Quelle pièce aller voir une fin de semaine, quand les autres partent en week-end ou en vacances et que l’on reste à Paris? Une idée me vient en consultant le web : les Faux British ! Je ne l’ai pas encore vue, mais, quand j’en parle, on me dit qu’elle est tellement bonne qu’on irait bien la revoir…
Direction donc les beaux quartiers, où je trouve heureusement une place non loin de la Comédie des Champs-Elysées. A la limite… Quelle idée d’avoir ainsi avancé les heures de spectacles! Maintenant, on se trouve placé-e devant un choix cornélien : dîner ou « spectater »… Combien de salles se trouvent moins fréquentées à cause de cela? Car d’aucun-e-s .ne peuvent se passer de repas. Ce n’est pas mon cas, et j’arrive donc à l’heure sans avoir mangé… enfin, pas depuis 5 heures, ce qui reste supportable, n’est-ce pas?
J’adore l’ascenseur gigantesque de ce théâtre, avec son liftier, à qui je n’ai pas osé demandé pourquoi il n’était pas vêtu comme Spirou. Ce qui aurait été très seyant, car il est mignon comme tout. Et très aimable, ce qui ne gâche rien. Impossible de le photographier, car il est pris d’assaut… Mais quelques vues (pas très bonnes) du théâtre, dont je vous ai déjà parlé sur ce blog, voici bien longtemps…
Plusieurs surprises à l’arrivée au théâtre, mais je ne vous en dirai rien. Je vous laisse les découvrir, si vous allez voir ce spectacle, ce que je vous recommande chaudement. De quoi oublier tous les tracas du quotidien!
Car j’ai passé une heure trente à rire, rire, rire. Voilà qui fait du bien! Et à admirer des acteurs et actrices qui jouent le rôle des pires interprètes possibles. A cela s’ajoutent tous les gags liés à la mise en scène et aux décors, sans compter les textes dits de toutes les manières possibles…
Bref, un excellent moment dans cette belle salle ancienne, où seuls les genoux se plaignent…
Les artistes offrent toute une gamme de « jeux » tout aussi réjouissants les uns que les autres, flirtant parfois avec le burlesque sans vraiment y tomber.
J’ai un peu regretté la trop grande place accordée à l’un d’entre eux, visiblement tout aussi danseur que comédien. Car cela s’est fait au détriment d’autres, beaucoup plus subtils…
Je vous laisse comparer l’état du décor : avant / après… cela vous donnera peut-être une idée du spectacle?
Le public, hélas très peu nombreux (j’ai été « surclassée »!), ne cessait d’applaudir, et il a fallu couper court aux innombrables rappels.
Jamais je n’aurais eu l’idée d’aller voir une pièce ainsi intitulée. Quel drôle de titre! Mais me voici entraînée au Théâtre de Poche (et non de Pioche) à Montparnasse, dans la même salle où j’avais assisté à une pièce fort intéressante voici quelques temps… Des banquettes en arc de cercle autour d’une non-scène, et le décor quasi inchangé : un petit bureau couvert de papier et quelques objets pour situer l’époque. En l’occurrence, le XVIIème siècle.
Restait à essayer de comprendre qui pouvait être « Pioche », et de quel « Duc » il s’agissait…
L’acteur incarnant ce Duc est un condensé de séduction, à presque 70 ans, ce qui m’a quelque peu gênée pour suivre intellectuellement. Je ne le connaissais pas, et viens de regarder sur le net de qui il s’agit : François-Eric Gendron. Quant à l’actice, née elle aussi en 1955, elle se nomme Sabine Haudepin. Nom qui vous rappelle quelque chose? Normal, elle est la soeur de Didier Haudepin que vous avez sans doute vu dans des films naguère.
Mais revenons à la pièce. On apprend progressivement que le Duc est auteur de Maximes célèbres… Vous avez deviné? Oui, c’est bien de François de La Rochefoucauld dont il est question.
La pièce traite de son amitié avec une auteure célèbre de l’époque. Cet incroyable Frondeur et séducteur s’est, paraît-il, « assagi » en vieillissant. On parle donc d’amitié entre lui et Marie-Madeleine, des liens qui auraient duré un quart de siècle, de 1655 à 1680, année du décès du Duc, qui avait 21 ans de plus que celle qui lui survivra dix ans encore. Qui était « Pioche »? Avez-vous trouvé? Des indices : amie de Madame de Sévigné, qu’elle a connu quand sa mère s’est remariée avec un oncle de celle-ci, Renaud-René de Sévigné, et à qui elle écrivit un jour :
« Vous êtes en Provence, ma belle ; vos heures sont libres, et votre tête encore plus. Le goût d’écrire vous dure encore pour tout le monde : il m’est passé pour tout le monde et, si j’avais un amant qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprais avec lui. Ne mesurez donc point notre amitié sur l’écriture. Je vous aimerai autant en ne vous écrivant qu’une page en un mois, que vous en m’en écrivant dix en huit jours« …
Ecrivaine ayant eu pour conseillers littéraires Segrais et Ménage…
Pioche était le nom de son père, un bourgeois, écuyer du roi et faisant partie de la suite de Richelieu qui lui confia l’éducation de son filleul. Il se faisait appeler Pioche de la Vergne pour paraître plus « noble ». Le prénom de sa fille évoque la nièce du Cardinal, Marie-Madeleine de Vignerot du Pont-de-Courlay, dame de Comballet puis duchesse d’Aiguillon. Isabelle Pena, fille d’un médecin du roi, mère de Marie-Madeleine, était à son service.
Sous quel nom est connue cette Marie-Madeleine Pioche de La Vergne? Avez-vous trouvé? Dans ce pays patriarcal, il faut chercher le nom de l’époux. A 21 ans, elle s’était mariée avec un « vieux » de 38, François Motier, comte de La Fayette. D’où le nom qui passera à la postérité comme celui d’une écrivaine de ce siècle : Madame de La Fayette.
La pièce met donc en scène les deux amis, au moment où l’auteure entreprend l’écriture de ce qui deviendra La Princesse de Clèves. On assiste à la genèse de cet ouvrage. Quelle part du fictif et de la réalité? Impossible à déterminer! Mais j’ai trouvé intéressants les questionnements autour de la conception du roman. Co-conception, en l’occurrence, devrais-je plutôt dire. Quel incipit? Comment rendre les personnages crédibles? Quels lieux choisir pour « décors » de l’action? Peut-on éviter de narrer, pour mieux mettre en valeur les finesses psychologiques? Tel est le thème de cette pièce écrite par Jean-Marie Besset, que j’ai vue (et surtout écoutée) avec beaucoup d’attention, en regrettant de ne pas avoir relu le livre avant…
Les cimetières – mes lecteurs/trices fidèles le savent – sont parmi mes lieux préférés. J’aime la compagnie des personnes qui ont quitté ce monde turbulent… Me promener dans ces lieux calmes et souvent fort beaux, déambuler dans les allées en essayant de deviner ce qu’a pu être la vie que seule quelques chiffres, quelques mots, quelques images évoquent…
Aussi n’est-il pas étonnant que, pour la reprise de ma vie parisienne, j’aie choisi une pièce qui se déroule dans ce contexte.
J’avais lu de bonnes critiques sur la pièce, et par co-incidence, une affiche venait d’être placée sur la descendante des colonnes Morris, non loin de chez moi.
C’était aussi l’occasion rêvée de découvrir un théâtre que je n’avais jamais fréquenté, dans une rue pour moi légendaire… Me voici donc, en ce premier jour du mois de septembre tant attendu, prête à affronter la montée rude du début de cette rue. Le théâtre se situe tout en haut, à l’intersection avec la rue Junot. Je découvre que c’est le voisin du Moulin de la Galette, et me demande quels liens il a eu historiquement avec celui-ci. Il faudra que j’enquête…
Mais aujourd’hui, j’en resterai à la pièce.
Un décor fondé sur le hiatus minéral / végétal, couleur vive des fleurs / déclinaison de gris, artifice / réalité… Je découvrirai, au fur et à mesure du déroulé de la pièce, toute l’ingéniosité des choix de ses éléments… Je ne vous en dis pas plus, c’est à vous de découvrir quand vous verrez cette pièce.
Onze personnages, mais seuls trois sont « incarnés ». Et bien incarnés. L’héroïne, gardienne de ce cimetière. Et deux hommes. Cela vous fait penser à du « boulevard »? On en est loin, bien loin, et de plus en plus loin au fur et à mesure que se déroule… Dois-je dire « l’action »? Elle est loin d’être linéaire, et les repères temporels relèvent du challenge de l’écriture scénaristique et de l’exploitation du décor… Ou « le texte »? Car c’est lui qui porte tout, faisant passer les spectateurs/trices par toute une palette d’émotions, au point qu’à la fin, les sièges ne se vidèrent que lentement, pour laisser à chacun_e le temps de s’en remettre.
Je ne vous en dirai pas davantage. Pour que vous puissiez découvrir vous-même cette oeuvre originale, portée par une actrice étonnante et détonnante, Caroline Rochefort. Juste un mot pour vous expliquer le titre qui m’est venu spontanément à l’esprit. Les « peurs » ne sont pas celles de la mort, mais celles de la vie, et surtout de l’amour…
J’aime le jeudi soir aller écouter du jazz à la Péniche Le Marcounet. Ceux et celles d’entre vous qui me suivent depuis longtemps le savent bien. Mais en ce jeudi d’août, j’ai décidé de découvrir un groupe dont je n’avais jamais entendu parler. Ojos. Oui, Ojos, c’est son nom.
Un concert gratuit en plein air était annoncé à une heure raisonnable (19h) Cour Saint Emilion. Bon, je ne suis pas fan de cet endroit, mais ce n’est pas trop loin… Je regarde donc sur le net, et trouve des clips et autres vidéos. Cela me plaît. J’irai donc.
Arrivée sur place, je cherche. Pas de podium en vue. Comme il a plu, le concert est peut-être annulé? Mais au moins le podium serait encore là… Rien du côté du cinéma, je repars dans l’autre sens… et finis par découvrir, devant la FNAC, une installation assez rudimentaire, et quelques personnes qui squattent les rares bancs posés face à celle-ci. Il ne reste qu’à attendre… Deux jeunes sont en train de faire des réglages… Je reconnais la chanteuse découverte sur le net quelques heures auparavant. C’est donc là. Et le concert va avoir lieu. J’ai aimé. Mot affaibli mais le seul qui convienne.
J’ai aimé la personnalité des deux jeunes gens. Les gestes et la danse de la jeune femme. Sa voix aussi, bien sûr. Le jeu de guitare du musicien. La succession improbable de sons vifs et doux. De mots violents et tendres. Des langues espagnole et française. Une palette incroyable pour un concert qui, hélas, n’a pas duré longtemps. Car tel est le format de « Musiques en terrasses » à Bercy Village.
Une petite vidéo (mauvaise) qui vous donnera une idée…
La présentation sur le site n’est pas des meilleures. Jugez-en plutôt…
« 4 AOUT : Ojos
Hadrien et Elodie prêtent leur voix à des chansons originales et créatives, écrites et produites par leurs soins. Leurs compositions sont parsemées de slogans en espagnol, répétés plusieurs fois, les rendant plus mystérieuses. Le groupe s’identifie à de La Pop, mêlant français, anglais et espagnol. »
Pourquoi cette expression « prêtent leur voix »? Alors qu’il et elle écrivent leurs textes!
A la fin du spectacle, la plupart des spectateurs/trices dansaient, debout près des artistes. Une belle ambiance!
Je n’ai pas trouvé celui de la chanson que j’ai préférée, « Le Volcan qui dort« . On comprend mieux en écoutant sur YouTube que lors du concert… Ni celui de Corazon sin cara.
Mais en voici un autre, magnifique déclaration d’amour, « Seule« .
« Je traque le jour pour que la nuit ne s’arrête pas La nuit personne ne voit la couleur de mes pas Y olvidé como respirar
Que faut-il que je fasse je te sens jubiler si je m’efface J’essaierai d’avancer, arme au poing, résignée à te faire face Dime que dices tu, que dices a mi bella locura Avec toi je respire pas
C’еst trop facile de dire quе tu m’aimes quand j’suis sola J’écume mes mots le long des marches de notre immeuble Mais t’es trop beau quand tu m’enlaces et je suis plus d’humeur Y yo no puedo mas que tontería
Quand tu seras mort, quand t’auras tort, qu’est ce qu’il restera Y a plus que le silence de mes désirs quand tu t’en vas Regarde ce que t’as fait de moi«
Hier soir j’ai assisté à une représentation théâtrale hors du commun. Son titre? « Les Rhinos, c’est… »
Le titre aurait dû m’alerter. Mais, comme l’initiative ne venait pas de moi, je n’avais fait que rechercher où et à quelle heure je devais me trouver pour y assister. Et j’ai bien fait, soit dit en passant : ce devait être à l’Amphi Richelieu de la Sorbonne – et je me réjouissais de retrouver ce cher Amphi où j’avais passé tant d’heures jadis. Et je découvris, à peine une heure avant le début, que c’était à l’Amphi 25 de Jussieu. Ne serait-ce que la dénomination, tout est dit! Avouez que l’on préfère retrouver Richelieu que 25! Et d’ailleurs, ce fut un jeu de piste pour le trouver, cet Amphi. Des groupes circulaient dans la tour 25 en quête de sa porte. Cela nous fit monter, descendre, remonter… jusqu’à trouver un jeune « couple » d’étudiant-e-s tranquillement installés au 5ème étage, près de la porte du « LIP6 » (un autre souvenir, d’une équipe d’informaticiennes…), en train de pique-niquer à l’abri des regards. Fort aimables, il et elle nous expliquèrent que c’était l’étage des équipes de recherche, et faire appel à notre logique : l’espace offert par la forme cylindrique de la tour ne permettait nullement d’abriter un lieu aussi vaste qu’un amphi. Ce ne pouvait donc, selon elle et lui, qu’au rez-de-chaussée. Heureusement, nous avions situé l’ascenseur et pûmes redescendre rapidement, car l’heure était dépassée… En bas, pas d’amphi, mais une porte aboutissant dans une cour. « Bibliothèque »… Les personnels devaient savoir où se trouvait le lieu convoité? Dans la cour, une bande de jeunes. Avec des papiers. En train de « répéter », visiblement. La jeune fille dont l’accent faisait penser qu’elle venait d’Europe de l’Est, jeune fille qui avait rejoint notre groupe connaissait l’une des étudiantes. Elles se mirent à parler en russe. En réalité, nous étions tout près, il suffisait… de remonter! un large escalier, en plein air, aux degrés moins élevés. Enfin, nous y voici! Un doute subsiste cependant : si la salle est bien peuplée, la scène, elle, est plutôt vide…
Décor minimaliste s’il en fut! Un homme demande que l’on descende le plus près possible de la scène. « Faute de quoi », dit-il, « vous n’entendrez rien ». Il fallait comprendre le verbe dans le sens de la compréhension, pas de l’audition, comme je m’en apercevrai plus tard, après le discours introductif. Car, après une sorte de ballet pour l’entrée des acteurs et actrices, le sens des mots et des phrases ne fut pas toujours saisissable, loin de là. On ne peut leur en vouloir : comme nous l’apprendrons plus tard, ce sont des jeunes gens venant d’Italie, de Suisse, de Taïwan, de Russie, du Brésil… et j’en oublie…, tous et toutes étudiant-e-s de Français Langue Etrangères, alias FLE.
La troupe en costume de scène…
Un jeu vif, voire endiablé, avec les violentes lumières rouges qui nous éblouissaient. Une étonnante dynamique sur la scène comme dans la salle, sur les gradins où se déplaçaient les acteurs/trices devenu-e-s rhinocéros grâce à des masques… avec becs! si, si, l’absurde jusque dans les accessoires. Et la « danse » des rhinos est un morceau d’anthologie burlesque!
Désolée pour la très mauvaise qualité des photos… mais je n’ai pas résisté! Seule l’une d’entre toutes celles que j’ai prises me plaît, et je ne résiste pas à l’envie de vous la montrer malgré tous ses défauts.
La seconde partie était tout aussi enjouée, mais assez différente : une improvisation à partir de « mots » tirés non d’un chapeau, mais de casquettes, censés composer une « identité ». Une autre jeune troupe, pleine d’entrain, les Sorbiquets.
« Troupe d’improvisation théâtrale de Sorbonne Université. Elle vibrionne depuis sept ans sous la houlette des improvisades et compte à son actif de nombreuses interventions dans et hors les murs de la vénérable institution, n’hésitant pas à transcender les genres et les époques. » (source)
Mais je ne suis pas parvenue à entrer dans leur jeu, voire, parfois, à comprendre le sens des saynètes jouées. Dommage, car cela ne manquait pas d’originalité, en termes d’ « interprétation » de la pièce de Ionesco. Le discours final m’a éclairée : leur professeur n’était pas parti de la pièce, mais s’était appuyé sur la nouvelle éponyme!
Ce que je retiendrai surtout de ce spectacle, c’est l’ambiance étonnante, une forme de symbiose entre scène et salle, et l’enthousiasme partagé. C’est aussi l’extraordinaire actualité de ces textes de Ionesco, en cette période si trouble où l’humour est arme… des pacifistes et partisans de la Liberté.
Invitée à aller voir la pièce de Sartre, je dois avouer que mon enthousiasme était assez limité. J’ai beaucoup apprécié le texte quand j’avais quatorze ans, mais je craignais de le trouver un peu « poussiéreux ». A l’entrée du théâtre, accueillie par des hommes en noir à l’oeil rouge, je commençais à me questionner. Le rideau était ouvert, et laissait voir un décor rouge foncé, trois fauteuils Voltaire, et un candélabre à trois branches, diffusant une lumière rouge. Au-dessus de la scène, un large écran orné d’une oeuvre picturale : de larges tâches rouges sur fond blanc.
Je fus bien agréablement surprise d’assister à un spectacle qui, tout en respectant l’idée, voire le texte, était dynamique et, par instant, plutôt drôle. Cela aurait-il plu à Jean-Paul? Pas sûr… Mais quoi qu’il en soit, réussir à rendre dynamique l’attente éternelle dans un Enfer partagé, voilà qui me semble un véritable challenge. Et un challenge réussi, en l’occurrence. Bravo donc à la metteure en scène, qui était aussi l’une des actrices sur les planches, en ce soir d’avril, à la Comédie de Paris.
Magnifique dans son étonnant costume (pantalon de cuir noir très serré, agrémenté de bandes rouges sur les côtés, et son chemisier-chasuble en pointe, d’un rouge vif), Joyce Franrenet a tout de suite réveillé l’auditoire fatigué par sa journée de travail ou de tourisme. Volontairement à l’opposé, Mathilde Mosnier incarnait Estelle, grands yeux bleus et bouche pulpeuse, avec tous les poncifs de la féminité. Mais des deux, qui est la plus « forte »?
Le troisième défunt à commencer sa vie éternelle dans « l’enfer, c’est les Autres » était joué par Tanguy Mendrisse, entre violence intériorisée et charme dévastateur.
Leur hôte, interprété par Alexandre Tessier, était aussi sombre, froid, inquiétant qu’énigmatique. A faire frissonner de peur…
Un jeu enlevé, parfois limite burlesque, des répliques qui fusent, une alternance de jeu de séduction et de violences, symboliques ou physiques… Pas question de s’ennuyer un seul instant! Et j’ai beaucoup apprécié l’exploitation de l’écran suspendu : les visions intérieures des personnages qui se remémoraient leur passé ou « voyaient » le présent dont ils étaient absents mais aussi (trop?) présents étaient traduites en jeu d’ombres chinoises sur fonds jaunes ou bleus, ce qui était une sorte « d’ouverture » pour cet « huis clos », mais une ouverture aussi factice que fugace…
« L’enfer c’est les autres ” a été toujours mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’était toujours des rapports infernaux. Or, c’est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné, de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement d’autrui entre dedans. Quoi que je sente de moi, le jugement d’autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d’autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres, ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous. » (Sartre, Entretien avec Moshé Naïm, 1964)
Une invitation « surprise » : je ne savais pas ce que j’allais voir. Et je n’ai pas cherché à le savoir. Bien m’en a pris. Car ce fut une belle surprise, effectivement, que ces moments passés en compagnie de Pierre-Louis Calixte. Mais ce ne fut pas un monologue, comme annoncé sur le programme.
Le (524ème) sociétaire de la Comédie Française a fait revivre son grand-père (et j’avais envie de dire « la canne de son aïeul »), un metteur en scène et un comédien… et toutes sortes d’autres personnes/ages, depuis les petites mains du costumier jusqu’au Roi Soleil, en passant par Musset et Brassens… Sans compter bien sûr Molière – pardon, Jean-Baptiste Poquelin -, le prétexte de ce que j’ai envie de qualifier de « performance » pour la belle polysémie de ce mot.
J’utilise souvent le terme « co-incidence », volontairement orthographié de cette manière, pour désigner ces conjonctions de sensations, d’affects, d’évènements, qui tout à coup éclairent notre vie d’une lumière profonde, la mettent en abîme, la transcendent.
C’est une succession de ces co-incidences qui fait revivre les quatre personnes évoquées plus haut, dans un tourbillon éblouissant de « jeux » d’acteur qui, là aussi, rend hommage à Molière. Je ne veux pas trop en parler, pour ne pas déflorer ce qui est plus qu’une pièce…
Je discutais avec des amis hier soir du sens du terme « interpréter » en musique. Avec ce spectacle, j’ai appréhendé toutes les facettes de ce que peut être « l’interprétation » d’un acteur seul sur scène, je crois. Ce fut époustouflant – mot que j’utilise rarement, mais le seul capable de traduire ce que j’ai éprouvé.
Avec toute la gamme des sentiments. Avec tout l’éventail de ce que peuvent produire la voix humaine (merci Cocteau) et le corps agile…
Un petit mot encore pour la mise en scène – j’avais envie d’écrire l’auto-mise en scène, voire mise en jeu de soi. Sobre et d’une richesse incroyable, grâce aux livres et aux costumes de scène.
« Singulis », est-il écrit dans le titre. Singulier mais pas seul, entouré des morts et de tous les acteurs et personnels de la Maison de Molière, sur laquelle j’ai appris beaucoup.
Et j’ai compris le reste du titre au fur et à mesure du déroulé du spectacle, y compris le x entre parenthèses : Molière / Matériau(x).
J’ai regretté alors de ne pas avoir vu le premier des spectacles, avec Danièle Lebrun, Le Silence de Molière. Et cela m’a donné envie de voir le dernier du triptyque, Ex-traits de femmes, par Anne Kessler. « « Louison, Agnès, Armande, Henriette, Arsinoé, Célimène, Elvire, Madame Pernelle, Dorine… toutes si différentes mais qui viennent d’un seul et même cœur, celui de Molière. »
J’espère ne pas vous avoir lassé-e-s hier avec Montesquieu, son Esprit et ses Pensées ? Nous allons revenir à Paris, au Théâtre de Poche Montparnasse, et à cette époque.
La salle est minuscule, et ne comporte pas de scène. Spectateurs et spectatrices se trouvent ainsi au même niveau que les acteurs, tout proches. Une telle proximité entraîne une forme d’immersion dans l’univers théâtral. Nous voici donc aux Enfers.
Un homme est assis derrière un bureau, lisant et écrivant. Lequel des deux est-ce ? Montaigne ou Machiavel? Je penche pour le premier… Apparaît alors un homme, grand, fort, portant beau, à la silhouette évoquant un De Gaulle… Une tenue étrange, mixant les époques. Une cape superbe sur les épaules, couvrant un costume sombre, et un chapeau à larges bords. Cette fois, pas de doute. C’est lui, Machiavel.
Se faisant humble devant l’autre personnage, il explique qu’il est venu le rencontrer pour échanger avec lui de ce qui se passe actuellement. Actuellement ? Si vous avez lu mon précédent article, vous imaginez la mise en abîme. De quelle actualité s’agit-il ? Celle du troisième empire ? Celle de 2018 ? Ou celle de mars 2022 ? Laquelle donne, avouons-le, une autre résonance à la pièce… Surtout pour celles et ceux qui ont lu Le Prince. Certains gouvernants ne se prennent-ils pas pour Alexandre dit Le Grand et ne rêvent-ils pas de rejouer la Bataille de Gaugamèles ?
Jean Brueghel l’Ancien. La Bataille de Gaugamèles. Vers 1602
D’autres ne suivent-ils pas à la lettre les préceptes énoncés dans le livre ?
» Il est toujours bon, par exemple, de paraître, clément, fidèle, humain, religieux, sincère; il l’est même d’être tout cela en réalité : mais il faut en même temps qu’il soit assez maître de lui pour pouvoir et savoir au besoin montrer les qualités opposées. » « Tout le monde voit ce que vous paraissez; peu connaissent à fond ce que vous êtes, et ce petit nombre n’osera point s’élever contre l’opinion de la majorité. »
Et, au début de la pièce, l’acteur joue à merveille les « renards », pour devenir progressivement « lion »…
« Le Prince, devant donc agir en bête, tachera d’être tout à la fois renard et lion; car s’il n’est que lion, il n’apercevra point les pièges; s’il n’est que renard, il ne se défendra point contre les loups » « […] ce qui est absolument nécessaire, c’est de savoir bien déguiser cette nature de renard, et de posséder parfaitement l’art et de simuler et de dissimuler ».
Prestance et présence. Tels sont les mots qui me viennent pour évoquer Hervé Van der Meulen, qui interprète – vous l’aurez peut-être deviné – le rôle de Machiavel. Il joue avec finesse et puissance toute la gamme entre « renard » et « lion », tour à tour humble et prédateur.
Difficile dès lors de « faire le poids » contre lui. Et c’est ce que j’ai regretté. Montesquieu ne pèse pas lourd face à Machiavel, dans l’interprétation qui en est faite par Laurent Joffrin. En était-il de même de ses prédécesseurs ?
Durant la saison 2018-2019, c’était Pierre Santini qui interprétait Montesquieu, et Henri Briaux, Machiavel. Vous pouvez voir quelques extraits en ligne. Un entretien de Paolo Romani avec Pierre Santini, à ce moment, apporte quelques éclairages intéressants. Mais certains critiques de l’époque n’ont pas été plus tendres avec lui que je ne le suis pour la représentation à laquelle j’ai assisté.
« Dans une mise en scène sobre et frileuse, qui l’assigne d’une certaine manière aurang de monstre sacré, Pierre Santini semble gêné aux entournures et demeure peu enjoué. Hervé Briaux se révèle quant à lui captivant, inspiré. Les costumes d’époque figent le dialogue. Le décor, dépouillé, figurant des tranches de livres dessinées en fond de scène, n’évoque en rien les enfers et reste sans âme, un paradoxe pour un lieu accueillant des êtres privés de vie. On a le sentiment d’assister à une interview de Machiavel par Montesquieu. C’est que le propos de Maurice Joly, déjà simplificateur, est encore simplifié, au risque de la caricature. On sous-entend en permanence la justesse des propos du Florentin, comme pour en célébrer insidieusement la victoire. Le rôle dévolu à Pierre Santini, manquant de couleur, ne permet pas de souligner suffisamment la valeur de l’Etat de droit, ce qui peut donner un tour populiste à la représentation. » (source)
Exactement ce que j’ai ressenti, de la place accordée à Montesquieu qui apparaît de ce fait davantage comme un « faire-valoir » des idées de son protagoniste.
La mise en scène avait elle en sus desservi les acteurs? Fausse bibliothèque, bureau fait de tréteaux supportant une plaque de verre… Et l’un des personnages en pull-over… Au contraire de la plus récente : vraies étagères et livres, bureau « faisant ancien », tenues semblant moins anachroniques…
Remontons un peu dans le temps. En 2018 avait été écrit un petit historique de la pièce, accessible sur le site du Théâtre de Poche.
« Ce dernier demi-siècle a vu quatre grandes adaptations à la scène des Dialogues aux enfers. La première est due étrangement à Pierre Fresnay qui mit en scène la pièce en 1968 et la joue au Théâtre de la Michodière en compagnie de Julien Bertheau. En 1983, au Petit-Odéon, la pièce est montée par Simon Eine dans une adaptation de Pierre Franck avec Michel Etcheverry et François Chaumette. En 2005, l’adaptation de Pierre Fresnay fut reprise au Lucernaire, remaniée par Pierre Tabard, avec Jean-Paul Bordes et Jean-Pierre Andréani. Enfin, en 2018, le regretté Marcel Bluwal adapte et monte le texte de Maurice Joly avec Pierre Santini et Hervé Briaux pour ce qui restera comme sa dernière mise en scène. »
J’ai recherché ce qui avait été dit des autres adaptations et représentations. Il manque un lieu : le Ciné 13 Théâtre, où fut jouée l’adaptation de Tabard quelques années plus tard. L’un des acteurs est commun aux deux scènes, l’autre avait changé.
« Dubourjal a conçu une mise en scène dépouillée où Machiavel et Montesquieu sont vêtus de noir dans le noir. Une obscurité d’enfer, mais relative puisqu’on distingue un coffre clair où les personnages s’installent ou viennent prendre les hochets de leur pouvoir. Jean-Paul Bordes, l’un de nos plus grands acteurs, joue Machiavel tout en roueries, en détachements et en éclats sourds. Il est toujours entre la nuit du monde et la lumière des mots. Pour le personnage de Montesquieu, les hasards de la soirée font qu’il est tantôt interprété par Dubourjal, tantôt par Jean-Pierre Andréani. C’est Dubourjal que nous avons vu, acteur vif, net, coupant, s’appuyant avec une allégresse secrète sur le caractère juridique et discursif de ses répliques. Jean-Pierre Andréani, que nous avions vu il y a quelques années à la création du spectacle au Lucernaire, donne une image plus sensible, moins tranchante de l’auteur de L’Esprit des lois. Les deux comédiens sont à égalité, avec des personnalités différentes. Tous trois sont judicieusement endiablés dans ce brûlot d’antan qui reste un explosif lancé à nos trop confiantes démocraties. » (source)
Impossible de trouver quoi que ce soit sur les représentations de 1968, mais les deux acteurs aimaient jouer ensemble. On peut les voir dans Le Neveu de Rameau, ou encore dans L’Idée Fixe, dont la facture n’est pas sans rappeler le Dialogue…
1968, 1983, 2005, 2018, 2022… Des hypothèses, sans doute en émettez-vous, à propos de ces dates. Il semble que la pièce revienne sur scène lors ou à la suite d’évènements divers, avec lesquels elle entrerait en résonance. En est-il de même actuellement? C’est ce que je me propose de traiter dans le prochain épisode… à moins que je ne vous fasse encore partager mes ressentis? ou les deux? Affaire à suivre…
Que penseraient Machiavel et Montesquieu de notre univers socio-politique ? Telle est la question à laquelle tente de répondre la controverse imaginée par Maurice Joly au XIXème siècle et actualisée par Marcel Blüwal avant son décès en 2021, intitulée « Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu » ou « La politique de Machiavel au XIXème siècle, par un contemporain ».
Les Enfers, Maurice Joly va les connaître, car il sera vite reconnu comme l’auteur de ce pamphlet contre l’empereur Napoléon III et va se retrouver rapidement à la prison Sainte Pélagie, pour 15 mois, en 1866 et 1867…
Vous pourrez entendre un entretien avec Marcel Blüwal en 2018, trois ans avant son décès, ici, au moment où il a adapté le texte initial pour le théâtre, en le « modernisant » quelque peu.
« Ma première impression après lecture du texte que Philippe Tesson m’avait proposé pour que j’en fasse l’adaptation et la mise en scène a été double : stupéfaction devant la prescience politique incroyable de Maurice Joly qui écrit ce pamphlet contre Napoléon III en 1864, et ensuite difficulté du travail nécessaire pour en faire un objet théâtral visible par un public d’aujourd’hui ». Ainsi s’exprime-t-il dans la préface de l’opuscule dont j’ai photographié la couverture (ci-dessus). Un travail infernal que ce dialogue avec un auteur du siècle précédent, qui n’avait nullement cherché à écrire une oeuvre « littéraire », encore moins destinée à la représentation théâtrale ?
Pourquoi aux Enfers ? Machiavel, à la rigueur… Mais Montesquieu ? Qu’a-t-il fait de mal pour y être orienté ? Avoir publié en Suisse un ouvrage comme l’Esprit des Lois n’est pas un crime… mieux valait en 1848 éviter la censure… voire la prison… ou pire… Une petite piqûre de rappel ? Un peu de mauvaise vulgarisation ? Montesquieu aime le nombre 3. Il l’utilise pour différencier les catégories de lois :
celles qui gouvernent les relations entre les peuples : le droit des gens
celles qui régissent les rapports des gouvernants aux gouvernés : le droit politique
celles qui régissent les rapports des citoyens entre eux : le droit civil
Elles doivent, pour être efficaces, être adaptées à 3 éléments de l’environnement :
au régime politique voulu (démocratie, monarchie, despotisme, etc…)
au physique du pays (climat, qualité, grandeur du terrain…)
aux mœurs des peuples (religion, commerce, etc.)
D’où le titre de son oeuvre : « J’examinerai tous ces rapports ; ils forment tous ensemble ce que l’on appelle l’esprit des lois« . Tout ce qui vient d’être dit, plus la différence entre « état de nature » et « état social », dont je n’ai pas parlé, se trouve dans le Livre I.
Poursuivons par le Livre II, où il identifie trois types de gouvernements :
républicain « celui où le peuple (ou une partie) a la souveraine puissance«
monarchiste « celui où un seul gouverne, mais par des lois fixes »
despotique « celui où un seul, sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et ses caprices«
Il décrit dans le Livre III ce qui se passe dans une république pervertie : « On était libre avec les lois, on veut être libre contre elles. Chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître ; ce qui était maxime, on l’appelle rigueur ; ce qui était règle, on l’appelle gêne ; ce qui était attention, on l’appelle crainte. La république est une dépouille. »
NDLR. Toute référence à une actualité quelconque serait bien évidemment pure coïncidence…
Et n’oublions pas la séparation des pouvoirs en 3 branches.
« Tout serait perdu si le même homme, ou le même corps des principes, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers » (Livre VI)
Cette séparation des pouvoirs, qui est toujours censée être d’actualité aujourd’hui, est selon lui la condition essentielle pour la liberté : « Lorsque dans la même personne la puissance législatrice est réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté ; parce qu’on peut craindre que le même monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyranniques pour les exécuter tyranniquement. » (Livre VI)
Je ne vais pas continuer plus avant… Vous avez compris… L’Esprit de Montesquieu n’est pas si obsolète qu’on pourrait le penser.
A ce stade, je n’ai donc toujours pas compris pourquoi il est aux Enfers. Mais unité de lieu exige, n’est-ce pas : si l’on veut faire rencontrer deux esprits, autant qu’ils se trouvent dans le même lieu… Ah non ! J’oubliais! Les Pensées… Vous vous souvenez, cet ouvrage où il analyse les religions, explique les miracles et considère la Bible comme un livre écrit de main(s) humaine(s)… bref, de quoi aller se faire rôtir…
Rendez-vous demain pour un nouvel épisode, si vous le voulez