L’après-midi d’un faune

Frontispice d’Edouard Manet, édition Derenne, 1876

Je dédie cet article à un ami musicien confiné seul dans sa Bourgogne natale, et qui me soutient chaque jour par des échanges amicaux souvent orientés vers les plaisirs procurés par les sons, qui volent vers les pauvres humain-e-s emprisonné-e-s… C’est lui qui en as choisi le thème, à partir de l’oeuvre musicale de Debussy, Prélude à l’après-midi d’un Faune.

« J’adore cette pièce, pleine de poésie brumeuse, de nonchalance contemplative, et d’une douce et tiède sensualité évanescente (naissante?)…

« Et c’est fortement d’actualité

Lascivité rêveuse…
Et mélancolie latente

L’attente de quoi… » (JL, 13/4/2020)

Je vous propose cet enregistrement de 1989 sous la direction de Leonard Bernstein.

Pour ma part, je vais commencer par le texte, que, je pense, peu de monde connaît dans son entièreté. Il faut dire qu’il est long, cet « églogue », que j’ai copié sur une édition de 1876, numérisée sur le site de la BNF, qui en propose d’autres éditions auxquelles vous pourrez accéder.

Vous pouvez, à votre guise, écouter d’abord la musique, puis lire le poème, ou bien faire l’inverse, ou mener de front les deux… Enfin, pour ce faire, vous êtes totalement libres!!!

Je dois dire que j’ai beaucoup apprécié les illustrations de ce livre, et vais donc vous en proposer quelques-unes, en espérant que leur reproduction est libre de droit, ce dont je ne suis hélas pas certaine. Mais en ces temps difficiles, je pense que des dérogations sont possibles? Quoique…

Cette oeuvre, Mallarmé la dédie à des amis, de manière très explicite.

Léon Cladel (Bracquemont, 1883)
Ecrivain, militant, Quercytain
(1835-1892)
Léon Dierx, poète parnassien
(1838-1912)

Les quatre écrivains étaient de la même génération. Stéphane Mallarmé, né en 1842, était le plus jeune de la bande…

Catulle Mendès, écrivain, librettiste (1841-1909)

Partition originale

Pour en revenir à l’oeuvre de Debussy, voici la version préférée de mon ami. Le Royal Concertgebouw Orchestra y est dirigé par Bernard Haitink. Je vous livre son commentaire.

« Elle est lumineuse et voilée à la fois…. Voilée de mystère. » (J.L.)

Thomas Turner a effectué un diaporama sur la musique de Debussy, interprétée par L’Orchestre symphonique de Montréal, Charles Édouard Dutoit, avec de très beaux tableaux, en grande partie impressionnistes. Je vous conseille d’aller visiter sa page Youtube, il y a beaucoup d’autres propositions sympathiques…

Un parallèle est effectué entre les deux oeuvres, musicale et poétique, dans cet article publié dans la Revue Italienne d’Etudes Françaises.

J’ai recherché des lectures du poème. Il y a celle de Pierre-Jean Jouve, mais je la trouve bien trop « déclamée »… sans doute est-ce dû à la période où elle a été enregistrée… Je préfère largement la version de Gérard Ansaloni, mais attention, il ne reprends que quelques extraits dans Les Faunes.

Cela me donne l’occasion d’un clin d’oeil à un autre de mes amis, musicien lui aussi, poète et amateur de faunes. Il reconnaîtra celui-ci, que je ne puis malheureusement plus aller saluer en ce moment.

Voilà qui constitue une heureuse transition vers un autre art, la danse. Bien sûr, impossible d’évoquer Debussy sans en venir à Nijinski, n’est-ce pas?

Aquarelle de Léon Bakst en 1912 (source)

Voici une version filmée en 1912, superbe. Une belle analyse en est proposée sur ce site. On trouve aussi encore à acheter des livres sur le danseur et chorégraphe, en lien avec le ballet.

1991

Depuis, la chorégraphie a été reprise à maintes reprises, avec plus ou moins de bonheur à mon goût. Un superbe décor pour cette interprétation que je ne parviens pas à dater, mais je ne suis pas séduite. Nureyev en faune / fauve dans cette version, toujours non datée.

Au cinéma, George de la Pena jouant Nijinsky dans le ballet (film éponyme, 1980)…

Je ne puis bien évidemment pas oublier le remake célèbre et fort controversé de la chorégraphie de Nijinsky dans le clip officiel de I want to break free, de Queen (2’12 à 3’10 environ) – ce qui rappelle le spectacle vu cet hiver, dont je vous ai déjà parlé…

Freddie Mercury

PS. Au moment de « boucler » cet article, je découvre un article de France Culture fort intéressant, intitulé « Le faune de Mallarmé, Debussy et Nijinski ou le Scandale des gestes nouveaux« , à lire, écouter, partager…

Et, pour forclore, un émouvant court-métrage au début très « en écho », « Henri Storck, l’après-midi d’un faune » by Colinet André, avec de beaux airs de harpe celtique. Mais pour ouvrir sur l’avenir, une performance alliant vidéo et concert, en 2011, et Muses à découvrir…

Kalos k’agathos

Kouros de Volomandra

J’ai retrouvé dans ma bibliothèque les livres que j’utilisais jadis pour préparer mes interventions. L’un d’entre eux est un de ces « guides » relatifs à une thématique donnée. Devinez laquelle? L’évasion. D’actualité, n’est-ce pas? Et j’ai cherché le texte qui me « parlait » le plus. Celui que j’ai retenu est d’un écrivain qui peut paraître un peu suranné, mais que j’ai beaucoup aimé autrefois, et qui me « parle » encore aujourd’hui, Joachim du Bellay. J’en profite pour évoquer le souvenir d’une personne avec qui j’ai eu beaucoup de plaisir et d’intérêt à travailler, qui portait ce prénom devenu rare de nos jours, mon « binôme » guinéen. Fin de la parenthèse.

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Si notre vie est moins qu’une journée

En l’éternel, si l’an qui fait le tour

Chasse nos jours sans espoir de retour,

Si périssable est toute chose née,

Que songes-tu, mon âme emprisonnée ?

Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,

Si, pour voler en un plus clair séjour,

Tu as au dos l’aile bien empennée ?

Là est le bien que tout esprit désire,

Là le repos où tout le monde aspire,

Là est l’amour, là le plaisir encore.

Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,

Tu y pourras reconnaître l’Idée

De la beauté, qu’en ce monde j’adore.

Du Bellay (1550)

L’amour et la quête de la Beauté seraient les clefs de la Liberté?

Beauté physique (kalos), beauté morale (agathos)…

C’est ce qui m’a fait revenir à mes premières amours sculpturales, les Kouroï. J’avais 20 ans. Je suis restée littéralement béate, en émoi, devant Cléobis et Biton, au Musée de Delphes, plus anciens d’une trentaine d’années de celui que j’ai choisi aujourd’hui pour illustrer cet article.

Comme je le fus, beaucoup plus tard, devant l’Odalisque d’Ingres…

Tell me, tell me…

Le silence nocturne est impressionnant, en cette nuit de pleine lune… Je me promène dans la nature, éclairée par l’astre insolite presque insolent. La nuit est longue, longue, et j’attends avec impatience le moment où Phoebus chassera Séléné… Les oiseaux sont là pour annoncer la bonne nouvelle. Un nouveau jour se lève. Se lève? Mais c’est le soleil qui se lève, pas le jour! Le choeur des corbeaux est interrompu de temps à autres par les solistes… Le rouge-gorge laisse la place à la mésange, elle-même supplantée par la bergeronnette… Le ciel s’éclaircit, l’horizon rougit, le firmament bleuit…

Nous n’allons pas quitter l’anglophonie aujourd’hui, mais passer du Massachussets au Yorkshire, avec une autre Emily…

Tell me, tell me, smiling child,
What the past is like to thee?
An Autumn evening, soft and mild,
With a wind that sighs mournfully.

Tell me what is the present hour?
A green and flowery spray,
Where a young bird sits gathering its power
To mount and fly away.


And what is the future, happy one?
A sea beneath a cloudless sun;
A mighty, glorious, dazzling sea,
Stretching into infinity.

Emily Jane Brontë

Infinité, Philippe Colin

Je ne vais pas vous copier la traduction en français, mais vous suggérer, si vous la souhaitez (sachant tout le mal que je pense des « traductions » de poèmes…), d’aller sur you tube écouter le poème, vous aurez ainsi accès au sous-titrage… d’une pierre, deux coups…

Une version reliant les 2 poèmes

Certains anthologies présente une version différente de cette oeuvre, en y adjoignant les quatrains suivants, que je vous dévoile donc…

The inspiring music’s thrilling sound,
The glory of the festal day,
The glittering splendour rising round,
Have passed like all earth’s joys away.


Forsaken by that lady fair,
She glides unheeding through them all;
Covering her brow to hide the tear
That still, though checked, trembles to fall.


She hurries through the outer hall,
And up the stairs through galleries dim,
That murmur to the breezes’ call
The night-wind’s lonely vesper hymn.

Vous l’avez deviné, je préfère, pour ma part, les séparer. Mais comme j’aime la plupart des oeuvres poétiques de celle qui a enchanté nos adolescences par son seul roman, que vous l’ayez lu ou dont vous avez peut-être vu une adaptation cinématographique, un poème de plus (ou la seconde partie d’un poème) ne nuit pas au moral…

La source de cette image est pleine de ressources… Allez voir!

Les vers d’Emily ont été lus, déclamés, mis en musique, à moultes reprises. Vous avez déjà entendu la version de Michel Lascault. On trouve en ligne plusieurs vidéos, notamment les enregistrements de Franckie Mac Eachen – ce qui m’a permis de découvrir Radio Theatre Group, soit dit en passant.

Des tonalités fort différentes sont apportées par les interprètes. J’aime particulièrement celle de la chanteuse folk Janet Jones, pour November 1837. Mais aussi la mezzo-soprano Ada Bonora, elle-même écrivaine. Ou encore le choeur Les Spirituelles. Les images peuvent aussi être très belles, comme sur la vidéo de la chanteuse de jazz Lea Castro. Des curiosités visionner, cette vidéo postée par une jeune inconnue qui se surnomme Plumpie Plumpa, la montrant en train de chanter, accompagnée de sa guitare, des poèmes d’Emily Brontë. Et cette autre, dans laquelle une personne illustre un poème. Pas terrible, non? Mais « moins pire » que cette animation! Par contre, j’ai apprécié cette galerie de photos sur les soeurs Brontë, ou encore cette visite de musée (et de cimetières…). Et si vous voulez avoir l’impression d’y être vraiment, un reportage étonnant…

Un petit clin d’oeil à travers le temps… En effectuant mes recherches, j’ai découvert une autre jeune femme qui dit « Tell me », et j’ai envie de vous faire découvrir une forme surprenante de multi-, pluri- et interculturalité, au travers de ce clip de Marwa Loud.

The tifle termed mortality

Je connais peu la littérature anglophone, ayant été, comme beaucoup d’enfants de ma génération, orientée vers la langue allemande et le latin… Aussi est-ce avec plaisir que je la découvre peu à peu, au fil de mes lectures et du surf sur le net. C’est ainsi que j’ai pris plaisir à déguster l’oeuvre de cette Dame du Massachussets, si extra-ordinaire et passionnante.

Description de cette image, également commentée ci-après
To venerate the simple days
Which lead the seasons by,
Needs but to remember
  That from you or me
They may take the trifle        5
  Termed mortality!
  
To invest existence with a stately air,
Needs but to remember
  That the acorn there
Is the egg of forests        10
  For the upper air!

Emily Dickinson

Je lis et comprends (pas toujours) l’anglais, mais bien évidemment me sentais incapable de traduire ce poème. Un de mes amis anglophone a eu la gentillesse d’en rechercher des traductions « valables », et j’ai choisi celle-ci, de Guy Lafaille, même si elle ne me satisfait pas pleinement – mais, à vrai dire, je reste convaincue qu’on ne peut pas « traduire » un poème…

Pour vénérer les simples jours
Qui mènent les saisons
Il suffit de se souvenir
Qu’à toi ou à moi
Ils peuvent prendre la bagatelle
Appelée mortalité !

Pour donner à l’existence un air majestueux
Il suffit de se souvenir
Que le Gland qui est là
Est l’œuf des forêts
Pour atteindre l’Air d’en haut !

L’ami dont je vous parlais a ajouté que cela lui rappelait une chanson de Simon and Garfunkel, interprétée par Joan Baez, Dangling Conversation.

« We are verses out of rhythm,
Nous sommes des vers, sans rythme
Couplets out of rhyme,
Des couplets qui ne riment pas,
In syncopated time
Dans un temps syncopé
And the dangled conversation
Et la conversation languissante
And the superficial sighs,
Et les soupirs superficiels
Are the borders of our alliance.
Sont les frontières de notre alliance« Vous pouvez l’entendre ici.

Le Vieux Chêne, Harpignies

Nouvelle découverte que celle d’Henri-Joseph d’Harpignies, au travers de ce tableau dont certains – autre découverte que celle du blog intitulé Les Orogénèses érogènes d’Eugène, j’y reviendrai sans doute) affirment qu’il s’agit du chêne de Goethe à Weimar, ce qui serait un double clin d’oeil à mon histoire : le Nord (Henri-Joseph d’Harpignies est né à Valenciennes) et Weimar, une des villes de mon adolescence… Par la suite, Harpignies peignit à nouveau cet arbre, mais cette fois en le situant dans le sud.

Vieux Chênes à Menton, Harpignies

Enfin, un autre point de rencontre avec cet artiste : le violoncelle… Le peintre jouait de cet instrument, comme me l’apprit le site des « Amis d’Harpignies » auquel j’emprunte la photo suivante.

Vous pourriez me faire remarquer que je suis passée du coq à l’âne, d’une jeune poétesse affranchie à un vieux peintre bourgeois, juste à partir d’un fruit… C’est que le Chêne questionne l’Humain plus que jamais, n’est-ce pas, Monsieur de La Fontaine? Datant du Paléogène, cette espèce est victime depuis un siècle de maladies qui la déciment.

« Depuis le XXe siècle, les forêts de chênes en Europe sont victimes de plusieurs vagues de dépérissements notables et de pathologies : oïdium du chêne depuis 1907, maladie de l’encre dans les années 195057, nécroses cambiales58 et pourriture noire dans les années 197059. »

Une consolation : « Les trois espèces de chênes (pubescent, sessile, pédonculé) principalement trouvés en France, bien qu’apparemment assez proches, se comportent comme des espèces en voie de spéciation : leur hybridation par croisement artificiel donne de mauvais résultats (ex : moins de 1 % de fécondation réussie pour l’hybride Quercus robur × petraea et robur × pubescens) et les hybrides obtenus sont très fragiles 60,61. L’hybridation semble par ailleurs rare dans la nature en raison d’une phénologie différente (dates de floraison différentes) qui permet aux trois pools génétiques d’évoluer séparément, sans pollution génétique croisée (on parle de « séparation botanique »)62. »

Il y a donc de l’espoir… Humain-e-s nous sommes, humain-e-s nous resterons, avec tous nos défauts et toutes nos qualités!

Wild Nights -Wild Nights!

Were I with thee

Wild Nights should be

Our luxury!

Futile —the Winds— To a Heart in port—

Done with the Compass—

Done with the Chart!

Rowing in Eden—

Ah, the Sea!

Might I but moor —

Tonight-In Thee!

Emily Dickinson

Saisir l’instant

Une petite fille courant dans le jardin, ramassant des branchages, s’élançant sur le champ…

Un groupe de jeunes femmes, sur des écrans, échangeant, travaillant, réfléchissant, discutant, se soutenant…

Un jeune chef d’orchestre privé de musiciens, de spectateurs, de concerts, avec ses petits jouant…

Un peintre isolé, penché sur l’oeuvre en cours, créant, créant, créant…

Un couple et son enfant, apportant oeufs, brioche, sourires, et l’apéritif partageant…

Un ami comprenant le désespoir profond, sans retard appelant…

Ce que j’ai vécu hier, et qui permet, jour après jour, de « tenir » dans ce confinement.

Alors, en cette pré-aube où brille un beau croissant montant, un poème d’une écrivaine qui a vécu d’autres confinements, bien plus dramatiques, car juive née en 1927, dont la famille avait décidé de résider en France, et qui a été sauvée par des familles belges : Esther Granek.

Alexi Zaitsev, un peintre à découvrir!
Merci à « Rosalie dans tous ses états« 
Un beau diaporama sur ce peintre ici

Saisir l’instant

Saisir l’instant tel une fleur
Qu’on insère entre deux feuillets
Et rien n’existe avant après
Dans la suite infinie des heures.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. S’y réfugier.
Et s’en repaître. En rêver.
À cette épave s’accrocher.
Le mettre à l’éternel présent.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. Construire un monde.
Se répéter que lui seul compte
Et que le reste est complément.
S’en nourrir inlassablement.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant tel un bouquet
Et de sa fraîcheur s’imprégner.
Et de ses couleurs se gaver.
Ah ! combien riche alors j’étais !
Saisir l’instant.

Saisir l’instant à peine né
Et le bercer comme un enfant.
A quel moment ai-je cessé ?
Pourquoi ne puis-je… ?

Dés-espoir

J’écrivais l’autre jour à l’un de mes amis sur ce que je voyais dans la nature autour de moi, en ce moment… Il s’est gentiment (quoique…) moqué de moi, et m’a qualifiée de « poète ». Ces derniers jours, pourtant, j’ai l’impression que la Nature se rit des Hommes, qu’elle triomphe de leur « science », comme si elle était la seule à Savoir, Savoir-faire et Savoir-être, pour reprendre le trinôme usagé…

Alors, j’ai pensé à ce poème de Marie Krysinska. Oui, d’accord, encore une femme! Mais il faut le dire et le répéter, il y a eu autant d’auteures que d’auteurs, donc… CQFD.

https://i0.wp.com/personal.colby.edu/~ampaliye/poetes/images/krysinska.gif
Une icône ?
Source

« Mme Marie Krysinska, dans la littèrature, occupera une place toute particulière, car personne, à moins de la plagier, ne pourra l’imiter. »

– Fernand Hauser, Simple Revue, 1894

Elle me plaît bien, cette petite Polonaise adoptée par Paris – ou adoptant Paris? – qui devient la seule femme « membre actif » des cercles littéraires des Hydropathes, des Zutiques, des Hirsutes et des Jemenfoutistes qui se réunissent au cabaret du Chat Noir.

https://litteratureportesouvertes.files.wordpress.com/2017/11/640px-album_zutique_page_de_titre_fac-simile.jpg?w=300&h=194

Elle accompagne au piano les chansons et les poèmes qu’on y déclame. Elle participe aux soirées de la Goguette du Chat Noir.

Malgré sa mort relativement précoce (50 ans), elle a laissé une littérature abondante et diverse, dont des critiques… et là, il faut bien avouer que la proportion de critiques « femmes » est moins importante, n’est-ce pas?

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/b3/Chat_noir.jpg

Ronde du printemps

À Charles de Sivry.

Dans le Parc, dans le Parc les glycines frissonnent,
Etirant leurs frêles bras –
Ainsi que de jeunes filles
Qui se réveillent d’un court sommeil
Après la nuit dansée au bal,
Les boucles de leurs cheveux
Tout en papillotes
Pour de prochaines fêtes –
Dans le Parc.
Dans les Prés, dans les Prés les marguerites blanches
S’endimanchent, et les coquelicots
Se pavanent dans leurs jupes
Savamment fripées,
Mais les oiseaux, un peu outrés,
Rient et se moquent des coquettes
Dans les Prés.
Dans les Bois, dans les Bois les ramures s’enlacent:
Voûte de Cathédrale aux Silences
Où le pas des Visions se fait pieux et furtif,
Parmi les poses adorantes des Hêtres
Et les blancs surplis des Bouleaux –
Sous les vitraux d’émeraude qui font
Cette lumière extatique –
Dans les Bois.
Dans l’Eau, dans l’Eau près de joncs somnolents
Tremblent les étoiles plues du soleil
Dans l’Eau,
Et la Belle tout en pleurs
Tombe parmi les joncs somnolents,
Et la Belle
Meurt parmi la torpeur lumineuse des flots:
La Belle Espérance
S’est noyée, et cela fait des ronds
Dans l’Eau.

Marie Krysinska, 1889

Lai du chèvrefeuille

Par une belle journée de printemps, hier, je coupais, taillais, rognais à loisir la glycine et le chèvrefeuille qui ornent par leurs floraisons la venelle, et repensais à l’un des poèmes que j’ai étudiés il y a fort longtemps… Encore une femme poète, oui… Il en fut plus qu’on ne le croit! Marie de France… Quel beau nom, n’est-ce pas?

Je ne pourrai pas l’accompagner du beau son de la harpe, mais vous le livre, en langue d’oïl, car je le préfère dans cette belle langue, et je fais le pari que vous parviendrez, sinon à tout comprendre (quoique…), du moins à l’apprécier.

Chevrefoil

Asez me plest e bien le voil

del lai que hum nume Chevrefoil

que la verité vus en cunt

(e) pur quei il fu fet e dunt.

Plusurs le me unt cunté e dit

e jeo l’ai trové en escrit

de Tristram e de la reïne,

de lur amur que tant fu fine,

dunt il eurent meinte dolur,

puis en mururent en un jur.

Li reis Marks esteit curucié,

vers Tristram sun nevuz irié;

de sa tere le cungea

pur la reïne qu’il ama.

En sa cuntree en est alez;

en Suhtwales, u il fu nez,

un an demurat tut entier,

ne t ariere repeirier;

mes puis se mist en abandun

de mort e de destructïun.

Ne vus esmerveilliez neent:

kar ki eime mut lëalment,

mut est dolenz e trespensez,

quant il nen ad ses volentez.

Tristram est dolent e pensis:

pur ceo se met de sun païs.

en Cornvaille vait tut dreit,

la u la reïne maneit.

En la forest tut sul se mist,

ne voleit pas que hum le veïst;

en la vespree s’en eisseit,

quant tens de herberger esteit;

od païsanz, od povre gent

perneit la nuit herbergement.

Les noveles lur enquereit

del rei cum il se cunteneit.

Ceo li dïent qu’il unt oï

que li barun erent bani,

a Tintagel deivent venir,

li reis i veolt sa curt tenir,

a pentecuste i serunt tuit;

mut i avra joie e deduit,

e la reïnë i sera.

Tristram l’oï, mut se haita:

ele ne purrat mie aler

k’il ne la veie trespasser.

Le jur que li rei fu meüz,

e Tristram est al bois venuz

sur le chemin quë il saveit

que la rute passer deveit,

une codre trencha par mi,

tute quarreie la fendi.

Quant il ad paré le bastun,

de sun cutel escrit sun nun.

Se la reïne s’aparceit,

que mut grant gardë en perneit–

quatre feiz li fu avenu

que si l’aveit aparceü–

de sun ami bien conustra

le bastun quant el le verra.

Ceo fu la summe de l’escrit

qu’il li aveit mandé e dit:

que lunges ot ilec esté

e atendu e surjurné

pur espïer e pur saver

coment il la peu&st veer,

kar ne pot nent vivre sanz li;

d’euls deus fu il (tut) autresi

cume del chevrefoil esteit

ki a la codre se perneit:

quant il s’i est laciez e pris

e tut entur le fust s’est mis,

ensemble poënt bien durer;

mes ki puis les volt desevrer,

li codres muert hastivement

e li chevrefoil ensement.

«Bele amie, si est de nus:

ne vus sanz mei, ne mei sanz vus!»

La reïne vait chevachant;

ele esgardat tut un pendant,

le bastun vit, bien l’aparceut,

tutes les lettres i conut.

Les chevalers que la menoënt,

quë ensemblë od li erroënt,

cumanda tuz (a) arester:

descendre vot e resposer.

Cil unt fait sun commandement.

Ele s’en vet luinz de sa gent;

sa meschine apelat a sei,

Brenguein, que fu de bone fei.

Del chemin un poi s’esluina;

dedenz le bois celui trova

que plus l’amot que rein vivant.

Entre eus meinent joie (mut) grant.

a li parlat tut a leisir,

E ele li dit sun pleisir;

puis li mustre cumfaitement

del rei avrat acordement,

e que mut li aveit pesé

de ceo qu’il (l)’ot si cungïé;

par encusement l’aveit fait.

Atant s’en part, sun ami lait;

mes quant ceo vient al desevrer,

dunc comenc(er)ent a plurer.

Tristram a Wales s’en rala,

tant que sis uncles le manda.

Pur la joie qu’il ot eüe

de s’amie qu’il ot veüe

e pur ceo k’il aveit escrit,

si cum la reïne l’ot dit,

pur les paroles remembrer,

Tristram, ki bien saveit harper,

en aveit fet un nuvel lai;

asez briefment le numerai:

Gotelef l’apelent en engleis,

chevrefoil le nument Franceis.

dit vus en ai la verité

del lai que j’ai ici cunté.

Marie de France

Illustration d’Anna et Elena Balbusso
Source

Poisson d’avril…

Date oblige, comme j’ai décidé de vous distraire chaque jour de ce « confinement »… Voici un poème ichtyophile… rires… et un mauvais néologisme, en plus! Vous êtes gâté-e-s!

Turner, La Baie d’Uri sur le lac de Lucerne

Les Animaux et leurs hommes


Les poissons, les nageurs, les bateaux
Transforment l’eau.
L’eau est douce et ne bouge
Que pour ce qui la touche.

Le poisson avance
Comme un doigt dans un gant,
Le nageur danse lentement
Et la voile respire.

Mais l’eau douce bouge
Pour ce qui la touche,
Pour le poisson, pour le nageur, pour le bateau
Qu’elle porte
Et qu’elle emporte.

« Baisé par l’air des solitudes »…

Conseil

Eh bien ! mêle ta vie à la verte forêt !
Escalade la roche aux nobles altitudes.
Respire, et libre enfin des vieilles servitudes,
Fuis les regrets amers que ton cœur savourait.

Dès l’heure éblouissante où le matin paraît,
Marche au hasard ; gravis les sentiers les plus rudes.
Va devant toi, baisé par l’air des solitudes,
Comme une biche en pleurs qu’on effaroucherait.

Cueille la fleur agreste au bord du précipice.
Regarde l’antre affreux que le lierre tapisse
Et le vol des oiseaux dans les chênes touffus.

Marche et prête l’oreille en tes sauvages courses ;
Car tout le bois frémit, plein de rythmes confus,
Et la Muse aux beaux yeux chante dans l’eau des sources.

Théodore de Banville

Bougies

La qualité littéraire est-elle ce qui prime dans un poème? Ne peut-on lui accorder une valeur autre, quand elle relie les émotions et les plaisirs?

C’est pourquoi ce jour j’ai choisi le poème d’un amateur… de motos. Rien de tel pour s’évader de nos prisons que de rêver de balades en moto, n’est-ce pas, pour qui aime cela… les autres imagineront d’autres balades.

Mais cet article est dédié à une amie qui va souffler ses bougies, ou nettoyer celles de sa moto, à Marseille, isolée dans le confinement de son appartement, reliée au monde par les TIC… Alors ce poème a été choisi pour elle, pour qu’elle puisse se souvenir de ses folles équipées et rêver aux futures…

Burried Treasure, David Uhl
Source

Plaisirs d’essence

Quand du pouce et l’index je décroche sa clé

Et que, dans le garage, je viens la réveiller

Quand une fois sur deux roues, je la sors en arrière

Cela n’est pas routine mais bien préliminaires.

Encore aucun témoin, posée sur la béquille

Je fais tourner la clé, aiguille et chiffres s’élancent

Enfin bielles et pistons repartent dans la danse

Au coup de démarreur, en elle revient la vie.

Ensuite je la délaisse, la laissant respirer

Vibrer autant qu’elle veut et chauffer à son aise

J’enfile casque et puis gants, pas sûr que ça me plaise

Mais pas de relation, sans être protégé.

Enfin vient le moment d’un contact plus physique

Cet instant du départ, à chaque fois unique

Châssis entre mes cuisses, dans mes mains ses poignées

Accordée à mon rythme dès qu’elle est balancée.

Recherche d’intimité pour vivre une passion

On quitte le centre-ville et la circulation

Sur cette route en sous-bois, à défaut de caresses

S’offrent à nous le bitume, le vent et la vitesse.

Et suivant la manière dont ma main la titille

Tantôt elle ronronne, tantôt elle est furie

Un couple gigantesque nous propulse en avant

Sortir de chaque virage, plonger vers le suivant.

Après je me détends, soulage le moteur

J’admire le paysage, assis tout en hauteur

Sur cette route je plane, à peine à quatre-vingt

La belle tout contre moi, ce que je me sens bien.

Si toi tu as connu ce plaisir sans partage

Qui peut se déguster, même en prenant de l’âge

Tu trouveras, c’est sûr, pour y avoir goûté

Les mots de ce poème, à peine exagérés.

Jacques Bodson

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