche et prête l’oreille en tes sauvages courses ;
Car tout le bois frémit, plein de rythmes confus,
Et la Muse aux beaux yeux chante dans l’eau des sources.

Théodore de Banville

Bougies

La qualité littéraire est-elle ce qui prime dans un poème? Ne peut-on lui accorder une valeur autre, quand elle relie les émotions et les plaisirs?

C’est pourquoi ce jour j’ai choisi le poème d’un amateur… de motos. Rien de tel pour s’évader de nos prisons que de rêver de balades en moto, n’est-ce pas, pour qui aime cela… les autres imagineront d’autres balades.

Mais cet article est dédié à une amie qui va souffler ses bougies, ou nettoyer celles de sa moto, à Marseille, isolée dans le confinement de son appartement, reliée au monde par les TIC… Alors ce poème a été choisi pour elle, pour qu’elle puisse se souvenir de ses folles équipées et rêver aux futures…

Burried Treasure, David Uhl
Source

Plaisirs d’essence

Quand du pouce et l’index je décroche sa clé

Et que, dans le garage, je viens la réveiller

Quand une fois sur deux roues, je la sors en arrière

Cela n’est pas routine mais bien préliminaires.

Encore aucun témoin, posée sur la béquille

Je fais tourner la clé, aiguille et chiffres s’élancent

Enfin bielles et pistons repartent dans la danse

Au coup de démarreur, en elle revient la vie.

Ensuite je la délaisse, la laissant respirer

Vibrer autant qu’elle veut et chauffer à son aise

J’enfile casque et puis gants, pas sûr que ça me plaise

Mais pas de relation, sans être protégé.

Enfin vient le moment d’un contact plus physique

Cet instant du départ, à chaque fois unique

Châssis entre mes cuisses, dans mes mains ses poignées

Accordée à mon rythme dès qu’elle est balancée.

Recherche d’intimité pour vivre une passion

On quitte le centre-ville et la circulation

Sur cette route en sous-bois, à défaut de caresses

S’offrent à nous le bitume, le vent et la vitesse.

Et suivant la manière dont ma main la titille

Tantôt elle ronronne, tantôt elle est furie

Un couple gigantesque nous propulse en avant

Sortir de chaque virage, plonger vers le suivant.

Après je me détends, soulage le moteur

J’admire le paysage, assis tout en hauteur

Sur cette route je plane, à peine à quatre-vingt

La belle tout contre moi, ce que je me sens bien.

Si toi tu as connu ce plaisir sans partage

Qui peut se déguster, même en prenant de l’âge

Tu trouveras, c’est sûr, pour y avoir goûté

Les mots de ce poème, à peine exagérés.

Jacques Bodson

Source

Racines

Il est un phénomène intéressant en ce moment : un certain nombre de personnes se penchent sur leurs racines, essaient de comprendre leur histoire et celle de leur famille… Comme je l’avais écrit sur la tombe de mes grands-parents, « le relais est transmis »… mais, en cette période incertaine, je pense que ce « relais » est questionné, que les maillons des chaînes familiales se sentent faibles, et que de ce fait chacun-e tente de se repositionner et de resituer les sien-ne-s, ascendance comme descendance.

Je dois dire que, de mon côté, le Skype familial pour l’anniversaire de mes enfants m’a réinterrogée sur ma place, comme m’a questionnée hier un reportage sur un couple très âgé (lui, 90 ans) qui a survécu à la maladie rampante, et, ce matin, un recueil de poésies de ma tante, retrouvé dans ma bibliothèque où j’étais allée chercher Verlaine…

Alors, je vous livre un de ces poèmes, qu’elle m’avait offert, manuscrit, avant qu’il ne soit publié, et qui m’avait beaucoup émue à l’époque… c’était il y a trente ans… déjà… Elle avait une soixantaine d’années, alors…

An ancient beech tree, Paul Sandby (1794)
Source

Un arbre

Je voudrais être un arbre,

un arbre vénéré,

un arbre de famille,

un arbre de secrets.

Je courberais mes branches

pour essuyer les pleurs.

L’ombre protègerait

les enfants du soleil

Je chanterais l’amour

des refrains des oiseaux.

Je donnerais mon souffle

pour bercer les chagrins.

Je parlerais aux fleurs,

aux nuages et au vent.

Je garderais mon âme

pour veiller au bonheur.



Micheline Vauchelet, avril 1991

Arbre généalogique de Gustave Courbet, Claude Coulet (2013)
Source

A l’échanson

Ce n’est pas le titre donné par Omar Khayyâm, car il ne donnait aucun titre à ses quatrains… Mais comme il s’adresse dans celui-ci à ce personnage, j’ai choisi d’intituler ainsi cet article.
Rien de tel que de relire ce poète immense pour relativiser en ces temps de cris, et retrouver sa place de « futures cendres », dont il fait remarquer astucieusement que les potiers en font de magnifiques oeuvres, tout en jouissant de la vie, de la nature et de l’amour sous toutes ses formes….

Quatrain 143

Combien de temps discuter des cinq sens et des quatre éléments?

Qu’importe échanson une difficulté ou mille?

Nous sommes tous de terre, accorde donc ta harpe,

Nous sommes tous de vent, apporte-nous du Vin!

Omar Khayyâm (1048 ? 1131)

Et je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager un des préceptes les plus célèbres…

« Sois heureux en cet instant. Cet instant, c’est ta Vie »…